Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 587 octobre 2012

AFRIQUE DU SUD

Sur les traces de la Tunisie ?

Cf. aussi : [Afrique-Du-Sud]

Niall Reddy *

La classe dirigeante sud-africaine s’avère incapable d’articuler un programme pour résoudre la crise et le chômage qu'elle entraîne. L'économie centrée sur le secteur minier, un capital financier, profondément entrelacé avec l’élite de l’ANC et l'absence de réforme agraire bloquent une telle perspective.

Police sud-africaine. &copy ER24 EMS (Pty) Ltd.

Police sud-africaine. © ER24 EMS (Pty) Ltd.

Moeletsi Mbeki, un éminent commentateur politique et frère de l’ancien président, a provoqué l’émoi l’an dernier en annonçant que l’Afrique du Sud était engagée sur les traces de la Tunisie. Le véhément démenti que ses propos ont suscité au sein des élites locales était en lui même la preuve d’un consensus croissant que le pays avance vers une crise sociale de grande ampleur. Un tel consensus a aujourd’hui plus de poids dans notre pays que l’analyse marxiste… considérée par un grand nombre comme « étrange ».

Comme la crise de la zone euro et les signes de fatigue des économies asiatiques pourraient mettre un terme à la reprise mondiale, déjà anémique, cette conclusion semble de plus en plus inévitable. Cette situation est le résultat du pacte faustien passé par l’ANC (1) avec le grand capital. Ce pacte a laissé intactes les structures inégalitaires du capitalisme d’apartheid et a sacrifié la redistribution fondamentale des revenus au profit de l’accumulation primitive d’une petite élite, soumise au capital financier.

Le Complexe énergétique et minier (MEC)

Zavareh Rustomjee et l’économiste marxiste Ben Fine ont forgé le concept du Complexe énergétique et minier (Minerals Energy Complex, MEC) pour désigner le « système évolutif de l’accumulation » en Afrique du Sud (2). Ils ont identifié l’émergence, dès le début du XXe siècle, dans l’exploitation minière de plusieurs très grands conglomérats, qui se sont développés en profitant des rentes minières lucratives des réserves abondantes de charbon et de métaux précieux d'Afrique du Sud. Ces conglomérats ont graduellement fusionné avec leurs concurrents ou les ont absorbés. Ainsi seulement une poignée de grandes entreprises est restée. Au milieu du XXe siècle, ces entreprises ont acquis des participations majoritaires dans de nombreux secteurs-clés de l’économie sud-africaine, dont le traitement des minerais, l’ingénierie et, surtout, la finance. En même temps, elles ont construit une synthèse avec l’État sud-africain, qui a consacré des ressources considérables pour soutenir l’accumulation dans les secteurs MEC, y compris en construisant des grandes entreprises publiques produisant l’électricité et l’acier. Le système d’apartheid législatif, qui a émergé dans les années 1960, peut être interprété en tant que réponse à la demande du MEC pour une main-d’œuvre bon marché.

L’intention des auteurs était non seulement de souligner le poids significatif de l’industrie minière et associée dans l’économie nationale, mais aussi de mettre l’accent sur le complexe économique structurel qui a impliqué une dynamique particulière à l’ensemble de l’accumulation du capital en Afrique du Sud.

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Au cours des années 1980, le capital du MEC a vu ses intérêts mis en cause par le statut international de paria de l’État d’apartheid et par des relations de travail incapables de garantir une main-d’œuvre qualifiée. Cela, ainsi que d’autres facteurs, a rendu non viable la poursuite de l’apartheid dès le début de la décennie 1990.

L’ANC a assumé sa part de responsabilités dans ce processus de transition. Cela a élargi sa légitimité mais a aussi renforcé les divergences internes entre ses différents secteurs. Parti multiclassiste et multi-idéologique, l’ANC n’avait pas suffisamment de traditions organisationnelles. La représentation de la classe ouvrière en son sein exigeait des changements plus profonds. Mais les éléments radicaux, qui existaient au sein de l’ANC, ont été soumis par ceux qui ont été énergiquement cooptés par le capital local et international. Les vainqueurs ont rapidement consolidé le processus de collaboration avec le grand capital, prenant appui sur la politique nommée de manière euphémique « Participation des Noirs au pouvoir économique » (« Black Economic Empowerment », BEE, ceux qui en ont profité étant appelés les BEE), qui consista à faire intégrer de nouveaux gestionnaires, choisis par l’État, dans les grandes entreprises et le MEC en particulier, au sein de leurs branches financières.

