Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 573-574 mai-juin 2011

CANADA

Élections fédérales : une nouvelle donne et de nouvelles obligations

Cf. aussi : [Canada-Québec]

Bernard Rioux *

Les élections fédérales de 2011 (1) ont introduit des changements majeurs dans le paysage politique : des Conservateurs majoritaires, une opposition social-démocrate à la Chambre des communes, la réduction du Parti libéral du Canada au rang de tiers parti, l’effondrement du Bloc québécois (2).

Principaux résultats de l'élection fédérale canadienne du 2 mai 2011
 Voix%députés(20008)
Parti conservateur5 832 40139,6 %167(143)
NPD - Nouveau Parti Démocratique4 508 47433,1 %102(37)
Parti Libéral2 783 17518,9 %34(77)
Bloc québécois889 7886,0 %4(49)
Parti Vert576 2213,9 %1(0)
Indépendants  0(2)

Un gouvernement conservateur majoritaire

Le Premier ministre Stephen Harper (parti conservateur) a gagné son pari. Il est maintenant à la tête d’un gouvernement majoritaire avec 167 députés sur 308. Cette élection lui a permis d’augmenter sa députation de 24 sièges. Il a joué la carte de la stabilité. Mais il n’a pu compter sur le Québec pour réaliser son gouvernement majoritaire. Au contraire, au Québec, il a perdu la moitié de ses sièges... Mais il a connu une percée importante en Ontario.

On peut compter sur Harper pour qu’il continue à appliquer ses politiques néolibérales. Déjà, il a annoncé qu’il présenterait dans les prochaines semaines le budget qui avait été rejeté par la Chambre. Les coups fourrés contre la majorité populaire devraient se succéder. La restriction des libertés démocratiques sera à son programme. La résistance des mouvements sociaux devra s’organiser à l’échelle pancanadienne et particulièrement au Québec. La base électorale de Harper au Québec (5 députés) est mineure. La légitimité d’une politique de gauche y trouvera un terrain fertile.

L’opposition officielle aux mains du NPD

Avec 102 députés, le Nouveau Parti Démocrate (3) est devenu, pour la première fois de son existence, l’opposition officielle à Ottawa. Il a su mobiliser derrière lui 30,6 % des voix. Non seulement il a presque triplé sa députation en passant de 36 sièges à 102, mais il a su construire au Québec une base substantielle en faisant élire 59 députés. La rapidité de la progression néo-démocrate a été telle qu’on ne doit pas parler d’une percée importante, mais d’un raz-de-marée qui a emporté les principaux dirigeants bloquistes les uns après les autres. Il a su compter sur une partie importante de la jeunesse qui a formé la majorité de sa base militante. La vague sociale-démocrate a balayé la région de Québec où les candidat-e-s du Parti conservateur ont été défaits.

Cette avancée va complètement changer la dynamique de la scène politique fédérale, et tout particulièrement à la Chambre des communes. La polarisation droite-gauche va se manifester dans toute sa netteté, jour après jour. L’intransigeance du gouvernement conservateur va agir comme un accélérateur de cette polarisation. Cette dynamique pourra agir comme un facteur de politisation de la population sur la nature des enjeux, particulièrement si les mouvements sociaux font entendre leurs voix tant par l’intermédiaire de l’opposition sociale-démocrate que directement dans la rue pour ralentir et éventuellement bloquer les projets des conservateurs.

La dynamique interne au NPD va également être radicalement transformée. Comme opposition officielle, le NPD sera placé au centre de la politique canadienne. Une série de débats stratégiques va le traverser : sur les orientations à opposer au gouvernement conservateur, sur les rapports avec le Parti libéral du Canada, sur la place du Québec dans la confédération canadienne. Avec plus de la moitié de sa députation en provenance du Québec, il ne pourra se contenter d’un discours économiste qui fait abstraction de l’ensemble des questions liées à l’oppression nationale du Québec au sein du pays. Avec le nationalisme canadien qui suinte de ce parti, et la présence de souverainistes (5) dans sa députation, d’autres vagues pourraient secouer ce parti.

