Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 601-602 février 2014

AFRIQUE

Redéploiement de l’impérialisme français et sidération humanitaire de la gauche (2/2)

Cf. aussi : [Afrique]

Jean Batou*

Nouveau potentiel de résistance ?

L’Afrique est-elle livrée pieds et poings liés à cette nouvelle offensive impérialiste ? C’est ce que conduit souvent à penser une vision misérabiliste du continent. Certains défendent aujourd’hui que les sociétés africaines ont été à tel point exploitées et brutalisées que les ressorts internes de leur résistance ont été brisés, et qu’elles ne disposent plus des capacités nécessaires pour faire front, une posture qui est l’exacte image inversée du tiersmondisme des années 1960-1970, qui attendait des luttes asymétriques des peuples du Sud la rédemption du socialisme occidental. La réalité est sans doute plus complexe, pour les trois raisons suivantes :

1. La croissance durable du continent, même si elle est fortement polarisée et inégale au triple plan régional, social, et ville-campagne, suscite un important essor des relations marchandes, du salariat, et donc de la polarisation de classe. Qu’ils soient dus à l’épuisement des opportunités rentables, à un minimum de prudence de ceux d’en haut ou à la sourde résistance de ceux d’en bas, on observe cependant un ralentissement des privatisations (52), certaines hausses de salaires, notamment dans la fonction publique (53), le maintien de subventions, certes résiduelles, aux produits de base, de même qu’une nouvelle dynamique d’endettement, notamment à l’égard de la Chine (54), etc. Certains observateurs estiment aujourd’hui que les Programmes d’ajustement structurels (PAS) ont été trop loin dans le démantèlement des emplois à caractère social. Dans tous les cas, le Rapport Védrine constate un « accroissement de la protestation publique », même s’il préfère y voir un signe des progrès d’une « culture démocratique » (55).

La fédération nationale des métallurgistes d’Afrique du Sud (NUMSA), en pleine croissance, qui revendique aujourd’hui 340 000 membres (pour 50 millions d’habitants), vient de tenir un congrès extraordinaire pour appeler la confédération des syndicats (COSATU) à rompre avec l’ANC au pouvoir, à dénoncer sa politique néolibérale et la corruption de ses dirigeants, mais aussi à œuvrer à la formation d’un nouveau parti ouvrier de classe qui lutte pour l’abolition du capitalisme. Imaginons un instant, que les quelque 120 000 membres des fédérations CGT et CFDT de la métallurgie française appellent leurs confédérations respectives à dénoncer ensemble la politique de François Hollande, à rompre avec la « gauche de gouvernement » et à travailler à la constitution d’un parti ouvrier anticapitaliste… La comparaison est bien sûr un peu rhétorique, mais ne montre-t-elle pas que le développement inégal et combiné du continent africain peut encore réserver quelques surprises (et peut-être aussi quelques leçons) aux anticapitaliste européens ?

Il est en effet pour le moins unilatéral d’envisager l’évolution des sociétés africaines au prisme d’un modèle hobbesien, où la flambée des inégalités et l’implosion des États vont conduire à la généralisation de la guerre de tous contre tous, à l’essor incontrôlable de bandes armées rivales, à la barbarie généralisée sur le modèle de la RDC ou de la RCA, qui interdirait le développement d’options politiques cohérentes, pour ne pas dire émancipatrices. Ainsi, dans un pays voisin, au Burkina Faso, les mobilisations sociales du 1er semestre 2011, après le décès d’un collégien battu à mort par la police, ont montré au contraire une population capable d’agir collectivement de façon solidaire : boycott de la production de coton par les paysans, grèves des mineurs, des enseignants et même des magistrats, incendies de postes de polices, de mairies et de gouvernorats, ouvertures de prisons, mutineries dans l’armée, etc. Elles ont même débouché sur certaines victoires partielles et pourraient conduire ce pays, qui a déjà connu d’importantes luttes étudiantes, mais aussi des résistances à l’introduction des semences génétiquement modifiées ou à la privatisation des chemins de fer, à des évolutions plus importantes sur le moyen terme (56).