Néolibéralisme après l’apartheid

Le cadre macro-économique néolibéral qui a émergé de cette « transition élitiste » semblait garantir la gestion de l’exportation des capitaux, légalement ou non, et assurer l’environnement nécessaire pour réaliser les bénéfices financiers. La libéralisation a précipité une orgie de fusions, acquisitions et externalisations (avec une pointe de 630 fusions-acquisitions en 1998) au travers de laquelle les entreprises visaient à s’accaparer les BEE tout en se protégeant des risques politiques en se diversifiant hors du pays (3).

Le MEC traditionnel, concentré dans six conglomérats, s’est dispersé au cours de ce processus, devenant un complexe beaucoup plus diffus et internationalisé, mais toujours fondé sur le lien entre l’activité minière et financière et disposant de la même influence déterminante. Le contrôle des capitaux a été démantelé, aboutissant à autoriser les trusts à établir leurs sièges à l’étranger. Au cours des années 2000, la fuite illégale des capitaux atteignait en moyenne 12 % du produit intérieur brut (PIB), avec un pic de 20 % en 2007 (4).

La finance a été le secteur le plus dynamique de la période post-apartheid, s’appropriant environs 20 % du PIB en 2010. Le secteur financier sud-africain ressemble au modèle parasitaire américain — il est avant tout orienté vers les hypothèques et les prêts aux consommateurs et il contribue très peu à l'investissement productif. Ce dernier est financé par les bénéfices non distribués ou le marché boursier.

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L’acquisition des actifs financiers a explosé dans la décennie 2000, lorsque les banques commerciales et les autres institutions financières ont doublé leur participation, atteignant en 2007 presque 430 milliards de rands (environs 40 milliards d’euros). Les ménages détenaient la même année près de 200 milliards de rands (18,6 milliards d’euros), soit le double de ce qu’ils détenaient en 2005 (5). Une remarquable augmentation des portefeuilles financiers des entreprises non financières a également eu lieu.

Ce processus a contaminé le cœur du système économique sud-africain, le conduisant à prioriser les valeurs boursières et les gains spéculatifs à court terme au détriment de l’investissement productif. Il a renforcé le conservatisme fiscal et une politique mercantiliste ainsi que les intérêts de ceux qui la soutenaient (6). L’État a été incapable d’engager quelque effort que ce soit en vue d’une diversification de l’économie sud-africaine au détriment des secteurs dominants du MEC. La politique industrielle mise en œuvre favorisait encore les mégaprojets liés à l’exploitation minière, à l’énergie et à la sidérurgie.

En dehors de la finance, de la communication et de quelques secteurs du MEC, seul le secteur des services a connu une réelle croissance, reflétant essentiellement l’endettement croissant des consommateurs et les vagues d’externalisation dans les autres secteurs. Le poids du MEC dans le PIB s’est maintenu autour de 23 % et, surtout, a atteint en 2010 près de 60 % des exportations, alors que celui de l’industrie manufacturière non MEC a baissé de 7 % au cours des deux dernières décennies, ne représentant plus que 15 % du PIB (7).

Impact dévastateur pour les travailleurs

L’impact du néolibéralisme imposé par le MEC a été dévastateur pour la classe ouvrière sud-africaine. L’incapacité d’attirer les investissements dans tous les secteurs en dehors de la finance et du MEC a laissé intact le chômage structurel — près de 36 % de la main-d’œuvre reste sans emploi.

La part de lion des emplois qui ont été créés est précaires, principalement dans les agences de sécurité, le nettoyage et les ventes au détail. Il s’agit d’un choix délibéré du capital visant à maintenir les niveaux d’exploitation du travail issus de l’apartheid face aux nouveaux droits syndicaux.

Les données précises manquent, mais les syndicalistes et leurs conseillers estiment qu’actuellement entre un et deux millions de travailleurs relèvent de diverses formes de contrats indirects (8), conçus pour éviter la négociation collective et pour empêcher le recours à la justice en cas de licenciement abusif ou de mauvais traitement. Cela va de quelques grandes agences du travail intérimaire, réglementées et contrôlées, jusqu’aux notoires « brigades de bakkie » — les travailleurs surexploités, recrutés dans les communautés désespérément pauvres, transportés dans des fourgons découverts (les bakkies) pour fournir le travail à l’heure ou à la journée à des fermes et des usines. La fédération syndicale COSATU parle à ce sujet d’une « forme moderne de l’esclavage. »

Les salaires réels — à l’exception des 10 % des salariés les mieux payés — ont stagné et la part du travail dans le PIB a atteint son plus bas niveau depuis 40 ans, autour de 45 %. Le coefficient des inégalités Gini a grimpé, tant entre les « races » (les blancs étant mieux lotis depuis la fin de l’apartheid) qu’en leur sein, faisant de l’Afrique du Sud la nation la plus inégalitaire de la planète (9). Les travailleurs ont dû accepter de fortes charges d’endettement pour préserver leur niveau de vie, ce qui conduit à la profusion des dettes potentiellement toxiques. La demande intérieure stagne, ce qui renforce une orientation exportatrice ne faisant qu’exacerber les contradictions de l’économie sud-africaine.

