Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 633-634 novembre-décembre 2016

MEXIQUE

À propos de l’initiative du CNI et de l’EZLN pour les élections de 2018

Cf. aussi : [Mexique]

Carlos Ferra *

L’appel du Congrès national indigène (CNI) et de l’EZLN arrive au moment où le pays est traversé par une des crises les plus dramatiques des dernières décennies. À une économie pratiquement encalminée depuis plusieurs mandats présidentiels au cours desquels les leaders politiques de la bourgeoisie ont promis des taux de croissances spectaculaires – Fox (1) avait promis un taux de croissance annuelle de 7 %, Calderon (2) avait promis de baisser les prix de l’essence et de créer des emplois et l’actuel chef de l’État avait promis un pays en pleine croissance grâce à ses contre-réformes structurelles – il faut ajouter un océan de corruption dont on ne peut voir le fond, la violence du crime organisé et non organisé attisée par ses agents infiltrés dans l’appareil d’État, la division de la société en une masse chaque jour plus grande de pauvres plus pauvres et une minorité chaque jour plus restreinte et plus riche.

Même en considérant l’énorme importance des explosions sociales provoquées par la disparition des 43 étudiants d’école normale à Iguala (3) et par la mal nommée réforme de l’Education, qui ont tenu en haleine la vie nationale pendant des mois, auxquelles il faut ajouter de nombreuses autres mobilisations à caractère local, comme celle des ouvriers agricoles de San Quintin et la tribu Yaqui du Sonora, il est surprenant que le pays n’ait pas déjà vécu un ébranlement plus fort. Bien que ce ne soit pas le facteur unique, une bonne partie de l’explication réside dans le fractionnement de la gauche révolutionnaire, l’absence d’un parti révolutionnaire et les difficultés à construire un pôle d’attraction qui permette d’établir des liens organiques entre toutes les forces qui se sont manifestées de si forte manière au niveau local, régional ou sectoriel. (…)

Synthèse et articles Inprecor

Partant de cette appréciation, nous pouvons reposer la question en relation avec le manifeste du 5e Congrès national indigène. Malgré les désaccords que les courants et organisations de la gauche révolutionnaire ont eu ou pourraient encore avoir avec les forces représentées au 5e Congrès du CNI, la majorité de ces courants et organisations attribuent sans aucun doute une grande autorité morale et politique à l’EZLN et au CNI. (…)

Les réactions aux résolutions du Congrès national indigène ont commencé à se manifester immédiatement après qu’elles ont été connues sur les réseaux et dans les autres moyens de communication. Certains, y compris au sein des forces qui appuient le zapatisme, considèrent que cette proposition représente un virage à 180° dans la politique de l’EZLN vis-à-vis des processus électoraux. Parmi les adhérents de la « Sixième Campagne » (4), jusqu’ici seules quelques voix ont considéré que la participation de l’EZLN-CNI dans le processus électoral représente un risque de contamination. D’autres avancent qu’il ne s’agit pas de lutter pour le pouvoir mais de profiter de la conjoncture électorale pour promouvoir l’organisation des forces anticapitalistes et qu’il faut appuyer l’initiative. Parmi les partis officiels c’est la position d’AMLO (5), dont nous ne savons pas dans quelle mesure elle est partagée par ses partisans, qui a été la plus lamentable. Peut-être d’autres ont-ils accueilli avec bienveillance cette initiative dans l’intention de profiter de l’occasion pour jouer un double jeu, attitude qui ne doit pas nous surprendre puisque la bourgeoisie et ses agents politiques se sont toujours comportés de cette façon. Parmi les intellectuels, les opinions ont également été variées. Depuis la droite et la gauche il y a eu des manifestations d’appui à l’initiative. Parmi les intellectuels de gauche, il y en a qui proposent de ne pas se précipiter et d’envisager l’option du « vote utile » en faveur d’AMLO au cas où il aurait une chance de gagner. (…)

Cependant malgré toutes ces considérations et beaucoup d’autres qui ont été faites, du côté de la gauche révolutionnaire la majorité semble s’accorder sur le fait que cette politique de l’EZLN et du CNI pourrait constituer un grand pas dans l’organisation d’un front national contre le capitalisme. La candidature anticapitaliste emmenée par une femme indigène, ainsi que le dit un salut de la Coordination socialiste révolutionnaire (CSR) « ouvre la possibilité de construire une proposition anticapitaliste large qui soit accueillie par les différentes résistances provoquées par l’application des mesures néolibérales ». De son côté la Ligue d’unité socialiste (6) dit dans une déclaration le 17 octobre que la « campagne anticapitaliste convoquée par le CNI et l’EZLN peut et doit être le moment adéquat pour appeler à la fondation et au renforcement d’un front national avec les organisations des travailleurs (…) des étudiants et des paysans et indigènes qui porte aux quatre coins du pays un message unitaire d’espoir ». Beaucoup d’autres organisations de gauche ont manifesté des opinions similaires. La gauche révolutionnaire devrait se joindre à cette initiative et unir ses efforts à ceux de ses promoteurs pour construire un grand front national anticapitaliste. (…)

Pourquoi appuyer cette initiative ? En premier lieu, à cause de la signification que prend la candidature d’une femme dans un pays où les femmes sont victimes de discrimination et d’agressions qui vont de l’offense verbale et du harcèlement jusqu’à l’assassinat. En second lieu, parce que cette femme sera indigène, faisant partie d’une des minorités ethniques soumises à l’exploitation, à l’expulsion, la répression et la discrimination dans les territoires qui étaient les leurs à l’origine et qui résistent tous les jours aux agressions du capital qui prétend les spolier du peu qu’ils conservent encore. En troisième lieu, parce que les organisations qui font cette proposition sont des organisations de base de la résistance ou des organisations traditionnelles de tribus, peuples et communautés. En quatrième lieu, parce qu’une candidature de cette nature pourrait rassembler des forces suffisantes pour disputer à la bourgeoisie et à ses institutions un espace d’action politique qu’ils considèrent comme leur domaine exclusif. Enfin, parce que cette initiative peut représenter un pas en avant vers la construction d’un grand front qui rassemble les forces qui luttent contre le capitalisme et pour une société meilleure.

Que ces efforts rencontrent ou non le succès dépendra d’une politique correcte d’alliances, sans sectarisme, de toutes les forces anticapitalistes. La proposition devrait chercher à intégrer toutes les forces sociales et politiques, depuis les plus vastes jusqu’au plus petites, qui combattent de différentes façons l’exploitation et l’oppression capitaliste. La situation sociale et politique du pays, de crise économique, politique et morale, sociale ainsi que le mécontentement sans cesse plus large contre l’injustice, la répression et la corruption, sont des facteurs pour la réalisation d’une tâche de ce niveau. Et en cela la responsabilité des forces qui lancent cet appel est fondamentale. Bien sûr nous ne devons pas nous précipiter. L’annonce de cet accord du 5e Congrès national indigène ouvre immédiatement la discussion quant à la participation de la gauche révolutionnaire dans le processus électoral de 2018. Mais il est nécessaire d’attendre les résultats des consultations qui doivent être menées, selon les décisions mêmes du congrès et les positionnements qu’avanceront les forces à l’initiative de la candidature indigène. (…)

Synthèse et articles Inprecor

En conclusion : Abordons les tâches de la conjoncture en fonction de la candidature d’une femme indigène que vont proposer l’EZLN et le CNI. Attendons la plateforme qui soutiendra cette candidature et voyons la possibilité de l’enrichir, si on nous le permet, et de nous joindre à elle pour ce qu’elle représente dans les circonstances que traverse aujourd’hui la vie politique du Mexique. Assumons les défis du long terme en identifiant les traits qui définissent l’étape actuelle du capitalisme, car ce n’est que sur cette base que nous pourrons envisager les actions révolutionnaires du futur, sans répéter les erreurs qui ont abouti au tragique final des grandes révolutions du XXe siècle qui représentèrent en leur temps les plus grands espoirs pour des millions de travailleurs, paysans, étudiants, femmes, jeunes et anciens de construire un monde meilleur. ■

* Carlos Ferra est membre de la Coordinadora Socialista Revolucionaria (Coordination socialiste révolutionnaire) qui regroupe les organisations sympathisantes de la IVe Internationale. Nous reproduisons ici de larges extraits d’un article qu’il nous a fait parvenir, en évitant les répétitions avec les autres textes publiés dans ce dossier.

Notes

1. Vicente Fox, président (PAN) de 2000 à 2006

2. Felipe Calderon, président (PAN) de 2006 à 2012

3. Il s’agit des « 43 » élèves instituteurs de l’école normale d’Ayotzinapa « disparus » dans la localité d’Iguala en 2014, avec la complicité avérée des autorités et de la police locales, probable de l’armée fédérale. Le gouvernement a tenté de masquer ses responsabilités et provoqué des manifestations monstres et une longue crise politique.

4. Depuis 1994 le mouvement zapatiste lance régulièrement des « campagnes » à l’échelle nationale et internationale au cours desquelles il regroupe ses sympathisants. L’actuel regroupement est appelé « sixième campagne »

5. Andres Manuel Lopez Obrador, voir sur le texte d’ introduction

6. Liga de Unidad Socialista( (LUS), est une petite organisation trotskiste issue de la crise du PRT au début des années 1990.

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