Faute de place, je n’évoquerai pas ici la relance des luttes syndicales dans l’industrie sucrière mauricienne (cf. Inprecor n° 590 de janvier 2013) ; la grève paralysante des salariés du secteur public du Botswana pour des augmentations de salaire (2011) ; les luttes de masse du mouvement ouvrier nigérian, qui a mené plusieurs grèves générales, dont celle de janvier 2012 contre la hausse brutale des prix de l’essence ; les efforts des syndicats du Zimbabwe pour organiser le secteur informel ; les mouvements contre la vie chère dans plusieurs pays, qui ont débouché au Soudan sur la révolte de l’automne dernier, inspirée aussi par les révolutions de la région arabe, ciblant le régime islamiste autoritaire et corrompu d’Omar el-Béchir, réprimée dans le sang, après les dures manifestations du printemps contre la cession de terres agricoles à des investisseurs du Golfe…

2. La moitié de la population africaine a moins de 25 ans. Cela devrait permettre, hasardent les experts du Sénat français, d’écrire une nouvelle page de ce continent, qui s’émancipe de ses traditions communautaires et cesse de régler ses comptes avec l’histoire coloniale. Par ailleurs, soulignent-ils, l’urbanisation génère des « processus d’individualisation » qui favorisent « de nouveaux comportements économiques » : la nouvelle génération née avec la télévision, internet et le téléphone mobile « ne regardera pas le monde de la même façon ». Richard Benégas (politologue du CERI) va plus loin encore : pour lui, elle « cherche moins à refaire le monde qu’à y trouver sa place (…). Bill Gates exerce sur elle plus de fascination que Che Guevara » (57).

En revanche, Maurice Enguéléguélé, coordinateur des programmes de l’Institut africain de gouvernance, en tire une conclusion opposée en partant de l’expérience de la région arabe : « L’inversion des pyramides des âges, le fort taux de scolarisation couplé à celui de jeunes diplômés non ou sous-employés et un accroissement des inégalités génèrent des mouvements sociopolitiques ». En effet, le niveau d’éducation moyen a nettement progressé : 42 % des 20-24 ans disposent aujourd’hui d’une éducation secondaire ; en 2030, ils devraient être 59 % (soit 137 millions, auxquels il faudra ajouter 12 millions de diplômés du tertiaire). Et ceci dans un contexte où le démantèlement du secteur public imposé par les PAS des années 1980-1990 a aggravé encore le chômage des jeunes diplômés (58). Le mouvement « Y’en a marre ! » (YEM), qui a placé la contestation à l’avant-scène médiatique sénégalaise, en 2012, est bien le témoin de ces deux évolutions contradictoires. Il incombe à la gauche révolutionnaire de promouvoir la seconde en contribuant à la radicalisation politique de ces mouvements.

3. La nouvelle « mêlée pour l’Afrique » s’explique par des retours sur IDE plus élevés qu’ailleurs : 9,3 % en 2011, contre 7,2 % pour l’ensemble du monde (59). Pour cette raison, elle débouche sur la rivalité accrue d’un nombre sans cesse croissant d’intérêts extérieurs — les puissances occidentales bien sûr (États-Unis, Canada, France, Angleterre, Allemagne, Italie, Japon, Australie, Israël, Corée…), mais aussi les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Turquie, Pays du Golfe, Malaisie, Russie, etc.). Sans oublier l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud qui exportent et investissent dans le reste du continent. Dans ce contexte concurrentiel de plus en plus tendu, les puissances occidentales, en dépit de leurs propres rivalités, pointent du doigt l’avancée spectaculaire de la Chine, qui remporte un nombre croissant d’appels d’offre, comme le vaste chantier de l’aéroport de Nairobi (où la France à dû s’incliner), la modernisation des télécom d’Éthiopie, le mégaprojet portuaire de Bagamoyo (en Tanzanie), etc. L’empire du milieu est aussi actif dans les médias (journaux, radios, télévisions satellites), ainsi que dans la construction d’écoles et d’hôpitaux (parfois réalisée au titre de dons). Il commence même à délocaliser certaines activités industrielles.

