Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 623 janvier 2016 *

AFRIQUE DU SUD

La victoire des étudiants et des travailleurs précaires ne met pas fin à la lutte

Cf. aussi : [Afrique-Du-Sud]

Noor Nieftagodien*

A partir d'octobre 2015, plusieurs universités ont été le théâtre de mobilisations pour l’instauration d’un salaire minimum pour les travailleurs des campus dont ceux du nettoyage, majoritairement employés par des compagnies privées. Leur mouvement a été rejoint par celui des étudiants pour la baisse des frais d'inscription.

Manifestation du mouvement FeesMustFall pour la baisse des frais d'inscription universitaires.

Manifestation du mouvement FeesMustFall pour la baisse des frais d'inscription universitaires.

Le 6 octobre 2015, une alliance des travailleurs, des étudiants et des universitaires des universités de Wits (université du Witwatersrand à Johannesburg, une des plus prestigieuses du pays), et de Johannesburg a organisé une manifestation d'une journée contre l'externalisation des emplois administratifs (1). Ils ont été réunis par une volonté commune de donner un sens à l'idée d'une université africaine décolonisée. « October 6 » – c’est sous ce nom que le collectif est connu – identifiait l’emploi des travailleurs externalisés en tant que salariés des universités où ils travaillent comme la première et la plus urgente étape cruciale pour contester le corporatisme dans les universités.

Synthèse et articles Inprecor

Une semaine plus tard, à Wits, les étudiants ont lancé la campagne « Fees Must Fall » (« les frais d'inscriptions doivent baisser »), qui est devenue rapidement un mouvement national contre les hausses des frais d’inscription. Pendant les premières semaines de ce mouvement étudiant historique, il semblait que le problème de l'externalisation était relégué au second plan. Toutefois, enhardis par leur victoire sur les frais d’inscription – aucune augmentation en 2016 – les étudiants ont continué leur lutte pour la gratuité de l'enseignement. Et surtout ils ont mis l'accent sur la demande de l’emploi non externalisé. À la mi-novembre, la campagne unifiée des travailleurs et des étudiants a forcé les gestionnaires des universités dans tout le pays à approuver le principe de la fin de l’externalisation de ces emplois. Ceci a marqué un tournant décisif dans les combats qui ont commencé il y a près de 15 ans.

Corporatismes

Depuis la fin des années 1990, les gestionnaires des universités ont suivi les tendances internationales, soutenues par le choix du néolibéralisme des gouvernements de l’ANC. Ils ont adopté des modèles corporatistes comme cadre de la restructuration du secteur tertiaire dans l'enseignement. Trois modifications essentielles découlaient de ce choix :

• La subvention directe de l'État aux universités a baissé, imposant de se tourner de plus en plus vers le financement par les entreprises privées.

• Les frais de scolarité ont augmenté fortement, ce qui a provoqué des exclusions généralisées pour des raisons de pauvreté, malgré les bourses du NSFAS (Système national d’aide financière aux étudiants) et a créé une culture dans laquelle les étudiants sont évalués principalement en tant que clients pouvant payer.

• Les universités ont été transformées en établissements corporatifs, dominés par les pratiques gestionnaires et hiérarchiques.

Par conséquent, l’élitisme a été ancré, accompagné de l’exclusion persistante des étudiants pauvres, en majorité noirs. L’externalisation a été une des pierres angulaires du corporatisme dans les universités, basé sur l’affirmation répandue pars les autorités que les travailleurs administratifs ne font pas partie du « corps du métier » des universités.

Les critiques de cette externalisation avaient averti que ces salariés seront ainsi soumis à une surexploitation et que ce processus ne profiterait qu’aux compagnies prestataires de leurs services. Ces critiques ont été ignorées et les universités – qui sont supposées être des institutions éclairées – ont été les premières dans cette ère démocratique à mettre en œuvre des programmes de précarisation du travail à grande échelle. Au cours des années qui ont suivi, le nombre de travailleurs sans contrat, temporaires et mal payés – le précariat – s’est rapidement accru. Au milieu de la décennie 2000, il y avait à l’échelle nationale plus de 100 000 travailleurs précaires du nettoyage et une poignée d’entreprises contrôlant ce secteur.

