Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 534-535 janvier-février 2008 *

Le monde comme il tourne

Cf. aussi : [Economie] [Eric Toussaint]

Éric Toussaint

Janvier 2008.

Éric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM), est docteur en Sciences politiques, membre du Comité international de la IVe Internationale et de sa section belge. Il a publié, entre autres, Banque mondiale : le coup d’État permanent. L’agenda caché du consensus de Washington, CADTM-Syllepse-Cetim, Liège-Paris-Genève, 2006.

Ce texte est une version légèrement différente de celle qui paraîtra en mai 2008 comme chapitre 10 du livre d’Éric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale. Alternatives et résistances au capitalisme néolibéral, CADTM-Syllepse, 2008.

Au niveau des rapports Nord/Sud (1), conjoncturellement nous vivons une situation inverse de celle des crises financières qui ont marqué les 25 dernières années. La bulle du crédit qui a commencé à se dégonfler se déplace vers les pays en développement sous la forme de capitaux spéculatifs qui vont se nicher (pour combien de temps ?) dans les Bourses de valeur (Mumbai/Bombay, Shanghai, Sao Paulo…). Le haut niveau des réserves de change accumulées par les pays en développement (PED) les protège mais la situation peut vite changer. Nous vivons un moment inédit de l’histoire. La poursuite de la barbarie capitaliste qui domine la scène côtoie un début de mise en place d’alternatives en faveur des opprimés. Ces alternatives encore faibles et balbutiantes doivent être soutenues. La conjoncture est favorable au renforcement et à la radicalisation de ces alternatives car les PED sont dans une position de force par rapport aux pays les plus industrialisés. Sauront-ils l’utiliser à bon escient ?

En 1982, la crise de la dette publique externe des pays en développement avait éclaté sous l’effet conjugué de la hausse des taux d’intérêt imposée deux ans auparavant par les États-Unis et de la baisse des prix des matières premières, à commencer par le pétrole. L’épicentre de la crise était au Sud et les premiers touchés étaient les pouvoirs publics des PED obligés de rembourser des sommes énormes.

Les crises financières des années 1990 ont touché presque uniquement les PED : crise mexicaine de 1994-1995, crise asiatique de 1997-1998, crise russe de 1998, crise brésilienne de 1999, crise turque de 2000, crise argentine de 2001-2002, crise brésilienne de nouveau en 2002. Chaque crise a été déclenchée par des mouvements brusques de capitaux et des attaques spéculatives contre les monnaies des PED concernés. Les capitaux financiers qui s’étaient dirigés vers ces pays avant la crise s’en retiraient, provoquant la crise. Une fuite des capitaux vers la sécurité s’opérait : ils retournaient vers les centres financiers du Nord considérés comme plus sûrs.

En août 2007, la crise financière a éclaté au Nord dans la principale économie mondiale et touche à ce stade principalement les sociétés financières privées des pays les plus industrialisés, en particulier en Amérique du Nord et en Europe occidentale et centrale. Pour le moment, le Japon est relativement en marge car son secteur financier privé, qui a été touché directement par une crise de la dette il y a plus de 15 ans, est à peine en train de s’en remettre. La crise japonaise a peut-être amené les banquiers japonais à être un peu plus prudents que les nord-américains et les européens (2). La crise est telle dans le système financier du Nord qu’on assiste à une fuite vers la sécurité en sens inverse par rapport au passé : des capitaux les quittent et se dirigent vers des Bourses de valeur de pays comme l’Inde, la Chine et le Brésil (3) qui apparaissent comme un havre de paix. L’afflux est tel que le gouvernement indien, qui est pourtant néolibéral, veut prendre des mesures pour décourager cette entrée intempestive de capitaux qui font s’apprécier la monnaie indienne (roupie) et menacent de repartir dans quelque temps si des opportunités financières plus rentables s’offrent à un autre point de la planète (4).

D’autres éléments de la situation mondiale changent la donne par rapport aux 25 dernières années :

1. La tendance historique entre 1982 et 2004 était à la baisse des prix des matières premières et à une dégradation des termes de l’échange entre les pays les plus industrialisés et les PED. Depuis 2005, les prix des matières premières sont repartis fortement à la hausse.

2. La plupart des PED enregistrent des surplus commerciaux, notamment la Chine qui inonde de ses produits manufacturés le marché mondial.

3. En 1982 et par la suite, les réserves de change des PED étaient limitées. Depuis 2002, lentement et à un rythme accéléré depuis 2005, elles n’arrêtent pas d’augmenter.

4. La dette privée augmente très fortement tant au Nord qu’au Sud dans un contexte de marchés interconnectés et sous la forme de constructions complexes de produits dérivés qui, loin d’assurer plus de stabilité, augmentent l’opacité et la spéculation. Nous avons un vaste système financier dont un secteur très important est construit sur une accumulation de titres de la dette qui menace de s’effondrer comme un château de cartes.

5. La dette publique interne atteint des sommets dans les PED (tandis que la dette publique externe baisse), aux États-Unis elle augmente mais plus lentement, tandis qu’au Japon elle se maintient à un niveau extrêmement élevé (185 % du PIB selon le FMI).

6. Le prix des aliments explose à l’échelle planétaire.

7. La course aux armements a repris un rythme endiablé sous la conduite des États-Unis.

8. Les flux de capitaux Sud-Sud augmentent.

9. La Chine pèse sur les relations économiques et financières mondiales comme jamais auparavant.

10. Un groupe de pays d’Amérique latine lance les fondations de nouvelles institutions multilatérales régionales, à commencer par une Banque du Sud.

