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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 616-617 juin-juillet 2015

LECTURES

L’UGTT, une passion tunisienne

Cf. aussi : [Tunisie]

Alain Baron (1)

Hèla Yousfi, UGTT : une passion Tunisienne : enquête sur les syndicalistes en révolution 2011-2014, Édition Med Ali / IRMC, Tunis 2015.

Une des principales différences entre la Tunisie et les autres pays de la région arabe tient à l’existence de la centrale syndicale UGTT (Union générale tunisienne du travail). Mieux connaître cette organisation est d’autant plus nécessaire qu’elle fait souvent l’objet de jugements et affirmations péremptoires. Le livre de Hèla Yousfi, qui vient de paraître à Tunis, permet une déconstruction des discours ne prenant en compte que certaines des différentes facettes de l’UGTT. Il débouche sur la vision d’une organisation multidimensionnelle, à la recherche permanente d’un équilibre instable entre ses aspects contradictoires. Pour y parvenir Hèla Yousfi s’est appuyée non seulement sur des sources écrites, mais avant tout sur plusieurs dizaines de témoignages de militant-e-s. Ceux-ci sont en général membres de l’UGTT appartenant à différents niveaux, secteurs et régions de cette organisation.

Les éléments présentés dans ce livre ont été regroupés dans deux grandes parties. La première est avant tout historique et la seconde cherche à présenter le caractère contradictoire de certaines des facettes de l’UGTT.

À propos de l’histoire de l’UGTT

L’UGTT a joué un rôle de premier plan dans la lutte pour l’Indépendance. Sa direction a ensuite alterné des phases de soumission et de résistance au pouvoir.

Contrairement à la direction centrale inféodée à Ben Ali, les syndicalistes les plus combatifs se sont pleinement impliqués après 2008 dans le soutien à la population du bassin minier. En décembre 2010 et janvier 2011, une série de structures intermédiaires de l’UGTT se sont émancipées de la direction. Elles ont notamment appelé à la grève sans son accord préalable. Pour tenter de sauvegarder sa « capacité de dialogue avec le pouvoir », le Bureau exécutif n’a pas eu d’autre choix que de couvrir « toutes les décisions prises à une échelle locale et/ou régionale ». Après des dizaines d’années d’omnipotence de la direction centrale de l’UGTT, on a assisté à la préfiguration de nouvelles relations entre celle-ci et les structures intermédiaires.

Le 17 janvier, la direction de l’UGTT désigne trois représentants au gouvernement mis en place après la fuite de Ben Ali. Celui-ci est présidé par l’ancien Premier ministre, ce qui provoque la colère de la population et de la base de l’UGTT.

Soucieuse de « préserver le consensus et de protéger l’unité de l’organisation », l’UGTT « fait volte-face » : elle fait démissionner ses trois ministres dès le lendemain, et soutient désormais les mobilisations. Simultanément, l’UGTT joue un rôle clé dans la mise en place d’un Conseil national de protection de la révolution (CNPR). Le CNPR s’appuie sur des comités locaux dans tout le territoire tunisien dans lesquels certains militants voient le possible embryon d’un « parlement représentatif des forces révolutionnaires ». Contestant la légitimité démocratique du gouvernement, c’est néanmoins à ce dernier que le CNPR demande de lui reconnaître légalement un pouvoir décisionnel. Et bien entendu, le gouvernement en place s’y oppose radicalement.

Le 27 février, l’ancien Premier ministre de Ben Ali quitte enfin le pouvoir. Son remplaçant, Beji Caïd Essebsi, crée une « Haute instance » qui « a pour objectif de dépasser l’opposition entre le CNPR et le gouvernement ». La Haute instance n’a qu’un pouvoir consultatif et propositionnel en matière de loi électorale et d’organisation des élections, et « le gouvernement reste ainsi le seul pouvoir exécutif et décisionnel ». Au côté de l’UGTT, sont représentées dans la « Haute instance » les principales organisations politiques et associatives du pays. Ne revendiquant pas le pouvoir pour elle-même, l’UGTT joue néanmoins « un rôle politique de premier plan » consistant à « construire des consensus entre les différentes forces politiques et sociales ».