Le PLC devient un tiers parti

Avec 11 députés et 18,9 % des voix, on peut parler d’un véritable effondrement du Parti libéral du Canada. Pour couronner le tout, son chef, Michael Ignatieff, a été défait dans son comté. Seulement trois de ses députés ont échappé au verdict populaire au Québec, où le PLC est resté marqué par son passé de parti fédéraliste intransigeant et corrompu. D’autant plus que cette marque avait été comme ravivée avec le discrédit du Parti libéral du Québec perçu par une majorité de la population comme un parti corrompu. Même s’il a voulu jouer la carte de parti ouvert aux intérêts de la population, le PLC s’est retrouvé au cœur d’une série de tendances contradictoires qui l’ont laminé. La montée du NPD reflétait le rejet des politiques conservatrices par des secteurs importants de la population dont il ne s’est pas fortement démarqué en soutenant la politique militariste du gouvernement Harper, en se tenant à des formules vagues sur l’environnement et en se montrant intransigeant sur le rejet de toute ouverture de la question constitutionnelle. Au Canada anglais, c’est aussi le NPD qui a canalisé la volonté de résistance aux politiques conservatrices.

L’avenir de ce parti est en jeu. Comment le reconstruire ? Quels rapports établir avec le NPD ? La fusion est-elle une voie possible ? Où les nostalgiques de la vieille tradition libérale peuvent-ils s’imposer dans les années qui viennent ? La construction d’un parti du centre droit est-elle vraiment une perspective à l’heure où la polarisation de classe risque de s’exacerber ? Il devra donc se payer la résolution d’une double crise : une crise d’orientation et une crise de direction.

L’effondrement du Bloc

En passant de 47 à 4 sièges, le Bloc québécois a connu un effondrement qui risque de lui être fatal. Il n’aura même pas le statut de parti politique reconnu à la Chambre des communes. Son chef, Gilles Duceppe, a été défait dans son propre comté. Mais c’est également la quasi-totalité des figures de proue de ce parti qui ont mordu la poussière.

Le Bloc s’est présenté comme le meilleur défenseur du Québec à Ottawa. Duceppe a même défini le Bloc comme un parti réunissant la gauche et la droite, reflétant ainsi les consensus présents au Québec. Mais le meilleur défenseur pouvait toujours présenter avec conviction les doléances de secteurs de la population québécoise, il n’en reste pas moins que les politiques conservatrices continuaient de s’appliquer. Et ce qui est particulièrement important, c’est que le vote pour le Bloc n’offrait pas la possibilité théorique d’en finir avec le gouvernement conservateur. Il ne constituait donc pas une réponse à la volonté de changement qui traversait la population. Et c’est bien ce que le vote du 2 mai 2011 a reflété.

Redéfinir la donne à gauche au Québec

Le mandat donné au NPD par la population n’est pas un ralliement au fédéralisme. Certains voudront nous le faire croire. Mais les souverainistes, moins que les autres, ne doivent pas colporter de telles fadaises : cette redéfinition de la scène fédérale et la victoire d’un gouvernement conservateur majoritaire et anti-québécois vont poser le problème de la redéfinition des alliances au niveau politique comme au niveau des mouvements sociaux pour lutter efficacement contre le gouvernement Harper.

Le vote souverainiste a été divisé dans ces élections fédérales. La volonté de sauver la mise du Bloc par la tentative d’identifier le vote pour le Bloc au seul vote possible pour des souverainistes n’a nullement entravé sa dégringolade. C’est le signe qu’on ne pourra plus au Québec présenter la souveraineté comme étant au-delà de la polarisation gauche-droite. Déjà, sur la scène québécoise, la naissance de Québec Solidaire posait cette nécessité de lier le projet de société égalitaire, féministe et écologique, le projet d’indépendance nationale et le projet d’accession démocratique à cette dernière comme les trois dimensions d’une redéfinition de notre lutte d’émancipation nationale. C’est cette orientation qui doit nous inspirer pour redéfinir la lutte pour une transformation sociale véritable et pour notre indépendance nationale.