Accumulation de réserves de change par les PED

Depuis 2004, nous vivons une conjoncture économique caractérisée par un prix élevé des matières premières et d’un certain nombre de produits agricoles. Cela a permis à une majorité de pays en développement d’augmenter leurs recettes d’exportation et d’engranger d’importantes réserves de change. Cette situation concerne plus particulièrement les pays exportateurs de pétrole, de gaz et de minerais. Certains pays exportateurs de produits agricoles ont également bénéficié de cette conjoncture favorable. La Chine, exportatrice de produits manufacturés, a accumulé des réserves de change en quantité impressionnante : son stock s’élève en décembre 2007 à plus de 1 400 milliards de dollars. Néanmoins tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne, certains pays d’Afrique subsaharienne ont vu leur situation se détériorer.

Fin 2007, les PED détiennent ensemble plus de 4 600 milliards de dollars (5) comme réserves de change tandis que les pays les plus industrialisés détiennent moins du tiers de cette somme.

Comment les PED utilisent-ils leurs réserves ?

1. Une partie considérable — certainement plus de 700 milliards de dollars (6) — est prêtée au gouvernement des États-Unis via l’achat de bons du Trésor (7). La Chine prête aux États-Unis une partie de ses réserves (provenant de son surplus commercial avec ce pays) afin que l’économie nord-américaine poursuive ses achats de produits chinois. De nombreux États latino-américains, asiatiques et africains prêtent également une partie de leurs réserves aux États-Unis. Cette politique conservatrice et absurde du point de vue des intérêts des peuples est de plus en plus contestée.

2. Un nombre significatif de gouvernements a remboursé de manière anticipée ses dettes au FMI, à la Banque mondiale, au Club de Paris et aux banquiers privés.

3. Certains gouvernements ont créé des fonds de développement dans lesquels ils placent une partie de leurs réserves de change afin de financer notamment des rachats d’entreprises dans les pays les plus industrialisés. Ces fonds sont appelés en anglais Sovereign Wealth Funds — Fonds de richesse souverains en français. Dans l’ordre, les fonds les plus importants sont ceux de l’émirat d’Abou Dhabi (le volume de ce fonds n’est pas communiqué, les estimations varient entre 250 et 875 milliards de dollars !), du Koweit, de la Chine, de Singapour, de la Russie. La Libye vient de créer un fonds de 40 milliards de dollars. Le Venezuela a créé le Fonden (Fonds de développement national) début 2007. Au total, les différents fonds publics des PED disposent d’au moins 2 000 milliards de dollars. Certains de ces fonds publics (comme le chinois China’s National Council for Social Security Fund – NCSSF) visent à assurer un financement du système de sécurité sociale. Les plus gros fonds achètent des entreprises ou des paquets d’action de celles-ci dans les pays les plus industrialisés, ce qui inquiète les gouvernements de ces pays. Plusieurs de ces fonds ont mis à profit la crise dans laquelle sont plongées plusieurs grandes banques privées occidentales depuis août 2007 pour acheter des actions de celles-ci (UBS, Merril Lynch, Citigroup,…), c’est le cas en particulier du fonds de Singapour (Temasek) et de plusieurs fonds chinois. Cette politique menée par quelques gouvernements des PED est différente de la politique accomplie dans les années qui ont suivi le boom pétrolier de 1973. A cette époque, les gouvernements des PED recyclaient les pétrodollars en les prêtant aux banques privées du Nord et s’endettaient ensuite auprès de celles-ci. La politique actuelle des gouvernements qui rachètent des entreprises du Nord est plus solide mais ne rompt en rien avec la logique capitaliste dominante. Les investissements ne sont pas mis au service d’un projet alternatif non capitaliste, alors que potentiellement ils pourraient constituer de puissants leviers pour la mise en place de politiques de renforcement du secteur public en brisant le contrôle privé sur les grands moyens de production, en développant l’économie solidaire, en redistribuant radicalement la richesse en appliquant le principe de la justice et de l’égalité.

4. Sept pays d’Amérique latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Équateur, Paraguay, Uruguay, Venezuela) ont créé une Banque du Sud le 9 décembre 2007 afin de financer leur intégration régionale et des projets sociaux. Certains d’entre eux envisagent également la création d’une Banque de l’ALBA (Cuba, Nicaragua, Venezuela). Les signes de prise de distance par rapport à la Banque mondiale et au FMI se multiplient : l’Équateur a expulsé le représentant permanent de la Banque mondiale à Quito fin avril 2007, le Venezuela envisage de se retirer de la Banque mondiale et du FMI, la Bolivie ne reconnaît plus l’autorité du CIRDI (filiale de la Banque mondiale chargée de régler les litiges en matière d’investissement). Ceci dit, au-delà de ces signes de mauvaise humeur, aucun de ces trois pays n’a jusqu’à maintenant quitté le FMI et la Banque mondiale.

En ce qui concerne la Banque du Sud, deux options se présentent :

— Soit mettre en place une banque qui soutiendra un projet néo-développementiste (soutien à l’expansion régionale d’entreprises capitalistes comme l’argentine Techint, les brésiliennes spécialisées dans le génie civile ou Petrobras) qui prend pour modèle la construction européenne où dominent les intérêts du grand capital.

— Soit se doter d’un instrument de financement de politiques économiques, sociales et culturelles qui rompent avec la logique de la recherche du profit et donne la priorité à l’intégration économique, sociale et culturelle en appliquant les différents pactes qui garantissent les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels.