Face à cela, les responsables politiques semblent être pris dans une sorte de dissonance cognitive, s’occupant des détails mais étant incapables d’affronter les causes profondes alors même que la crise s’approfondit.

La dépendance envers les exportations et l’exposition aux marchés financiers internationaux a désarmé l’Afrique du Sud dès que la crise mondiale a éclaté. Le PIB a reculé dès le troisième trimestre 2008, pour n’entamer une faible croissance que fin 2009. Sa contraction a atteint 3 %. La réduction de l’emploi fut encore plus grave : environ un million d’emplois ont été supprimés au cours de la récession, soit une réduction de 6 %.

Les travailleurs les plus pauvres et les plus marginalisés — dans l’agriculture, le travail informel et domestique — ont été les plus touchés. Les salariés les moins payés dans le secteur formel et ceux des industries minières et manufacturières ont également été atteints de manière disproportionnée (10). La production minière a chuté de 33 % au dernier trimestre 2008, les exportations de 24 % en valeur au cours du premier trimestre 2009, et en 2010 la production manufacturière était encore en dessous de son niveau de 2005 (11).

Les investissements dans l’infrastructure ont été le seul palliatif appliqué par le gouvernement central. Ils ont atteint 300 milliards de rands (27,8 milliards d’euros) en 2010 et visent en premier lieu à soutenir le MEC en construisant de nouvelles centrales et des réseaux de transport. Le soutien aux individus et aux petites entreprises a fait défaut (12). La fidélité absolue aux politiques néolibérales a garanti que l’Afrique du Sud soit l’un des « pays émergents » les plus touchés par la crise.

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Alors que la reprise était chancelante, les élites sud-africaines ont voulu étouffer l’opposition croissante par une vigoureuse campagne publicitaire autour de l’organisation de la Coupe du monde de football en 2010, la présentant comme la panacée pour sortir des difficultés économiques. Les syndicats furent convaincus de modérer leurs revendications salariales et de signer un pacte social, supposé garantir la répartition équitable des bénéfices de ce tournoi. Les résultats sont bien connus et ne diffèrent nullement des précédents mondiaux de ce genre de grands spectacles : pour les uns, une répression vicieuse et une exclusion sociale, soutenue de manière grotesque par les dirigeants de la FIFA ; pour les autres — les entreprises multinationales et « para étatiques » locales — des bénéfices excessifs. La facture de la Coupe a dépassé les 70 milliards de rands (6,5 milliards d’euros), essentiellement dépensés pour la construction ou la rénovation d’immenses stades et aéroports, dont l’utilité à long terme est discutable. Les emplois temporaires dans la construction ont rapidement disparu. Même les plus chauds partisans de ce spectacle ont du mal à identifier son intérêt économique à long terme.

Cette hypocrisie et la non réalisation des promesses ont rapidement dissipé la passivité des travailleurs. Une grève d’un million de travailleurs du secteur public, la plus grande depuis la restauration de la démocratie, a suivi immédiatement la Coupe du monde de football et a permis d’obtenir une augmentation de salaires de 3 % supérieure à l’inflation. En 2010-2011 le nombre des « contrôles de foules » — un terme employé par la police pour caractériser les interventions lors des protestations sociales, concernant généralement les problèmes des prestations de services — a dépassé 12 000 (13).

Croissance (pas tellement) nouvelle

Début 2011, alors que la résistance sociale au néolibéralisme se développait, le gouvernement a adopté sa « nouvelle route de croissance », c’est-à-dire l’orientation macro-économique future du pays. Ce document se caractérise par des génuflexions rhétoriques conçues pour voiler la fondamentale continuité de l’orientation prétendue « nouvelle ». Il représente une mixture éclectique du corporatisme scandinave et de l’étatisme asiatique, ces deux éléments étant finalement limités par l’engagement renouvelé de mettre au premier plan la lutte contre l’inflation (conçue dans la pure tradition néolibérale) et d’assurer l’indépendance de la banque centrale.

La reconnaissance du besoin d’une diversification industrielle, de la stimulation d’une demande intérieure et de la nécessité d’emplois convenables ne peut être que bienvenue. Mais la réaffirmation d’une politique fiscale réductrice et du monétarisme ainsi que la foi erronée dans le « compromis des classes » sabordent finalement toute perspective transformatrice du document.

