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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 629-630 juillet-août 2016

ARGENTINE

L’économie de Macri

Cf. aussi : [Argentine]

Claudio Katz*

Six mois de son gouvernement confirment que le président Mauricio Macri met en œuvre un ajustement néolibéral pour transférer les revenus des travailleurs aux capitalistes. Cette agression génère la résistance populaire ainsi que des déséquilibres croissants, dans un environnement économique défavorable qui conduit ce gouvernement à zigzaguer. Bien que sa priorité consiste à imposer des lois régressives, il reprend les dépenses publiques, valide le déficit et atténue le serrage récessif. À quels secteurs de la classe dominante cette politique bénéficie-t-elle le plus ? Le renouveau annoncé sera-t-il atteint ? En quoi le modèle actuel ressemble-t-il à celui de Carlos Menem ? (1)

« Sale besogne »

La forte dévaluation du peso combinée à des réductions d’impôts pour les exportateurs a provoqué la plus grande montée de l’inflation depuis la catastrophe de 2001. Le gouvernement a déjà déposé son estimation initiale (une inflation de 25 %) et prévoit maintenant que les prix vont croître de 42 %. Ceux qui décident des prix vont s’enrichir dans l’immédiat de l’appauvrissement de la majorité de la population.

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Dans un accès de sincérité, le ministre des Finances Prat-Gay a reconnu que le gouvernement a commandé cette « sale besogne » en éliminant tous les contrôles des prix change. Au cours des premiers 90 jours de sa gestion, les effets de cette agression ont pu être vérifiés : 1,4 million de nouveaux pauvres sont brusquement apparus. Trois mois plus tard, il y a des estimations qui doublent ce chiffre.

Les licenciements ont commencé avec l’arrêt des travaux publics, la purge des commandes de l’État et le véto présidentiel à une loi limitant les licenciements. Le gouvernement tente de répandre la peur du chômage pour pouvoir précariser l’emploi et imposer la baisse brutale des salaires dans les négociations collectives. C’est pour cette raison qu’il fait la promotion de l’accord signé chez McDonald’s, qui établit des salaires inférieurs au salaire minimum pour « le premier emploi ».

Puis sont arrivées les « tarifazos » (augmentations excessives des tarifs des services). Les factures payées par les ménages ont augmenté entre 400 % et 1 800 %, pour les petits commerces les prix ont été multipliés par cinq et pour certaines industries, par treize. Les tarifs sociaux sont octroyés au compte-gouttes et excluent la très grande majorité des concernés.

Les augmentations de tarifs sont arbitraires, elles n’ont aucun rapport avec une logique des coûts. Elles favorisent les entreprises qui ont transformé leurs patrons en ministres, obtenant ainsi des profits inimaginables dans les autres pays. Le prix de l’essence augmente alors que le prix international du pétrole s’effondre. Les compagnies d’électricité, de distribution de l’eau ou de transport fixent leurs nouveaux prix sans aucun engagement d’investir.

Ces augmentations des tarifs ne servent pas à corriger les anomalies des subventions antérieures. Alors que le kirchnerisme (2) avait subventionné les entreprises pour maintenir les bas prix des services, le macrisme enrichit ce secteur en l’autorisant à augmenter ses prix. Personne ne vérifie ce que devient l’argent ainsi détourné, personne ne pénalise l’absence d’investissements ou la violation des contrats.

La brutalité de ces ajustements n’est pas synonyme d’efficacité. Au contraire, les déséquilibres créés par ces « patronocrates » peuplant les cabinets ministériels dépassent toutes les prévisions. L’inflation a grimpé en provoquant une baisse de la consommation, ce qui accentue la récession. Les chiffres du premier semestre sont effrayants. L’année finira avec une baisse du produit intérieur brut (PIB) de 2 %.

Comme la seule recette anti-inflationniste que le gouvernement a improvisée a été une réduction des émissions de monnaie et une augmentation des taux d’intérêt, la récession s’est accentuée, accompagnée par le manque de rentabilité de tout investissement productif. Aucun investissement productif ne peut concurrencer la rentabilité du casino financier.

