Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 569-570 janvier-février 2011 *

CRISE DU CAPITALISME

Les peuples européens face à la finance

Cf. aussi : [Economie]

Cédric Durand *

Radicalisation des crises financières, économiques, sociales et politiques à l’échelle européenne

Photothèque Rouge/MILO

Photothèque Rouge/MILO

Dimanche 21 novembre 2011, le Premier ministre irlandais, Brian Cowen, a officiellement demandé une aide financière internationale de l’Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI). Dans la foulée, les ministres des finances de l’Union Européenne donnaient leur accord de principe, sous condition d’un plan drastique d’austérité. Tout au long de la semaine les attaques spéculatives non seulement contre l’Irlande, mais également contre le Portugal — en dépit de l’annonce d’une nouvelle cure d’austérité — et l’Espagne se sont intensifiées. Cinq mois après la Grèce, le « sauvetage » de l’Irlande sonne le début de l’acte II de la crise de l’euro et ouvre une séquence politico-sociale qui s’annonce particulièrement agitée. La finance libéralisée — qui n’est rien d’autre que le pouvoir du capital magnifié par sa centralisation — se déchaîne contre les peuples européens. Les arrangements institutionnels bancals de la construction européenne se fissurent, faisant gagner en crédibilité le scénario d’une dislocation de l’Union Économique et Monétaire. Du côté des salariés, la détérioration structurelle du rapport de force en faveur du capital empêche toute réaction à la hauteur des attaques menées. Pourtant, la synchronisation et la brutalité des mesures antisociales prises à l’échelle du continent ouvrent la possibilité d’une vague de mobilisation européenne, entrouvrant une petite fenêtre d’opportunité politique.

Irlande, Portugal, Espagne, des situations en apparence dissemblables

L’Irlande était fayot de première à l’école néolibérale : championne du dumping fiscal elle était en pointe en terme de libéralisation du marché du travail et des investissements et d’une très grande rigueur dans ses budgets publics — elle avait même un excédent budgétaire en 2007 ! En suivant ce modèle, l’économie du pays a connu un véritable boom au cours des deux dernières décennies, allant jusqu’à se hisser au second rang européen — derrière le Luxembourg — en terme de PIB par habitant. Cette performance est évidemment trompeuse : en 2007, le pays se situait à la cinquième place en terme de RNB (revenu national brut), c’est-à-dire lorsque l’on soustrait les profits que les multinationales exportent, et il dégringolait à la dixième place en terme de niveau de vie (revenu médian). Il n’empêche, cette croissance en trompe-l’œil a reflété un dynamisme économique réel. Sa recette ? Attirer les multinationales — notamment les firmes états-uniennes du secteur des technologies de l’information — en leur offrant une porte d’entrée vers les marchés européens à des conditions extrêmement favorables. Second ressort, la montée en flèche de l’endettement des ménages et des banques a favorisé la constitution d’une bulle immobilière suivant une logique proche de celle des subprime aux États-Unis. Avec la crise financière internationale de 2008, cette bulle s’est brutalement dégonflée. Le pays est donc plombé par une dette privée considérable qui a conduit les banques du pays à la banqueroute. Et si les finances publiques irlandaises sont sinistrées à un niveau ahurissant — un déficit de 32 % du PIB en 2010 !, à rapprocher du seuil de 3 % fixé par le traité de Maastricht — c’est parce que l’État a repris à son compte les mauvaises dettes de ses banques afin de garantir le remboursement de leurs créanciers qui sont principalement les grandes banques européennes et, en premier lieu, les banques britanniques... En bref, ce sont les citoyens qui doivent payer les risques inconsidérés pris par les acteurs privés.

Les situations du Portugal et de l’Espagne sont différentes. Ces deux pays n’ont pas encore fait appel à l’aide de l’UE et du FMI mais pourraient avoir à le faire très prochainement. Dans le cas du Portugal, le pays a une croissance faible et des déficits commerciaux révélateurs d’une faible compétitivité. Les déficits publics préexistants ont cru rapidement avec la crise, sans perspective d’être rapidement comblés. En Espagne, comme en Irlande, la gestion des finances publiques a été très rigoureuse mais l’endettement privé a explosé et nourri une croissance principalement tirée par le gonflement d’une bulle immobilière. Maintenant que celle-ci se dégonfle, l’activité et donc les finances publiques plongent dans le rouge tandis que les banques espagnoles sont fragilisées.