La Chine et les États-Unis se livrent un véritable « match stratégique ». La première a offert un bâtiment futuriste de dix-huit étages en verre et acier à l’UA pour son siège d’Addis Abeba, d’une valeur de 200 millions de dollars, et annonce un plan d’investissement de 20 milliards de dollars pour 2013-15, tandis que les seconds, dans la foulée de la campagne « Doing business in Africa », lancée par Obama en novembre 2012, s’engagent à hauteur de 7 milliards de dollars sur 5 ans, qui devraient attirer 9 milliards de dollars de capitaux privés, pour l’électrification de l’Afrique subsaharienne (60). Après son échec au Mali, Washington cherche encore un pays pour y établir le commandement de l’AFRICOM (peut-être le Sénégal ?). Les Britanniques sont aussi en passe de remonter en puissance en Afrique : David Cameron a ainsi décidé de désigner des « trade Envoys », investis de larges prérogatives, en Afrique.

Vue d’Afrique, la polarisation de classe croissante, les mutations sociales accélérées et le renforcement de la concurrence inter-impérialiste peuvent ouvrir la porte à des rapports de forces moins dégradés que dans les années 1980-1990, qui permettraient d’exiger une fraction supérieure de la rente et une augmentation de la valeur ajoutée nationale. Mais au profit de qui ? D’un côté, le maintien d’indicateurs macroéconomiques orientés à la hausse, dans un contexte idéologique marqué par l’influence croissante de la Chine, incite certains secteurs des bourgeoisies africaines à lorgner du côté de Pékin et de ses succès économiques, contribuant à mettre en cause le « dogme du désengagement économique de l’État », sans envisager bien au contraire l’abandon d’un modèle productiviste, autoritaire et fortement inégalitaire. En même temps, le continent va au devant d’explosions sociales dont l’issue dépendra des capacités de la gauche politique et syndicale et des mouvements sociaux à défendre une perspective propre, en rupture avec les illusions social-libérales, qui tende vers une rupture avec le capitalisme. De ce point de vue, le foyer de contestation qui ébranle l’Afrique du Nord depuis la fin de l’année 2010, qui ne donne pas de signe durable d’épuisement, mais aussi la radicalisation politique d’un puissant secteur syndical de classe en Afrique du Sud, sont de bonnes nouvelles.

Rompre avec le paternalisme néocolonial

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De ce côté-ci de la Méditerranée, il n’y aura pas d’avancée de la solidarité internationaliste avec les luttes populaires, les mouvements et les forces politiques qui résistent aux effets sociaux et écologiques de la domination impérialiste en Afrique, sans rupture avec l’histoire de la gauche occidentale, et donc sans retour critique sur les complicités des Lumières européennes avec la traite négrière, mais surtout du mouvement ouvrier avec le colonialisme, le néocolonialisme et les politiques d’immigration racistes qui les accompagnent. On ne rappellera jamais assez, que ni le Front populaire ni même le Conseil national de la résistance n’avaient inclus dans leur programme l’indépendance des colonies. Ce retour historique n’a rien à voir avec l’expiation d’une soi-disant culpabilité occidentale : le prolétariat occidental et les peuples coloniaux ont en effet les mêmes ennemis.

Pour ne prendre que quelques exemples, rappelons, qu’au 17e siècle, les premiers esclaves des plantations d’Amérique du Nord ont été, en plus grand nombre que les Africains, les victimes européennes du traitement pénal de la pauvreté au temps de l’accumulation primitive (61) ; que les officiers versaillais qui massacrèrent plus de 20 000 Communards avaient appris « leur métier » à la tête des « Bat d’Af’ » ; que la barbarie nazie a trouvé son inspiration « au cœur des ténèbres » coloniales avant de développer ses politiques génocidaires en Europe orientale et en Russie, comme Simone Weil (la philosophe), Aimé Césaire et Hannah Arendt l’ont montré de façon convaincante ; que l’officier parachutiste Paul Aussaresses, spécialiste de la torture et des escadrons de la mort en Algérie, a transmis son expérience aux spécialistes de Fort Bragg aux États-Unis, qui la mettront en pratique au Vietnam (opération Phoenix), ainsi qu’à ceux du Centre de Manaus (Brésil), qui formera les polices secrètes des dictatures sud-américaines ; que les plans d’ajustement structurels ont été décidés d’abord en Afrique, en Asie et en Amérique latine, dans les années 1980-1990, avant d’être « exportés » en Europe du Sud aujourd’hui.

