Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 633-634 novembre-décembre 2016

MEXIQUE

La terre va-t-elle trembler ?

Cf. aussi : [Mexique]

Fabrice Thomas*

En annonçant, le 14 octobre, depuis les montagnes du Chiapas, leur volonté de constituer un « conseil indigène de gouvernement » pour tout le Mexique qui serait représenté par une femme indigène « déléguée du CNI pour être candidate à l'élection présidentielle de 2018 » (1) l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et le Congrès national indigène (CNI) ont secoué le panorama politique du Mexique.

San Cristobal de las Casas, Chiapas, Mexico © AlejandroLinaresGarcia

San Cristobal de las Casas, Chiapas, Mexico © AlejandroLinaresGarcia

Cette déclaration a suscité des réactions de tous les bords de l’éventail politique mexicain. Parmi les partis de gouvernement qui monopolisent le pouvoir au Mexique – PRI, PAN, PRD (2) – et l’immense majorité des médias à leur service, on n’a eu bien sûr qu’hostilité, mépris et racisme. Mais également du côté de la gauche qui s’affirme antilibérale, essentiellement Andres Manuel Lopez Obrador et son parti actuel Morena (3), les réactions ont été immédiatement critiques, présentant cette éventuelle candidature comme une candidature de division qui ferait le jeu des partis au pouvoir.

Tous ces gens-là ont effectivement de quoi être inquiets. Cette candidature, si elle se confirme, pourrait offrir une perspective politique aux innombrables mouvements de résistance qui perdurent dans les villes et les campagnes du Mexique et qui depuis de très nombreuses années ne sont jamais parvenus à s’unifier dans une lutte commune à l’échelle du pays.

Synthèse et articles Inprecor

L’EZLN et le CNI représentent incontestablement une force potentiellement capable de susciter dans tout le pays un renouveau d’espoir, de luttes et d’organisations convergentes face à tous les tenants de la société capitaliste. Leur déclaration tranche avec la vision bien souvent répandue de leur « abstentionnisme » ou de leur « localisme ». Ils annoncent clairement leur volonté d’entrer dans la bataille politique des élections présidentielles, et surtout leur volonté de contribuer par là à changer le pays tout entier dans un sens « de gauche et anticapitaliste ».

Cependant on a pu voir, du côté de la gauche anticapitaliste et d’un certain nombre d’intellectuels classés dans cette mouvance, des réactions qui allaient du soutien de principe à la critique, de principe elle aussi.

C’est que l’histoire, déjà longue, des rapports entre le zapatisme et la gauche au Mexique a été tumultueuse et a suscité de tous côtés incompréhensions, méfiances et ruptures.

Issu d’un noyau de « guérilleristes » qui, dans les années 1980, se sont lentement insérés parmi les populations indigènes de l’État du Chiapas, le mouvement zapatiste est soudain apparu au grand jour le 1er janvier 1994, jour de la signature du traité de libre échange (l’ALENA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Ce jour-là l’EZLN a mobilisé en armes des milliers de membres des communautés indigènes et s’est emparée de dizaines de villes et villages.

L’insurrection zapatiste n’a pas provoqué un soulèvement général au Mexique, mais oui une immense surprise et un immense espoir du côté des opprimés et de leurs organisations. Après des années de luttes, de négociations et d’ « accords », une sorte de « statu quo » s’est finalement instauré au Chiapas, où des zones entières de la montagne et de la forêt sont de fait autonomes et gouvernées par les structures des communautés indigènes sous la protection de l’EZLN.

Depuis plus de 20 ans, l’EZLN et les indigènes du Chiapas ont pris de nombreuses initiatives d’ampleur nationale ou internationale, sans jamais parvenir (mais le cherchaient-ils ?) à constituer un mouvement national ou international permanent et fédérateur non seulement des peuples indigènes mais de toutes les victimes de la société capitaliste. Leurs initiatives ont souvent suscité de l’espoir, puis de la déception. Qu’elles soient très « ouvertes » comme par exemple en 1996 la « Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » ou plus « unilatérales » comme « l’autre campagne » en 2006.

Il en reste des critiques et des désaccords dont on trouvera l’écho dans les textes ci-dessous. Ces désaccords ou ces méfiances tournent autour de trois points fondamentaux.