Les gouvernements du Brésil et d’Argentine défendent la première option tandis que les gouvernements du Venezuela, d’Équateur et de la Bolivie sont enclins à s’engager en faveur de l’autre option. La négociation est toujours en cours car le Brésil a multiplié les motifs de report. Il est probable que le compromis se fera autour de la première option. D’autres thèmes font débat entre les gouvernements : chaque pays aura-t-il le même poids dans les structures de décision ? Les fonctionnaires de la nouvelle institution auront-ils droit aux privilèges et à l’impunité dont bénéficient les fonctionnaires du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque interaméricaine de développement et d’autres institutions internationales ? Quelles seront les garanties de transparence et de contrôle ?

Forte augmentation de la dette publique interne

Une évolution récente est à prendre en considération : la dette publique interne augmente très fortement. Alors qu’en 1998, la dette publique interne et la dette publique externe faisaient parts égales, en 2006 la dette publique interne représentait le triple de la dette externe publique (8) ! Ce phénomène est capital : désormais il n’est plus possible de mesurer l’endettement des PED sur la base du seul montant de leur dette externe.

Le remboursement de la dette publique pèse très lourd

Les derniers chiffres publiés par la Banque mondiale indiquent que le montant remboursé par les PED au titre de service de la dette extérieure publique et privée s’élevait à 540 milliards de dollars en 2006. Si on ne prend en compte que le service de la dette publique externe qui est de la responsabilité du budget de l’État des PED, celui-ci a représenté environ 280 milliards de dollars en 2006. Certes le ratio dette publique externe / PIB diminue mais le volume du stock poursuit sa progression et les montants remboursés ont encore augmenté en 2007 par rapport à l’année précédente. Plus grave encore, si on ajoute le service de la dette publique interne lui aussi à charge du budget de l’État, on atteint la somme astronomique de 1000 milliards de dollars remboursés chaque année par les pouvoirs publics à la fois pour la dette publique externe et interne (9).

Augmentation de l’endettement des entreprises privées

Il ne faut pas perdre de vue l’endettement croissant des entreprises privées des PED. Leur dette externe est passée de 664 milliards de dollars en 2004 à 911 milliards en 2006, soit une augmentation de 37 % (10). Depuis que les pays exportateurs de matières premières connaissent une situation financière favorable, les banques privées des pays les plus industrialisés ont multiplié les prêts aux entreprises privées des PED. Les deux secteurs privés qui s’y endettent le plus sont les banques et les entreprises du secteur des hydrocarbures et des matières premières. Il faut être particulièrement attentif à cette évolution : les banques privées des PED empruntent au Nord à bas taux d’intérêts et le plus souvent à court terme pour prêter cet argent sur le marché intérieur à un taux plus élevé et à long terme. Si jamais la situation économique se dégrade (ce qui est probable pour les années qui viennent), on risque d’assister à une série de faillites de banques privées des PED comme lors des crises financières qui ont touché le Mexique en 1994-1995, les pays du Sud-Est asiatique et la Corée du Sud en 1997-1998, l’Équateur en 1998-1999 et l’Argentine en 2001. La dette privée des banques d’aujourd’hui risque, si on n’y prend garde, de représenter une dette publique demain. Il en va de même pour le secteur des hydrocarbures et des mines. Des entreprises privées pétrolières, gazières et minières s’endettent pour développer leur capacité de production afin de profiter des prix élevés des matières premières. Si ces prix chutent, les investissements réalisés grâce à l’emprunt risquent de se révéler non rentables et la dette à rembourser impayable. Il est donc fondamental de limiter et de contrôler cet endettement.

Fuite des capitaux et rapatriement des profits vers le Nord versus envoi des migrants vers le Sud

La fuite des capitaux et des cerveaux des PED vers les pays les plus industrialisés s’est amplifiée ces dernières années. Par ailleurs, le montant des profits rapatriés par les filiales des sociétés transnationales vers les « maisons mères » a été multiplié par 4,5 entre 2000 et 2006, passant de 28 milliards en 2000 à 125 milliards en 2006 (11). Allant dans un autre sens, les envois des migrants vers leur pays d’origine ont fortement augmenté (12). Selon une étude récente, en 2006, les migrants ont envoyé 301 milliards de dollars à leur famille restée dans les PED (13). Cela représente au moins six fois plus que le flux réel de ressources envoyées dans le cadre de l’aide publique au développement.

Aliments versus agro-combustibles

Tout au long de l’année 2007, le prix des aliments a augmenté partout. Cette augmentation se répercute de manière distincte en fonction de la part des revenus qu’un ménage doit consacrer à l’alimentation pour assurer sa survie. En Afrique subsaharienne tout comme en Asie du Sud, où l’écrasante majorité de la population est obligée de consacrer au moins 60 % de ses revenus à l’achat d’aliments, l’augmentation de leur prix prend une tournure plus dramatique qu’en Europe occidentale, au Japon ou en Amérique du Nord. Globalement, à l’échelle de la planète, ce sont les femmes qui subissent le plus durement l’augmentation du prix des aliments car ce sont elles qui se chargent en priorité de nourrir la famille. Il faut appliquer une grille d’analyse de genre et de classe pour analyser les changements.

Deux facteurs sont la cause principale de l’augmentation du prix des aliments.

