Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 631-632 septembre-novembre 2016

PORTO RICO

Le combat contre l’austérité du nouveau Parti des travailleurs

Cf. aussi : [Porto Rico]

Rafael Bernabe*

Le Partido del Pueblo Trabajor – le Parti du peuple travailleur (PPT) – est un projet politique de la gauche portoricaine qui s’adresse aux travailleurs de l’île dans un contexte de crise économique profonde.

Juillet 2015

La gravité de la situation économique et sociale actuelle à Porto Rico est telle qu’on peut seulement la comparer à l’impact de la Grande Dépression des années 1930. L’économie de Porto Rico n’a pas connu de croissance depuis 2006. Durant cette période, le taux d’emploi a chuté de 20 % ce qui correspond à 250 000 emplois en moins. Depuis 1996, les emplois dans l’industrie en particulier ont diminué de moitié (passant de près de 160 000 à moins de 80 000). Le taux d’activité s’est effondré sous les 40 %. Avec les licenciements et les non-renouvellements de fonctionnaires, l’emploi public a baissé de 20 % depuis 2007, soit une réduction de 50 000 emplois. L’émigration a atteint des niveaux jamais vus depuis les années 1950. Le recensement de 2010 indique que la population de l’île a diminué pour la première fois depuis plusieurs siècles, se fixant à 3,7 millions d’habitants. Le chômage élevé et un taux d’activité extrêmement faibles alimentent un secteur informel très important, dont la partie illégale est liée au trafic de drogue généralisé.

La situation fiscale est tout aussi inquiétante. La dette publique (comprenant celle du gouvernement central et des entreprises publiques) s’élève aux alentours de 73 milliards de dollars, ce qui équivaut grosso modo au PNB de Porto Rico. La notation du gouvernement a été dégradée au niveau des titres pourris (junks bonds). Tout nouvel emprunt ne semble être possible qu’à des taux usuriers supérieurs à 10 %. Les commentateurs de Wall Street l’admettent : « Il est clair depuis un moment que Porto Rico va devoir faire un défaut de paiement de sa dette » (Bloomberg, 9 avril 2014). L’autre visage de cette situation c’est la vingtaine d’entreprises étatsuniennes qui font chaque année environ 35 milliards de dollars de profits avec leurs opérations financières à Porto Rico. À titre de comparaison, le revenu total du gouvernement de Porto Rico s’élève aux alentours de 9 milliards de dollars. Les entreprises étatsuniennes bénéficient de mesures d'exonération fiscale qui ont constitué le cœur de la politique de développement économique des gouvernements successifs depuis 1947.

Un siècle de développement économique sous dépendance

De nombreuses caractéristiques de la crise actuelle ne sont pas apparues récemment : elles correspondent à certains des aspects fondamentaux de la société portoricaine sous domination étatsunienne. Depuis 1898, lorsque les États-Unis ont pris Porto Rico à l’Espagne, les formes et les évolutions de l’économie de l’île ont été en grande partie déterminées par les priorités et préférences du capital étatsunien. Les entreprises américaines ont dominé les principaux secteurs de cette économie. C’était le cas avant la Seconde Guerre mondiale, quand la production de sucre était la principale industrie de Porto Rico. De même lors de l’expansion de l’industrie légère dans la période 1940-1970. Et à nouveau dans la période suivante, caractérisée par des activités impliquant une concentration de capital plus importante. L’industrie pharmaceutique est la plus importante dans cette dernière phase.

La conséquence supplémentaire de cette domination de l’économie de Porto Rico par le capital étatsunien était et demeure une fuite constante d’une part importante des richesses créées sur l’île en direction des États-Unis. Inutile de dire que ce capital n’est pas réinvesti à Porto Rico et ne crée aucun emploi sur l’île. En d’autres termes, l’économie fragmentée de Porto Rico, sous domination étrangère et orientée vers l’export, n’a jamais été en capacité de générer suffisamment d’emplois pour sa main-d’œuvre. Un exemple particulièrement frappant : entre 1950 et 1964, c’est-à-dire durant la période d’expansion économique d’après-guerre (qui a conduit beaucoup à le voir comme un possible modèle pour d’autres pays sous-développés), le nombre d’emplois à Porto Rico a baissé. C’est-à-dire que l’industrie de cette période n’était pas en mesure de compenser les destructions d’emplois dans le secteur agricole. Étant donné cette situation, une émigration considérable en direction des États-Unis a été une constante de la vie des Portoricains. C’était le cas dans les années 1910 et 1920, quand la première communauté portoricaine se forma à New York, ainsi que lors de l’émigration de masse des années 1950 et 1960, et à nouveau aujourd’hui avec l’aggravation de la crise.

Le chômage de masse ne produit pas seulement une émigration importante, il tire les salaires vers le bas, ce qui renforce les inégalités et implique une pauvreté importante. Ceci permet d’expliquer le grand écart persistant entre le niveau de vie de Porto Rico et celui du continent américain. Contrairement au dogme néolibéral, après plus d’un siècle de pratique coloniale dans les domaines du libre-échange, de mobilité des capitaux, et même d’une libre circulation des personnes entre l’île et le continent, le revenu moyen par personne à Porto Rico est de deux tiers inférieur à celui des habitants des États-Unis. En réalité il atteint à peine la moitié du revenu moyen par personne de l’État le plus pauvre des États-Unis. Environ 45 % de la population de Porto Rico vit sous le seuil de pauvreté, contre 15 % aux États-Unis.

Étant donné le niveau de pauvreté, ce n’est pas une surprise de voir un nombre considérable de personnes inscrites dans un ou plusieurs programmes d’aides financés par l’État fédéral. Cette situation est le résultat d’un fort taux de chômage, mais les économistes néolibéraux préfèrent transformer les effets en causes et présentent ainsi le chômage comme le résultat d’aides sociales « trop généreuses », qui, selon eux, décourageraient les gens de travailler. On ne peut nier la prédominance de ce discours anti-pauvres, y compris dans des secteurs de la classe ouvrière, et il demande une réponse à la hauteur de la part de la gauche.

Pendant ce temps, les classes possédantes de Porto Rico se sont contentées de n’importe quelle activité économique que le capital étatsunien leur assignait ou leur abandonnait. Ces classes ont été l’exemple parfait d’une bourgeoisie coloniale et dépendante, incapable de trouver le chemin d’un développement autonome et autosuffisant. Politiquement, elles se sont divisées entre ceux qui soutiennent la transformation de Porto Rico en un État des États-Unis, et ceux en faveur de l’autonomie (la situation présente, un statut réformé, ou une sorte d’association). La plupart des travailleurs soutiennent l’un ou l’autre des partis dominants : le pro-État Partido Nuevo Progresista – le nouveau parti progressiste (PNP) – ou le pro-autonomie Partido Popular Democratico – le parti populaire démocratique (PPD). Ainsi, ils se définissent politiquement d’abord et avant tout comme partisan de l’une ou l’autre des options pour le statut de l’île. Grossièrement : l’étatisation et l’autonomie ont chacune le soutien de 45 % à 47 % des électeurs. Le vote pour le Partido Independentista Puertorriqueño – le parti portoricain pour l’indépendance (PIP) – recueillait moins de 3 % aux élections de 2008 et de 2012. Les indépendantistes ont bien entendu une présence bien plus significative et ont souvent joué un rôle dirigeant dans les luttes ouvrières, étudiantes ou environnementales. Beaucoup votent pour le PPD dans la même logique du « moindre mal » que celle qui conduit de nombreux progressistes étatsuniens dans l’orbite du Parti Démocrate.

Un programme pour les travailleurs : du mécontentement à la conscience de classe

Néanmoins, si la plupart des travailleurs soutiennent soit la transformation en un État fédéré à part entière, soit l’autonomie, ils sont nombreux à rejeter les politiques mises en place par les gouvernements PNP et PPD. Même s’ils ne soutiennent pas l’indépendance, beaucoup ont de la sympathie pour des politiques économiques et sociales défendues par la gauche. Le PPT, le Parti des travailleurs, veut développer ce courant de sympathie. . Son message de base est le suivant : afin de résister à ceux qui veulent nous faire payer la crise, les travailleurs ont besoin de leur propre parti. Afin de toucher les travailleurs et de les aider à progresser dans ce sens, un tel parti doit à la fois être large et entièrement indépendant des deux partis au pouvoir. Il doit s’opposer à leurs politiques tout en étant ouvert à tous les travailleurs, et à tous les opprimés, au-delà de leurs positions sur « la question du statut ». Les travailleurs doivent en premier lieu commencer par se voir eux-mêmes, non pas comme partisans de tel ou tel « choix de statut », mais comme des travailleurs, et qui ont besoin de s’organiser en tant que tels.

Le fait que le programme du PPT ne prenne pas parti pour l’une ou l’autre des réponses proposées à la question du statut n’en fait pas un parti « attrape-tout » qui recrute « n’importe quoi », comme certains l’ont avancé. Le programme du PPT trouve peu d’intéressés du côté des secteurs patronaux, conservateurs ou économiquement privilégiés. Il s’oppose à toutes les politiques qui augmentent les inégalités sociales ou renforcent les pouvoirs des employeurs face aux droits des travailleurs. Le programme du PPT rejette les politiques et les règles économiques en place qui placent le profit des entreprises au-dessus du bien-être de la population et des questions écologiques. Le PPT dénonce la structure économique actuelle, dominée par les entreprises étatsuniennes, qui produit un exode massif de la plupart des richesses créées à Porto Rico – sous la forme de profits ou de remboursement de la dette. Le PPT lutte pour une extension du rôle du secteur public à travers la création d’emplois garantissant les besoins vitaux de tous, généralisant les droits sociaux et le droit du travail, et protégeant l’environnement. Le PPT défend les droits des femmes, le droit à l’avortement et à la contraception, les droits des LGBT.

Dans le contexte de l’urgence fiscale actuelle, le PPT a formulé un programme en cinq points qui comprend :

* l’audit et la renégociation de la dette du gouvernement central et de ses entreprises publiques ;

* la révision de la politique d’exonération fiscale à la fois pour obtenir des fonds d’urgence, et pour revoir à moyen et à long terme la politique gouvernementale de développement ;

* une réforme démocratique et participative du gouvernement, comprenant une participation active du mouvement ouvrier dans son ensemble ;

* l’élaboration et l’adoption d’un plan de reconstruction économique basé sur des initiatives internes, avec un accent sur les initiatives publiques et coopératives ;

* une négociation avec le gouvernement des États-Unis au sujet de ces responsabilités vis-à-vis d’un tel programme.

On pourrait être tenté de résumer le point de vue du PPT par la phrase « de la question du statut à une orientation de classe ». Mais cela serait une erreur, puisque le PPT reconnaît que les travailleurs doivent aussi avancer vers la résolution de la question du statut. Le PPT reconnaît que le statut actuel est inacceptable et ne doit pas perdurer. Mais le parti cherche à créer un contexte dans lequel les travailleurs pourront traiter ce problème comme une partie de leur lutte commune et non comme de la chair à canon au service d’une guerre entre partis uniquement mus par les intérêts des riches et des entreprises.

Questions, problèmes et opportunités

Le projet du PPT diffère à plusieurs niveaux des organisations de gauche et de leurs orientations passées et présentes. La création du parti va à l’encontre des analyses de ceux qui pensent que les partis devraient céder la place aux mouvements, aux coalitions de base et à d’autres initiatives semblables qui seraient les seuls porteurs d’alternatives politiques. La participation électorale du PPT et son militantisme sont rejetés par ceux qui pensent que cela revient à renforcer ou légitimer les institutions existantes, de même que par ceux qui estiment que c’est un gaspillage ou au moins un mauvais emploi des ressources limitées de la gauche. Enfin, sa nature de parti large a été critiquée par ceux qui estiment que cela handicape ses analyses et ses propositions, l’empêchant de dénoncer le colonialisme et le capitalisme qui sont les causes suprêmes des problèmes qu’il cherche à résoudre et ne lui permettant pas d’expliquer clairement que seule l’abolition des deux peut constituer une solution.

Le fait est que la plupart des membres fondateurs du PPT sont indépendantistes ou socialistes (1). L’initiative de lancer la création du PPT en 2010 est venue du Mouvement pour le socialisme (Movimiento al Socialismo, MAS). Le MAS était le résultat d’une fusion de plusieurs organisations en 2008 : des Jeunes de la gauche révolutionnaire (Juventud de la Izquierda Revolucionaria), du Parti révolutionnaire des travailleurs et des macheteros (Partido Revolucionario de los Trabajadores-Macheteros) (2), et de l’Atelier de formation politique (Taller de Formacion Politica, organisation portoricaine de la IVe Internationale). Ces organisations collaboraient depuis le début des années 1990 en tant que membres du Front Socialiste (Frente Socialista) et du Projet de travail politique (Proyecto de Trabajo Politico), ainsi qu’en tant que militants. La construction d’un parti large de la classe ouvrière, au sein duquel les socialistes pourraient interagir avec des travailleurs commençant à rompre avec leurs affiliations politiques antérieures, fut un des objectifs du parti dès ses débuts.

On peut se demander si la participation et le rôle dirigeant des indépendantistes et des socialistes dans un parti large qui ne se définit pas comme indépendantiste et socialiste ne constituent pas une trahison, une capitulation, de l’opportunisme, quel que soit le terme que l’on choisisse d’utiliser. Oui, si une telle participation implique de devoir nous cacher, de taire nos positions de militants en faveur du socialisme, de les censurer ou de les auto-censurer. Mais ce n’est pas le cas : les socialistes dans le PPT n’ont pas besoin de se cacher ou de taire leurs opinions, et personne n’attend cela d’eux. En tant que candidat au poste de gouverneur pour le PPT en 2012, j’ai souvent et ouvertement reconnu être un socialiste, tout en expliquant que ce n’était pas le cas du PPT. La vérité, c’est que nous ne voulons pas nier ou renoncer à nos positions anticapitalistes et socialistes, ce que nous voulons, et vite, c’est nous joindre aux travailleurs qui ne partageraient pas nécessairement nos positions afin de construire un nouveau parti sur la base des nombreuses questions sur lesquels nous nous sommes d’accord actuellement, tel que le programme en 5 points mentionné précédemment, ainsi que les autres points du programme du PPT concernant les conditions de vie et de travail, les droits des femmes et des LGBT, la protection de l’environnement, la nécessité de taxer les profits des grandes entreprises, de défendre les services publics contre les privatisations, etc.

Est-ce renoncer à l’indépendance pour ceux d’entre nous qui la défendent ? Cette conclusion se justifierait uniquement si l’on pensait que les travailleurs les plus conscients et mobilisés se détournent de l’idée d’indépendance. La réalité c’est qu’aujourd’hui, l’écrasante majorité de la population de Porto Rico ne soutient pas l’indépendance (près de la moitié soutient la demande de reconnaissance en tant qu’État membre des États-Unis). Ce n’est qu’à travers un processus d’auto-organisation en tant que travailleurs qu’ils peuvent acquérir une vraie compréhension de la question ainsi que la confiance dans leurs propres forces nécessaire à la transformation de cette société. Et c’est aussi en participant à ce processus qu’ils pourront se rendre compte qu’un gouvernement autonome et une république indépendante constitueraient des étapes vers cette transformation. Les indépendantistes et les socialistes ne doivent donc pas renoncer à leur projet ou le cacher, mais ils ne doivent pas non plus en faire un prérequis de leur participation à un projet large qui défend l’indépendance politique des travailleurs et l’auto-organisation.

Si on se demande si les indépendantistes et les socialistes courent le risque de diluer ou d’abandonner leurs positions dans leur quête de l’unité ? C’est un risque certain. Mais cela nous donne également l’opportunité d’aider les travailleurs à se détacher des partis coloniaux et capitalistes qu’ils soutiennent pour le moment, en devenant conscients de leurs intérêts communs en tant que travailleurs. Il nous faut chercher à créer cette opportunité, même si cela implique des risques que nous devons garder à l’esprit.

Chercher à obtenir et gagner le droit de se présenter aux élections de 2012 et y participer a permis au PPT de faire connaître ses idées à une audience beaucoup plus large. Depuis les élections, le PPT est resté un acteur visible de la vie politique, qui intervient dans le débat public sur des questions telles que les politiques d’austérité du gouvernement (ce qui inclut des attaques contre les accords avec les syndicats et les retraites dans le secteur public), la crise du budget et les propositions de réformes du système fiscal, la dette publique, les lois sur les drogues et la légalisation du cannabis, la nécessité de mettre en place une couverture maladie universelle, la restauration du double salaire pour ceux qui travaillent le dimanche, l’extension du congé maternité, les droits des LGBT, le droit de vote pour les prisonniers, le problème de la gestion et du traitement des déchets et le projet de construction d’une usine d’incinération, le prix trop élevé de l’électricité ainsi que le besoin urgent d’une transition vers les énergies renouvelables, etc. Le PPT s’est implanté dans le paysage politique. Cette tentative d’implantation est encore limitée et fragile mais elle est tout de même perceptible.

Au-delà de la question électorale

Le PPT ne sous-estime pas la nécessité de militer en dehors des échéances électorales. Même si le PPT gagnait des sièges ou obtenait un soutien électoral significatif, il continuerait de se heurter à l’opposition sans relâche du patronat et des autres secteurs privilégiés et ses propositions ne pourraient être mises en place qu’avec le soutien de mobilisations de masse. Construire ces mobilisations est aussi important que de bâtir un projet électoral viable. Mais nous refusons le choix entre militantisme hors élections et militantisme électoral : nous devons être actifs sur tous les fronts et il n’y a pas de raison pour que les avancées de l’un ne renforcent pas l’autre.

De plus, dans le contexte de crise économique et financière profonde, presque toutes les luttes immédiates concernant les salaires, les retraites, les frais d’inscription à l’université, la loi sur le salaire minimum, le prix de l’électricité et la couverture maladie pour les pauvres sont indissociables de questions politiques plus larges. Comme par exemple les fluctuations de recettes du gouvernement et de sa politique fiscale envers les grosses entreprises et la grande distribution, le remboursement de la dette et ses conséquences sur les recettes réduites du gouvernement ou les priorités dans l’allocation des fonds publics. En d’autres termes, les exigences immédiates et spécifiques des divers secteurs devraient être synthétisées dans un programme cohérent qui permettrait de lier l’ensemble de ces questions. Il faut aussi construire un mouvement large pour imposer la mise en place de ce programme. Mais finalement, qu’est-ce qu’un mouvement qui cherche à mettre en place un programme qui englobe toutes ces questions si ce n’est la définition même d’un parti, quel que soit le nom qu’il choisit de se donner ? Nous pensons qu’il vaut mieux appeler les choses par leur nom, et reconnaître ainsi que nous pensons qu’un parti est toujours une nécessité si nous voulons passer de la résistance absolument cruciale aux attaques du gouvernement et du patronat, à la formulation et mise en place de notre propre alternative politique. Nous avons besoin de syndicats actifs et efficaces, des mouvements écologiques, étudiants, de femmes mais aussi d’une organisation qui regroupe leurs revendications dans un projet politique alternatif. C’est-à-dire un parti politique, qui doit, bien entendu, être aussi démocratique et participatif que possible.

Dans la situation actuelle, aucun parti lié à la classe ouvrière ne peut se reposer entièrement sur le calendrier électoral. Des événements peuvent se produire tels qu’un possible déficit budgétaire qui conduirait à des licenciements de masse ou une fermeture partielle des agences gouvernementales, de nouvelles augmentations du prix de l’électricité et des autres biens indispensables ou des frais d’inscription à l’université, ou de nouvelles tentatives de privatiser les services publics. Tout cela pourrait provoquer des manifestations et des mobilisations de masse, le PPT doit se tenir prêt à les soutenir et à leur proposer une orientation avec son analyse et son programme.

Résultats et perspectives

Le PPT a présenté environ 90 candidats aux élections de 2012. Deux de ses quatre candidats aux élections nationales étaient des femmes. Il a obtenu environ 20 000 voix c’est-à-dire près de 1 % des suffrages. Il a eu une élue, Elda Guadalupe, conseillère municipale à Vieques. Le PPT n’a obtenu le droit de se présenter qu’en mai 2012 et a choisi ses candidats à la mi-juin. Ainsi, il n’a pu faire campagne que pendant 4 mois. Des 6 partis qui participaient aux élections, c’était le plus récent et le moins connu au début de la campagne et on s’attendait à ce qu’il arrive dernier. Il est arrivé quatrième, derrière les 3 partis traditionnels. Parmi les trois nouveaux partis, le PPT est le seul qui cherche à obtenir le droit de se présenter aux élections de 2016.

Après les élections, le PPT s’est fixé trois priorités : rassembler les 55 000 signatures nécessaires pour se présenter, renforcer l’organisation du parti et développer son programme. À la mi-2014 le PPT avait rassemblé les signatures requises, même si depuis 2013 il était évident qu’une fraude massive était utilisée pour empêcher le parti de se présenter. Selon la législation actuelle, les formulaires signés qu’un parti qui veut obtenir le droit de se présenter doit fournir, sont évalués par des représentants des partis qui ont déjà le droit de se présenter. Les deux partis dominants de Porto Rico n’ont pas ménagé leurs efforts pour essayer d’empêcher la participation du PPT aux élections de 2016, c’est peut-être une indication de l’impact qu’a eu la campagne de 2012. Il suffit de préciser qu’à certains moments ils ont rejeté près de 80 % des soutiens soumis à leur examen, en expliquant que les signatures ne correspondaient pas à celles qui étaient inscrites dans les registres. C’est une situation qui affecte normalement 10 % à 15 % des signatures présentées (quelques électeurs changent d’avis après s’être engagés) mais des taux de rejet de 25 %, sans mentionner 50 % ou 70 % sont sans précédents. Le PPT a intenté un procès contre la Commission électorale d’État.

En ce qui concerne l’organisation et l’élaboration programmatique, il reste beaucoup de travail à faire. Nous sommes encore assez loin de notre objectif d’avoir un groupe dans chaque municipalité, mais des centres régionaux qui regroupent plusieurs municipalités commencent à fonctionner efficacement. Le parti a maintenant un comité dynamique et très actif à Ponce, la deuxième plus grosse ville de Porto Rico, où il n’existe que depuis peu. Ce comité prépare un document qui devrait servir de base pour le programme des municipales du PPT sur toute l’île.

Étant donné la composition de la gauche et du mouvement ouvrier portoricain, les fonctionnaires, les professeurs, et les professions « progressistes » (avocats du travail, professeurs des universités) sont surreprésentés parmi les militants du PPT. Il faut faire un effort pour se tourner vers les travailleurs du privé dont la plupart ne sont pas organisés (seulement 1 % des travailleurs du privé sont syndiqués). Depuis la grève générale d’une journée du secteur public en octobre 2009, qui avait déjà été entravée par les divisions grandissantes, le mouvement ouvrier portoricain a, à quelques exceptions près, subi une période de démobilisation, de divisions et de fragmentation, un processus qui mériterait une analyse séparée mais qui affecte de manière évidente le PPT en tant que parti qui s’identifie à la lutte des travailleurs. Le PPT soutient toutes les initiatives pour créer des coalitions ou des fronts uniques sur des questions spécifiques (résistance aux attaques sur les salaires et les conventions collectives dans le secteur public, opposition aux nouvelles taxes sur les ventes et à la réforme régressive de la fiscalité) qui devraient idéalement inclure tous les secteurs des syndicats en dépit de leurs divergences d’orientation.

Contrairement à d’autres partis, le PPT ne cache pas ses faiblesses actuelles. Son programme est encore un document de qualité inégale. Rédigé en 2010 et amendé par la suite, il inclut des propositions et des analyses trop spécifiques et trop complètes, et quelques aspects dans lesquels les orientations générales sont expliquées clairement, mais les propositions concrètes sont insuffisantes ou manquantes. Une commission sur le programme remanie le document, en cherchant à faire contribuer des groupes de travailleurs, d’écologistes, de femmes, de LGBT, de lutte pour le droit à la santé, les droits civiques, et d’autres groupes et coalitions.

L’élaboration d’un projet de reconstruction économique est une tâche à la fois complexe et pressante. Un tel projet va sûrement exiger une expansion du secteur public – une extension de la planification économique plutôt que les impératifs aveugles et destructeurs de la compétition capitaliste, plaçant ainsi le bien-être social au-dessus des profits privés, c’est-à-dire à l’opposé complet des politiques néolibérales dominantes depuis les années 1980. Mais cela doit aussi être en gros le projet des travailleurs des États-Unis, qui souffrent des graves conséquences de la récession amenée par des décennies de politiques propatronales, promues par les deux partis politiques hégémoniques, démocrates et républicains. Une raison supplémentaire de réunir les revendications des mouvements de gauche des États-Unis et de Porto Rico.

C’est dans l’intérêt des travailleurs étatsuniens (ce qui inclut, inutile de le préciser, les 4 millions de Portoricains qui vivent aux États-Unis) que Porto Rico développe une économie saine qui n’aurait plus besoin de subventions massives pour endiguer la pauvreté, ce qui ne profite qu’à une poignée de grandes entreprises américaines. Les luttes pour renverser l’économie dominante et les structures sociales et politiques à Porto Rico et aux États-Unis doivent avancer ensemble. Construire des alliances et des propositions communes avec des courants et mouvements de même sensibilité aux États-Unis est une étape indispensable pour améliorer la crédibilité du programme du PPT pour Porto Rico. Pour ceux d’entre nous qui sont des indépendantistes et des socialistes – et donc des internationalistes – une telle collaboration est essentielle maintenant et le restera après l’indépendance. Le fait que ces mouvements sont toujours des forces minoritaires à la fois aux États-Unis et à Porto Rico rend d’autant plus urgent que ceux qui cherchent à les construire unissent leurs forces et collaborent aussi efficacement que possible. J’espère que cet article sera une étape, petite mais conséquente, dans cette direction.  ■

* Rafael Bernabe est militant de la IVe Internationale. Porte-parole du PPT, il fut son candidat au poste de gouverneur en 2012. Il est chercheur à l’Université de Porto Rico, Campus Rio Piedras et auteur de plusieurs livres, dont, avec Cesar Ayala : Porto Rico in the American Century : a History Since 1898, Chapter Hill, University of North Carolina Press, 2006. Cet article a paru d’abord en anglais dans la revue New Politics de l’été 2015, vol. XV-3. Il permet de mieux saisir les enjeux des élections de novembre à Porto Rico. (Traduit de l’anglais par Pavel D. et Anne-Laure M.)

Notes

1. Tel qu’employé dans la cultrure de la gauche nord-américaine – et aussi par extension à Porto Rico – le terme « socialiste » ne renvoie pas à la social-démocrtatie, mais plus à l’anticapitalisme et à la révolution.

2. L’expression « macheteros » fait référence aux détachements de paysans armés de machettes s’organisant pour défendre Porto Rico des troupes américains lors de la guerre entre les États-Unis et l’Espagne en 1898. Il s’agit aussi du surnom de l’Ejercito Popular Boricua (armée populaire Boricua), organisation armée et clandestine luttant pour l’indépendance de Porto Rico dans les années 1970.

1. Tel qu’employé dans la cultrure de la gauche nord-américaine – et aussi par extension à Porto Roco – le terme « socialiste » ne renvoie pas à la social-démocrtatie, mais plus à l’anticapitalisme et à la révolution.

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