logo-inprecor

Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Dossier

N° 539-540 juin-août 2008

CONFÉRENCE ANTICAPITALISTE EUROPÉENNE

Rapport introductif

Cf. aussi : [Situation Internationale]

François Sabado

« Mai 68 – Mai 2008 »

François Sabado est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale et de la Direction nationale de la LCR. Nous reproduisons ici le rapport d’ouverture qu’il a présenté au nom de la LCR à la conférence anticapitaliste européenne le 31 mai 2008.

François Sabado. Photothèque Rouge/JMB

François Sabado. Photothèque Rouge/JMB

La LCR a pris l’initiative de cette conférence européenne, pour deux raisons. La première, c’est de souligner l’actualité des enseignements de Mai 68 dans les luttes de classes d’aujourd’hui. Mais la seconde, c’est de renouer ou de nouer le dialogue entre la plupart des organisations anticapitalistes et révolutionnaires représentatives en Europe, pour avoir un échange sur l’analyse de la situation et aussi voir ce qu’il est possible de faire et de discuter ensemble de manière plus sérieuse. Alors bien sur, ce n’est qu’une petite réunion, un petit début, mais je crois qu’il faut la prendre au sérieux. En tout cas, nous la prenons très au sérieux. Car c’est la première fois, depuis longtemps, que tant d’organisations révolutionnaires et anticapitalistes se rencontrent pour discuter.

Chaque organisations a son histoire, sa tradition, leur politique mais tous et toutes, avec nos propres critères, nous analysons la situation comme relevant d’une nouvelle époque ou période historique — celle de la globalisation capitaliste, de l’effondrement du stalinisme et de l’ex-URSS, et de nouvelles évolutions du mouvement ouvrier. Tous et toutes, nous ressentons la nécessité de discuter ou rediscuter une série de questions-clés sur le plan politique, stratégique et programmatique, et ce à un niveau international. Ce rapport n’est qu’une introduction à la discussion. Les idées que nous soumettons au débat découlent, bien entendu de l’expérience française, donc d’une expérience partielle, mais il faut bien commencer par un bout. Nous sommes convaincus que pour avancer, il faut une discussion qui dépasse les cadres nationaux. Nous avons besoin les uns des autres.

Les grandes tendances de la situation internationale

Car cette conférence se tient à un moment particulier, un moment de crise du capitalisme, de crise globale. Nous ne sommes plus dans une situation où les idéologues du capitalisme nous présentaient celui-ci comme la fin de l’histoire.

Ce qui domine la conjoncture actuelle, c’est la crise : une crise financière, une crise bancaire, une crise du crédit, une crise de suraccumulation du capital. Les banques ont perdu des milliards de dollars ou d’euros, qu’elles font payer aux travailleurs et aux peuples. Certes, le monde capitaliste a connu depuis plusieurs années des taux de croissance importants. Il a reconquis de nouveaux espaces avec la restauration du capitalisme dans les pays de l’est et en Chine. La globalisation connaît une nouvelle configuration, de nouveaux rapports de forces avec la croissance de la Chine ou de l’Inde, mais les contradictions sont là. L’économie américaine entre en récession, et celle-ci menace l’Europe.

Les effets socio-économiques de cette crise capitaliste frappent de plein fouet la vie et le travail de millions de gens. Les tendances à la surexploitation de la force de travail — la précarité, la compression des salaires, l’allongement de la durée du travail — en constituent les principales manifestations, les femmes étant parmi les premières victimes de la précarité et de cette surexploitation. Les attaques contre les droits des immigrés, la chasse aux sans papiers, les campagnes xénophobes et racistes contre les étrangers deviennent une des dimensions centrales des attaques contre les droits démocratiques et sociaux. Les crises alimentaires et les émeutes de la faim prouvent les conséquences destructrices de ce système capitalistes. Près de 11 pays ont connu ces explosions de la faim. La crise écologique s’aggrave, avec le réchauffement climatique lié directement aux gaz à effets de serre, les pollutions de toutes sortes, qui provoquent des catastrophes dites naturelles mais qui sont en fait le résultat de la recherche effrénée du profit capitaliste.

Les guerres du pétrole, aujourd’hui en Irak, demain peut-être contre l’Iran ou d’autres pays, les agressions contre les peuples palestiniens et libanais, la militarisation des principales puissances impérialistes témoignent de la manière dont les classes dominantes se préparent à aborder cette crise, mais avec deux contradictions majeures : d’une part la résistance des peuples, l’impérialisme américain étant en train de vivre un nouveau Vietnam en Irak, d’autre part l’asymétrie entre la puissance militaire américaine et son affaiblissement dans l’économie mondiale.

Vous allez peut-être dire que nous sommes catastrophistes, une fois de plus… Mais non, il faut prendre la mesure de la crise, et de sa globalité. Même s’il n’y a pas de situation sans issue pour le capitalisme, ce système est une impasse. Les solutions du système à sa crise sont de plus en plus coûteuses pour l’humanité, en termes de conditions de vie, de travail, mais aussi de vie tout court.

