Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 647 janvier 2018

RUSSIE

L'éternelle chasse à l’Homme rouge

Cf. aussi : [Russie]

Ilya Budraitskis*

Après les événements dramatiques survenus en Russie et en Ukraine ces dernières années, la lutte contre « l’héritage du communisme » dans l’espace post-soviétique semble entrer dans une nouvelle période. Ce fantôme, qui s’éloigne temporairement de sa source –l’existence du « socialisme réel » – devient de plus en plus important. Ses caractéristiques spécifiques, stockées dans la mémoire collective dynamique, se propagent et disparaissent, tandis que les signes communs nécessaires à la production de la figure idéologique achevée deviennent plus clairs et compréhensibles.

Synthèse et articles Inprecor

On prétend que, enterré il y a un quart de siècle dans son ensemble, le communisme continue sa vie après la mort – sous la forme d’un mort agité, d’une relique, d’un élan du passé qui empoisonne la vie des nouvelles générations. Une explication populaire de l’échec de la transition vers la normalité du marché en Russie au début des années 1990 est l’absence d’un acte spécial de « repentance », après quoi le dernier clou dans le cercueil du communisme sera enfoncé. Cet acte, pour autant que l’on puisse le comprendre, implique une purification forcée unique de la mémoire à tous les niveaux – à commencer par des monuments et des noms de rue pour finir avec la conscience individuelle. L’ennemi à combattre est dangereux précisément parce qu’il appartient plus au passé qu’au présent et que sa matérialité est secondaire et conditionnelle. Vous pouvez démolir tous les monuments à Lénine, mais cela ne signifie pas que le spectre du communisme a disparu pour toujours. De plus, moins ce spectre s’exprime lui-même et plus il semble disposer d’un pouvoir sans limites.

Longue vie d’un vestige

Le thème de l’esclave intérieur, de « l’homme rouge », qui dit au revoir, mais ne s’en va pas, est devenu le principal message de la lauréate du prix Nobel 2015, Svetlana Aleksievitch. Dans son discours de Stockholm, Svetlana Aleksievitch déclarait : « “L’homme rouge” n’a pas été capable d’accéder à ce royaume de la liberté dont il rêvait dans sa cuisine. On s’est partagé la Russie sans lui, et il est resté les mains vides. Humilié et dépouillé. Agressif et dangereux. » (1) Ce personnage post-soviétique est, en fin de compte, une victime de lui-même, de son propre esclavage intérieur qu’il n’arrive pas à surmonter, de son incapacité à accepter sa propre liberté et à en disposer. Les réformes mercantiles ont modifié les conditions extérieures de son existence, ouvrant devant lui des opportunités nouvelles, mais ont laissé intacte son âme corrompue et mutilée. Le grave héritage de cette corruption intérieure a déterminé le sort de la jeune génération, qui a profité de la « liberté intérieure », des crédits et de la croissance de la consommation, donnant son consentement au pouvoir autoritaire garantissant ce « pain de la terre » (2).

Ayant perdu tous ses fondements matériels, « l’homme rouge » est devenu un pur problème moral. Le rejet d’une solution consciente conduira à sa reproduction infinie. Ainsi sorti de l’histoire, « l’homme rouge » devient un nouveau mythe, une image éternelle, dont Aleksievitch trouve de manière prévisible la conformité avec la problématique du « grand inquisiteur » de Dostoïevski.

« L’homme rouge » c’est une nature, mais une nature fausse, secondaire, qui remplace la véritable personne caractérisée par la compassion, la gentillesse et la capacité de vivre en paix avec les autres et avec soi-même. Le choc de ces deux principes, la lutte interne dans toute personne concrète se trouvant dans une situation extrême (guerre ou catastrophe), c’est ce qui est le plus intéressant dans l’œuvre d’Aleksievitch. Jusqu’à présent, cette lutte est loin d’être terminée et la bataille finale est encore à venir. On ne peut simplement oublier « l’homme rouge », il est impossible de le dissoudre dans la nouvelle réalité. Aleksievitch est certaine qu’il « disparaîtra avec le sang », à travers les souffrances et le dépassement, et ce n’est qu’alors que nous serons capables de nous retrouver et « tôt ou tard, nous deviendrons comme tout le monde » (3).