Dans les témoignages recueillis, le rôle de l’UGTT était auparavant souvent présenté comme celui d’un « pouvoir » ou d’un « contre-pouvoir ». L’accent est désormais mis sur la notion « d’autonomie » ou de « distance égale de tous les partis politiques et surtout du pouvoir, (...) de force d’équilibre, de superviseur qui contrôle l’action du gouvernement ». Pour certains militants, la perception de l’UGTT a évolué « d’un acteur clé de la révolution à celle d’un acteur central du maintien du régime politique et économique ».

Au final, la direction de l’UGTT a poursuivi simultanément ou successivement de multiples objectifs parfois contradictoires : assurer en même temps la démocratisation du pays et la continuité des institutions ; refuser un choc frontal avec le pouvoir en place dans le but de conserver son propre pouvoir de négociation avec celui-ci ; utiliser sa proximité avec les mouvements sociaux pour faire pression sur le gouvernement et les grands choix politiques ; ne pas jouer pour autant un rôle de parti politique mais favoriser la négociation et la construction de consensus entre les différentes forces politiques et sociales.

C’est dans ce cadre qu’aura lieu le congrès national de décembre 2011. L’héritage de la période passée comporte notamment : la compromission du Bureau exécutif avec le régime de Ben Ali ; la corruption et le clientélisme interne ; une tradition de votes dans les congrès reposant non pas sur les programmes, mais sur des alliances entre réseaux sectoriels ou régionaux et courants politiques.

La volonté d’un grand nombre de militant-e-s de l’UGTT est de remettre en cause le caractère hiérarchisé et centralisé de la centrale syndicale, se traduisant par le pouvoir hégémonique du Secrétaire général et du Bureau exécutif (BE). C’est notamment sur ce dernier que repose le droit de signer le préavis de 10 jours rendant légale une grève, ainsi que la nomination des permanents syndicaux. Cette préoccupation prend appui sur « l’épisode révolutionnaire qui a poussé certaines Unions régionales et Fédérations à prendre leurs décisions de manière autonome sans attendre l’approbation du BE ».

En sens inverse, deux mois après la victoire électorale d’Ennahdha, « le contexte de crise politique et les différentes campagnes qui ont pris l’UGTT pour cible ont renforcé les réactions les plus défensives afin de préserver l’organisation aux dépens des impératifs de restructuration interne et/ou les défis socio-économiques ».

À l’intersection de ces deux préoccupations, il avait été décidé dans la foulée du 14 janvier que le non-renouvellement du mandat des membres du BE compromis avec le pouvoir de Ben Ali s’opérerait en douceur. Il suffisait pour cela de ne pas remettre en cause les dispositions statutaires interdisant plus de deux mandats successifs au BE (article 10), contrairement à ce qu’avait cherché à faire le BE sortant (Un responsable intermédiaire de l'UGTT m’avait d’ailleurs confié à l'époque que « le secrétaire général reste en place jusqu'au prochain congrès, mais nous l'avons mis sous camisole »).

En final, un peu moins d’un an après le 14 janvier 2011, « deux préoccupations majeures animent la plupart des congressistes interviewés : Quel rôle l’UGTT doit-elle jouer dans la transition politique et quelle place doit-elle occuper dans le nouveau champ politique et syndical post-électoral ? Sera-t-elle capable de faire évoluer ses structures, ses formes historiques de lutte pour s’adapter aux nouvelles réalités économiques et soutenir le processus démocratique dans le pays ? »

Un des enjeux politiques est le refus que l’UGTT soit « instrumentalisée » par les partis politiques. « Même si notre mission est autant politique que sociale, on doit rester à égale distance de tous les partis politiques » expliquent nombre de syndicalistes.

Parmi les défis organisationnels à relever figurent l’implantation dans le secteur privé, la participation des femmes dans les instances de décision et la faible syndicalisation des jeunes.

Le congrès a été polarisé par l’élection du Bureau exécutif. La principale différence avec le passé a été que la volonté politique de maintenir l’unité de la centrale a été « omniprésente » dans la constitution des listes en compétition. Elle l’a emporté sur « les considérations régionalistes et clientélistes qui avaient souvent pris le pas sur les autres enjeux » dans les congrès précédents. Aucun membre du nouveau BE ne représente un courant politique en tant que tel.