En matière de circulation des pratiques impérialistes entre le Nord et le Sud, l’histoire récente de la France est édifiante. Après la Libération, un certain nombre de cadres de Vichy — de son appareil policier en particulier — ont été transférés en Afrique pour y poursuivre leurs basses besognes dans la perspective d’une « décolonisation » encadrée. Juste retour des choses, en avril 1961, les chefs de l’armée française d’Algérie organisés au sein de l’OAS ont tenté un « pronunciamiento » (dixit De Gaulle) contre les autorités politiques de la métropole ; six mois plus tard, le 17 octobre, c’est le préfet de police de Paris, Maurice Papon, criminel de guerre sous l’Occupation, recyclé par le gaullisme, qui a réprimé une manifestation du FLN à Paris, au prix d’au moins plusieurs dizaines de morts. Tout récemment, signe de la continuité de ces liens entre extrême droite et troupes d’Outre-mer, un groupe de parachutistes en opération en RCA a pu arborer un insigne nazi sur l’uniforme sans susciter de réaction de leurs supérieurs, avant que le scandale n’éclate publiquement (62).

Au-delà de ces nécessaires constats, la gauche des pays dominants doit travailler à formuler un programme anti-impérialiste sans ambiguïté, même s’il peut paraître encore largement propagandiste. Dans ce sens, ne devrions-nous pas défendre plus systématiquement que, pour sauver la grande majorité de l’humanité d’une misère croissante, il est urgent de rompre avec le capitalisme ? En effet, la crise actuelle de la mondialisation conjugue au moins quatre dimensions qui nécessitent toutes des réponses d’ensemble : économique d’abord, puisque la suraccumulation relative du capital et sa quête de rentabilité accrue conduit à l’exportation croissante de celui-ci, qui peut aller de pair avec l’acceptation de profits différés dans le temps (63) ; sociale, liée principalement au retour en force de l’accumulation par dépossession, qui favorise l’amplification massive des migrations ; écologique, en raison de l’accélération du réchauffement climatique et de l’aggravation de la pénurie des ressources naturelles, suscitées par l’emballement du modèle productiviste et de sa composante « extractiviste » ; politique enfin, vu la perte de contrôle accélérée de ceux d’en bas et du pouvoir accru de ceux d’en haut sur les grands choix économiques et sociaux de la planète, mais aussi de la rivalité croissante de ces derniers, qui peut attiser des conflits politiques, voire même militaires.

Comment développer des réponses de classe à ces quatre dimensions de la crise, en montrant bien que les intérêts de l’écrasante majorité de l’humanité — indispensables aussi au maintien de formes de vie évoluées — sont antagoniques à ceux des classes dominantes, et ceci à l’échelle planétaire ? Un tel programme n’est pas concevable sans la mise en cause de la propriété privée des grands moyens de production (ressources naturelles et équipements), de distribution et de crédit, surtout parce qu’elle autorise une petite minorité à décider de façon discrétionnaire de leur mise en œuvre. Voilà la raison essentielle pour laquelle les peuples du monde ont un intérêt partagé à rompre avec le capitalisme et la domination impérialiste qu’elle nourrit. Cette réflexion n’est certes pas nouvelle, raison de plus de s’étonner qu’elle ne soit pas invoquée plus souvent dans les débats actuels sur le néocolonialisme et le développement inégal, alors qu’elle connaît depuis peu un regain d’audience, à la gauche de l’écologie politique, parmi des auteurs qui ne se réfèrent pas directement à l’écosocialisme (64). En réalité, l’implosion de l’URSS et la conversion de la Chine au capitalisme sont largement responsables de ce paradoxe.