Le célèbre écrivain russe Vladimir Sorokine est aussi pessimiste : « Non seulement l’homme post-soviétique ne veut pas faire disparaître ce pus soviétique, mais, au contraire, il le considère comme étant du sang neuf. » Ce « zombie » soviétique nous prive du droit à la modernité – au lieu de cela nous sommes condamnés à vivre au sein de la pourriture léguée par le passé. Il n’est pas possible de revenir dans le temps historique par une repentance formelle, il faut un choc, une catastrophe purificatrice (4). Un retour forcé à la « normalité », comparable à la dénazification de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, aura le caractère d’un lourd mais indispensable réveil, comme après « une grande fièvre ou une crise d’épilepsie ». C’est à ce refus conscient et criminel d’enterrer le « cadavre soviétique » que se réduit la principale revendication adressée au pouvoir actuel en Russie (5).

Ce pouvoir n’est pas d’abord le produit des rapports complexes et compliqués du présent, qui déterminent par exemple les conflits militaires actuels, la crise économique, l’effondrement de l’État-providence en Europe occidentale ou la montée du fondamentalisme islamiste au Moyen-Orient. L’État russe – avec ses intérêts, ses conflits, sa société divisée et son économie dépendante – apparaît généralement comme le résultat d’une folie collective, une déviation historique qui ne peut être corrigée que par une intervention chirurgicale. L’image du monde est simplifiée et acquiert clairement des traits manichéens d’une lutte sanglante du futur et du passé, dans laquelle ce dernier est toujours condamné.

Actualisée après l’annexion russe de la Crimée en 2014, l’idée d’un « cadavre renaissant » a son prédécesseur – le mythe soviétique tardif de l’« homo sovieticus », un monstre issu de l’expérience monstrueuse sur la nature humaine. Ce Golem, qui remplit illégalement la réalité, s’opposerait à « l’homme économique » naturel, dont la rationalité équilibre le marché et donne vie au mécanisme de la démocratie libérale. Dans la sociologie de Youri Lavada et de ses disciples, l’existence d’un « homo sovieticus » a été établie scientifiquement par de nombreuses recherches. Selon la définition de Levada, les traits distinctifs de « l’homme soviétique » sont « l’auto-isolement forcé, le paternalisme de l’État, la hiérarchie égalitariste, le syndrome post-impérial ». Cet « homme nouveau », artificiellement créé dès les années 1920-1930, se serait reproduit avec succès au cours des années 1990 et « se caractérise par l’irresponsabilité individuelle et le penchant à faire porter la responsabilité de sa situation à toutes sortes d’autres : le gouvernement, les députés, les fonctionnaires, les pays occidentaux, les étrangers ». La modification de son environnement extérieur, en particulier des fondements sociaux et économiques de la société soviétique, n’aurait pas conduit à la restauration de la « normalité » humaine : « La destruction des modèles précédents ne s’est pas accompagnée d’un travail sérieux en positif permettant de comprendre la nature de la société et de l’homme soviétiques, élaborant d’autres repères et idéaux sociaux » (6). La société nouvelle – le capitalisme – ne pouvait pas être construite par des hommes non capitalistes et sur le chemin de la transformation des fondements s’est encore affirmée la superstructure, le vestige, cette vieille manière d’exister qui s’oppose à la nouvelle.

Lutte contre les fantômes post-staliniens

De même que dans le mythe actuel de « l’homme rouge », les obstacles sur la voie vers l’avenir européen et la normalité du marché se lèvent sous la forme d’ombres du passé, l’achèvement et la perfection du socialisme stalinien se heurtaient aux vestiges de la société capitaliste. La nécessité de la Grande terreur était expliquée non par l’aiguisement de la lutte contre une réelle classe d’exploiteurs, qui avaient depuis longtemps perdu le pouvoir et la propriété, mais contre des représentants physiques des « anciennes classes », contre des vestiges ambulants et des ombres.

Ces fantômes des classes disparues se révélèrent être plus malins et plus dangereux que les classes elles-mêmes, qui avaient depuis longtemps perdu la bataille ouverte. La tactique de ces zombies était bien plus complexe que celle des vivants – ils se déguisaient sans cesse, changeaient de masque, étaient capables de s’infiltrer dans chaque fissure de l’unité progressiste du peuple et du gouvernement (7).