La « pluie de dollars » promise, qui devait modérer l’ajustement, n’est pas tombée. Les recettes en devises ne compensent pas leurs sorties et les réserves de la Banque centrale se trouvent à un niveau semblable à celui laissé par Cristina Kirchner. Seuls des capitaux flottants arrivent pour tirer profit de la combinaison du prix plancher du dollar et du fort rendement des titres publics en pesos. Les annonces officielles d’un investissement étranger ne concernent en réalité que les projets antérieurs, qui étaient déjà en cours.

Tout l’establishment soutient Macri, mais les capitalistes n’investissent jamais du fait de leur affinité avec un gouvernement. Ils évaluent l’avenir de leur entreprise et voient qu’en ce moment, seuls les investissements dans le secteur primaire et dans la spéculation financière promettent des profits.

Résistances et pragmatisme

La résistance populaire a imposé une sérieuse limite à l’ajustement en cours. Depuis son installation, Macri a dû affronter les grèves et les mobilisations. Commencés par les salariés du public, elles se sont poursuivies dans d’autres secteurs. Dans certaines régions de la Patagonie, ces actions sont très massives.

Par conséquent, le message initial du gouvernement contre les « emplois publics fictifs » et le militantisme a perdu de sa force. L’avalanche des licenciements dans le secteur public a été ralentie. La ministre de la Sécurité intérieure, Patricia Bullrich, poursuit les mesures répressives, mais n’a pas pu appliquer aux manifestants le protocole anti-piquets.

Les talibans du macrisme (tels les éditorialistes Miguel Angel Broda et José Luis Espert) font état de leur mécontentement devant cette impuissance. Ils remettent en question le report du plan de guerre contre les emplois publics. Mais Macri n’ose pas commencer à licencier un million et demi de salariés du secteur public, pas plus qu’il n’ose les transformer en bénéficiaires de l’allocation universelle.

Le gouvernement a dû aussi reculer devant les manifestations contre la hausse des tarifs. Dans plusieurs provinces et municipalités, des mesures provisoires ont été décidées par des juges sensibles à l’humeur sociale. Alors qu’il règne un certain chaos dans le système de facturation, les fonctionnaires dissimulent son échec en alléguant humblement la nécessité d’un apprentissage.

Le résultat final de la lutte acharnée en cours pourra être observé à la fin des négociations collectives. Les salariés vont perdre face à l’inflation, mais bien moins que ce que voulait obtenir le macrisme. Sur ce terrain, l’échec du gouvernement est une très bonne nouvelle pour la population.

La stratégie patronale-gouvernementale pour abaisser les salaires fait face à de sérieux obstacles. La pression de la base a imposé la réalisation de la plus grande initiative syndicale unitaire de ces dernières décennies, dans un contexte d’un haut niveau de syndicalisation et de militantisme. Seule la démobilisation imposée par la bureaucratie de la CGT a sauvé Macri d’une défaite explicite face à la rue.

De plus, les mobilisations massives des étudiants et des enseignants ont ravivé le fantôme de l’éclatement de l’Alliance du président Fernando de la Rua. En mars 2001, son ministre de l’Économie, Ricardo López Murphy, avait tenté, pendant 15 jours, de couper le budget de l’enseignement, avant de devoir démissionner…

Face à la tourmente, Macri a opté pour un relâchement. L’obsession de la réduction du déficit fiscal disparaît et les fonctionnaires avalisent déjà un déséquilibre semblable à celui de la gestion antérieure. Ils se mettent d’accord avec les provinces pour libérer les fonds de la participation qui avaient été bloqués, relancent les travaux publics qui étaient gelés et accordent une certaine réduction d’impôts aux petites et moyennes entreprises.

Le gouvernement n’a pas trouvé d’autres moyens pour renverser la récession. Comme le second semestre, annoncé comme bien meilleur, a déjà commencé sans aucun signe de reprise, le ministre des Finances Prat-Gay augmente l’endettement pour financer les dépenses courantes. Il essaye ainsi d’améliorer le niveau de l’activité avec des artifices qu’il aurait accusés précédemment d’être la marque du « populisme ».

Visant les élections de 2017, Macri s’apprête à relancer la consommation avec les mêmes mécanismes de dépenses publiques et de facilitation d’accès au dollar que ses prédécesseurs. La seule différence avec le kirchnerisme consiste dans le financement de ces procédures : il a substitué l’endettement à l’émission de la monnaie. Maintenant, il parie sur la consolidation électorale d’une force politique de droite, pour tenter un ajustement budgétaire plus brutal dans deux ans.

