Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 538 mai 2008

1968-2008

Une brèche s’est ouverte, à nous de l’élargir

Cf. aussi : [Mai 68]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Photothèque Rouge/JR

Photothèque Rouge/JR

Mai 1968 en France — la révolte étudiante et la grève générale qui suivit les combats de la jeunesse dans le Quartier latin à Paris — fut le point culminant des mobilisations anticapitalistes, anti-impérialistes et antibureaucratiques dans le monde entier, depuis l’offensive du Têt contre l’occupant états-unien au Sud-Vietnam, en passant par la révolte étudiante en Pologne et en Yougoslavie, le « Printemps de Prague » en Tchécoslovaquie, les mobilisations antiguerre et antiautoritaires en Allemagne de l’Ouest, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, la montée du mouvement Noir pour l’égalité aux États-Unis, le début des luttes féministes en Amérique du Nord, en Allemagne occidentale et en Grande-Bretagne, la révolte étudiante au Mexique, les luttes des jeunes au Japon…

Le vieux monde, établi par les accords de Yalta entre Churchill, Roosevelt et Staline, ce monde qui avait permit l’établissement ou la consolidation de régimes autoritaires et des États forts et stables, à l’Est comme à l’Ouest avec la collaboration des partis communistes et social-démocrates, et avait refoulé les aspirations à l’auto-émancipation que la révolution russe avait mis un temps sur l’avant-scène, craquelait de partout.

Malgré quelques coups de frein — l’écrasement de la révolte étudiante en Yougoslavie, en Pologne et au Mexique et la « normalisation » de la Tchécoslovaquie — l’année 1968 sonne le glas de la stabilité des régimes autoritaires. Elle ouvre une période de renouveau des résistances anticapitalistes et antibureaucratiques, avec l’apparition d’une nouvelle gauche, critique et radicale, dans les pays capitalistes et d’une dissidence qui va s’éloigner du marxisme, identifié massivement aux citations privées de leur contexte qui illustrent la langue de bois officielle, dans les pays du « socialisme réel ».

Le prolétariat est de retour

Dans les années 1960 une nouvelle génération, qui n’avait pas connu l’épuisement de la seconde guerre mondiale (1) et les déceptions des « libérations » inachevées, montait sur la scène politique et sociale. Le rejet des guerres coloniales (Algérie, Vietnam…) la radicalise. Elle ne se satisfaisait de l’autolimitation ni au nom des dangers de la défaite, toujours possible, et du « fascisme » (une crainte très présente au sein des générations militantes plus anciennes), ni au nom de l’espoir que représenterait encore l’idéalisation du « socialisme réel », qui exige l’alignement. Jouant sur ces peurs et ces rêves le stalinisme, écarté des institutions gouvernementales du monde capitaliste au cours de la « guerre froide », avait réussi dans certains pays plus développés à maintenir une puissante identité ouvrière, de véritables contre-sociétés avec leurs symboles et leur culture, opposée au capitalisme et attachée au mythe de l’Union soviétique, tout en la muselant et en lui coupant les griffes. Ailleurs, ce rôle était joué par la social-démocratie, capable à redistribuer les miettes de la longue période de croissance dans le cadre du compromis « fordiste » (2).

Pour le mouvement ouvrier traditionnel, l’heure était à la « cohabitation pacifique » et au « passage pacifique au socialisme » qui viendra sûrement… à la saint-glinglin (et sera « meilleur » que l’expérience soviétique, car « français », « italien », etc., donc plus « civilisé » car moins « asiatique »).

La révolution cubaine, que le blocus impérialiste n’avait pas encore contraint à se soumettre aux exigences du Kremlin, avait indiqué une autre voie. L’assassinat de Che Guevara, en 1967 en Bolivie, au lieu de signifier l’impossibilité de la lutte contre l’omnipuissance impérialiste, fut perçu au contraire comme un exemple à suivre, un symbole de la lutte conséquente pour la justice, l’égalité et la liberté, l’exemple du véritable engagement révolutionnaire de celui qui, dirigeant d’une révolution victorieuse, ministre et homme d’État, est mort les armes à la main, dans des montagnes éloignées, assoiffé, affamé et malade, mais tentant de créer « un, deux, plusieurs Vietnam !», alors que les hiérarques du Kremlin coiffés de leurs chapeaux mous, invitaient les chefs des partis communistes à se reposer au soleil de Crimée.