La création d’emplois remplace symboliquement la croissance en tant que première priorité politique, avec cinq millions d’emplois nouveaux prévus ambitieusement pour 2020. Mais en réalité la « nouvelle route de croissance » est dépourvue de toute vision d’une solution à la crise du chômage. Malgré les engagements de création d’emplois par des programmes de travaux publics, une fois la rhétorique nettoyée, il devient clair que la responsabilité de faire reculer le chômage des niveaux stratosphériques qu’il a atteint est subrepticement transféré au secteur privé. Sans même mentionner l’échec de politiques similaires dans le passé.

Un an et demi après sa mise en œuvre, le bilan de la « nouvelle route de croissance » est grotesque. La croissance du PIB a certes atteint un sommet fin 2010 et au premier trimestre 2011 — 4,8 % — mais elle a rapidement décliné, se situant à 2,8 % annuellement (14). C’est bien en dessous des autres économies « émergentes ». Ce niveau de croissance représente, en tenant compte des taux actuels d’intensité du capital, moins de la moitié de ce qui serait nécessaire pour atteindre les ambitieux objectifs de création des emplois (15). Cette croissance est concentrée dans les secteurs de la finance, de la communication et de l’industrie manufacturière et minière du MEC. De ce fait, au premier trimestre 2012, le taux de chômage a été plus élevé de 0,2 % par rapport à l’année précédente (16).

En 2012 la croissance a poursuivi son ralentissement alors que tous les principaux indicateurs économiques titubaient dans le contexte de la crise de la zone euro, qui absorbe un tiers des exportations sud-africaines. En cas d’effondrement de l’euro et de persistance de la fatigue des marchés asiatiques, une nouvelle récession est quasi certaine en Afrique du Sud.

Ces incertitudes ont encore réduit les investissements productifs du capital : alors que les dépôts ont dépassé en juin 530 milliards de rands (49 milliards d’euros), le faible niveau de formation du capital fixe est presque entièrement produit par les dépenses gouvernementales (17).

En dépit de cela, le ministre des Finances, Pravin Gordhan, a refusé de mettre en œuvre quelque mesure que ce soit pour arrêter la persistante fuite des capitaux, ce qui témoigne de l’intransigeance du capital financier (18). Le seul doux analgésique offert aux travailleurs sud-africains par les fonctionnaires du Trésor fut de proposer une accélération des programmes du développement des infrastructures, qui constituait la pièce maîtresse du discours ministériel sur le budget au début de l’année 2012. Des études des programmes existants indiquent qu’ils pourraient être une source inestimable de lutte contre le chômage, à condition d’être considérablement développés et réorientés des sphères d’influence du MEC, de manière à fournir les services absolument indispensables.

Ce même discours budgétaire a provoqué des protestations stridentes des commentateurs conservateurs, opposés aux très modestes incursions des taxes dans les plus-values et les dividendes, prévues pour financer les travaux publics. Ils ont parlé d’une « attaque contre les riches ». En réalité, toute augmentation des taxes des 1% des Sud-africains les plus riches — dont les 100 les plus riches ont vu leur richesses augmenter d’un total de 153 milliards de rands (14,2 milliards d’euros) en 2010-2011 — a été presque entièrement compensée par les diminutions régressives de leur impôt sur le revenu et par l’abolition d’un impôt payé par les entreprises sur les dividendes versés aux actionnaires (19).

Finalement, toutes les mesures redistributives sont complètement minées par l’engagement tacite du gouvernement de respecter un accord négocié en 1994, qui prévoit que les recettes fiscales ne dépasseront pas 25 % du PIB (20). Cette règle implique que même si l’administration fiscale réussissait à limiter la fraude éhontée des capitalistes sud-africains (qui ont réussi ainsi à ne pas payer 48 milliards de rands l’année dernière), il y aura inévitablement des réductions d’impôts correspondants au bénéfice des entreprises ou des revenus individuels.

Alors que la dette publique a grimpé jusqu’à près de 40 % du PIB, dont 100 milliards de dollars sont dans les mains des étrangers, les agences Moody et Standard & Poors ont dégradé la note de l’Afrique du Sud. Tout comme le refus du gouvernement d’augmenter les impôts des citoyens les plus riches et des entreprises ou d’envisager une modification du mandat de la Banque centrale, ceci exclut tout programme gouvernemental à l’échelle requise pour résoudre la crise du chômage.

De fait, alors que la nouvelle récession menace, la politique du régime compromet les dépenses sociales, même celles qui sont vitales pour assurer l’hégémonie de l’ANC.