Lois stratégiques

Dans cette conjoncture, Macri recule aussi pour étayer une stratégie électorale qui nécessite l’aide du Front rénovateur et du Parti justicialiste. Le groupe parlementaire rénovateur dirigé par Sergio Massa (3) soutient les projets fondamentaux de la classe dominante tout en faisant semblant d’être en colère.

La loi sur le paiement de la dette aux fonds vautours a été le premier pas dans cette orientation. Tout ce que Paul Singer, manager de ces fonds, a exigé depuis des années a été accordé. Les fonds ont obtenu des profits sidéraux en recevant 4 dollars par titre acheté 25 cents. Ils ont obtenu tout ce qu’ils réclamaient par diverses manœuvres juridiques.

Le Parlement a réitéré tous les précédents pour soumettre le pays aux financiers. Il a avalisé le plus grand endettement qu’une économie intermédiaire ait récemment réalisé, sans obtenir en échange un seul dollar pour des investissements productifs. Des 16,5 millions de dollars empruntés, 9,3 millions ont été transférés directement à ces fonds vautours. Le reste sera employé pour financer les dépenses courantes.

Le taux moyen de ces titres (7,2 %) dépasse plusieurs fois le taux médian international et impose une lourde charge de paiement des intérêts. Mais les alluvions de ces fleuves de dollars n’apparaissent sur aucun marché. On ne remarque pas non plus une baisse significative de l’endettement. Au contraire, la dette publique a grimpé, passant de 17 % du PIB à 23,5 %. Mais comme cela est inférieur à la moyenne régionale, les banques accroissent leur hypothèque, améliorant ainsi substantiellement leurs bilans comptables.

Le Congrès a également approuvé le blanchiment de la fuite des capitaux, ce que Macri a camouflé avec des promesses d’amélioration des retraites. Il a emballé dans une seule loi diverses questions n’ayant aucun rapport entre elles. Les sénateurs et les députés ont participé à cette manœuvre présidentielle et durant des semaines ils ont parlé des retraites pour masquer ainsi la prime offerte à l’évasion fiscale.

Ce n’est qu’avec le temps qu’on saura combien d’argent les retraités vont réellement obtenir. Ceux qui ont obtenu des jugements définitifs concernant ce que l’État leur doit pourront voir leurs demandes satisfaites. Mais tous les autres devront se satisfaire d’une remise et du paiement des quote-parts. Et le montant dépendra à son tour des indices d’ajustement employés pour calculer le passif. Macri inaugure ainsi un nouveau chapitre dans le long catalogue des innombrables pièges dont les retraités ont déjà souffert.

Le but officiel est de vider le Fonds de garantie – qui soutient le système de prévoyance – pour reprendre sa privatisation. S’ils voulaient se soumettre aux décisions de justice sans détruire la prévoyance, ils devraient d’abord recapitaliser le système. Cela pourrait être fait en rétablissant les cotisations patronales qui ont été supprimées en 2001 par le ministre des finances de De la Rua, Domingo Cavallo. Sans de tels apports, l’Administration nationale de la sécurité sociale (ANSES) perdra sa solvabilité et la question pourrait alors être posée du remplacement du régime collectif par répartition par un système individuel par capitalisation.

Il est évident que le blanchiment de l’évasion fiscale ne servira pas à payer les jugements en suspens. Selon l’hypothèse officielle, ce jeu apportera à l’État quelque 2 milliards de dollars, ce qui couvrira seulement un tiers des dépenses engagées dans le secteur des retraites.

L’ébranlement délibéré de l’ANSES vise également à justifier la vente des actions accumulées par cet organisme. Les capitalistes veulent récupérer ces papiers pour se débarrasser du contrôle de leurs bilans par une administration de l’État. Plus qu’une indemnisation des retraités, le Parlement a ainsi assuré un autre cadeau aux grandes entreprises.

Le gouvernement a déclaré une « urgence pour la prévoyance » avec un objectif à moyen terme. Il veut piocher dans l’épargne de la prévoyance pour réformer tout le système, en segmentant les actifs dans de nouvelles catégories et en augmentant l’âge du départ à la retraite.