Par ailleurs, comme plusieurs auteurs marxistes l’ont souligné depuis Rosa Luxemburg, avec l’impérialisme, la généralisation de l’accumulation capitaliste par l’exploitation du travail salarié se combine à l’échelle mondiale avec la poursuite de l’accumulation primitive, notamment par la violence coloniale et néocoloniale. Plus récemment, depuis la seconde moitié des années 1970, la crise du capitalisme « central » a aussi contribué à relancer, sur une échelle plus vaste, ce que David Harvey appelle l’« accumulation par dépossession », aux dépens des petits producteurs, mais aussi des salariés de la « périphérie », en accélérant la privatisation des ressources naturelles (terres, forêts, rivières, eaux côtières, sous-sol, etc.) et des entreprises publiques, notamment en Afrique (65). Un tel régime d’accumulation a favorisé à son tour une croissance massive des flux migratoires, dans la mesure où il combine le déracinement des peuples vivant de l’agriculture de subsistance et de la petite production marchande, avec leur déplacement accéléré, notamment par la guerre, leur entassement dans de vastes bidonvilles et l’embauche d’une fraction de ceux-ci dans des secteurs liés à l’exportation (agriculture, mines, industrie, transports, etc.).

Du point de vue des anti-impérialistes occidentaux, notre solidarité avec ces populations doit commencer par le soutien à leur résistance à l’expropriation, trop souvent liée directement à des intérêts impérialistes (accaparement de terres, projets hydroélectriques, prospection minière, guerres pour les ressources, etc.). Elle doit se poursuivre par la dénonciation de leurs conditions de travail dans des emplois le plus souvent informels, sous-payés et dangereux, pour la production, les services et la vente, souvent au profit d’employeurs étrangers. Bien entendu, l’expropriation de dizaines de millions de petits producteurs africains ne débouche pas sur la création d’un volume d’emplois comparable, même très précaires, ce qui suscite l’explosion du nombre des prolétaires « sans feu ni lieu » qui errent dans les campagnes, offrant leurs services aux réseaux de contrebande, de brigandage ou de lutte armée, qui revêtent parfois les couleurs d’une ethnie ou d’une foi sectaire, ou s’entassent dans les bidonvilles en quête d’un expédient pour survivre. La migration d’une partie d’entre eux vers un autre pays subsaharien, voire vers l’Afrique du Nord, avec l’espoir de rejoindre l’Europe, les condamne à subir diverses formes de violence, dont une détention prolongée dans des pays riverains de la Méditerranée, le plus souvent commanditée par l’UE, qui méritent d’être activement dénoncées.

La multiplication des tragédies qui frappent les clandestins, notamment au large de Lampedusa, est la conséquence directe des mesures prises par des institutions comme Frontex, mais aussi des lois de plus en plus restrictives adoptées par les États européens, avec la caution des partis de gauche. C’est pourquoi les prises de position en bout de chaîne contre les conséquences les plus abjectes de politiques anti-migratoires inhumaines, alors qu’on en encourage le développement en défendant l’inviolabilité de la forteresse Europe, sont au mieux inefficaces. La criminalisation des migrants, que justifient l’obsession sécuritaire et le racisme, est en effet la forme principale que prend aujourd’hui la guerre contre « la plaie des gueux », caractéristique des 16e-18e siècles, mais aussi des périodes de chômage massif en Europe, depuis le 19e siècle. Ce n’est qu’en soutenant le combat des migrants contre leur internement arbitraire et leur expulsion, mais aussi contre les humiliations et le travail esclavagiste auquel ils et elles sont souvent astreints, pour le respect de leurs droits, qu’on favorisera leur association aux collectifs syndicaux et aux mouvements sociaux qui luttent contre le démantèlement des services publics et des prestations sociales, mais aussi contre la spéculation foncière et l’exploitation du travail dans les pays du Nord. Refuser d’en faire une priorité, c’est tourner le dos à la centralité de la lutte anti-impérialiste pour la reconstruction d’une conscience de classe prolétarienne dans les pays dominants.

En conclusion, cet article part du constat qu’il est vain de distinguer les intérêts économiques des grands groupes privés de la politique de puissance de l’État français en Afrique. En effet, dans un contexte où la compétition ne cesse de se durcir entre exportateurs et investisseurs du monde entier, il est clair que Paris s’efforce de jouer une carte plus offensive en mobilisant l’ensemble de ses atouts traditionnels sur ce continent. Ainsi, de chasse gardée en déclin ayant servi trop souvent de béquille à des capitaux peu compétitifs, la Françafrique devrait se transformer en base arrière des sociétés du CAC 40 pour la conquête de nouvelles parts de marché dans les régions « anglophone » et « lusophone » du continent. Il ne s’agit donc pas de tourner le dos à la zone CFA, mais d’en réinvestir les rentes préférentielles en faveur d’une logique d’expansion. Dans cette optique, la capacité d’intervention de l’armée française dans son ancien empire doit être considérée comme un atout politique significatif, qui peut même donner droit à des retours économiques appréciables, à condition de la mettre en œuvre prudemment, dans un cadre international concerté, notamment avec le Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis, l’UE, l’UA et les autorités de la région et du pays concernés.

Ce que j’ai appelé « la sidération humanitaire » de la gauche française l’empêche de voir à quel point « la sécurisation des États fragiles » est devenue aujourd’hui l’une des tâches stratégiques de l’impérialisme, au moment où il joue à nouveau des coudes pour saigner l’Afrique à blanc. Après tout, la colonisation de la fin du 19e siècle n’avait-elle pas aussi pour but déclaré de doter « le continent noir » d’un ordre politique stable, « favorable à la sécurité des affaires », fondé sur l’exploitation sans frein des ressources du continent ? De la même façon, loin de sauver des vies humaines menacées par l’effondrement des pouvoirs publics, les opérations de police à grande échelle, menées ou commanditées actuellement par les puissances occidentales, ne font donc que préparer le terrain à une exploitation plus implacable du continent, dont les conséquences humaines et écologiques pourraient être plus meurtrières encore que celles de la précédente « mêlée pour l’Afrique ». ■

Notes

1. Claude Gabriel, « Centrafrique, un domino de plus », Europe solidaire sans frontières (ESSF), 12 décembre 2013 : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30597

2. En Afrique, le FMI distingue quatre catégories d’États : pétroliers (Cameroun, Tchad, Congo, Gabon), à revenu intermédiaire (Sénégal), à revenu faible (Bénin, Burkina, Madagascar, Mali, Niger), et fragiles (RCA, Côte d’Ivoire, Guinée, RDC, Togo), pour ne citer que les pays « francophones ». Voir aussi Colette Braekman, « La Centrafrique en quelques questions », le Soir, 28 déc. 2013.

3. Jeanny Lorgeoux et al., « Sur la présence de la France dans une Afrique convoitée », Rapport d’un groupe de travail de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, n° 103, 29 octobre 2013, p. 481.

4. Jean-François Julliard et Hervé Liffran, « Balkany, le conseiller Afrique (au noir) de l’Elysée », le Canard enchaîné, 3 févr. 2010.

5. Le Rapport Védrine fait appel à ce terme en le conjuguant abusivement au passé (Hubert Védrine et al., « Un partenariat pour l’avenir : 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la France », Rapport au ministère de l’Économie et des Finances, déc. 2013, p. 16).

6. Cette Commission a notamment commandité aussi le rapport du Groupe de travail Sahel, de Jean-Pierre Chevènement et al., du 3 juillet 2013.

7. Védrine et al., op.cit., pp. 18-19.

8. Crédit Suisse, « Africa : The Commodity Warrant », New Perspectives Series, 14 avril 2008, rendu public par WikiLeaks (http://www.wikileaks.org/wiki/).