Cependant – je dois ajouter – que même si les membres du nouveau BE ont des affinités politiques diverses, actuelles ou passées, réelles ou supposées, seule une minorité d'entre eux est actuellement membre d’un parti politique. Ainsi, Jilani Hammami, dirigeant connu du PCOT qui n’avait plus de responsabilités syndicales depuis des années, et qui revendiquait une place dans le nouveau BE au nom de son parti, a été écarté de la liste en situation de l’emporter. Par contre Hfaiedh Hfaiedh, pourtant tête de liste du même parti aux législatives deux mois plus tôt, a été inclus sans aucun problème en tant que secrétaire général du syndicat de l’enseignement primaire. J’ajouterais par ailleurs, que lorsqu’un militant appartient simultanément à l’UGTT et à une organisation politique, l’influence de l'UGTT sur cette dernière l’emporte sur le phénomène inverse.

Dans la continuité avec le passé figurent : le poids prépondérant du BE sortant sur le déroulement du congrès ; l’élection de la liste reposant sur le consensus entre le plus grand nombre de régions, de secteurs et de sensibilités politiques ; la présence dans cette liste de trois des quatre membres du BE sortant ayant le droit de se représenter ; la consécration du « pouvoir des grands secteurs de la fonction publique au sein de l’UGTT, et notamment l’enseignement et la santé » ; le fait qu’aucune femme n’ait été élue au BE.

Ennahdha, qui commence à diriger le gouvernement au moment même où se tient le congrès de l’UGTT, se lance dès la mi-février 2012 dans une attaque frontale contre la centrale syndicale. Cherchant à « coopter les différents réseaux de l’ancien régime au niveau de l’appareil étatique », Ennahdha se retrouve par ailleurs en concurrence directe sur ce terrain avec Nidaa Tounes que Beji Caïd Essebsi met en place au premier semestre 2012 dans le but de revenir au pouvoir lors des élections suivantes.

Face à cette « bipolarisation de la vie politique et les polémiques visant l’UGTT, sa direction n’a pas voulu participer à la mise en place d’une alternative politique aux deux pôles dominants. En revanche, elle a lancé le 18 juin 2012 une “initiative politique” visant à trouver un consensus entre les forces politiques, le gouvernement et la société civile les grandes questions suscitant des divergences. Ce rôle de « médiateur politique » que cherche à jouer la direction de l’UGTT contribue à « reléguer la question sociale au second plan ».

Au deuxième semestre 2012, la tentative de l’UGTT de trouver une solution consensuelle échoue, et l’offensive des hommes de main islamistes continue de plus belle avec, notamment, l’attaque du siège national de l’UGTT le 4 décembre 2012, l’assassinat d’un premier dirigeant du Front populaire le 6 février 2013, puis d’un second le 25 juillet qui plonge la Tunisie « dans une crise politique grave ouvrant la voie à une nouvelle période de contestation de la légitimité des institutions ».

Dans ce cadre, « l’UGTT multiplie les rencontres pour chercher une issue à la crise. Elle ne se présente plus exclusivement comme une plateforme de dialogue mais comme une force de proposition ». En compagnie de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme, de l’Ordre national des avocats et du syndicat patronal (UTICA), l’UGTT lance le 25 octobre un cadre de « dialogue national » auquel participent 21 des partis représentés à l’Assemblée. Un consensus se dégage entre les participants au dialogue pour le remplacement du gouvernement en place par un gouvernement provisoire ne dépendant pas des différents partis. Chargé de gérer les affaires courantes, celui-ci doit avant tout faire voter par l’Assemblée la nouvelle Constitution, puis organiser des élections législatives et présidentielles.

En acceptant de démissionner du gouvernement, Ennahdha a évité d’en être éjecté durablement comme en Egypte. Nidaa Tounès de son côté estime avoir toutes les chances de parvenir au pouvoir après les élections prévues en 2014. L’UGTT a « renforcé sa place d’acteur incontournable du champ politique tunisien ».

Mais « le fait que le dialogue national ait concentré le débat exclusivement sur les enjeux politiques » entraine un clivage « qui traverse toutes les structures de l’UGTT autour de la place à accorder aux questions sociales ». La distance se creuse d’après l’auteure entre :

• « les partisans d’une action limitée, négociée à petits pas, faisant reculer progressivement le pouvoir politique sans pour autant le renverser »,

• « ceux qui, parce que la crise économique s’approfondit, parce qu’ils ont confiance dans le mouvement social, parce qu’ils croient de moins en moins qu’on peut négocier avec le pouvoir en place, veulent une attitude plus ferme qui peut mener à des actes de rupture ».