Nouer des alliances militantes au niveau pancanadien

Face au gouvernement Harper, il est tout à fait insuffisant de s’en tenir à un discours sur la défense des intérêts du Québec toutes classes sociales confondues. Les dénonciations des baisses d’impôt des grandes entreprises génératrices de déficits et d’endettement, la lutte contre la privatisation des services publics, la défense du système de santé, de sa gratuité et de son universalité, la défense du droit à l’avortement, la défense de la sortie des énergies fossiles, ce sont là des axes d’une opposition à construire contre les politiques de l’État canadien. Pour mener de tels combats, il faut dès maintenant envisager de construire les alliances sociales pancanadiennes agissant sur le terrain extraparlementaire et sur le terrain parlementaire. Pour en finir avec les attaques du gouvernement conservateur, on ne peut se contenter d’un point de vue étroitement provincial, il va falloir construire une solidarité agissante à propos des défis communs à une population qui doit faire face au gouvernement de l’oligarchie régnante au Canada. Et pour que de telles alliances soient possibles, le mouvement syndical et les autres mouvements sociaux tant au Québec qu’au Canada doivent repenser leurs rapports et envisager des initiatives communes.

Cette perspective est d’autant plus nécessaire, que nous sommes affligés au Québec d’un gouvernement qui, s’il ne partage pas nécessairement toutes les politiques du gouvernement Harper, a adopté sans l’ombre d’un doute les mêmes grandes orientations pro-patronales. Nous devons faire face aux mêmes politiques de privatisation et de tarification des services, aux mêmes largesses qui facilitent la concentration de la richesse au sommet de la société, au même mépris envers les organisations syndicales et leurs droits. Et en plus, nous devons endurer l’hypocrisie et les faux-nez d’un gouvernement qui se prétend écologiste.

Une véritable démarche de souveraineté populaire

Le bloc interclassiste dominé par les élites nationalistes québécoises a trouvé son expression politique dans le Parti québécois et le Bloc québécois. Avec l’effondrement du Bloc, l’ensemble de ces forces vont se retrouver sur le terrain québécois. Pour ces dernières, la lutte souverainiste doit être, plus que jamais, sous le contrôle du seul Parti québécois et de sa direction. Au dernier congrès de ce parti, toute la démarche de souveraineté populaire a été remise aux calendes grecques. Le peuple québécois aura à se prononcer sur son avenir, lorsque la chef du PQ en décidera. Le programme social du PQ laisse ouverts tous les scénarios (du centre gauche au centre droit) au niveau du développement économique, écologique et social, pour permettre à la direction de ce parti d’avoir les mains libres une fois au pouvoir. Les revendications des mouvements sociaux sont traitées comme autant d’objets explosifs à manipuler avec précaution afin de mieux pouvoir les désamorcer. Au niveau stratégique, le PQ propose de faire découler le développement des sentiments souverainistes de l’application d’une politique autonomiste qui serait contrée par Ottawa. Cette stratégie qui écarte le peuple du centre de l’action et confie au gouvernement péquiste le développement de la lutte n’est qu’un masque pour s’enfoncer dans la passivité d’une gouvernance provincialiste. Une telle stratégie nous conduit à un souverainisme passif et à l’autonomisme de facto. C’est la voie de l’impasse totale.

Pour nous, le projet d’indépendance c’est d’abord la dimension nationale d’un projet de pays égalitaire, féministe et écologiste qui cherche à permettre au peuple québécois de reprendre en mains tout le pouvoir sur ses richesses économiques et sur les décisions essentielles à son développement. Face à des élites qui se permettent dans l’opposition un certain social-libéralisme et un souverainisme de façade, mais qui, une fois au pouvoir, se rallient aux politiques néolibérales et à l’autonomisme, il faut chercher à construire une nouvelle alliance permettant de définir démocratiquement le Québec que nous voulons, un pays de projets qui saura rallier la majorité sociale autour d’un grand projet national. La perspective de l’élection d’une constituante élue au suffrage universel avancée par Québec solidaire est une alternative pour sortir du cul-de-sac actuel.