9. Védrine et al., op.cit., p. 84.

10. En 2015, l’Afrique devrait produire 78 % du platine, 60 % du cobalt, 57 % du manganèse et des diamants, 34 % du palladium, 22 % de l’or et de l’uranium, 15 % de la bauxite, 9 % du cuivre et 7 % du zinc (Crédit Suisse, op.cit., p. 41). Elle disposerait de 89 % des réserves de platine connues, 81 % pour le chrome, 61 % pour le manganèse et 60 % pour le cobalt (Jeanny Lorgeoux et al., op.cit. note 3, p. 57).

11. Pour les terres arables, voir Crédit Suisse, op.cit. note 8, p. 69.

12. UNCTAD, « World Investment Report 2013 », p. xvii.

13. Védrine et al., op.cit., p. 23 ; Jeanny Lorgeoux et al., op.cit., p. 31.

14. Cette contre-performance commerciale relative n’a pas empêché le doublement des exportations françaises en Afrique subsaharienne, de février 2000 à novembre 2009.

15. Védrine et al., op.cit. note 5, p. 63.

16. Pour ne citer que les exemples les plus significatifs, les groupes Areva, BNP-Paribas, Bouygues, Eiffage, Eramet, Orange, Ponticelli Frères, Société Générale, Vinci, etc., sont fortement implantés dans la zone CFA.

17. Alstom, Bolloré, BRL Ingénierie, Lafarge, L’Oréal, Sanofi, Schneider Electric, Technip, Thalès, Total sont fortement implantés hors de la zone CFA (Védrine et al., op.cit., p. 69).

18. Mes calculs d’après Védrine et al, op.cit. note 5, p. 60.

19. Védrine et al., op.cit., p. 139.

20. Dans le cadre des renégociations en cours, « plusieurs ONG — dont Oxfam, appuyée par son partenaire local, le Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab) — soupçonnent le président [nigérien] Mahamadou Issofou, ex-secrétaire général de la Société des mines du Niger (Somaïr), l’une des filiales locales d’Areva, de trop ménager le groupe français » (« La Lettre du Continent », n° 673, 31 déc. 2013).

21. Védrine et al., op.cit., p. 128 et p. 144.

22. La continuité du sigle CFA, du « Franc des colonies françaises d’Afrique » (1945) au « Franc de la communauté financière d’Afrique » (en Afrique de l’Ouest) ou au « Franc de la coopération financière en Afrique centrale » (en Afrique équatoriale), après les indépendances, en passant par le « Franc de la Communauté française d’Afrique » (1958), en dit long sur le statut postcolonial de cette monnaie. Piloté par la Banque de France et le ministère de l’Économie et des finances de l’ex-métropole, les réunions des ministres des Finances de la zone se tiennent deux fois par an, alternativement à Paris et en Afrique.

23. De même, l’existence d’un dense réseau bancaire français dans la sous-région « constitue une bonne garantie contre les risques politiques » : ainsi, lorsque la filiale de la Société Générale a été nationalisée en Côte d’Ivoire (2011), l’ouverture de comptes dans les filiales des pays voisins ou en France a été immédiatement proposée à « certains de ses grands clients » (Védrine et al., op.cit., p. 72).

24. Védrine et al., op.cit. note 5, p. 65.

25. La France compte 800 000 immigrés d’Afrique subsaharienne, dont 100 000 Maliens (sans oublier qu’une grande part d’entre eux sont pourchassés en tant que sans-papiers…).

26. En avril 2013, ces beaux discours n’ont pas empêché la France de refuser un visa à la militante altermondialiste Aminata Traoré, invitée à Paris par le NPA, en raison de ses critiques de l’opération Serval. Cette interdiction a même été étendue à tout l’espace Schengen.

27. Védrine et al., op.cit. note 5, p. 21 et pp. 138-139.

28. Védrine et al., op.cit., p. 76 ; Jeanny Lorgeoux et al., op.cit. note 3, p. 350.

29. R. Granvaud, Survie.org, 1er août et 13 nov. 2013.

30. « La FIDH et la LDH demandent au Parlement français d’ouvrir une commission d’enquête sur la répression des manifestations du 9 novembre en Côte d’Ivoire », 30 nov. 2004 (http://www.fidh.org/, consulté le 10 janvier 2012).