Premièrement, la décision de plusieurs gouvernements et des grandes entreprises de développer la production des agro-combustibles, comme l’éthanol produit à partir de la canne à sucre, du maïs, du colza ou d’autres plantes (14). Désormais 20 % du maïs états-unien sert à fabriquer de l’éthanol ; idem pour 50 % de la canne à sucre au Brésil ! (15) L’augmentation du prix du maïs s’est répercutée au Mexique avec l’augmentation du prix de la tortilla. Voilà un effet dévastateur des traités de libre commerce (TLC). En effet, en 1994, le TLC entre les États-Unis, le Canada et le Mexique (Alena) est entré en vigueur. En vertu de ce TLC, l’agro-business des États-Unis a envahi le marché mexicain avec du maïs vendu en dessous du coût de production des petits producteurs mexicains qui ont perdu leur emploi par centaines de milliers (et ont cherché à émigrer vers le riche voisin du Nord). A partir de 2006, le prix du maïs exporté par les États-Unis a fortement augmenté à cause de la demande liée à la production de l’éthanol. En conséquence, le prix de la nourriture a fortement augmenté au Mexique car le maïs constitue la base de l’alimentation de ce pays. Les paysans mexicains qui produisaient le maïs ne sont plus là pour répondre à la demande. Soit ils ont vendu leurs terres et ont émigré vers les grandes villes et vers les États-Unis ; soit ils sont criblés de dettes et éprouvent de très grandes difficultés à reprendre la culture.

Un deuxième phénomène, lié au premier, aggrave la situation de l’alimentation des plus pauvres. Les grandes entreprises céréalières basées dans les pays les plus industrialisés à climat tempéré ont réduit en 2006 et en 2007 les surfaces emblavées en céréales destinées à l’alimentation de manière à faire augmenter leur prix sur le marché mondial, prenant le risque de provoquer une insuffisance de nourriture dans les pays d’Afrique et d’autres continents qui sont devenus au cours des quarante dernières années des importateurs nets de céréales car des institutions comme la Banque mondiale les ont poussés à donner la priorité aux cultures tropicales d’exportation (cacao, café, thé, arachide…).

Des forces motrices de la mondialisation capitaliste essaient de mettre à profit cette situation pour renforcer la domination et le contrôle des transnationales sur la production agricole. C’est ainsi que sous prétexte de permettre à l’Afrique de produire plus d’aliments, la fondation Bill et Melinda Gates et la Fondation Ford essaient de lancer une révolution verte en Afrique subsaharienne. Ils ont mis à la tête de leur projet Kofi Annan qui, lorsqu’il était en charge du secrétariat général des Nations unies, avait opéré un rapprochement étroit avec les grandes transnationales grâce à la création de Global Compact en 2000. Rappelons qu’à partir des années 1960, la révolution verte a été imposée en Inde, aux Philippines et dans d’autres pays en développement par la Banque mondiale et la fondation Ford avec pour conséquence une plus grande dépendance des agriculteurs à l’égard des grandes transnationales productrices de semences, d’herbicides et de pesticides (Monsanto, Cargill, Sygenta…) (16). Les effets environnementaux sont également désastreux (salinisation des eaux et des terres notamment). La solution en Afrique subsaharienne ne passe pas par la révolution verte mais par la diminution radicale de l’agriculture de rente tournée vers l’exportation de produits tropicaux afin de libérer des terres pour la production de céréales et d’autres aliments essentiels. Il faut une politique de soutien et de protection des pouvoirs publics à l’égard des paysans africains.

A l’échelle de l’ensemble de la planète, l’évolution dramatique en terme d’explosion du prix des aliments constitue un puissant argument en faveur de la mise en pratique d’une politique de souveraineté alimentaire et d’une réforme agraire radicale, en plus du rejet de la production d’agro-combustibles. Les gouvernements doivent prendre des mesures fermes pour garantir une alimentation saine, non transgénique, aux citoyens de leur pays en favorisant la production agricole biologique réalisée par des petits et moyens producteurs sous différentes formes d’organisation et de propriété : petits propriétaires, coopératives, entreprises publiques, communautés traditionnelles.

La Chine, un pays capitaliste à la mode aujourd’hui

La Chine est présentée sous l’angle de son succès économique en terme de croissance du produit intérieur brut et d’augmentation de ses exportations. Il est clair que la croissance du PIB y est impressionnante. Mais en réalité, la Chine a choisi un modèle de développement capitaliste qui implique une exploitation accrue des travailleurs chinois, des licenciements massifs, la privatisation de nombreuses entreprises publiques, une réduction radicale des dépenses de l’État en matière d’éducation, de santé, de sécurité sociale, un productivisme effréné totalement irrespectueux de la nature et de la santé publique. La part des salaires dans le PIB a fortement baissé ces dix dernières années : elle est passée de 53 % en 1998 à 41 % en 2005 (17). Certes la Chine est créancière nette à l’égard des États-Unis mais elle a accumulé une dette interne colossale. Surtout la montée des inégalités a atteint un rythme affolant. Différentes études indiquent que les 10 % les plus pauvres de la population ont connu une détérioration très forte de leurs conditions de vie tandis que les 10 % les plus riches ont vu leurs revenus et leur patrimoine exploser. Le nombre de milliardaires chinois en dollars est passé de trois en 2004 à cent-six en 2007 (18). Sur le plan de la santé économique, il est possible que la Chine ne subisse pas très durement le choc d’un fort ralentissement économique aux États-Unis car elle exporte davantage vers l’Europe que vers l’Amérique du Nord. Mais les contradictions économiques internes à la Chine combinées à un choc externe comme un fort ralentissement aux États-Unis peuvent néanmoins déboucher sur des problèmes majeurs. La montée de la dette interne tant au niveau des pouvoirs publics que des entreprises, l’accumulation de dettes douteuses dans le bilan des banques, la formation d’une bulle spéculative dans l’immobilier et d’une bulle boursière sont quelques facteurs qui pourraient déboucher tôt ou tard sur une crise économique. Sans compter les puissantes contradictions sociales. Au-delà de la possibilité d’une crise, c’est le modèle appliqué qui est tout à fait critiquable (19).