En maintenant les coupes dans le réseau sud-africain de subventions sociales — qui constitue le revenu principal d’un tiers de la population — le budget de P. Gordhan a été considéré comme un rempart peu efficace pour prévenir une rébellion sociale à large échelle (21). Il a été justifié au nom de l’absolue nécessité de donner la priorité de l’allocation des ressources de l’État à l’emploi. Mais au vu des échecs ininterrompus du gouvernement à créer les emplois, il pourrait servir simplement à aggraver la crise (22).

Enfin, en dépit de l’engagement supposé à garantir un « travail décent », l’État n’a entrepris aucune action visant à contrôler les agences du travail intérimaire et les autres intermédiaires, qui ont profité de la crise pour étendre leurs tentacules.

La COSATU sous pression

La COSATU (Congrès des syndicats sud-africains), empêtré dans son ancien mode d’organisation d’une bureaucratie ossifiée, a largement échoué dans la syndicalisation des travailleurs précaires, laissant la place à d’autres syndicats. Finalement réveillé par l’ampleur de la menace, la COSATU a appelé à une grève générale le 7 mars 2012 pour réclamer l’interdiction sans conditions des agences de travail intérimaire. La grève, qui a été suivie par 1,5 million de travailleurs, a été généralement considérée comme une démonstration de la force des syndicats.

L’ANC, qui apparaît de plus en plus dépendante de la COSATU du fait de l’érosion de ses structures politiques et de sa légitimité après des années de clientélisme et une politique gouvernementale décevante, s’est sentie menacée. Un modeste compromis a été rapidement proposé, impliquant une loi qui accorderait les mêmes droits aux salariés intérimaires après six mois de travail en un même lieu. Si les militants syndicaux affirment généralement que cela ne fera que réduire la durée des embauches intérimaires, la direction de la COSATU semble prête à soutenir ce projet de loi.

« La flexibilité du travail » a été la pièce maîtresse de la politique économique mercantile de l’ANC. Elle est profondément liée aux intérêts des BEE liés à l’État. Le gouvernement ne serait prêt à des concessions dans ce domaine seulement s’il faisait face à une opposition très déterminée. Mais la direction de la COSATU ne semble pas prête à en prendre la charge, au- delà de sa démonstration de force de mars dernier. De plus, même une interdiction absolue des agences du travail intérimaire — fortement invraisemblable — ne serait pas une panacée pour les problèmes des salariés. Le lobby du travail intérimaire ferait appel aux tribunaux pendant des années et pourrait même réussir à l’emporter en obtenant une injonction constitutionnelle fondée sur le droit d’entreprendre, comme cela s’est produit en Namibie. Même sans obtenir cela, les agences du travail intérimaire pourraient se transformer en « prestataires de services » ou plonger dans le marché du travail au noir.

La prise de position de la COSATU contre le travail précaire a provoqué une intensification de la campagne du grand capital et de l’Alliance démocratique (DA, parti de centre-droit) visant à susciter la colère publique contre les syndicats et à tourner les chômeurs contre les salariés organisés. Pas un jour ne s’écoule sans que les principaux médias donnent la parole à des « experts » qui affirment que les « aristocrates syndicaux » privent la jeunesse des emplois par leurs revendications salariales excessives (23). Cela, alors que les recherches sérieuses démontrent que la moitié des employés en Afrique du Sud gagnent moins de 3000 rands (environs 277 euros) et qu’un tiers gagne moins de 1000 rands (environs 93 euros) par mois — un montant qui sert à la survie de 10 personnes, en moyenne, à la charge du salarié (24).

Cette campagne s’est brutalement tendue lorsque, en mai 2012, la DA a amené en bus des jeunes sans emploi des banlieues de Johannesburg pour les faire manifester devant le siège de la COSATU, exigeant que le syndicat mette fin à son opposition à la « subvention aux salaires des jeunes » (une forme à peine déguisée d’exemption d’impôt des entreprises). Cette manifestation a été repoussée par des milliers de syndicalistes en colère, armés de pierres.

Ces tentatives de l’Alliance démocratiques sont, bien sûr, condamnées à l’échec, car elles se basent sur l’existence supposée de deux groupes distincts — les « chômeurs » et les « travailleurs organisés » — alors qu’en réalité nous avons affaire aux travailleurs et aux demandeurs du travail (autrement dit, au Travail et à son armée de réserve), qui vivent sous le même toit et partagent entre eux le même revenu.