Le manque d’intérêt gouvernemental pour la solvabilité du Fonds de garantie des retraites apparaît, de plus, avec la flexibilité du blanchiment de l’évasion fiscale. Les fraudeurs pourront déclarer leurs fortunes tout en les maintenant à l’étranger et ceux qui décideraient de les rapatrier n’auront que des pénalités dérisoires. Ils pourront même les annuler en acquérant des titres de l’emprunt public.

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Ce blanchiment est une forme connue de la fraude qui, pour la énième fois, est mis en place en proclamant qu’il n’y aura pas de « deuxième chance ». Le même discours a été tenu en 1987, en 1992, en 2008 et 2013. Le kirchnerisme avait même introduit une variante extrême de l’auto-prolongation infinie de ce pardon fiscal. Les PDG du nouveau gouvernement promeuvent ainsi la légalisation d’une partie de l’argent caché dans les paradis fiscaux. Ces devises blanchies seront présentées comme la pluie de dollars annoncée. Ce qui initialement devait être le produit d’un retour de la confiance dans l’économie, finira par arriver en échange du pardon fiscal.

Le Parlement a non seulement autorisé cette escroquerie. Il a également ouvert les robinets d’une réforme fiscale régressive en réduisant (avant de l’éliminer) la taxe sur la fortune. En remettant à plus tard la réduction de l’impôt sur le revenu que payent les salariés, il réduit ceux des secteurs les plus riches.

Les gagnants… et la suite

Macri gouverne pour les secteurs capitalistes qui exigeaient une dévaluation, mais sa gestion a bouleversé l’équilibre entre les finances, l’agriculture et l’industrie.

Les banquiers en sont les principaux bénéficiaires. Ils gagnent sur le blanchiment fiscal, l’endettement extérieur et les profits sur les contrats en futurs dollars conclus par l’administration sortante de la Banque centrale. Ils empochent aussi des fortunes en plaçant l’argent dans les titres de la Banque centrale émis à des taux exorbitants – les Lebacs (4). Le trou financier que génère cette opération est beaucoup plus profond que les garanties du change, léguées par le kirchnerisme.

Pas moins de 27 financiers occupent les hauts postes du gouvernement. La plupart ont été formés à Wall Street et sont liés à des banques internationales qui ont fait engager leurs subordonnés locaux. Cette prédominance se renforcera lorsque le pays subira les audits du Fonds monétaire international (FMI).

Seules les entreprises minières étrangères parviennent à concurrencer les avantages accordés aux banquiers. Ces compagnies ont obtenu une diminution supplémentaire des impôts – déjà insignifiants – payés au cours de la décennie passée. Elles préparent une mainmise à grande échelle sur le lithium.

Du point de vue de l’agrobusiness, le bilan du premier semestre de ce gouvernement est plus contradictoire. D’un côté, il a obtenu une combinaison inédite de la dévaluation et de réduction des réserves. Ce bénéfice explique la liquidation des réserves de grain et le développement de la surface ensemencée, dans le contexte d’un plus faible recul du prix mondial du soja.

Mais un grand conflit commence à pointer avec l’augmentation du taux de change que produit l’inflation. Les bénéfices obtenus du fait de la dévaluation commencent à disparaître du fait de la montée des coûts provoquée de cette manière.

Les agro-exportateurs ont soutenu le tournant international de Macri vers l’Alliance du Pacifique, espérant pénétrer de cette manière de nouveaux marchés. Mais ces accords de libre-échange ont également leurs aspects négatifs, comme l’augmentation du prix des brevets qu’il faut payer aux principaux fournisseurs des semences (Monsanto).

En outre, la vente des terres aux étrangers – que promeut le gouvernement – implique un autre conflit avec l’agrobusiness. On entend déjà des voix mettant en cause les fonds offshore qui contrôlent 1/16 des terres agricoles argentines.

Mais le principal front de l’orage mettant en danger le soutien au camp gouvernemental concerne l’industrie. Ce secteur a accompagné et soutenu toutes les attaques contre les travailleurs, mais il a été très affecté par la démolition du marché intérieur. Certains industriels espéraient compenser la baisse des ventes intérieures par la hausse des exportations, mais la récession au Brésil et la nouvelle hausse du taux de change ont bloqué cette attente. De plus, la faiblesse du dollar nuit gravement à la compétitivité des entreprises industrielles argentines.