Caractère contradictoire des facettes de l’UGTT

L’UGTT a toujours simultanément eu une fonction revendicative et une fonction politique. Cette dernière s’est notamment manifestée dans la lutte pour l’Indépendance. Après celle-ci, l’UGTT a été pendant plus d’un demi-siècle « le seul espace d’action collective organisée en Tunisie qui a réussi tant bien que mal à résister aux tentatives du régime autoritaire de réduire à néant toute résistance dans le pays ».

Pour autant, domine au sein de l’UGTT le refus d’être « instrumentalisé » par les partis politiques. « Même si notre mission est autant politique que sociale, on doit rester à égale distance de tous les partis politiques » expliquent nombre de syndicalistes, et cela d’autant plus que depuis 2011, les partis politiques « n’ont en principe plus besoin de l’espace syndical pour exister » (2).

Dans l’UGTT ont toujours coexisté, d’une part, « un courant de soumission au pouvoir pouvant aller jusqu’à la quasi-intégration dans l’appareil d’État » et, d’autre part, « un courant de résistance au pouvoir » contrôlant certaines structures intermédiaires et « qui prend le dessus en temps de crise ». Du temps de Ben Ali, cette dualité a rendu possible « aux différents mouvements sociaux, malgré la proximité que la bureaucratie syndicale a entretenue avec le parti unique, de régulièrement trouver un appui structurel et politique auprès de l’UGTT ».

« Tantôt ce sont des réactions offensives qui s’expriment et qui vont jusqu’à l’affrontement et parfois c’est la logique de médiation et de négociation qui l’emporte ». « L’UGTT, en arrachant quelques concessions de la classe dirigeante au profit du mouvement protestataire, évite le risque d’un affrontement direct entre les anciennes et les nouvelles forces politiques et neutralise, selon les plus critiques, le potentiel d’une rupture radicale avec le régime ».

Pendant le deuxième semestre 2013, l’UGTT a joué un rôle décisif dans la mise en place d’une structure de « dialogue national » incluant notamment le syndicat patronal. Pour l’auteure, ce positionnement comporte le risque pour l’UGTT de se couper d’une grande partie de sa base. Et cela d’autant plus que l’approfondissement de la crise économique, renforce l’impatience des salariés ainsi que la volonté du patronat et du pouvoir de ne rien céder.

Aux lendemains de l’Indépendance, le fonctionnement autoritaire de l’État a été calqué par la direction nationale de l’UGTT sur les structures intermédiaires de la centrale syndicale. Il se traduit par l’hégémonie du Bureau exécutif et du secrétaire général sur l’ensemble de l’organisation. Mais tout un système de pression sur la direction s’est mis en place pour faire contrepoids à cela. Il s’est notamment affirmé à partir de 2008 dans le cadre de la lutte du bassin minier, puis dans les semaines qui ont précédé le 14 janvier 2011.

Le clientélisme en vigueur au niveau de l’État avant 2011 avait trouvé son prolongement au sein de l’UGTT. Pourtant, simultanément, ont toujours existé des militant-e-s refusant de prêter allégeance à la direction. « L’épisode révolutionnaire qui a poussé certaines Unions régionales et Fédérations à prendre leurs décisions de manière autonome sans attendre l’approbation du Bureau exécutif constitue un précédent intéressant qui préfigure de nouvelles relations entre les structures intermédiaires et la direction centrale pouvant neutraliser la dérive hégémonique du Bureau exécutif ».

« Tout est conçu au Congrès pour qu’aucun manquement à la procédure démocratique ne soit possible ». Mais, en même temps, les votes reposent avant tout sur « les tractations politiques et les alliances ». « Tous les moyens sont bons, de la cooptation des délégués moyennant des privilèges, à la manipulation des adhésions pour conquérir le pouvoir ».

« Si les femmes sont bien présentes à hauteur de 47 % dans les structures de base et dans les luttes syndicales, elles demeurent absentes des postes de direction syndicale ». Un débat est en cours qui pourrait déboucher sur un système de quotas au sein de l’UGTT, y compris au Bureau exécutif.

Une des explications proposées par l’auteure du fait que l’UGTT est parvenue à ne pas exploser en vol, malgré les multiples contradictions qui la traversent, est la volonté partagée de construire des consensus internes sur la base des rapports de forces existant à un moment donné. ■

Notes

1. Cette note de lecture est une adaptation d’un long article paru en ligne sur : www.solidaires.org/article51054.html