Synthèse et articles Inprecor

Ces fantômes des classes du passé, qui créaient tous les nouveaux obstacles sur la voie de la construction du socialisme, n’avaient plus de place définie dans le système de production et pouvaient donc pénétrer dans le subconscient de n’importe quel représentant d’une classe réelle, ouvrière ou paysanne. La volonté asservie d’une telle personne était contrôlée par le fantôme de l’exploiteur, qui le forçait à penser, parler et agir en son nom contre ses propres intérêts. C’est pourquoi tout lapsus prononcé ne pouvait que servir « objectivement » cet ennemi invisible.

Il s’avère ainsi que le présent ne peut se réaliser complètement qu’après avoir surmonté les éléments du passé qui mettent sans cesse des bâtons dans les roues. Les erreurs du gouvernement ou les contradictions inhérentes au nouveau système ne peuvent donc en principe être analysées en fonction de leur réalité propre. Tout se révèle être la faute du passé, ce passé qui tente de remplacer la vraie vie et nous fait combattre les fantômes pour le bien de notre propre avenir. La lutte contre les « vestiges » a acquis ainsi un caractère violent et irrationnel – car dans le monde des ombres on ne peut agir qu’au jugé et leur présence ne peut être vérifiée qu’à l’aide de sens spécialement formés et peu fiables : être vigilant, sentir l’ennemi, « savoir reconnaître » etc.

Louis Althusser a directement mis la responsabilité des crimes de Staline sur l’idée hégélienne vulgaire de « renoncement » au passé. Là où les éléments du passé sont privés de la qualité de la réalité et sont opposés à une réalité « véritable », qui n’a pas eu le temps de s’achever, les opportunités s’ouvrent pour un arbitraire sans limites. Après tout, il est possible de dénier le droit d’appartenance au monde réel à n’importe quelle attitude, controverse ou position, en déclarant que ce sont des vestiges qui devraient être détruits. Au cœur d’une telle approche répressive il y a l’idée de la complétude et de l’impénétrabilité du passé qui bloque la marche en avant des monolithes. De même que ses propres contradictions sont privées de l’actualité asservie par le passé, le passé lui-même est privé de sa propre dramaturgie historique et réduit à un obstacle.

Pourquoi le passé n’a pas été supprimé

Le principal défaut de ce modèle, c’est qu’il trace une frontière entre le présent et le passé, dont il faudrait se débarrasser. Après tout, « le présent peut se nourrir des ombres de son passé, voire les projeter devant lui » (8). Le passé du présent n’est jamais quelque chose de différent de lui-même, « ce passé invoque toujours dans sa mémoire seulement la même loi de l’existence de soi – le sort de tout devenir humain ».

Ainsi, en Russie, en raison de la relation complexe entre la superstructure et la base, les caractéristiques politiques ou idéologiques du nouveau régime engendré par la révolution de 1917 ont pu préserver et reproduire les éléments de l’ancien régime despotique et leur donner une apparence encore plus terrible et inhumaine. Paradoxalement, cette activation de l’ancien, la restauration de « l’État éthique » surplombant la société, s’est faite sous le mot d’ordre de lutte contre les « survivances », pour la répression desquelles la terreur et les pouvoirs extraordinaires étaient requis.

La déclaration stalinienne d’une rupture totale avec le passé, la négation de ce passé et le refus de son droit de faire partie de la modernité, ont conduit à une dévaluation complète du marxisme. D’une méthode critique, applicable à l’évaluation de sa propre place dans la réalité sociale changeante, il a dégénéré en une scolastique infâme et stérile dont la tâche s’est réduite à justifier le régime en tant que « présent éternel », concluant l’histoire du pays et de l’humanité.

Aujourd’hui, « la lutte contre les survivances » cherche également à se substituer à l’élucidation des causes des conflits sociaux et politiques contemporains et à dématérialiser la réalité. Les « vestiges » se transforment en un esprit agité et insaisissable, qui pénètre ou quitte aisément les institutions, les gens et les pièges. Les mesures proposées – la décommunisation (expulsion de l’esprit des objets inanimés) ou la « lustration » (exorcisme visant l’État et la société) – résolvent seulement une partie du problème. Le spectre du communisme continuera à servir les gouvernements chaque fois qu’ils seront obligés d’expliquer leurs propres erreurs ou crimes.

La « survivance » se transforme en une vie véritable, face à laquelle la réalité n’est qu’un mirage, la vérité est incomplète et insuffisamment réelle pour être évaluée en se fondant sur ses contradictions. C’est ainsi que la « question essentielle » mal posée permet la substitution et la manipulation politique, à la suite de laquelle les gens vivants luttent contre les cadavres et détruisent les tombes, au lieu de chercher de véritables ennemis de chair et de sang.