La présence du NPD comme opposition officielle constitue un nouveau contexte de la lutte pour l’indépendance du Québec. Et ce contexte doit être pris radicalement en compte. Comme parti indépendantiste, Québec Solidaire   mais aussi l’ensemble des souverainistes   devrait compter sur l’ouverture du NPD telle que définie dans la déclaration de Sherbrooke pour lui demander de relayer un certain nombre de combats à la Chambre des communes. L’application de la loi 101 (4) aux lieux de travail régis par le Code canadien du travail est un bon exemple des initiatives qu’il faut prendre. Nous devons exiger du NPD qu’il se donne comme tâche de défendre activement au Canada anglais le droit du Québec à l’autodétermination. C’est une bataille qui peut être reprise, tant au Parlement que dans l’ensemble des mouvements sociaux progressistes, qui doivent être convaincus de la légitimité d’un tel droit. Les souverainistes doivent exiger que les ouvertures manifestées par le NPD se concrétisent par des prises de position concrètes qui renforcent les droits nationaux du Québec. Et, cela s’avère aujourd’hui possible, car les dernières élections ont donné au NPD un groupe parlementaire à majorité québécoise. C’est là un élément nouveau qu’on ne peut ignorer.

Offrir un projet alternatif de gauche dans leur cœur même de la résistance populaire

Ce qui est dangereux avec les grandes vagues, c’est qu’elles peuvent refluer aussi rapidement qu’elles se sont produites. Elles sont, bien sûr, le produit des volontés de changement. Elles transforment en détruisant ce qui existait, mais elles ne retissent pas le tissu social de la résistance populaire. Elles ont un impact sur les rapports de force, mais elles ne créent pas les conditions du développement et du maintien du rapport de force du camp populaire. Ce dernier ne peut reposer que dans l’unité et la démocratisation de l’ensemble des mouvements sociaux. Seule une telle recomposition de la résistance populaire pourra permettre l’émergence d’une alternative politique de masse capable d’appliquer un projet de transformation sociale véritable. Québec solidaire n’est pas neutre face à ce défi. Car une politique de transformation sociale ne se fera pas sans les mouvements sociaux, sans leur implication tant dans la définition des objectifs poursuivis que des mobilisations qu’il faudra construire pour parvenir à cette fin. ■

Montréal, 3-4 mai 2011

* Bernard Rioux, militant du parti Québec Solidaire, participe au collectif Gauche socialiste (section québécoise de la IVe Internationale). Il est un des membres fondateurs site web Presse-toi à gauche.

Synthèse sur le Canada et le Québec

Notes

1. L’élection fédérale canadienne du 2 mai 2011, visant à élire 308 députés de la Chambre des Communes du Canada (Parlement), fait suite à la dissolution du Parlement après qu’il a adopté, le 25 mars 2011, une motion de défiance à l’encontre du gouvernement conservateur minoritaire dirigé par le Premier ministre Stephen Harper. La motion de défiance a été votée par les députés du Parti libéral, du NPD et du Bloc québécois. Normalement l’élection avait été prévue pour octobre 2012.

2. Le Bloc québécois est un parti fédéral canadien, il n’agit donc pas sur le même palier gouvernemental que le Parti québécois, dont il est proche (un de ses fondateurs, Lucien Bouchard, avait rejoint le PQ et fut élu Premier ministre du Québec de 1996 à 2001). Il présente des candidats aux élections fédérales seulement au Québec (75 candidats).

3. Le Nouveau Parti démocrate (NPD) a été créé en 1961 à l’initiative de l’ancien Parti social-démocrate du Canada (PSDC) et du Canadian Labour Congress (centrale syndicale canadienne). Les syndicats affiliés au NPD disposent de 25 % de mandats dans ses congrès. Il fait partie de l’Internationale socialiste. À la différence des autres partis politiques du Canada, la structure de fonctionnement interne du NPD est intégrée aux niveaux fédéral et provincial. Ainsi, il existe des partis NPD provinciaux, lesquels agissent au niveau de la politique provinciale de chacune des provinces canadiennes. Les membres de ces partis provinciaux sont ipso facto membres du NPD fédéral, lequel agit au niveau de la politique fédérale canadienne. Mais au Québec le NPD-Section Québec ne s’occupe que de la politique fédérale, ses membres étant par ailleurs libres d’adhérer à un parti politique provincial de leur choix, s’ils le désirent.

4. Le Charte de la langue française, communément appelée loi 101, définit les droits linguistiques des citoyens du Québec en faisant su français la langue officielle de l’État québécois. Elle vise « à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ».

5. les souverainistes sont ceux qui veulent la souveraineté de la province de Québec en toutes matières (NDLR).

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