31. Pour un historique édifiant des faits d’arme d’un commando marine du COS qui a participé à nombre d’opérations coloniales et néocoloniales depuis sa création, en 1947, voir : « Force spéciales : le GCOS chez les marins de Lorient ! » (http://www.veterans-jobs-center.com/, consulté le 10 janv. 2014).

32. Son père, Renaud de Saint-Quentin, né au Maroc, ex-PDG de Gefco (une filiale de PSA), a été officier de carrière dans l’aviation, en Indochine, à Suez et en Algérie.

33. Jeanny Lorgeoux et al., op.cit. note 3, p. 338.

34. La Force africaine d’intervention ne devrait pas être opérationnelle avant 2015, c’est pourquoi le dernier sommet de l’UA a décidé de développer plus rapidement une Capacité africaine de réponses immédiate aux crises (CARIC). Pour un point de vue sceptique sur ces développements, voir M. Plaut, « African Union Missing in Action », The Guardian, 6 janv. 2014.

35. Jeanny Lorgeoux et al., op.cit., p. 12.

36. Le fameux livre de l’historien guyanais Walter Rodney, « Et l’Europe sous-développa l’Afrique », Paris 1972, éd. Caribéennes, va ainsi être traduit sous peu en chinois (Pambazuka News, n° 660, 8 janv. 2014)

37. Jeanny Lorgeoux et al., op.cit. note 3, p. 353.

38. Védrine et al., op.cit. note 5, pp. 151-152.

39. Afroconcept News, 26 nov. 2013 (http://www.afroconceptnews.com/) ; Michel Galy, Le Monde, 4 déc. 2013.

40. Védrine et al., op.cit., p. 80.

41. Kristin Ross, « May’68 and its Afterlives », Chicago 2002, University of Chicago Press, pp. 167-169.

42. En 1998, trois ans après la mort de son père, il vendra la Becob, dont il contrôle 65 % du capital, à François Pinault, qui cédera par la suite ce secteur d’activités à la britannique Wolseley (Nicolas Beau et Olivier Toscer, « Une imposture française », Paris 2006, Les Arènes).

43. Isabelle Chaperon, le Monde, 6 sept. 2013.

44. Lénine traitait la SDN, d’« association de forbans » (Œuvres, Paris & Moscou, Ed. Sociales et Ed. en langues étrangères, t. 31, p. 335). Comment aurait-il qualifié le Conseil de sécurité de l’ONU ?

45. Vincent Munié, « Une coopération militaire multiforme et contestée. En Centrafrique, stratégie française et enjeux régionaux », le Monde diplomatique, février 2008.

46. Albert Londres, « Terre d’ébène », Paris 1929 (Le Serpent à Plumes, 1998). Voir aussi André Gide, « Voyage au Congo », Paris 1927 (Folio-Gallimard, 1995).

47. Raphaël Nzabakomada-Yakoma, « L’Afrique centrale insurgée — La guerre du Kongo-wara 1928-1931 », Paris 1986, L’Harmattan. Martin Thomas, « An Empire in Revolt ? The Rif War, the Syrian Rebellion, Yen Bay and the Kongo Wara », in : « The French Empire Between the Wars : Imperialism, Politics and Society », Manchester U.P., Manchester-New York 2005, pp. 211-244.

48. Par exemple, un pays comme la Zambie est totalement tributaire des cours mondiaux du cuivre.

49. Aujourd’hui, des armes de guerre sont utilisées pour braconner des éléphants, vouant ces animaux à disparaître des forêts d’Afrique centrale d’ici une dizaine d’années (Le Monde, 15 mars 2013).

50. Bruno Losch, Sandrine Fréguin-Gresh, Eric White, « Structural Transformation and Rural Change Revisited : Challenges for Late Developing Countries in a Globalizing World », Africa development forum series, Banque mondiale, 2012, p. 2.

51. Le barrage de la Renaissance, sur le Nil bleu, en Éthiopie, à la frontière du Soudan, d’une capacité deux fois supérieure à celle d’Assouan, risque d’avoir un impact environnemental catastrophique en aval, sur le Soudan et l’Égypte.

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