Pae exemple, l’entreprise Supercare emploie plusieurs milliers de travailleurs et bénéficie d’un chiffre d’affaires annuel atteignant des centaines de millions de rands (2). En 2004, cette entreprise s’est accrochée à la dernière minute au programme « Black Economic Empowerment » (3) en concluant un accord avec la société ZICO (Zungu Investment Company), dont le PDG, Sandile Zungu, un des Sud-Africains les plus riches, est un proche du président Zuma. L’entreprise de restauration des collectivités, Mnandi Royal, est un autre bénéficiaire de cette externalisation. Elle appartenait précédemment à Mvalaserve, une filiale de Mvalaphanda Group, dirigé par Tokyo Sexwale. En 2010, Mvalaserve a été coté en Bourse et a intégré dans son conseil d’administration deux personnes jouissant de bonnes connexions politiques, Flora Mantashe et Nozuku Mbalula, respectivement épouses de deux barons de l’ANC, Gwede Mantashe et Fikile Mbalula.

L’externalisation reproduit les inégalités

Lorsque l’externalisation a été mise en place à l’université Wits, près de 600 employés ont été licenciés. Ceux qui ont pu obtenir un emploi chez des prestataires de services externes ont été à peine mieux lotis : ils ont immédiatement perdu les avantages acquis comme l’aide médicale ou des bourses d’études pour leurs enfants et ont cessé d’être considérés comme faisant partie du personnel universitaire. Certains d’entre eux avaient été salariés de l’université pendant dix ou vingt ans. Leurs salaires ont baissé brusquement, car le salaire minimal pour un contrat de travail de débutant – leur ancienneté n’étant pas reconnue par leur nouvel employeur – n’atteignait pas 1 000 rands par mois (4).

En 2006, les salariés du nettoyage gagnaient seulement 8,57 rands par heure, soit 1 371 par mois. C’était très en dessous du seuil de pauvreté, s’établissant alors à 3 500 rands mensuels. Une grève nationale a permis d’obtenir une augmentation de 0,70 rands de l’heure. En 2015, leurs salaires dans les régions métropolitaines ont atteint 16,98 rands de l’heure, soit 2 716 par mois avant les déductions (soit approximativement 33 000 rands par an, l’équivalent de 1 880 €). C’est toujours sous le seuil de la pauvreté depuis plus d’une décennie. Pour mettre ces chiffres en perspective, un recteur adjoint de l’université est payé autour d’un million de rands par an (171 000 €). Autrement dit, en se fondant sur les chiffres actuels, un salarié du nettoyage devrait travail près de cent ans pour gagner autant qu’un recteur adjoint reçoit en un an.

Les salariés externalisés ont souffert bien d’autres injustices, qui font penser aux conditions du travail sous l’apartheid. Jusqu’à peu, à Wits ils n’avaient pas le droit d’utiliser les mêmes toilettes, cuisines et entrées que le staff et les étudiants. On ne leur permettait pas plus d’utiliser les pelouses. Ils subissaient la ségrégation et étaient forcés de s’habiller et de manger dans les locaux insalubres. Le harcèlement et la violence verbale des chefs sont omniprésents, en particulier contre les travailleurs qui se sont montrés prêts à se dresser contre les baaskap (le contrôle des Noirs par des Blancs).

Les luttes et les défis de la syndicalisation

En août 2006, près de 20 000 – des 100 000 nettoyeurs sous contrat dans tout le pays – se sont mis en grève pour des augmentations de salaire et contre la précarité de leur travail. Cette grève a été une des rares occasions pour les travailleurs externalisés de s’unir à l’échelle nationale dans un but commun. Ce fut très difficile de les organiser. Du fait de la nature de leur travail non qualifié, qui les rend facilement remplaçables, ils sont très vulnérables. Ils sont dispersés dans des lieux de travail disparates, ce qui les laisse à la merci des employeurs sans scrupule. La syndicalisation a été rendue encore plus difficile du fait de la présence de près de 40 syndicats dans le secteur du nettoyage. De ce fait les luttes contre l’externalisation ont eu tendance à être coordonnées par des alliances locales des travailleurs, des étudiants et des universitaires sur les campus.

À Wits, en 2003, un comité de soutien aux ouvriers a été créé, surtout par les nettoyeurs, mais rapidement avec le soutien d’autres salariés. Le comité se réunissait une fois par semaine pour discuter des doléances des travailleurs et pour informer toute la communauté universitaire sur leurs conditions de travail. Il avait pour but de maintenir une cohésion parmi les travailleurs et de préparer le terrain à leur syndicalisation. Des luttes ont été menées contre les licenciements injustes, contre le harcèlement, contre le racisme et contre les conditions de travail en général épouvantables.

Après de longs débats, en 2003 les travailleurs ont décidé de joindre l’Union nationale des travailleurs de l’éducation nationale, de la santé et alliés (NEHAWU). En quelques semaines plus de cent travailleurs ont adhéré et ont élu un comité de délégués syndicaux. Malheureusement l’organisateur local de la NEHAWU n’a pas traité leurs demandes d’adhésions, provoquant une forte frustration et les conduisant à abandonner le syndicat.