Le mythe du miracle économique en Inde

Un autre pays qui est présenté comme une réussite, c’est l’Inde. La croissance économique dépasse les 9 %, la Bourse de Mumbai/Bombay connaît une progression extraordinaire, des firmes indiennes investissent tant dans les pays les plus industrialisés que dans les pays en développement. A quelques exceptions près, les médias ne rendent pas compte de l’évolution des conditions de vie de la majorité de la population indienne. Le quotidien indien Hindustan Times, dans son édition du 14 octobre 2007, révèle que selon une étude réalisée par une institution gouvernementale, 77 % de la population, soit 836 millions d’Indiens, vivent avec moins de 20 roupies par jour (soit moins d’un demi-dollar). Ce chiffre est très différent des affirmations de la Banque mondiale selon laquelle 300 millions d’Indiens vivraient avec moins de 1 dollar par jour (20). L’Inde compte un nombre très élevé de « working poors » (travailleurs pauvres). La Commission nationale indienne pour les entreprises du secteur informel (India’s National Commission for Enterprises in the Unorganized Sector) révèle que 320 millions de travailleurs vivent avec moins de 20 roupies par jour (21). Dans le même article, le quotidien présente les résultats d’une étude sur la faim dans le monde réalisée par l’International Food Policy Research Institute (IFPRI) selon lequel au niveau mondial, 40 % des enfants de moins de 5 ans qui souffrent d’insuffisance pondérale vivent en Inde. Du point de vue du combat contre la faim, l’Inde vient derrière d’autres pays d’Asie comme le Pakistan et la Chine. Sur un classement de 118 pays, Cuba et la Libye se situent dans les premiers tandis que la Chine occupe le 47e rang, le Pakistan le 88e et l’Inde le 94e. Le rapport indique que la situation s’est fortement dégradée au niveau des paysans indiens. Selon d’autres sources, entre 1996 et 2003, plus de 100 000 petits paysans se sont suicidés, la plupart à cause du surendettement. Cela fait un suicide toutes les 45 secondes. Selon le quotidien indien DNA du 17 septembre 2007, qui rend compte d’une étude gouvernementale, 46 % des enfants indiens sont victimes d’une déficience pondérale. A Mumbai, ville de plus de 14 millions d’habitants dont la Bourse des valeurs a atteint des sommets en 2007, 40 % des enfants ont un poids insuffisant. Selon DNA, malgré 9 ans de croissance économique soutenue, la faim n’a reculé que de 1 % en Inde. Parfaite illustration de la vacuité du « trickle down », à savoir le prétendu effet de ruissellement selon lequel l’enrichissement des plus riches a automatiquement des retombées positives pour les pauvres… Quel sera l’effet du doublement du prix du lait intervenu en Inde en 2007 ? Évidemment cela n’aura aucun effet sur la consommation des riches Indiens. Selon Forbes, qui publie un rapport annuel sur les plus riches de la planète, l’Inde est devenue en 2006 le pays asiatique qui compte le plus grand nombre de milliardaires (36 milliardaires qui disposent d’une fortune cumulée de 191 milliards de dollars). L’Inde aurait donc ravi la première place au Japon (24 milliardaires disposant en tout de 64 milliards de dollars). Parmi les 5 personnes les plus riches au monde, figure Lakshmi Mittal en 5e position. Selon des données fournies en octobre 2007 par la presse financière, le milliardaire indien Mukesh Ambani a dépassé Mittal et pourrait disputer la première place (tenue par le Mexicain Carlos Slim) ou la deuxième place (occupée par Bill Gates) du palmarès mondial des milliardaires. Ces chiffres sont contestés par d’autres sources, puisque selon Newsweek du 12 novembre 2007, il y aurait, en 2007, 106 milliardaires chinois. Les milliardaires chinois seraient donc plus nombreux que leurs homologues indiens et, du coup, l’Inde perdrait la première place. Peu importe ces comptes d’apothicaire, ce qui est certain, c’est que la rapide croissance de l’Inde et de la Chine produit à la fois plus de très riches et davantage de très pauvres.

Montée des inégalités en Asie

Selon une étude publiée récemment par la Banque asiatique de développement, l’inégalité sociale et l’inégalité dans la distribution des revenus ont augmenté dans 22 pays d’Asie entre 1995 et 2005 (22). Ceux où les inégalités ont le plus grimpé sont dans l’ordre la Chine, le Bangladesh, le Népal et le Sri Lanka. Quant à l’Inde, le coefficient de Gini (23) qui mesure le niveau d’inégalité des revenus, est passé de 32,9 en 1993 à 36,2 en 2004, ce qui signifie également une nette augmentation des inégalités.

Haro des banques et des fonds spéculatifs sur la microfinance en Inde

Début octobre 2007, s’est tenue dans la capitale indienne la première foire internationale d’investissement dans la microfinance. Elle a réuni 40 institutions indiennes de microfinance (parmi lesquelles SKS Microfinance, Share, Spandana, Basix) et de grandes sociétés financières privées internationales (24). Le secteur de la microfinance est en plein boom et attire de plus en plus d’investisseurs étrangers, de grandes banques et des fonds spéculatifs (« hedge funds »). Il y aurait en Inde 36,8 millions de personnes qui recourent à la microfinance pour des prêts ne dépassant pas 100 dollars en moyenne. Le volume total des prêts aurait augmenté de 76 % en 2006-2007 atteignant 766 millions de dollars. Le taux de défaut de paiement n’atteint que 2 %. Des sociétés comme Sequoia (entreprise des États-Unis qui investit dans Google) ou comme Unitus Equity Fund (autre entreprise des États-Unis qui, elle, investit dans Ebay) ont pris une participation dans SKS Microfinance. Citibank et Fortis-ABN-Amro ont annoncé qu’elles allaient également investir dans SKS et d’autres entreprises de microfinance. Selon le directeur de SKS, des « hedge funds » ont également indiqué leur volonté d’investir dans le secteur. Qui a dit que la microfinance était une véritable alternative ? Souvenons-nous… Le président brésilien Lula, les ex-présidents Jacques Chirac et Bill Clinton, le premier ministre espagnol José Luis Zapatero, George W. Bush et Kofi Annan bien sûr. Ils n’avaient pas tout à fait tort s’ils pensaient à un investissement profitable pour les banquiers et les sociétés privées d’investissement en passant par les créateurs de certaines de ces sociétés comme les dirigeants de la société de microfinance mexicaine Compartamos qui sont devenus millionnaires en 2007.