Le problème, c’est que le passé ne peut jamais être effacé, alors que le présent est toujours tissé de divers vestiges, dont une combinaison unique crée le neuf, dont la nouveauté est toujours également conditionnelle. Ainsi, les transformations ne sont pas toujours accompagnées par un repentir collectif des communautés nationales. La désintégration des empires coloniaux européens (qui selon Hannah Arendt précédait directement le totalitarisme) n’a pas produit une culture de repentance à part entière, ni un bouleversement de la conscience qui lui serait lié. De plus, l’exemple le plus sérieux de repentance parfaite – l’Allemagne – a eu pour source une totale défaite et était une procédure non négociable. La fiabilité d’un tel repentir, son caractère forfaitaire et la mesure de sa sincérité sont difficiles à discuter. Après tout, il s’agit d’un grand nombre de gens, qui ont tous une relation propre avec ce passé criminel. La repentance collective ne signifiait rien de plus qu’une déclaration de rupture avec le passé dans sa forme abstraite et fétichisée. Le dépassement effectif de l’héritage du nazisme, sous sa forme des spécificités de l’État ouest-allemand de l’après-guerre (par exemple sa cruauté et sa disposition à la répression secrète, cachées grâce au repentir abstrait) a été le fait de la génération de jeunesse radicalisée des années 1960-1970.

Jürgen Habermas liait l’avenir démocratique de l’Allemagne à une différenciation de la culture et de la politique de l’État, dont la première est une relation mélancolique avec l’histoire fondée sur le choix éthique de l’individu ou de la communauté, la seconde étant la loyauté envers les principes généraux constitutionnels et humanistes. La rupture avec le passé criminel n’est pas seulement la position commune de l’État, mais – et c’est l’essentiel – elle crée un nouveau modèle de citoyen allemand, pour qui la question de la responsabilité existentielle de son propre destin est inséparable de « l’obligatoire mélancolie en relation avec les irrémédiables victimes ». Le processus de « dépassement du passé » traverse donc chaque existence individuelle et crée « une continuité des formes de vie transmises aux générations futures » (9).

Aux États-Unis, les rituels de repentance et la rupture définitive avec l’inégalité formelle (notamment le Civil Rights Act de 1964) n’ont pas conduit à l’éradication du racisme structurel, qui s’est manifesté récemment dans le domaine de la violence policière. Le dépassement effectif de ce racisme, lié à l’inégalité sociale, commence par le rejet de l’idée que le racisme ne serait qu’un préjugé, un défaut de conscience, qu’on pourrait traiter par la repentance et l’éducation.

Que reste-t-il de soviétique ?

Bien sûr, dans la Russie actuelle de Poutine il y a un héritage soviétique. Il est vivant à tous les niveaux : dans les particularités de la conscience des masses, dans les traditions spécifiques de l’appareil d’État, dans la continuité partielle de la politique étrangère « de guerre froide ». Enfin, il est vivant dans les traumatismes de l’intelligentsia post-soviétique, qui réalise sa véritable mission historique actuelle en luttant contre un fantôme communiste.

Mais tous ces éléments sont éclatés, ils ne constituent pas un tout, qui pourrait être séparé de l’héritage non soviétique, post-soviétique et même pré-soviétique. Ni individuellement ni additionnés, ils ne représentent un ennemi central, ils ne sont pas non plus la question principale du moment – celle dont la réponse permettrait de franchir en toute confiance un pas irréversible d’une époque historique à l’autre. Le mythe de « l’homme rouge » n’est qu’une tension politique de plus, qui recouvre d’autres fragments du patrimoine soviétique effondré dans leur unique combinaison avec de nouveaux.

Le besoin croissant de ce mythe reflète la nostalgie de l’intelligentsia russe (ou ukrainienne) pour la vision holistique perdue de la réalité. Le besoin de compilations morales et de généralisations triviales est à son tour fondé sur le dogmatisme de la pensée, dont les racines plongent dans la période soviétique. L’intelligentsia dogmatique post-soviétique est préoccupée non seulement par la désintégration de la société qui l’entoure, mais aussi par sa propre désintégration, par la perte de ses propres fondements sociaux et éthiques dans la réalité post-soviétique. En se servant de la construction des « vestiges », en désignant comme son principal ennemi un fantôme communiste fictif, l’intelligentsia cherche à établir en réalité sa propre existence, pour s’assurer qu’elle n’est pas une ombre elle-même.