En dépit des communiqués triomphants de l’armée d’occupation états-unienne au Vietnam, le FLN, qui aurait dû être liquidé (à les en croire) de nombreuses fois, lançait l’offensive du Têt au moment même où les États-Unis annonçaient avoir lancé sur le Vietnam plus de bombes que durant toute la seconde guerre mondiale sur l’Allemagne nazie. Et la police militaire impérialiste ne parvenait pas à défendre l’Ambassade des États-Unis à Saigon ! Et puis, à Paris, les étudiants — une petite minorité de la population — résistaient au puissant État gaulliste en montant sur les barricades ! Et la répression, au lieu d’éteindre le feu, allumait les réflexes de solidarité !

Rompant avec la social-démocratie et les PC pro-Moscou, une nouvelle gauche marxiste, présente surtout dans le mouvement étudiant, est apparue au cours des années 1960. Elle est réduite et divisée. L’idéalisation de la « révolution culturelle » chinoise, envisagée surtout au travers de sa dimension antibureaucratique, a conduit une partie importante de ceux qui remettaient en cause le « marxisme du mausolée » du Kremlin vers l’impasse du maoïsme. Les organisations trotskistes, malgré la réunification de la IVe Internationale en 1963, restaient faibles et divisées. En France, par exemple, on pouvait compter par centaines l’ensemble de militants de la gauche révolutionnaire divisée, quelques milliers si on y additionne ceux du Parti socialiste unifié (PSU), à comparer aux centaines de milliers de militants du Parti communiste et aux dizaines de milliers de la vieille SFIO (3). Dans le mouvement syndical les militants de l’extrême gauche étaient quasiment absents… Le rôle joué par ces petits groupes dans le déclenchement de mai 1968 est d’autant plus impressionnant.

Révoltes antibureaucratique

Dans les pays du « socialisme réel » on assistait aux derniers soubresauts de la déstalinisation, une profonde transformation du mode de domination bureaucratique qui, du temps de Staline, reposait sur l’incertitude du futur de chaque membre de l’élite sociale, pouvant du jour au lendemain perdre sa place privilégiée sur décision prise au nom du « petit père des peuples » et finir sa carrière dans les camps de travail. Entre un quart et un tiers de la population soviétique subissait alors cette forme de travail forcé et non rétribué. La révolte dans les camps à l’annonce de la mort de Staline a obligé la bureaucratie à reprendre le contrôle de cet État dans l’État que commençait à constituer l’appareil de répression et de gestion des camps, capable de terroriser la société de haut en bas et de se fournir en force de travail selon ses besoins croissants.

La déstalinisation signifiait la fin de cette forme de terreur et une tentative de garantir la domination des élites bureaucratiques d’une manière moins bestiale, autrement dit la stabilisation sociale d’une société par définition instable, car non fondée sur des rapports de production nouveaux. Dès 1956 en Pologne et en Hongrie l’abandon de la terreur brutale (mais non de la répression) a ouvert les vannes de la principale contradiction de ce type de société : le mariage instable de la propriété étatique, présentée comme collective, des moyens de production et de leur gestion privée par une élite illégitime, incapable de garantir la réalisation des besoins sociaux, car ne les connaissant pas du fait de son statut privilégié et coupé des masses.

En Hongrie la brutale répression qui a suivi l’intervention militaire soviétique en novembre 1956 a écrasé et atomisé pour longtemps la spontanéité ouvrière.

En Pologne, la normalisation fut plus lente, fondée sur la division entre les ouvriers — rapidement mis au pas et réprimés — et l’intelligentsia qui bénéficia, un temps, d’espaces de liberté intellectuelle. En mars 1968 cette normalisation arrivait à son terme et c’est contre la liquidation des derniers espaces de liberté que le mouvement étudiant s’est soulevé. Isolé des travailleurs, il a été brutalement mis au pas.

En Yougoslavie, qui dès la rupture avec l’URSS avait suivi une voie non stalinienne et où la classe ouvrière jouissait d’une autonomie limitée à l’échelle de l’entreprise au travers de l’autogestion, le régime a également décidé de mettre un arrêt à l’élargissement de cette autonomie lorsque les étudiants de Belgrade exigèrent, en juin 1968, des libertés politiques qui menaçaient la position de la bureaucratie dominante.