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L’opposition efficace à la précarité nécessite une forte unité de la classe ouvrière. La montée de la colère populaire contre les agences du travail intérimaire, en particulier parmi les couches des jeunes sous-employés, qui sont politiquement importantes — et presque tous les jeunes ont eu affaire avec les « agents » qui sillonnent les communautés pauvres — pourrait fournir l’impulsion pour une meilleure coordination entre les syndicats et les mouvements sociaux qui luttent pour l’emploi et pour l’accès aux services.

Réforme agraire

Un récent rapport de Human Rights Watch a attiré l’attention sur ce que les militants paysans et les syndicats des travailleurs agricoles disent depuis longtemps : la surexploitation à la campagne ressemble à un atavisme colonial et à une crise humanitaire (25).

Dans le cadre de son rite d’intégration au sein d’une communauté internationale « sensible » et amie du capital, le gouvernement de transition a accepté un programme de réforme agraire fondé sur le principe « vendeur consentant, acheteur consentant », écrit en réalité par la Banque mondiale. Il n’y a pas eu beaucoup de « vendeurs consentants » à se séparer de leurs terres pour le prix que les acheteurs dépossédés ou un État réticent étaient prêts à offrir. Ainsi plus de 87 % des terres agricoles restent dans les mains des fermiers blancs et moins de 8 % des domaines ciblées ont été redistribués.

Les conditions de vie des travailleurs agricoles et des communautés paysannes ont stagné ou décliné. Dans certaines régions de la province du Cap occidental le tristement célèbre « dop system » (26) reste en place. L’absence d’une organisation efficace des travailleurs agricoles les conduit à des actes individuels de désespoir ainsi qu’à l’augmentation du niveau de la violence, qui est souvent dirigée contre les fermiers.

Au lieu de remplacer le cadre ancien par la redistribution des terres et de fournir une assistance aux agriculteurs nouvellement installés, le gouvernement a favorisé une nouvelle féodalisation de la campagne, en particulier par la loi sur les tribunaux traditionnels, qui menace de réduire les droits constitutionnels des habitants de la campagne en faveur du renforcement des pouvoirs des chefs tribaux. Il y a des preuves que ce projet de loi est le produit du favoritisme et du parasitisme qui a envahi les appareils de l’État (27).

La réforme agraire est une question sensible et constitue une composante essentielle de la situation potentiellement explosive en Afrique du Sud. L’agitation pour une expropriation des fermiers blancs du type zimbabwéen est devenue le refrain des démagogues arrivistes de la Ligue de la jeunesse de l’ANC (28). S’ils parviendront ou non à leurs fins dépend de la manière dont l’alliance de l’ANC (le Parti communiste sud-africain et la COSATU) vont naviguer dans la crise, au cours de laquelle ils ne peuvent se permettre l’isolement.

Perspectives politiques

La frustration populaire et l’absence d’alternatives a conduit, en 2007, à la chute du Président Thabo Mbeki, qui a d’abord perdu la direction de l’ANC puis celle du gouvernement, laissant la place à son adjoint, Jacob Zuma. Malgré son soutien irréprochable à la politique néolibérale de Mbeki, ce dernier a réussi à poser en tant que candidat de la gauche.

Cinq ans plus tard, et quatre ans après le début de la crise, les troubles sociaux provoquent de nouvelles tensions et des nouveaux conflits au sein de l’ANC et de son alliance. Le démagogue notoire Julius Malema est devenu le symbole de l’opposition à son règne, qualifiée de populiste, nationaliste et de gauche, s’emparant des slogans de nationalisation des mines. Rappelons, que Malema a été le chef de la jeunesse de l’ANC et l’un des plus virulents défenseurs de Zuma.

Ayant surestimé ses forces, Malema a depuis été exclu du parti. Mais les puissantes fractions dont il a été le catalyseur — qui se regroupent maintenant autour de l’adjoint de Zuma, le vice-président Kgalema Mothlante — et l’ambiance sociale qui lui a permis d’agir, demeurent.

L’année 2012 est une année importante pour la politique sud-africaine. Le congrès du Parti communiste (SACP) a eu lieu en juillet et celui de la COSATU en septembre. Ils précèdent l’événement politique le plus important, la 53e Conférence nationale de l’ANC, en décembre.

Une conférence politique de l’ANC, tenue en juin, a joué le rôle d’une « première manche » de l’épreuve de force de la fin de l’année. Les prises de position qui l’ont précédée et les déclarations de cette conférence ont ajouté des montagnes supplémentaires de verbiage populiste. Centrées sur la notion d’une « seconde transition vers la liberté économique », elles ne faisaient pas preuve d’une grande lucidité politique et ne proposaient pas beaucoup de mesures concrètes. Quelques pépites prometteuse s’y trouvaient cependant, telles l’annonce de la fin du cadre « vendeur consentant, acheteur consentant » en ce qui concerne la redistribution des terres et une volonté plus grande de solidarité avec la Palestine. Mais le fossé entre la rhétorique et l’action dans le récent passé de l’ANC est immense et la réalisation de tels engagements sera de toute manière subordonnée à des changements au sein de l’ANC, qui sont difficilement envisageables.