Coût astronomique de l’agression des États-Unis contre l’Afghanistan et l’Irak

En 2008, les dépenses allouées par les États-Unis à la suite du 11 septembre 2001, à la guerre en Afghanistan et en Irak atteindront 800 milliards de dollars (25). Selon un calcul des Nations Unies, c’est la somme que la communauté internationale aurait dû consacrer en 10 ans afin de garantir à chaque habitant de la planète l’accès à l’eau potable (alors que plus d’un milliard d’êtres humains n’y ont pas accès actuellement), l’accès à l’éducation de base (alors que plus de 800 millions sont analphabètes), l’accès à des soins et à des infrastructures de santé (alors que 2 milliards de femmes et d’hommes n’y ont pas accès), l’accès de toutes les femmes aux soins de gynécologie et d’obstétrique (26).

Ces calculs ne prennent en compte que les dépenses des États-Unis. S’il fallait ajouter le coût des destructions provoquées par l’invasion et l’occupation en Irak et en Afghanistan, ainsi que les sommes dépensées par les alliés des États-Unis, l’addition serait bien plus élevée encore. Sans compter le nombre de vies humaines perdues, le nombre de blessés et traumatisés de guerre.

Des fonds vautours s’attaquent aux pays les plus vulnérables

Les fonds vautours sont des fonds d’investissement privés qui rachètent à très bas prix, sur le marché secondaire de la dette, des créances sur des pays pauvres pour ensuite les poursuivre en justice afin d’obtenir le remboursement de l’intégralité des créances nominales majorées des intérêts de retard. Ces fonds vautours ont déjà mis la main sur près d’un milliard de dollars à l’issue de décisions de justice. La dernière en date a été rendue en avril dernier par la Haute Cour de Londres qui a condamné la Zambie à payer au fonds Donegal 17 millions de dollars pour une créance rachetée en 1999 à seulement 3 millions de dollars. Actuellement, pas moins de quarante procédures ont été déclenchées contre vingt pays, essentiellement en Afrique mais aussi en Amérique latine. La République démocratique du Congo totalise à elle seule huit actions en justice dont cinq ont déjà débouché sur une condamnation de l’État congolais. Autre exemple, le fonds américain Kensington réclame devant les tribunaux américains 400 millions de dollars au Congo-Brazzaville pour une créance rachetée à 10 millions de dollars. En l’état actuel du droit et de la jurisprudence, il y a de fortes chances que les juges américains rendent encore une décision favorable à ces fonds vautours.

Libor instable

Le Libor (London Interbank Offered Rate) est le taux d’intérêt auquel les banques londoniennes se prêtent de l’argent les unes aux autres. Presque tous les prêts à taux variables accordés aux PED sont basés sur le Libor. Les contrats de prêts spécifient que l’intérêt à payer est égal au Libor plus un certain pourcentage. Par exemple : Libor + 3 %. Si le Libor est à 4,5 %, l’intérêt à payer s’élève à 7,5 %. Depuis la crise qui a éclaté en août 2007, le Libor a été très instable. Quand les banques perdent confiance entre elles, le Libor grimpe. C’est ce qui s’est passé en septembre, le Libor a fortement augmenté avant de repartir à la baisse. Si la crise ouverte en août se prolonge, ce qui n’est pas exclu, il est possible que le Libor atteigne un taux nettement plus élevé qu’aujourd’hui. Dans ce cas, on pourrait vivre la situation paradoxale suivante : une baisse des taux aux États-Unis combinée à une augmentation des taux réels payés par les PED à cause de l’augmentation du Libor. Cela obligerait les PED à puiser plus ou moins fortement dans leurs réserves afin de payer une facture plus élevée. Il s’agit d’une possibilité qui n’est pas à exclure et que les PED devraient intégrer dans leurs choix.

Augmentation des prêts Sud-Sud et rôle grandissant de la Chine

Des banques privées de quelques pays en développement (Chine, Inde, Malaisie, Afrique du Sud) octroient de plus en plus de prêts à des gouvernements ou à des entreprises d’autres PED. Les prêts des banques publiques chinoises à l’Afrique augmentent fortement. En 2004-2006, les banques chinoises ont prêté deux milliards de dollars aux PED dans le domaine du pétrole et du gaz (27). La Chine, mais aussi l’Inde, l’Afrique du sud et le Brésil sont à la recherche de matières premières, c’est pourquoi les banques de ces pays augmentent fortement leurs prêts de manière à garantir leur approvisionnement. Ces pays cherchent également à vendre leurs produits et leurs services à crédit aux autres PED. Les pays les plus vulnérables risquent de tomber dans une nouvelle dépendance qui ne sera pas nécessairement meilleure que celle déjà existante à l’égard des pays les plus industrialisés. Pour éviter cela, il faut que les prêts Sud-Sud fassent partie d’une démarche qui vise le renforcement mutuel.