En Chine, où la fraction de Mao avait joué avec le feu dans le conflit interbureaucratique qui a suivi la rupture avec Moscou, en laissant la jeunesse étudiante régler leurs comptes aux privilégiés à sa portée dans la première phase de la « révolution culturelle » — avec souvent une brutalité incroyable, dont témoignaient les lynchages publics des dirigeants locaux, forcés à l’autocritique avant d’être liquidés — l’armée avait déjà remis au pas l’autonomie des « Gardes rouges ».

En Tchécoslovaquie, où la direction du PCT avait mis un frein à la libéralisation et à la déstalinisation devant leurs effets en Pologne et en Hongrie en 1956, le verrou venait de lâcher. Le « Printemps de Prague » commençait, relançant l’espoir en un « socialisme à visage humain » et mettant une nouvelle fois publiquement en accusation la contre-révolution stalinienne… L’intervention militaire des pays du pacte de Varsovie le 21 août 1968, que la direction Dubcek du PCT accompagnera pour garantir la « normalisation », mettra fin à cet espoir.

La chape de plomb des appareils

Si en mai-juin 1968 les appareils profondément conservateurs du vieux mouvement ouvrier n’ont pas réussi à empêcher la généralisation des grèves, ils ont été assez puissants pour négocier dans le dos de la grève générale la plus longue de l’histoire de France, pour atomiser les occupations d’usines et pour bloquer l’auto-organisation des travailleurs. La grève générale ne se dotera pas de sa propre direction, élue dans les assemblées générales et se centralisant au travers des coordinations locales, régionales et nationale. Ainsi, dans le très industrielle région du Nord-Pas-de-Calais, « il n’y eut de comités de grève élus que dans 14 % des cas, des comités de grève comprenant des non-syndiqués que dans 23 % des cas, des comités de grève révocables en assemblée générale que dans… 2 % des cas » (4) Le suivisme, la délégation des tâches aux « spécialistes » (permanents syndicaux et dirigeants politiques) et la confiance en eux dominait encore.

L’expérience de la grève de mai-juin et de son résultat — des gains en deçà de ce qui fut obtenu en 1936 et à la Libération alors que la grève était plus longue et plus massive — ouvrira les premières brèches, en particulier chez les jeunes travailleurs, dans l’hégémonie du parti communiste et du syndicalisme sous son contrôle.

Au cours des années 1970 les groupes révolutionnaires, renforcées à l’issue de 1968 — ainsi la section française de la IVe Internationale a vu ses forces décuplées dès 1969 — renforceront leur présence dans les syndicats, poussant ceux-ci vers les luttes, favorisant les expériences d’auto-organisation et d’unité syndicale, remettant en cause la traditionnelle division des tâches où seuls les permanents étaient actifs et pouvaient négocier. Au sein de la jeunesse, par contre, en France au moins, la vieille gauche perdra son hégémonie. Le PCF y sera dorénavant incapable de prendre la tête des mobilisations de la jeunesse — en 1973, lors du grand mouvement contre la loi Debré, c’est un militant de la section française de la IVe Internationale qui sera un des porte-parole du mouvement.

Mais le poids des appareils traditionnels restait important. Ainsi en France, le PCF, puis le nouveau Parti socialiste, seront ainsi capables de sortir renforcés de 1968, en recrutant eux aussi de nombreux jeunes. Ce n’est que sous la pression de l’offensive néolibérale et en capitulant devant elle que les appareils du vieux mouvement ouvrier vont s’affaiblir et se reconvertir au social-libéralisme. De plus, les partis issus du stalinisme, assisteront passivement à l’implosion du « socialisme réel » et à la restauration du capitalisme dans les pays de feu le « socialisme réel » et là, où ils décident de réagir — en Italie par exemple — ils vont chercher à préserver leurs appareils en s’intégrant dans les institutions étatiques bourgeoises et en larguant leur bagage idéologique — à l’instar du PC italien — ou en se recroquevillant sur eux-mêmes et sur une idéologie qui frise l’attachement religieux (le PC portugais ou le KKE grec).

Reconstruire un mouvement ouvrier authentique

Quarante ans après 1968 le mouvement ouvrier est donc profondément affaibli. Ses appareils bureaucratiques, attachés surtout à leur auto-préservation, ont laissé s’accumuler des défaites quand ils ne les ont pas organisées eux-mêmes — de ce point de vue la destruction des bastions de la sidérurgie en Europe, et en France tout particulièrement, car sous un gouvernement à participation socialiste et communiste, fut exemplaire. La construction patiente — avec un grand investissement des militant(e)s de l’extrême gauche — de nouveaux syndicats en Europe du Sud et de l’Est, n’a pas encore permis de compenser cet affaiblissement. En ce qui concerne la gauche politique, à l’Est en particulier, c’est le vide. En Europe occidentale on observe aussi un espace béant, dont témoignent les petits succès électoraux de la gauche non institutionnelle.