Des rapports ont fait état d’affrontements majeurs, y compris physiques, lors de cette conférence, soulignant l’importance de sa putréfaction. Mais il est difficile de mesurer la composition politique et sociale des fractions impliquées, tout comme d’évaluer les rapports de forces au sein du parti. Bien plus charismatique et en harmonie avec le tempérament populaire que ne l’était son prédécesseur, Zuma a jusqu’à présent réussi à empêcher une division du parti ou la formation de camps au sein de la classe politique.

Ce qu’on pourrait espérer de plus progressiste dans le futur proche, serait que la crise qui englouti l’ANC pourrait engendrer, au mieux, quelque chose s’apparentant au tournant à gauche du brésilien Lula : un changement des rapports de forces entre les classes avait conduit le leader brésilien à reprendre quelques idées développementistes et réformistes, ce qui a permis aux travailleurs d’obtenir quelques gains, même si les principaux aspects de l’orientation néolibérale de Lula demeuraient.

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Mais même la réalisation de ce très modeste espoir est peu probable. Jusqu’à présent, la classe dirigeante sud-africaine s’est avérée incapable d’articuler un programme pour résoudre la crise et encore moins de s’unifier autour d’un tel projet. L’influence dominante de la myopie du capital financier, profondément entrelacé avec l’élite de l’ANC, bloque une telle perspective.

Pour que l’Afrique du Sud puisse réellement suivre les traces de la Tunisie, de nouvelles forces révolutionnaires doivent émerger. L’engagement du régime en place dans la voie suicidaire accroit sans aucun doute le potentiel permettant de les construire. ■

* Niall Reddy est membre de la rédaction de la revue bimestrielle sud-africaine Amandla! Cet article a été publié par le revue états-unienne Against the Current n° 160 sous le titre « A “Tunisia Moment” Coming ? »

Traduction : J.-M.

Notes

1. African National Congress (ANC) a été fondé en 1912 par des représentants des Églises et de l’intelligentsia de couleur, avec pour but la défense des intérêts de la majorité noire en Afrique du Sud. Depuis 1930 les membres du Parti communiste militent en son sein. En 1960 la gouvernement de l’apartheid a déclaré l’ANC hors-la-loi et il n’a été légalisé qu’en février 1990. Ses principaux dirigeants clandestins, dont Nelson Mandela, ont été arrêtés en 1963 puis condamnés à la perpétuité en 1964. Depuis les premières élections multiraciales, en avril 1994, l’ANC dispose de la majorité gouvernementale et de la présidence de la République.

2. Ben Fine & Zaverah Rustomjee, The Political Economy of South Africa: From Minerals-Energy Complex to Industrialization, Westview Press, Boulder 1996.


3. Seeraj Mohammed, “The State of the South African Economy,” in John Daniel, Roger Southall, Prishani Naidoo Devan Pillay eds., New South African Review, Wits University Press, Johannesburg 2010.

4 Sam Ashman & Ben Fine & Susan Newman. “Amnesty International? The Nature, Scale and Impact of Capital Flight from South Africa,” Journal of Southern African Studies. 37(1), pp. 7-25.


5. Seeraj Mohammed, “The State of the South African Economy”
, op. cit.

6. Sam Ashman & Ben Fine a& Susan Newman, “The Crisis in South Africa: Neoliberalism, Financialization and Uneven and Combined Development,” in Leo Panitch, Greg Albo and Vivek Chibber eds., Socialist Register 2011: The Crisis This Time, Merlin Press, Wales 2011.

7. Sam Ashman & Ben Fine & Susan Newman, “Systems of Accumulation and the Evolving Minerals-Energy Complex,” in B. Fine, J. Saraswati and D. Tavasci eds., Beyond the Developmental State: Industrial Policy into the 21st Century, Pluto, London 2012 (en préparation).


8. Au travers des agences de travail temporaire et de l’intérim ou encore embauchés en tant que prestataires de services individuels (« auto-employés ») sur la base d’un contrat commercial et non d’un contrat de travail.

9. Bhorat & Carlene van der Westhuizen, Income and non-Income Inequality in South Africa: What are the Drivers and Possible Policy Prescriptions?, University of Cape Town, Development Policy and Research Unit: Working Paper 09/138, 2009
.