Le rejet de la théorie de la « lutte contre les survivances » ne signifie pas pour autant l’acceptation de l’état de choses actuel comme normal, raisonnable ou dans les règles. Après tout, le régime existant, contrairement au régime soviétique, n’a pas de stratégie ni de dynamique (mis à part la dynamique de l’auto-déclin), alors qu’il essaie aussi de se présenter à la société russe comme un « survivant » soviétique.

Ainsi, depuis mars 2014, l’une des grandes lignes de la propagande officielle du Kremlin est sa volonté de légitimer ses actions en tant qu’un début de la « renaissance de l’URSS », c’est-à-dire comme les premiers pas modestes sur la voie de surmonter les conséquences de la désintégration, historiquement injuste, de l’État de l’Union. Et nous devons admettre que cette propagande en a convaincu beaucoup.

Le problème, cependant, c’est que la principale injustice de la désintégration du système soviétique a été l’émergence de cette classe dirigeante, qui essaye aujourd’hui de se vêtir du costume de « l’homme rouge ». La seule alternative à ce jeu sans fin avec des fantômes, qui détourne de l’anxiété oppressive du futur (à la fois le pouvoir et les exorcistes de l’opposition), ne peut être qu’un dur labeur pour « désenchanter » le soviétique. En lui refusant le statut de « survivance » – qu’il faudrait accepter entièrement ou rejeter en bloc – il faut le diviser constamment en composantes : progressisme ou réaction, libération ou asservissement, soutien aux élites dirigeantes ou, au contraire, capacité de contester leur droit de gouverner. C’est seulement de cette manière que l’on peut accepter le passé non comme une ombre qui pèse sur les vivants, mais comme une partie de cette « réalité structurée terriblement positive et active », qui est « pour l’ouvrier misérable [dont parle Marx], le froid, la faim et la nuit » (10). C’est la seule réalité qui demande autant de changements. ■

* Ilya Budraitskis est chercheur, militant politique et culturel. Nous avons repris ici un chapitre de son récent livre Диссиденты среди диссидентов (Dissidents parmi les dissidents), publié par Свободное Марксистское Издательство, Серия Новые Красные (Édition marxiste libre, série Nouveaux rouges), Moscou 2017. Au cœur de ce livre on trouve un aperçu historique des dissidents soviétiques socialistes dont l’existence même mettait à jour la duplicité des régimes de Khrouchtchev et Brejnev, de leurs trahisons continuelles et du discrédit porté à leurs prétentions idéologiques. Les autres textes, tel celui traduit ici, sont consacrés aux fonctions idéologiques actuelles du vocable « soviétique » et proposent des outils pour leur critique. (Traduit du russe par JM).

Notes

1. Conférence Nobel par Svetlana Aleksievitch, https://www.nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/2015/alexievich-lecture_fr.pdf

2. Светлана Алексиевич, « Время second-hand. Конец красного человека » (Svetlana Aleksievitch, « Le temps second-hand. La fin de l’homme rouge »). http://magazines.russ.ru/druzhba/2013/8/2a.html

3. Interview de Svetlana Aleksievitch par Artem Chraïbman, TUT.BY du 7 décembre 2015 (en russe), http://news.tut.by/society/475829.html

4. Interview de Vladimir Sorokine par Andreï Arkhangelsky, « L’Homme post-soviétique m’a plus déçu que le soviétique »,

http://www.kommersant.ru/doc/2786007.

5. Interview de Vladimir Sorokine par Radio Pologne (en russe), http://radiopolsha.pl/6/249/Artykul/211307

6. Voir : Лев Гудков, Борис Дубин, Наталья Зоркая, Постсоветский человек и гражданское общество, Московская школа политических исследований (L. Goudkov, B. Doubin, N. Zorkaya, L’homme post-soviétique et la société civile), Moscou 2008, pp. 8-11.

7. Ce mouvement est bien analysé dans le livre bien connu de Sheila Fitzpatrick, Tear Off The Masks! Identity and Imposture in Twentieth-Century Russia, Princeton University Press, 2005.

8. Louis Althusser, Pour Marx, p. 115.

9. Jürgen Habermas, « Conscience historique et identité post-traditionnelle », in Écrits politiques. Culture, droit, histoire, Cerf, Paris 1990.

10. Louis Althusser, op. cit. p. 115.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta