Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 534-535 janvier-février 2008 *

Discours publics, humiliations privées

Cf. aussi : [Immigration]

Didier Epsztajn

Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) — Discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris 2007, 29 Euros.

Le dernier ouvrage de Gérard Noiriel est comme il l’indique lui-même un retour, un complément, un bilan de l’histoire de l’immigration, vingt ans après son livre « Le Creuset français ». La richesse de ce livre ne saurait être résumée en quelques lignes. Je choisis ici d’en présenter le début en espérant donner envie aux lecteurs et lectrices de parcourir et d’étudier la totalité de cet imposant ouvrage.

Si le « problème » de l’immigration a fait irruption dans le débat public français entre 1880 et 1900, l’auteur dans un premier chapitre « A la recherche du peuple français » ancre ses recherches dans un passé plus ancien avec la naissance d’un pouvoir souverain, son appropriation du territoire, les notions de race, de frontière et la création de la « nation ». La Révolution française, les dispositions du code civil vont modifier les notions mêmes d’étrangers, fixer la qualité de français que la notion de filiation dominera.

L’auteur nous rappelle le long cheminement pour que l’espace national soit clairement délimité : « Il existe un dedans et un dehors. Mais le dedans n’est pas encore un espace fluide et homogène». Il faudra en effet attendre la IIIe République pour que soit adoptée la première loi sur la nationalité française.

Ces évolutions sont de plus profondément liées à la question sociale. L’auteur insiste sur la place de la révolution de 1848 : « C’est le mot peuple opposé à bourgeoisie qui triomphe. Les discours sur la lutte de classes s’imposent définitivement au détriment de la lutte des races ».

La guerre de 1870 marque une rupture essentielle dans la conception de l’espace républicain. Pour l’auteur la restructuration de l’espace public se fera autour de trois pôles : « la politique, le journalisme et la science, animés par des professionnels qui remplissent à la fois des fonctions concurrentes et complémentaires ».

La troisième République met en place l’école primaire, la liberté de réunion, l’élection des maires au suffrage universel masculin… Une école républicaine, avec un seul « français » écrit officiel et références nationales communes, la réforme de l’enseignement supérieur affaiblissant le pouvoir de l’Eglise, le développement des connaissances scientifiques sans oublier l’aventure de la colonisation.

Gérard Noiriel consacre de belles pages à la loi sur la liberté de la presse, la naissance de l’opinion publique à travers « un discours commun construit sur un petit nombre d’évidences », et surtout la place des faits-divers dans l’actualité.

Un nouveau type de discours politique se développe dans le cadre « d’une politique d’intégration des classes populaires à l’État-nation ». Pour l’auteur le point fondamental de cette période c’est « la nationalisation de la France résultant d’un double mouvement d’universalisation et de particularisation de la société ».

Les entreprises françaises vont recruter massivement des travailleurs dans les pays voisins compte tenu du faible exode rural en France. Les statistiques de l’époque indiquent une forte progression de la population étrangère. Ces informations ne font cependant sens qu’en regard de la place de la question de la nationalité pour la République. De plus « l’historien doit rester vigilant pour ne pas confondre les mouvements migratoires réels et leur représentation dans l’espace public. » L’intensification du recours à la main-d’œuvre étrangère a eu pour effet de multiplier les tensions au sein du mouvement ouvrier. Les incidents sont relayés et amplifiés dans la presse écrite, la question migratoire sera « prise dans le récit de faits divers » (Affaires de Vêpres de Marseille).

Criminalité politique, criminalité sociale, le discours public présente l’étranger comme ennemi de l’intérieur. « l’opposition entre nous (les Français) et eux (les étrangers) va s’imposer comme une évidence dans l’opinion publique ». La fait-diversification de la politique favorisera le triomphe d’un nouveau discours public « sur l’étranger à la fois comme un espion, un anarchiste, un criminel, suspect de déloyauté et usurpant le travail des nationaux », sur les barbares étrangers et les sauvages des colonies.

Contre le « libéralisme » bourgeois, la gauche radicale est pour le moins sous « la tentation protectionniste ». Le thème de la protection du travail national est largement débattu et une loi (8 août 1898) « relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national » est adoptée. L’argumentation nouvelle mais qui servira longtemps consiste « à présenter une mesure discriminatoire comme une action visant à rétablir l’égalité entre les Français et les étrangers ». Pour l’auteur, il y a « institutionnalisation d’une puissante ligne de démarcation qui sépare désormais les nationaux des étrangers ».

L’affaire Dreyfus a joué un rôle « fondateur dans l’histoire des rapports entre discours publics et humiliations privées ». G. Noiriel revient sur la place des thèses de Drumont sur les Juifs et souligne que le type de récit utilisé par cet auteur lui permet d’avoir toujours raison « parce que la seule réalité qu’il convoque est empruntée aux faits divers. » Les professionnels du discours public, de la presse s’accorderont alors sur l’existence d’un « problème juif ». Les antisémites construisent « un personnage dans l’espace public pour le faire agir comme une personne réelle, en le rendant responsable des malheurs du peuple ». L’antisémitisme s’affiche en se politisant, autour de l’affaire Dreyfus on assiste à une restructuration de la droite. L’auteur analyse particulièrement la place de trois écrivains dans l’affaire (Emile Zola en intellectuel de gauche, Maurice Barrès en chantre du nationalisme et Marcel Proust en sceptique). Alors que la question des races avait perdu de son intérêt scientifique, elle fait irruption dans le débat public, il y a politisation de la question raciale. « Le simple fait de transformer des intentions, des réflexes, des pulsions de haine ou de dégoût en discours écrit modifie leur sens et leurs effets ».

Après la première guerre mondiale, la France devient l’un des tout premier pays d’immigration dans le monde. Pour ce qui concerne les populations des colonies « désormais, l’émigration vers la métropole devient un moyen d’assurer la survie des communautés locales comme cela avait été le cas pour les montagnards auvergnats au début du XIXe siècle et pour les Piémontais dans les décennies suivantes. »

Invention de la carte d’identité, organisation du recrutement des étrangers, etc. Ce qui s’impose est le point de départ de ce que l’on nomme aujourd’hui, une politique d’émigration choisie. L’auteur, tout en notant que les discriminations apparaissent aussi dans les nomenclatures élaborées par les fonctionnaires de la Statistique générale de France, examine le rôle des experts de la faculté de droit, puis de la faculté de médecine dans la construction des discours sur les étrangers. Il constate que « la marginalisation de la population étrangère constitue en effet une dimension essentielle de l’histoire de l’immigration au cours de cette période ». Avec la crise économique de 1931-1933 les politiques vont passer de l’immigration « choisie » à l’immigration « jetable ».

Impuissances des républicains face à l’aggravation de la crise économique mondiale, déliquescence de l’espace public, sacralisation de l’espace national, affaire Stavisky, question de l’antisémitisme et des réfugiés redevenue thème d’actualité, de multiples causes se croisent pour expliquer le basculement des « classes moyennes » dans le camp national-sécuritaire. 6 février 1934, les forces d’extrême-droite tiennent le haut du pavé à Paris, l’auteur parle de « nouveau cycle de violences sociales et politiques ». Les termes de racaille et de métèque dominent le vocabulaire de la droite. Mais, nous rappelle G. Noiriel, « ces activistes n’ont fait que puiser dans une répertoire d’arguments et d’actions inventés dans les décennies antérieures pour protéger les ouvriers français contre la concurrence étrangère ».

Le Front populaire marque une rupture dans l’histoire de l’immigration, attitude plus compréhensive du gouvernement, début de défense collective des immigrés, développement des sections de la Main-d’œuvre immigrée (MOI) créées dans les années 1920 par le PCF. Pourtant à partir des années 1930, le PCF met la question coloniale au second plan de son action. « L’intérêt national » prime la défense des travailleurs au-delà des frontières ; SFIO et PCF n’engagent aucune politique vers l’émancipation des peuples et la sortie de l’empire colonial français.

Avec la guerre la république se transforme. La « révolution nationale » prônée par le maréchal Pétain a poussé à l’extrême la politique républicaine mise en œuvre à l’égard des immigrants et des réfugiés. Les historiens parlent aujourd’hui « des origines républicaines du gouvernement de Vichy ».

A près la seconde guerre mondiale, le retour de la croissance industrielle a entraîné une reprise importante de l’immigration. Il ne faut cependant pas oublier que les révoltes des peuples colonisés (Madagascar, Sétif, etc.), leurs luttes pour l’égalité des droits et l‘indépendance ont non seulement trouvé peu d’écho dans la gauche française, mais en plus celle-ci a justifié les massacres perpétrés par l’armée républicaine.

Dans la suite du livre Gérard Noiriel mettra en relation des politiques passées et présentes permettant de faire ressortir les continuités, les remodelages et les nouveautés sur le sujet de l’immigration, de l’antisémitisme ou du racisme. Les termes même du débat, les mots utilisés hier et aujourd’hui n’ont pas forcément le même sens. Reste cependant pour ces générations passées comme pour celles d’aujourd’hui et pour un certain nombre de leurs enfants de vraies discriminations et humiliations.

La république en porte une large responsabilité mais il est impossible de nier la part propre aux organisations du mouvement ouvrier.

Contre ceux et celles qui parlent de question raciale ou de question ethnique, il importe de réaffirmer la place centrale de la question sociale. Non pour prôner un universalisme abstrait et euro-centré, mais plus simplement pour rendre possible un monde métissé, un monde émancipé des discriminations et des humiliations privées et publiques.

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