Par ailleurs, ces groupes affrontent une augmentation des coûts du fait de la hausse des tarifs et de l’accroissement des taux d’intérêt des emprunts. Aucun investissement industriel ne peut actuellement rivaliser avec l’immobilisation du capital dans une banque. Prat-Gray a non seulement fait augmenter le taux du crédit pour juguler l’inflation, il a aussi autorisé l’importation des biens de consommation qui détruit les fabricants locaux. Le flirt entamé avec l’Alliance du Pacifique – et l’élimination des droits de douane qui l’accompagne – menace la survie de ce secteur.

Les tensions entre le gouvernement et les industriels pourraient être atténuées si Macri réaffirme son tournant vers un cycle de consommation intérieure soutenu par l’endettement. Mais cette trêve n’éliminera pas les énormes contradictions du cours politique actuel.

Comparaisons et inconnues

Le premier semestre du gouvernement Macri ressemble beaucoup au transfert régressif des revenus qui a prévalu lors de l’administration de Menem. On observe la répétition du modèle de la chirurgie néolibérale – financé par l’endettement, le déficit budgétaire et la favorisation du capital financier.

L’ouverture importatrice des années 1990 refait surface. L’accord passé avec les fonds vautours rassemble au « magacanje » de Domingo Cavallo (5). Les analogies s’étendent même à la manière de masquer les lois antipopulaires avec des soi-disant améliorations pour les pauvres. Macri a blanchi l’évasion fiscale en utilisant les retraités de la même manière que Menem l’a fait pour privatiser le gisement pétrolifère d’État (YPF). Il répète la gestion aventurière des comptes publics en annonçant des paiements qui dépendent d’un argent qui reste à récolter. S’il ne parvient pas à lever ces fonds, il aura recours au même endettement que celui qui a détruit les finances de l’État. Comme Menem, Macri a commencé avec un gouvernement de patrons. Sa patronocratie recommence en mettant le ministère de l’Économie dans les mains de Bunge & Born (6). Enfin le justicialisme appuie aujourd’hui les mêmes lois réactionnaires qu’il avait soutenues sous Menem, et la bureaucratie syndicale leur octroie la même sorte de cessez-le-feu, en échange de prébendes. Ces similitudes atteignent même leurs discours. Prat-Gay a demandé pardon aux escrocs espagnols de Repsol (7) et à ceux qui s’étaient emparés d’Aerolíneas Argentinas (8), avec la même soumission coloniale dont s’enorgueillissaient les fonctionnaires de Menem. Même la rhétorique courante du gouvernement (« nous sortons du tunnel ») rappelle la célèbre phrase de Menem (« nous sommes mal, mais nous allons bien »).

Macri copie la stratégie qui combine l’ajustement avec la réactivation économique et l’endettement pour passer les élections. Mais il doit faire face à des difficultés – que Menem ne connaissait pas – pour stabiliser un modèle néolibéral. Il ne gouverne pas en pleine euphorie des privatisations des années 1990. Il navigue dans une grande vague de droite régionale, mais n’a pas de base sociale propre pour imposer les politiques anti-ouvrières. Il ne peut pas non plus profiter du traumatisme de l’hyperinflation, qui a facilité les abus du menemisme. Il ne peut s’appuyer sur les scénarios d’effondrement et doit au contraire faire face aux souvenirs d’un long cycle de croissance de la consommation. Il ne peut même pas attribuer à l’adversité internationale l’absence de résultats de sa politique car il a sapé ce recours en annonçant que de grandes opportunités mondiales s’ouvraient devant l’Argentine.

Le récit officiel qui impute tous les échecs du premier semestre à « l’héritage » kirchneriste perd sa crédibilité. Le fait que tous les déséquilibres de la gestion précédente ont été accentués par le macrisme saute aux yeux. Le soutien qu’il reçoit des économistes de Daniel Scioli (9) – Bein, Blejer, Marangoni – ne fait que déguiser cette aggravation, tout en confirmant qu’ils avaient dans leurs dossiers un programme similaire.