Banque du Sud, premier jalon d’une nouvelle architecture financière internationale

Cela rend d’autant plus essentielle la construction d’une nouvelle architecture institutionnelle internationale qui doit aboutir notamment au remplacement de la Banque mondiale et du FMI par des institutions démocratiques. La crise que traversent le FMI et la Banque mondiale peut être dépassée par ces deux institutions si les PED ne se dotent pas de nouveaux instruments alternatifs. En effet, à l’occasion d’une possible crise financière dans les PED, on peut être sûr que le FMI reviendra sur le devant de la scène comme prêteur en dernier ressort. Les deux institutions bien qu’affaiblies poursuivent leur agenda néolibéral.

La construction de cette nouvelle architecture passera par la création et le renforcement de mécanismes d’intégration régionale Sud-Sud, par la constitution d’une ou de plusieurs Banques du Sud qui devront coordonner leurs efforts, par la mise en place de mécanismes d’échanges compensés (28) et solidaires entre PED. Ces derniers mécanismes donnent déjà des résultats fort intéressants en particulier en Amérique latine et dans la Caraïbe : amélioration de la santé, de la sécurité énergétique (Petrocaribe par exemple), de l’éducation, de l’information (développement de Telesur).

Il s’agit également de poursuivre l’action en faveur de l’annulation de toute la dette publique illégitime, qu’elle soit interne ou externe, afin de libérer des ressources nouvelles pour le développement humain qui passe par la satisfaction de l’ensemble des droits humains. Dans cette perspective, les initiatives autour de l’audit de la dette jouent un rôle fondamental.

Nous vivons un moment inédit de l’histoire, la poursuite de la barbarie côtoie un début de mise en place d’alternatives en faveur des opprimés. Ces alternatives encore faibles et balbutiantes doivent être soutenues. La conjoncture est favorable au renforcement et à la radicalisation de ces alternatives car les PED sont dans une position de force par rapport aux pays les plus industrialisés. Les classes dominantes locales veulent profiter de la situation à leur avantage afin de renforcer des projets capitalistes qui peuvent prendre la forme de l’intégration régionale (les accords de Chiang Mai en Asie de l’Est ou Mercosur en Amérique du Sud) dans un cadre qui favorise la poursuite du profit privé maximum. Les peuples et les gouvernements qui souhaitent un réel changement ne peuvent pas se contenter de ces projets, ils ont la possibilité d’aller plus loin en ne laissant pas passer une opportunité historique. Encore faut-il monter à temps dans le train de l’histoire pour le conduire dans la direction de l’émancipation.

Erreurs statistiques de la Banque mondiale en Chine : 200 millions de pauvres en plus

La nouvelle est presque passée inaperçue dans les grands médias généralistes : la Banque mondiale a reconnu en décembre 2007 avoir surévalué le produit intérieur brut de la Chine depuis des années. Voilà ce qui s’est passé.

Avec une somme fixe, disons 10 dollars, un consommateur lambda ne peut évidemment pas acheter la même quantité de biens à New York, à La Paz, à Kinshasa ou à Pékin. Afin de gommer ces différences et de comparer des montants de PIB comparables, la Banque mondiale utilise une conversion des montants concernés en parités de pouvoir d’achat (PPA).

La question est d’abord de savoir quels prix sont pris en compte. Et là, l’opacité est de mise. Comment le coût de l’accès à l’éducation ou aux soins de santé est-il intégré au calcul ? Quels biens et services de base interviennent réellement dans cette conversion ?

Toujours est-il que les prix (ou le coût de la vie) considérés par la Banque mondiale dans le cas de la Chine étaient inférieurs à la réalité. En décembre 2007, la Banque mondiale a donc reconnu que le poids de l’économie chinoise était en fait inférieur de 40 % aux précédentes estimations. Ce n’est pas rien. Ainsi, le PIB de la Chine exprimé en PPA pour 2005 serait de 5 333 milliards de dollars au lieu de 8 819 milliards avec l’ancienne estimation. La tendance est sans doute la même pour l’Inde, l’autre grande puissante asiatique émergente.

Mais s’agit-il réellement d’une simple erreur ? La Banque mondiale dispose de toute une batterie d’experts grassement rémunérés et tout à fait en mesure de détecter bien plus tôt une telle erreur. D’autant que la Banque mondiale est coutumière du fait : à plusieurs reprises déjà, ses estimations étaient erronées et cela permettait à ce fer de lance de la mondialisation néolibérale de faire passer en force ses exigences. Alors, dans le cas de la Chine, à qui profite le crime ?

Justement à la Banque mondiale et à ceux qui défendent le modèle économique dominant. Car cette surévaluation a des répercussions sur la croissance mondiale, qui ne serait que de 4,5 % au lieu des 5 % annoncés. Cet argument est souvent avancé pour expliquer qu’avec une telle croissance, les choses sont en train de s’améliorer dans le monde, preuve que le système actuel va apporter prospérité et bonheur…

Mais cette surévaluation a aussi de fortes répercussions sur le discours lié à la réduction de la pauvreté. Car selon la Banque mondiale toujours, le nombre de pauvres a baissé de 100 millions entre 1990 et 1999, grâce aux chiffres venant de Chine et d’Inde (-200 millions) alors que ce nombre a augmenté sur les autres continents (+100 millions). Avec la réévaluation en cours, le nombre de personnes vivant avec l’équivalent de moins de un dollar par jour en Chine va augmenter de 200 millions environ. Si l’on fait le même travail en Inde, on se rend compte que le nombre de pauvres absolus dans le monde a en fait augmenté.