L’offensive de la droite et ses développements

Cette crise débouche sur une situation où les contradictions inter-capitalistes mais aussi les contradictions sociales entre les classes s’aiguisent. Depuis le tournant du début des années 1980, les classes dominantes, au travers de gouvernements de droite et de gauche, ont déployé un arsenal de contre-réformes qui ont remis en cause une série d’acquis sociaux, en matière de sécurité sociale, de services publics, de niveau de vie et de conditions de travail. L’Union européenne a d’ailleurs constitué un des principaux vecteurs de cette restructuration contre les droits des travailleurs et des peuples.

Aujourd’hui, les impératifs de la concurrence internationale, d’un marché mondial de la force de travail qui tire vers le bas le niveau de vie des travailleurs, conduisent les classes dominantes à déployer de nouvelles attaques sociales. Les dernières élections en Europe, en France, en Grèce, en Italie, en Grande-Bretagne, l’attestent, les classes dominantes se dotent d’équipes, de partis, de gouvernement de combats. On voit de plus en plus une « droite musclée », une droite appuyée sur des partis populistes comme la Ligue du Nord en Italie, une droite qui se prépare à des affrontements pour remettre en cause les acquis sociaux des travailleurs et de leurs organisations.

L’évolution sociale-libérale de la social-démocratie

Mais face à l’offensive des droites, la social-démocratie s’est adaptée à la contre-réforme libérale-capitaliste. Elle est passée du réformisme au réformisme sans réformes et maintenant au réformisme avec contre-réformes capitalistes libérales. Chaque délégation pourra ici et là donner des exemples d’application de mesures néolibérales par les gouvernements sociaux-démocrates. Cela correspond à une intégration croissante des appareils politiques et syndicaux de la social-démocratie dans les sommets de l’État et de l’économie capitaliste. Le symbole de cette intégration étant la nomination d’un des principaux dirigeants de la social-démocratie française au FMI.

Sur le plan politique, cette évolution se traduit par un processus de transformation des partis socialistes ou sociaux-démocrates en « partis démocrates à l’américaine », comme vient de l’incarner la transformation de la gauche italienne, de l’ex-PCI au « Parti démocrate ». Résultat de cette politique, et là encore l’expérience italienne est une leçon de choses : la gauche traditionnelle, soutenue par Refondation communiste, et le centre gauche vont au gouvernement pour gérer les affaires de la bourgeoisie, et la conséquence c’est la droite de Berlusconi, Fini et Bossi qui revient aux affaires. A noter, avec des différences selon les pays, le soutien des PC à cette évolution sociale-libérale (avec les cas particuliers des PC grec et portugais, néostaliniens) et anti-socialiste...

Alors bien sûr, la droite et la gauche, ce n’est pas la même chose, surtout pour des millions d’électeurs des classes populaires, mais il faut enregistrer un changement historique de la social-démocratie, une intégration majeure dans le capitalisme globalisé. Cette évolution a lieu aussi sur le plan syndical où les directions syndicales de la CES sont amenées à prendre en charge la coresponsabilité des politiques néolibérales, notamment dans le cadre de l’UE. L’évolution ces dernières années des Commissions ouvrières (CCOO) espagnoles, de la CGIL italienne, et maintenant de la CGT française dans le cadre de la mise en œuvre des politiques néolibérales, est des plus significatives.

Quelques indications sur les rapports de forces sociaux et politiques

Dans une telle situation, il faut reconnaître qu’il y a eu une dégradation des rapports de forces sociaux et politiques pour le monde du travail. Les classes dominantes ont avancé des pions décisifs dans la restructuration capitaliste. Les luttes ouvrières et populaires sont sur la défensive. Il y a une inégalité de développement de luttes de classes selon les pays. Mais les classes dominantes n’ont pu infliger de défaites majeures au prolétariat.

Malgré ses déclarations sur le « modèle anglais », sa volonté de copier Mme Thatcher et Tony Blair, Sarkozy rencontre d’énormes difficultés à appliquer sa politique. Les résistances sociales existent. Dernièrement, nous avons vu la force de la grève générale grecque. Des grèves comme celle des cheminots en Allemagne montrent qu’il y a dans certains secteurs une réelle combativité. La force du mouvement anti-guerre ou des mouvements altermondialistes dans une série de pays témoignent du potentiel existant. L’année 2005 en France a vu 3 crises majeures : le succès du « Non » au référendum, l’explosion dans les Banlieues, et les manifestations massives contre la précarité et le CPE (Contrat première embauche)… mais cela n’a pas empêché la victoire de Sarkozy. Il y a dans cette situation une responsabilité majeure des directions de la gauche traditionnelle qui font le jeu de la droite. Nous avons donc une situation où malgré des résistances sociales, ainsi que des facteurs de crise politique, les bourgeoisies poursuivent leur offensive.