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Le second semestre dévoilera les inconnues de la conjoncture et indiquera le degré de viabilité de cette restauration conservatrice. Si la résistance sociale parvient à contrecarrer cette agression, un nouveau chemin favorable s’ouvrira devant la majorité populaire. Construire une politique pour mettre un terme aux abus de Macri sans tomber dans l’idéalisation du passé kirchneriste – tel est le grand pari du moment. ■

Buenos Aires, le 5 juillet 2016

* Claudio Katz, économiste, enseignant à l’université de Buenos Aires, est membre de EDI (Economistas de Izquierda, Économistes de gauche). Il a publié de nombreux ouvrages, dont Sous l’empire du capital – l’Impérialisme aujourd’hui (M Éditeur, Mont-Royal – Quyébec – 2014) a été traduit en français. On peut trouver ses articles, y compris en français, sur son site web : http://katz.lahaine.org

Notes

1. Carlos Menem, politicien issu du péronisme, président d’Argentine de 1989 à 1999, a mené une politique de privatisations à outrance et a ordonné la « dollarisation » de l’économie argentine.

2. D’après le nom des présidents argentins du Parti justicialiste, Néstor Kirchner (de mai 2003 à décembre 2007) et Cristina Fernández Kirchner (de décembre 2007 à octobre 2015), la dernière version populiste de gauche du péronisme.

3. Sergio Massa, député, a été membre du Parti justicialiste jusqu’en 2013, lorsqu’il a créé un nouveau parti politique, le Front rénovateur. À l’élection présidentielle de 2015, où il arriva en troisième position avec 21 % des suffrages, il était le candidat d’un regroupement nommé Unis pour une nouvelle alternative (UNA).

4. Les Lebacs sont des titres de dette à court terme émis chaque semaine par la Banque centrale argentine qui ne peuvent être acquis qu’à travers une banque. Leur taux d’intérêt est exorbitant : par exemple, après une réduction, il se montait à 30,25 % pour 35 jours !

5. Le « megacanje » (grand échange) était un programme de refinancement de la dette étrangère de l’Argentine, lancé par le ministre de Fernando de la Rua, Domingo Cavallo, en 2001 : le paiement de 30 milliards de dollars a été reporté jusqu’en 2005 en échange d’un taux d’intérêt garanti de 14 %. De la Rua et Cavallo ont été poursuivis pour cette manœuvre, mais ont été innocentés en octobre 2014.

6. Bunge & Born est un groupe économique argentin, considéré au cours du XXe siècle comme la compagnie la plus puissante et la plus influente du pays. En 1989 le président Carlos Menem a nommé comme ministre de l’Économie le n° 2 de Bunge & Born, Muguel Ángel Roig, dont le projet économique a été appelé « plan BB ». En 1994 le groupe a installé son siège social aux Bermudes, en tant que Bunge International Ltd., devenu depuis Bunge Limited.

7. Repsol est une entreprise pétrolière espagnole qui regroupait à l’origine des entreprises publiques, devenue société anonyme en 1987 et dont la privatisation a été terminée en 1997. En 1999 elle avait acquis la compagnie pétrolière argentine YPF, changeant de nom pour Repsol-YPF, devenant la principale compagnie pétrolière en Amérique latine. En 2012 le gouvernement argentin de Cristina Kirchner a renationalisé YPF, obligeant Repsol a reprendre son nom précédent.

8. En 1990, le gouvernement Menem a cédé, tout en gardant son passif, la compagnie aérienne publique endettée, Aerolíneas Argentinas, à la compagnie aérienne espagnole Iberia, qui l’a payé en réalité seulement 260 millions de dollars et a pu vendre quasiment beaucoup de ses avoirs. À la fin des années 1990 Aerolíneas Argentinas était de fait en faillite et, en octobre 2001, a été reprise par le consortium espagnol Marsans, qui s’en est servi à son tour pour transférer les avoirs (avions, lignes, carburant…) de la compagnie aérienne argentine vers ses autres filiales. En 2008 le gouvernement de Cristina Kirchner a décidé d’exproprier toutes les entreprises du Grupo Aerolíneas Argentinas pour garantir le service et préserver ses 9 000 emplois. Antonio Mata, ancien président d’Aerolíneas Argentinas, a été condamné en Espagne en 2013 à deux ans de prison et son second, Gerardo Diaz Ferrán, est emprisonné en attente de son procès.

9. Daniel Scioli, vice-président du Parti justicialiste, ancien vice-président d’Argentine (2003-2007 sous la présidence de Néstor Kirchner) et ancien gouverneur de la province de Buenos Aires (2007-2015), a été candidat à la présidentielle de 2015 et a perdu au second tour face à Mauricio Macri.