Non seulement c’est la crédibilité des études de la Banque mondiale qui est gravement mise en cause, mais c’est toute la logique même de son discours sur la réduction de la pauvreté et les bienfaits de la mondialisation néolibérale qui s’effondre.

Notes

1. Centre/Périphérie ou Pays les plus industrialisés/Pays en développement. Aucune de ces présentations n’est satisfaisante.

2. Ceci dit, la situation économique du Japon est particulièrement déprimée : au deuxième trimestre 2007, le PIB a reculé de 1,2% en rythme annualisé. Dans le même temps, les dépenses d’investissement ont régressé de 4,9%, la consommation des ménages n’a progressé que de 0,3%. Or ces deux postes sont les principaux moteurs de la croissance. L’indice Nikkei de la bourse des valeurs pique du nez. Les salaires stagnent et le chômage a grimpé. La croissance prévue pour l’ensemble de l’année 2007 s’élève à 1,7%, cela dépendra du bon comportement des exportations qui tirent l’économie cette année.

3. Voir le dossier réalisé à ce sujet par le Financial Times, 18 octobre 2007.

4. Le gouvernement thaïlandais avait déjà pris des mesures de contrôle des mouvements de capitaux en 2006 pour les mêmes raisons.

5. Source : FMI http://www.imf.org/external/np/sta/cofer/eng/index.htm

Le montant des réserves de change est calculé en dollars, la principale monnaie de réserve internationale, bien que les réserves soient constituées également d’autres monnaies : euros, yens, livres sterling, francs suisses… Les réserves mondiales de change sont réparties en 2007 de la manière suivante : 2/3 en dollars, 1/4 en euros et le reste dans les autres monnaies fortes. Voir Banque des règlements internationaux, Rapport annuel 2007, Bâle, p. 97).

6. Estimation de l’auteur. Il est fort possible que le montant soit plus élevé mais il est très difficile d’obtenir un chiffre précis car la plupart des banques centrales ne communiquent pas la répartition de leurs réserves.

7. Voir chapitre 1

8. World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, p. 46.

9. Calcul de l’auteur. Ni la Banque mondiale ni les autres institutions financières internationales ne fournissent des données précises sur le remboursement de la dette publique interne. Notre base de calcul est la suivante : selon la Banque mondiale, en 2006, la dette publique interne était trois fois supérieure à la dette publique externe. En 2006, les taux d’intérêt sur la dette publique interne des PED étaient généralement plus élevés que les taux d’intérêt sur la dette publique externe. Sachant que le remboursement de la dette publique externe des PED a représenté environ 280 milliards de dollars en 2006, on peut estimer que le total des remboursements sur la dette publique externe et interne a dépassé la somme de 1000 milliards de dollars en 2006. En 2007, les montants remboursés ont été supérieurs à ceux de 2006.

10. World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, Tables, All Developing Countries

11. World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, p. 53.

12. World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, p. 54

13. L’étude a été réalisée par l’IFAD (International Fund for Agricultural Development – Fonds international pour le développement agricole), une des agences spécialisées des Nations unies. Voir http://www.ifad.org/events/remittances/maps/index.htm

14. A noter que la réduction concomitante des terres agricoles destinées à la production de coton aux États-Unis aura un effet collatéral positif pour les pays africains producteurs de coton (Mali, Bénin, Burkina-Faso) et l’Ouzbékistan car le prix du coton augmentera sur le marché mondial.

15. World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, p. 25.

16. Voir Vandana Shiva, The Violence of the Green Revolution, Third World Network, Malaysia, 1993, 264 p.

17. Newsweek, 12 novembre 2007.

18. Ibid.

19. Pour une présentation critique du modèle chinois, voir Martin Hart-Landsberg – Paul Burkett, China : Entre el Socialismo real y el Capitalismo, Editorial CIM, Caracas, 2007.

20. Il faut dire que pour arriver à ce chiffre la Banque mondiale calcule en parité de pouvoir d’achat ce qui lui permet d’enjoliver la situation.

21. Newsweek, 12 novembre 2007.

22. The Hindu, 24 septembre 2007.

23. Pour ce coefficient, 0 représente l’égalité parfaite et 100 l’inégalité totale.

24. Financial Times, 12 octobre 2007.

25. Voir Peter Backer dans le Washington Post, article reproduit dans le Courrier International du 11 octobre 2007. Selon le Washington Post, quand Bush quittera ses fonctions le 20 janvier 2009, les dépenses de guerre pourraient atteindre 1000 milliards de dollars (depuis septembre 2001), soit plus que les dépenses cumulées des guerres de Corée et du Vietnam.

26. Calcul réalisé conjointement par des agences spécialisées des Nations Unies à savoir la Banque mondiale, l’OMS, le PNUD, l’UNESCO, l’UNFPA, l’UNICEF et publié dans Implementing the 20/20 Initiative. Achieving universal access to basic social services, 1998, www.unicef.org/2020/2020.pdf. Les organismes mentionnés plus haut estiment à 80 milliards de dollars par an la somme supplémentaire à consacrer annuellement aux dépenses relatives aux services sociaux de base concernés sachant qu’environ 136 milliards de dollars y sont consacrés. Le montant total annuel à garantir oscille entre 206 milliards et 216 milliards de dollars. Pour le détail du calcul : voir le document cité plus haut, p. 20.

27. World Bank, Global Development Finance 2007, Washington DC, p. 44.

28. Voir le type d’échange entre la Bolivie, le Venezuela et Cuba en 2006-2007 notamment dans le domaine des hydrocarbures, du transfert de technologie, de la santé et de l’éducation.

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