Propositions de questions soumises à la discussion

Dans cette situation de changement historique, d’un capitalisme globalisé et d’une évolution sociale-libérale de la gauche, nous pensons qu’il faut une nouvelle discussion sur les grands axes d’une politique anticapitaliste et les perspectives pour construire et reconstruire, non seulement des forces anticapitalistes mais aussi un nouveau mouvement ouvrier, de nouveaux mouvements sociaux. Il y a à discuter de politiques syndicales, associatives, des liens entre mouvements sociaux et courants et organisations politiques dans l’émergence d’une alternative anticapitaliste…

a) Prendre en compte les mutations du capitalisme, la massification à l’échelle internationale du prolétariat – du salariat –, les effets des restructurations du capital sur la situation du monde du travail : la combinaison des nouvelles technologies dans le cadre des rapports de production capitalistes, les différenciations sociales au sein du prolétariat, les phénomènes de précarisation, les conséquences des flexibilités, des processus d’individualisation au travail. Comment formuler une politique qui prenne en compte ces nouvelles configurations, cette « nouvelle classe ouvrière ».

b) Travailler, réfléchir, analyser de nouvelles questions comme celle de la crise écologique ou du réchauffement climatique pour définir une politique écosocialiste proposant des revendications sur le terrain environnemental tout en s’attaquant au noyau dur du fonctionnement de l’économie capitaliste, qui privilégie la recherche du profit maximum plutôt que le respect de l’homme et de la nature.

c) Cela suppose aussi d’actualiser un programme de transition anticapitaliste qui lie les revendications immédiates, les revendications démocratiques, les revendications de défense des droits des femmes, et des revendications de transformations radicales/révolutionnaires de la société, par des objectifs de nouvelles répartitions des richesses qui taxent les profits capitalistes. Ces objectifs impliquent à leur tour de s’en prendre au pouvoir du patronat et de faire des incursions dans la propriété capitaliste pour avancer dans la voie de la propriété publique et sociale. Nous ne sommes pas naïfs, et ces objectifs exigeront des mobilisations sociales exceptionnelles, des confrontations, des affrontements, des ruptures avec le système capitaliste. Dans cette confrontation, l’aspiration et l’exigence de démocratie est décisive. Un large débat appuyé sur des expériences de lutte, de contrôle des travailleurs, d’auto-organisation est indispensable de ce point de vue.

d) Enfin sur le plan stratégique, c’est aussi vérifier les grands point de repères d’une politique qui peut s’enrichir d’une série d’expériences très importantes de la dernière période, que cela soit en Europe, en Italie ou en Allemagne, ou même à propos de la situation dans un autre pays, d’un autre continent, le Brésil. Nous pensons sur ce point qu’il faut discuter des modalités de politiques qui combinent l’unité d’action de toutes les forces de gauche contre le patronat et une politique d’indépendance intransigeante vis-à-vis de coalitions parlementaires ou gouvernementales avec le centre-gauche ou la social-démocratie. Là encore, l’exemple italien nous le rappelle durement, lorsque des secteurs de gauche participent à un gouvernement de gestion de l’économie et des institutions capitalistes, aujourd’hui à des gouvernements sociaux-libéraux, ils sont amenés à soutenir des politiques incompatibles avec la défense des intérêts et des revendications sociales élémentaires, à démobiliser les travailleurs, à les désorienter. C’est pour nous une question capitale. Pour reconstruire le mouvement ouvrier, il faut le faire en toute indépendance.

e) Les formes d’organisation sont spécifiques dans chaque pays : des organisations, des courants, des fronts, des nouveaux partis, des organisations de la gauche révolutionnaire, des ruptures avec les partis traditionnels. Tout cela constitue un espace à la gauche de la social-démocratie et des partis de la gauche traditionnelle. Chacun vit sa propre expérience et doit apprendre de l’expérience de l’autre. Nous le savons très bien : dans une série de pays, l’histoire comme des expériences malheureuses ont conduit à la division des forces anticapitalistes. Dans d’autres pays, sur la base d’expériences politiques de masse ou d’expériences électorales, des convergences ont lieu, des rassemblements se sont opérés. Il faut poursuivre dans cette voie. Là encore ce sera long, mais tout en ayant une politique unitaire vis-à-vis de l’ensemble de la gauche et des mouvements sociaux, nous pensons qu’il y a peut-être de nouvelles opportunités pour discuter, pour avancer dans la voie d’une alternative anticapitaliste. C’est le sens de cette conférence.

Éléments de conclusion

Voilà quelques questions que nous soumettons à la discussion, mais pour conclure nous voudrions émettre un vœu : aujourd’hui c’est une première rencontre, ce sont de premières discussions. Nous devons mener sérieusement, ensemble ou séparément, des réflexions ou des débats qui réactualisent la perspective du socialisme, du socialisme pour le 21e siècle. Cela prendra du temps, mais c’est décisif.

En même temps, nous allons le discuter cet après-midi, nous pensons les uns et les autres que nous avons des responsabilités pour essayer d’agir dans l’action commune sur des thèmes essentiels, dans les résistances sociales et politiques, dans la lutte contre la guerre, sur le terrain de la solidarité avec les immigrés, sur la question du réchauffement climatique. Nous proposons de voir si nous pouvons faire des choses ensemble sur ces thèmes – il peut y en avoir d’autres. Mais nous sommes convaincus qu’il faut essayer de faire avancer l’unité des forces anticapitalistes en Europe. En sommes-nous capables ? C’est la question.