• La volonté évidente de l’EZLN d’être l’outil et la voix des communautés indigènes du Chiapas est-elle une forme de repli, « d’indigénisme » qui l’empêche de jouer un rôle national pour l’ensemble des opprimés ?

• La volonté maintes fois affirmée de ne pas vouloir « prendre le pouvoir » est-elle un renoncement à la transformation de l’ensemble de la société et un refus de s’associer avec tous les mouvements qui poursuivent ce but ?

• La structure militaire de l’EZLN, qui se définit aux ordres de la démocratie des communautés indigènes, recouvre-t-elle une volonté « hégémonique » sur toutes les forces susceptibles de soutenir leurs initiatives ?

Les réponses à ces questions ont varié dans le temps et selon les organisations et elles demeurent en débat.

Mais cette initiative ouvre un nouveau chapitre dans la situation au Mexique, récemment marquée par de grandes luttes comme le combat pour obtenir la vérité et le châtiment des coupables dans la disparition des 43 élèves instituteurs indigènes de l’école normale d’Ayotzinapa ou le long mouvement de résistance des instituteurs et professeurs contre la réforme ultralibérale de l’éducation.

L’EZLN et le CNI disposent encore incontestablement d’une force et d’un crédit à l’échelle nationale et internationale bien supérieurs à ceux de n’importe quel autre mouvement au Mexique. Leurs idées, leurs formes d’expression, leurs préoccupations et leurs pratiques ont incontestablement bousculé beaucoup des raisonnements de l’extrême gauche traditionnelle, et méritent d’être débattues, de même que leur bilan, avec beaucoup d’honnêteté et de respect.

L’avenir dira si, d’une part, leur initiative rencontre effectivement l’appui massif des communautés indigènes du Chiapas et d’ailleurs, et, d’autre part, s’ils parviennent à fédérer avec eux ou à leur côté tous les mouvements et organisations qui peuvent se reconnaître dans le combat qu’ils annoncent pour la « construction d’une nouvelle nation pour et par toutes et tous », pour « renforcer le pouvoir d’en bas et de la gauche anticapitaliste », pour « que payent les coupables de la douleur des peuples de ce Mexique multicolore ». ■

* Fabrice Thomas, qui a réalisé ce dossier, est membre de la Commission internationale du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale. Il revient d’un long séjour au Mexique.

Notes

1. Il s’agit des élections présidentielles de 2018. Cette élection, majeure au Mexique, a lieu tous les 6 ans. Un président ne peut exercer qu’un seul mandat. Elle rythme la périodicité politique du Mexique, on parle de « sexenio ». L’actuel président, élu en 2012, est Enrique Peña Nieto, du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI).

2. Le PRI, parti « héritier » de la Révolution mexicaine de 1910 et surtout de sa récupération par la bourgeoisie, a été fondé par Lázaro Cárdenas en 1938, sous le nom de Parti de la révolution mexicaine, puis renommé en 1946 Parti révolutionnaire institutionnel. Pendant plus de cinquante ans, il a été de fait un « parti unique », monopolisant et distribuant le pouvoir à tous les niveaux, usant régulièrement de la fraude et de la corruption. Il a perdu pour la première fois l’élection présidentielle en 2000. Le Parti d’action nationale (PAN) est un parti néolibéral de la droite conservatrice, qui a fini par remporter les élections présidentielles de 2000 et celles de 2006, mais a perdu celles de 2012 au profit du PRI. Le Parti révolutionnaire démocratique (PRD), scission du PRI, a été fondé en 1989 par Cuauhtémoc Cárdenas, fils de l’ancien président. Classé à gauche, il est membre de l’Internationale socialiste. Ces trois partis principaux – PRI, PAN, PRD – ont signé ensemble en 2012 un « pacte pour le Mexique » ultralibéral.

3. Andrés Manuel López Obrador (AMLO), dirigeant du PRD, a succédé à Cuauhtémoc Cárdenas comme candidat aux élections présidentielles en 2006 et 2012. Il a été gouverneur du District fédéral de Mexico de 2000 à 2005. Il quitte le PRD après les élections de 2012 et fonde son propre parti en 2015, le Mouvement de régénération nationale (Morena). Aux élections fédérales de 2015, Morena a obtenu plus de 8 % des suffrages et 35 députés, tout en devenant également la première force dans l’Assemblée législative du District fédéral de Mexico.

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