Mais quarante ans après 1968 ce qui fut au cœur des aspirations des travailleurs — refus de l’autoritarisme et exigence de la démocratie, besoin de l’égalité et des conditions permettant son auto-réalisation, rejet du capitalisme et des ses guerres — reste d’une brûlante actualité. Le monde de 2008 est plus brutal, plus inégal, plus affamé tout en étant beaucoup plus riche que le monde de 1968. Ce qui avait conduit à la grève générale en France en mai-juin 1968 est toujours présent. Une étincelle peut encore mettre le feu à la plaine.

Ce qui change, c’est la capacité de contrôle des appareils. Ce sont les rapports de forces — non avec le capital, qui domine et renforce sa domination autoritaire, en particulier en construisant les institutions absolutistes para-étatiques de l’Union européenne — mais au sein du mouvement ouvrier qui ont changé. La chape de plomb stalinienne n’existe plus, le contrôle hégémonique de la social-démocratie non plus. Des directions syndicales potentiellement alternatives ont fait leur apparition. De nouveaux partis de gauche commencent à apparaître à la gauche de la social-démocratie. Et le contrôle impérialiste du monde craquelle à nouveau, surtout en Amérique latine — une nouvelle gauche nationaliste radicale gouverne au Venezuela, en Bolivie, en Équateur… Certes, les forces des révolutionnaires restent faibles, y compris en Amérique latine. Les mouvements anticapitalistes cherchent une stratégie, oscillent et peuvent s’effondrer. L’illusion qu’il serait possible de changer le monde en employant à cette fin les institutions étatiques bourgeoise reste toujours largement dominante.

C’est dans un tel cadre que surgit l’idée d’un nouveau parti anticapitaliste. Un « nouveau parti », c’est-à-dire un parti qui n’a rien en commun avec ceux qui portaient le titre du « parti » (« le Parti » disaient les staliniens en parlant du PCF) : une organisation démocratique, insoumise aux bureaucrates, n’ayant pas d’autres intérêts à défendre que ceux des exploités — le prolétariat, le salariat, la classe ouvrière, qui constituent aujourd’hui l’immense majorité de la population mondiale — et capable de leur indiquer les meilleures moyens de construire leurs luttes et leurs victoires, ce que les anciens « partis » ont omis de faire. Un parti « anticapitaliste », c’est-à-dire qui annonce haut et fort qu’il refusera toujours le système où le capital domine, qu’il lutte pour une autre société, égalitaire et démocratique, fondée sur une prise en charge collective de sa gestion.

La construction d’un tel parti est à l’ordre du jour non seulement en France. La manière de le construire va sans doute différer — les histoires nationales, les rapports de forces nationaux diffèrent. En Pologne, par exemple, l’initiative de construire le Parti polonais du travail (PPP) a été prise par un syndicat alternatif et combatif. En Allemagne, la faiblesse des forces révolutionnaires a laissé l’initiative de l’occupation de ce vide politique à des forces réformistes de gauche. Il est probable — même si cela ne peut-être souhaitable — que certaines des tentatives ne réussiront pas, ou pas tout de suite et que dans certains pays les nouvelles formations, à l’image de l’ex-PSU en France, ne seront que transitoires.

Mais l’espace existe pour la construction de nouveaux partis anticapitalistes et c’est la principale différence avec 1968.

Notes

1. « Il leur faudrait une bonne guerre » aimaient à répéter les conservateurs — y compris ceux des partis communistes, pourtant se prétendant encore… « révolutionnaires » — face aux révoltes de la jeunesse !

2. Acceptation des conditions de travail atomisant les salariés en échange d’augmentations, petites mais régulières, des salaires et donc, en situation de relative stabilité financière, du niveau de vie.

3. Section française de l’Internationale ouvrière, ancêtre du Parti socialiste.

4. Jacques Kergoat, Sous la plage, la grève, in A. Artous, D. Epsztajn, P. Silberstein (dir.), La France des années 1968, Syllepse, Paris 2008, p. 71.

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