Au-delà de ces circonstances particulières, les « sauvetage » auxquels on vient d’assister (Irlande) — ou qui s’annoncent (Portugal, Espagne) — s’inscrivent dans une histoire plus large : l’onde de choc de la crise mondiale a percuté une architecture institutionnelle européenne incohérente ; alors que les déséquilibres s’accentuent, au point de faire craquer l’édifice, les gouvernements — paralysés par leurs intérêts antagonistes — soumettent leurs peuples à une dictature de la finance dont la violence sociale est déchaînée par les pertes qui se profilent...

Les finances publiques étranglées par les marchés financiers

La crise de la dette publique au sein de la zone euro est bien entendu une réplique de la déflagration financière qui a secoué l’économie mondiale à partir de septembre 2008. En conduisant à une contraction rapide du crédit, cette crise initialement financière a étouffé l’activité économique dans la plupart des pays. Avec la baisse des recettes fiscales qui en a résulté, les fragilités des finances publiques des pays de la périphérie européenne sont apparues au grand jour. De la même manière, les banques des pays les plus touchés ont également vu exploser leurs mauvaises créances. Anticipant la possibilité d’un défaut, les marchés ont donc exigé d’être payés toujours davantage pour accepter de prêter à ces pays... De plus, de nombreux fonds d’investissement gagnent de l’argent en pariant sur ces défauts, notamment via les titres d’assurance de ces dettes, les Credit Default Swap. Le jeu de la spéculation nourrit donc par lui-même la hausse des taux d’intérêt... et donc le risque d’un défaut de paiement.

Puisqu’ils sont obligés de se financer sur les marchés financiers internationaux — les traités européens interdisant que la Banque Centrale Européenne les finance directement — ils sont tenus de payer des intérêts de plus en plus élevés qui viennent plomber encore davantage leurs finances publiques. Ainsi, au 26 novembre les marchés exigeaient un rendement de 11,89 % pour acquérir des titres grecs, de 9,37 % pour les titres irlandais, de 7,317 % pour le Portugal et de 5,21 % pour l’Espagne contre 2,74 % pour des titres de la dette publique allemande considérés comme les plus sûrs. De tel taux impliquent que les gouvernements déjà surendettés sont en pratique incapables de se financer sur les marchés. En effet, dès lors que les taux d’intérêts sont supérieurs au taux de croissance plus l’inflation, la dette augmente mécaniquement. C’est ce qu’on peut appeler l’effet boule de neige. De ce point de vue les plans de « sauvetages » ne sont d’ailleurs que d’un piètre recours : l’aide accordée à l’Irlande le sera à un taux d’environ 6 %, contre 5,2 % pour la Grèce en mai. Un tel taux est d’autant plus choquant que dans le même temps la banque centrale européenne fournit des liquidités aux banques à un taux d’environ 1 % !

La généralisation de l’austérité

Pour complaire aux marchés et tenter d’obtenir des niveaux d’emprunt moins extravagants, les gouvernements, d’abord à la périphérie puis, au cours de l’année 2010, dans l’ensemble de l’UE, ont adopté des politiques d’austérité. Partout les recettes sont les mêmes : coupes claires dans les budgets publics et augmentation des impôts les plus injustes, comme la TVA que chacun paie au même taux sur sa consommation quel que soit son revenu.

Dans le cas de l’Irlande, le plan annoncé mardi 23 novembre (le troisième depuis le début de la crise) prévoit une diminution de 10 % des allocations familiales, la suppression de 25 000 postes de fonctionnaires, la diminution d’un euro du salaire horaire minimum, l’augmentation de la TVA et de l’impôt sur le revenu. Seul l’impôt sur les profits des sociétés reste inchangé au niveau scandaleusement bas de 12,5 % (contre 33 % en France et 27,5 % en moyenne dans l’UE). Il faut dire qu’à la veille de l’annonce des mesures de rigueur, les dirigeants de Microsoft, HP, Google, Intel et Bank of America Merrill Lynch se sont adressés au gouvernement pour s’opposer à une telle éventualité, agitant la menace à peine voilée de délocalisations (1). Au Portugal, les salaires du secteur public vont être diminués de 5 % en moyenne, les retraites gelées tandis que les impôts vont augmenter et les prestations sociales être réduites.