Quelques mois plus tard, les travailleurs ont contacté un petit syndicat indépendant présent dans le secteur du nettoyage. Malgré sa taille et son manque d’expérience, ce syndicat – le Syndicat sud-africain des travailleurs de la restauration, du commerce et alliés (Saccawu) – semblait vouloir s’engager pour défendre leur cause. De nombreux travailleurs y ont adhéré et le syndicat a commencé à les représenter lors des conflits disciplinaires tout en formulant des plans de campagne pour l’amélioration de leurs conditions du travail.

Faisant face à la perspective d’une syndicalisation réussie, les employeurs ont intensifié le harcèlement des dirigeants ouvriers. La section de Saccawu à Wits a été expulsée et s’est avérée incapable de défendre les travailleurs et de traiter efficacement les conflits locaux. Une fois de plus les nettoyeurs furent déçus par le syndicalisme, mais la probabilité croissante d’une grève en 2006 a conduit beaucoup d’entre eux à rejoindre un nouveau syndicat – le Syndicat national des travailleurs des services et alliés (NASAWU). Au cours de la grève de nombreux piquets de solidarité ont été organisés à l’université et 1 500 salariés et étudiants ont signé une pétition en soutien aux revendications salariales des nettoyeurs et demandant à l’université de faire pression sur Supercare pour que cette entreprise paye des salaires décents. Le rôle dirigeant de NASAWU dans cette grève lui a garanti la fidélité d’un grand nombre de nettoyeurs.

Synthèse et articles Inprecor

Depuis lors le Comité de solidarité des travailleurs de Wits a été constitué. Aux côtés du syndicat, il a joué un grand rôle dans les campagnes contre la ségrégation des travailleurs et dans la protection des emplois lorsque les contrats arrivaient à terme. Il a systématiquement exigé la suppression de l’externalisation. Un des succès les plus importants de ce comité a été la mobilisation des étudiants en soutien aux luttes des travailleurs. Ce travail a porté ses fruits en 2012, quand les étudiants ont fait une grève de la faim pour protester contre le licenciement injustifié de 17 travailleurs de la restauration par Mnandi Royal. Des campagnes similaires qui ont eu lieu sur d’autres campus universitaires dans tout le pays ont été le fondement de la récente unité des étudiants et des travailleurs.

Il faut une lutte à l’échelle nationale

La rébellion d’octobre 2015 a remporté une très grande victoire en mettant fin à l’externalisation, une pratique d’exploitation et d’exclusion. Mais les emplois et les contrats du travail au sein des entreprises ayant recours aux sociétés prestataires de services extérieurs doivent encore être créés. Cela impose que les travailleurs et leurs alliés restent unis et mobilisés contre les efforts de ces sociétés et des gestionnaires des universités visant à saper et à bloquer ce processus.

Ces emplois et ces nouveaux contrats de travail, tout comme la gratuité de l’enseignement, vont sans aucun doute coûter de l’argent. Pour réaliser et assurer ces deux conquêtes, les étudiants, les travailleurs et les universitaires doivent organiser une campagne nationale pour exiger que les subventions de l’État aux universités atteignent au moins 1 % du produit intérieur brut (PIB). La récente lutte a montré qu’il est possible de renverser les effets néfastes d'externalisation dans les universités. Cette leçon devrait servir pour assurer la décolonisation des universités publique en Afrique du Sud. ■

* Noor Nieftagodien dirige l’atélier d’histoire à l’université Wits. Cet article a d’abord paru dans la revue sud-africaine Amandla ! n° 43/44 de décembre 2015. (Traduit de l’anglais par JM).

1. Le slogan « Stop externalisation ! » est avancé en référence aux formes de sous-traitance qui affectent les salariés du nettoyage.

2. 1 rand sud-africain équivaut à 0,057 €.

3. Black Economic Empowerment (émancipation économique des Noirs) est une politique qui privilégie l’obtention des contrats et fournit d’autres avantages aux entreprises démontrant que les Noirs y occupent les emplois privilégiés et participent à leur capital. Pour en bénéficier, plusieurs entreprises ont facilité à des sociétés détenues par des Noirs l'entrée dans leur capital pour y détenir jusqu’à 26 % d’actions. Cette politique dite « action affirmative » a bénéficié surtout à des clans bureaucratiques dirigeant l’ANC, le parti au pouvoir, noyauté par le PC sud-africain.

4. Soit autour de 57 €.

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