10. Neva Makgetla, “The International Economic Crisis and Employment in South Africa,” in John Daniel, Roger Southall, Prishani Naidoo Devan Pillay eds., New South African Review, Wits University Press, Johannesburg 2010.


11. Sam Ashman & Ben Fine & Susan Newman, “The Crisis in South Africa : Neoliberalism, Financialization and Uneven and Combined Development.”
, op. cit.

12. Seeraj Mohammed, “The State of the South African Economy”
, op. cit.

13. Peter Alexander, “Protests and Police Statistics, some commentary,” Amandla ! http://www.amandlapublishers.co.za/home-page/1121-protests-and-police-statistics-some-commentary-by-prof-peter-alexander.


14. South African Reserve Bank Annual Report, http://www.resbank.co.za/Lists/Speeches/Attachments/349/Quarterly%20Bulletin%20Summary%2021%20June%202012.pdf.


15. “Government on Wrong Track for New Growth Path”, Mail and Guardian Online, 02/10/11 http://mg.co.za/article/2011-10-02-govt-on-wrong-track-for-new-growth-path-say-researchers.


16. South African Reserve Bank Annual Report, http://www.resbank.co.za/Lists/Speeches/Attachments/349/Quarterly%20Bulletin%20Summary%2021%20June%202012.pdf


17. “Cash Hoard Tops 530bn”, Business Day Online, 06/18, http://www.businessday.co.za/articles/Content.aspx?id=174326.


18. Le ministre des Finances a même accepté un pas en avant dans la mondialisation en engageant 2 millions de rands dans un « pare-feu » inventé par le Fonds monétaire international, aggravant ainsi les difficultés de ses partenaires au sein de la COSATU. “South Africa’s Dangerously Unsafe Financial Intercourse”, Counterpunch Online, 04/24/12, http://www.counterpunch.org/2012/04/24/south-africas-dangerously-unsafe-financial-intercourse/

19. “Motsepe Tops Sunday Times Rich List”, Business Live Online, 03/09/11, http://www.businesslive.co.za/southafrica/2011/09/03/motsepe-tops-sunday-times-rich-list.


20. “Tightening the Belt,” Amandla! 04/12, http://www.amandlapublishers.co.za/amandla-magazine/current-issue/1100-tightening-the-belt-by-amandla-editorial-staff.


21. “At this rate the poor will be with us always,” New Age, 01/03/12 http://thenewage.co.za/Detail.aspx?blog_id=2060&blog_cat_id=1085.


22. Certains avancent que du fait de la généralisation des emplois temporaires et de la précarisation du travail, même la création des emplois ne pourra garantir la « cohésion sociale ». L’emploi aurait perdu son lien avec la citoyenneté et son rôle « intégrateur » et de « discipline » dans la reproduction sociale. Cf. Franco Barachesi, Precarious Liberation: Workers, the State, and Contested Social Citizenship in Postapartheid South Africa. State University of New York Press, Albany 2011.


23. “The Wage and Productivity Debate,” Amandla!, http://www.amandlapublishers.co.za/special-features/the-wage-and-productivity-debate.


24. “Schussler Report is Pay in the Sky,” Mail and Guardian Online, 01/06/11, http://mg.co.za/article/2012-06-01-schussler-report-is-pay-in-the-sky.


25. Voir “Ripe With Abuse,” Human Rights Watch Report, 2011 http://www.hrw.org/sites/default/files/reports/safarm0811webwcover.pdf.


26. Le « Tot System » ou « Dop System » (du terme afrikaans « dop » désignant une boisson alcoolisée) consistait à payer les ouvriers agricoles par une quantité quotidienne de mauvais vin. Cela permettait aux propriétaires des vignes de se débarrasser de leurs surplus invendables tout en rendant leurs ouvriers dépendants de l’alcool et donc de celui qui le leur fournissait. Une loi de 1960 rendait ce système illégal, mais jusqu'aux années 1990 elle n’était pas réellement appliquée. En 2003 une nouvelle loi, le Liquor Act, stipule que l’employeur n’a pas le droit de fournir de l’alcool à une personne à titre d’incitation à l’emploi, ni de fournir de l’alcool à un employé à la place du salaire, ni de déduire le coût de l’alcool du salaire ou de toute forme de rémunération.

27. William Gumede, “Rising Tribalism in South Africa,” Pambazuka Online, 09/05/2012, http://www.pambazuka.org/en/category/features/82016.


28. Voir : “ANCYL’s Lamola in Hot Water of Land Reform Remarks,” SABC Online, 06/22/2012, http://www.sabc.co.za/news/a/60a08e004bb5bb539ca59f4e20b1a252/ANCYLs-Lamola-in-hot-water-over-land-reform-remarks-20122206.

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