La généralisation de l’austérité partout en Europe — et pas seulement dans les pays de la périphérie — marque un brutal revirement de politique économique par rapport à l’année 2009 où l’heure était à la relance. Cette synchronisation vient encore aggraver le fait que chaque État déprime sa propre demande puisque la demande extérieure pour ses produits est également amoindrie par l’austérité dans les pays voisins. Ainsi, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne, la Lettonie et la Lituanie connaissent en 2010 une poursuite de la dépression. Dans le même temps, le chômage s’étend. En septembre 2010, il s’établit à 9,6 % pour l’ensemble de l’UE (10,1 % pour la zone euro) — mais il atteignait 14,1 % en Irlande, 12,2 % en Grèce, 10,6 % au Portugal et 20,8 % en Espagne — et tout indique qu’il devrait s’aggraver au cours de l’année 2011.

L’inconsistance de l’architecture institutionnelle européenne

Le pari intenable des gouvernements européens est que les pays les plus fragilisés vont réussir à payer leur dette. Le mécanisme transitoire conçu au lendemain du sauvetage de la Grèce pour rassurer les marchés — on voit avec quel succès ! — prévoyait comme unique solution à d’éventuelles crises du même type que les pays européens apporteraient des financements d’urgence en lien avec le FMI en échange d’un programme de réduction des déficits. Le 28 novembre, les ministres des Finances de l’UE ont esquissé un nouveau mécanisme qui prévoit que les pays en difficultés devraient renégocier leur dette via un rééchelonnement ou une annulation partielle. En clair, leurs créanciers devraient assumer une partie des pertes. Ce nouveau mécanisme ne change cependant pas grand chose au cours de la crise actuelle car ce sont seulement les titres de dettes émis à partir de 2013 qui seront concernés et donc les remboursements qui pourraient être renégociés n’interviendront pas avant 2016...

Pourtant l’annonce d’une telle éventualité a mis le feu aux poudres ces dernières semaines. Les marchés qui n’entendent pas concéder le moindre centime ont anticipé sur le fait que si on envisageait de les faire passer à la caisse dans quelque temps, on pourrait tout aussi bien envisager de les faire casquer plus tôt. Ils ont donc exigé des rendements plus élevés. Cette réaction des marchés montre aussi qu’ils ne croient pas aux fables des gouvernements sur la capacité des pays fragilisés à payer les dettes en cours. D’un strict point de vue économique, et sans évolution du cadre institutionnel actuel, les choses sont sordidement simples : sans possibilité de dévaluer leur monnaie — ce que leur interdit la participation à l’euro — et sans mécanisme de redistribution fiscale européen comme il en existe dans les États nations ou les États fédéraux, ces pays n’ont aucune autre possibilité que de s’ajuster par la baisse généralisée des salaires et des dépenses publiques ; et même dans ce cas, il est très peu probable que les gains de compétitivité qu’ils pourraient ainsi obtenir arriveront à temps pour leur permettre de se maintenir dans le carcan néolibéral de l’Union économique et monétaire.

Comme l’exprime crûment à propos de l’Irlande un gestionnaire de fonds : « la question c’est de savoir combien de temps la population va supporter d’être ainsi écorchée vive » (2).

La synchronisation des crises sociales et politiques à l’échelle du continent

La semaine du 22 au 28 novembre 2010 donne probablement un avant-goût de ce à quoi pourrait ressembler l’année 2011 lorsque l’austérité généralisée va faire sentir ses effets sur tout le continent. Grève générale au Portugal le mercredi 24, manifestations étudiantes en Grande- Bretagne et en Italie, manifestation monstre à Dublin samedi 26. Des mobilisations de masse accompagnées d’actions spectaculaires comme l’occupation du siège du parti conservateur à Londres, l’intrusion dans la résidence du premier ministre à Dublin et une tentative d’entrer dans le Sénat italien. A peine quelques semaines après les grands mouvements de l’automne 2010 en France, les résistances se développent au niveau européen. Vu l’ampleur des attaques dont il faudrait dresser un inventaire détaillé pays par pays, il n’y a rien de surprenant. Mais le plus dur est à venir : la plupart des mesures adoptées cette année ne vont faire sentir leurs effets qu'en 2011. Dans la plupart des pays, les gouvernements, qu’ils soient de droite ou sociaux-libéraux (si cela a encore un sens...), sont politiquement très affaiblis, il ne semble donc pas déraisonnable d’imaginer qu’ils ne soient pas en mesure de faire face aux chocs sociaux d’ampleur que pourraient provoquer ces attaques. Il n’est pas plus certain qu’ils soient en mesure de se mettre d’accord sur la réorganisation inévitable de l’Union européenne qu’exigerait toute réponse institutionnelle tant soit peu durable aux déséquilibres qui ne cessent de se creuser en son sein.

Dans un tel contexte, on peut imaginer que des forces sociales de gauche ou des forces nationalistes s’imposent dans tel ou tel pays de la périphérie et décident de rompre avec la monnaie unique afin de faciliter leur ajustement par le biais d’une dévaluation. Il y a cependant de nombreux obstacles et inconvénient à un tel scénario, le moindre n’étant pas que rien de tel n’est prévu dans les traités et qu’il s’ensuivrait une gigantesque pagaille bancaire. Vu d’en haut, un autre scénario, envisagé par un éditorialiste du Financial Times, est que l’Allemagne renonce à la monnaie unique (3). Cela pourrait faire suite à la multiplication des crises financières au sein de la zone euro dont l’issue ne pourrait être que des transferts fiscaux massifs qui, pour l’instant, sont politiquement inenvisageables. Une autre option, plus probable, serait que le nouveau traité, qu’exige l’Allemagne pour durcir davantage l’orthodoxie budgétaire dans chaque État, ne soit pas ratifié dans tous les pays. Le prétexte serait alors tout trouvé pour lui permettre de se désengager d’une zone euro considérée comme ingérable. Aussi ahurissantes que ces options paraissent, il faut bien voir qu’un statu quo de l’UE dans sa forme actuelle n’est aucunement un scénario plus réaliste.

Pour les forces anticapitalistes, ces spéculations n’ont pas d’autre intérêt que de permettre de saisir l’ampleur des bouleversements qui s’annoncent. L’enjeu premier est bien entendu de favoriser une coordination des résistances et l’émergence d’un mouvement internationaliste pour exiger au niveau continental l’arrêt immédiat des plans d’austérité, la suspension des remboursements de la dette publique et la mise en place d’un audit sous contrôle démocratique de celle-ci, la remise en cause de l’indépendance de la BCE, le financement par la Banque centrale des États, la socialisation des banques, le contrôle des flux de capitaux, le lancement d’un plan massif d’investissement et de création d’emplois pour la transition écologique et des services publics européens, une coordination des politiques fiscales redistributives. Mais il ne faut pas sous-estimer le fait que ces réponses ne pourront être portées par les seuls mouvements sociaux. Faute de perspectives politiques dans chacun des pays et au niveau européen, ces mouvements risquent de s’affaisser et de laisser la place aux forces nationalistes les plus violentes et réactionnaires qui se renforcent déjà partout en Europe. La dislocation de l’Europe néolibérale pourrait alors virer au cauchemar. ■

Paris, le 30 novembre 2010

* Cédric Durand, économiste, membre de la rédaction de la revue ContreTemps, est militant du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale. Il a publié récemment Le capitalisme est-il indépassable?, Éditions Textuel, Paris 2010. Ce texte a bénéficié de commentaires et suggestions de Catherine Samary. Elle n’est évidemment pas engagée par les arguments développés.

Notes

1. « Us Firms warn Irish over tax move », November 20 2010, The Telegraph, http://www.telegraph.co.uk/finance/financetopics/financialcrisis/8148882/US-firms-warn-Irish-over-tax-move.html

2. Cité dans Frédéric Lordon, La crise européenne, deuxième service (partie1), 8 novembre 2010. http://blog.mondediplo.net/2010-11-08-Crise-europeenne-deuxieme-service-partie-1#nb11

3. Gideon Rachman, How Germany could come to kill the Euro, november 22 2010, http://www.ft.com/cms/s/0/85b62490-f66e-11df-846a-00144feab49a.html#axzz16306HSUi

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