Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

GRANDE-BRETAGNE

Le mouvement anti-guerre menace Blair

Cf. aussi : [Grande-Bretagne]

Phil Hearse

Phil Hearse est membre de la rédaction de Socialist Resistance, un mensuel publié conjointement par la Groupe socialiste international (International Socialist Group, ISG, section britannique de la IVe Internationale), le Réseau de solidarité socialiste (Socialist Solidarity Network, SSN) et d'autres militants.

Que l'entrée de la Grande-Bretagne dans la guerre impérialiste ait été l'œuvre d'un gouvernement travailliste a conduit à une série d'événements sans précédent : le 15 février environ 1,5 million de manifestants ont occupé les rues pour dire non à la guerre — ce qui fut la plus grande démonstration politique dans l'histoire de la Grande-Bretagne et sans doute aussi le plus grand rassemblement jamais vu dans le pays ; dix jours plus tard 199 députés ont voté contre la position du gouvernement, dont 121 membres du Labour Party, ce qui en fait la plus grande révolte que le Parlement britannique ait jamais connue ; enfin le 22 mars entre 450 000 et 500 000 personnes sont descendues dans les rues, exigeant l'« Arrêt de la guerre ! » et « Blair, dehors ! » au cours de la plus grande manifestation enregistrée en temps de guerre…

Blair ne peut plus compter au sein du Parlement que sur le soutien des députés travaillistes qui ont des fonctions gouvernementales et sur celui de la plupart des députés conservateurs.

L'échelle et la portée du mouvement anti-guerre en Grande-Bretagne sont énormes. Nous allons ici tenter de répondre brièvement à trois questions : pourquoi ce mouvement a-t-il pris une telle ampleur, quelles sont ses composantes politiques et, finalement, quelles seront ses conséquences ?

N'importe quelle tentative de présenter les raisons d'un phénomène si énorme et si complexe ne peut échapper à un certain niveau de spéculation. Cela dit, à mon avis, quatre facteurs doivent être considérés comme cruciaux :

1. Blair est, bien sûr, le principal allié de Bush et la Grande-Bretagne fournit 35 000 soldats. Il est donc naturel que cela devienne aussi le centre de la politique intérieure. Malheureusement pour Blair, les Nord-américains parlent la même langue que les Britanniques. Il serait difficile de trop insister sur l'impression négative que provoquent les interventions télévisées de George Bush junior et de ses plus proches collaborateurs. Ce n'est pas que les Britanniques ne comprennent pas Bush, au contraire, ils le comprennent trop bien : le militarisme sûr de lui, borné et plastronnant ne peut que choquer l'intelligentsia britannique. Les 12 et 14 février des appels successifs contre la guerre ont paru dans la presse britannique, signés par des centaines d'acteurs, de stars de la pop music, d'écrivains, de dramaturges les plus connus et d'autres personnalités de premier plan. Lorsque Elton John et Sting signent contre vous, vous êtes mal parti…

2. Le mouvement a concentré toutes les désillusions provoquées par le gouvernement Blair et par sa politique néolibérale et pro-business agressive. L'état désespérant des services publics en Grande-Bretagne, en particulier des transports et des services de santé, a approfondi ces désillusions.

3. Les succès cumulés du mouvement pour une justice globale (altermondialiste) ont marqué la société britannique et en particulier sa jeunesse. Bien sûr, le nombre absolu de ceux qui ont rejoint le Forum social européen en 2002 ou la manifestation de Gênes en 2001, a été réduit. Mais le « bon sens » de millions de jeunes est maintenant influencé par le mouvement altermondialiste et cela implique évidemment leur hostilité envers les multinationales et envers la politique du gouvernement états-unien et des principales institutions internationales qu'il domine — la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l'Organisation mondiale du commerce. Le mouvement altermondialiste fut la plate-forme de lancement du mouvement anti-guerre.

4. Finalement, la renaissance de la gauche radicale au cours des dernières années a créé une force revigorée, capable d'alliances audacieuses et d'innovations sans commune mesure avec ce qui pouvait être envisagé il y a une décennie.

Quelles sont les forces politiques impliquées dans le mouvement anti-guerre ? Il s'agit bien sûr d'une « énorme coalition arc-en-ciel », où même le leader des libéraux démocrates, Charles Kennedy, a pris la parole le 15 février à l'issue de la manifestation. Mais la direction du mouvement est dans les mains de la Coalition pour arrêter la guerre (STWC), qui a été établie, renforcée en cadres et conduite par la gauche radicale et en particulier par le Socialist Workers Party (SWP). Bien que d'autres forces de l'extrême gauche jouent un rôle important dans ce mouvement, le SWP est la seule organisation nationale capable d'y jouer un rôle dirigeant à chaque niveau. L'Écosse — où le SWP a intégré le Parti socialise écossais — constitue la seule exception.

Le STWC a constitué une alliance, souvent inconfortable, avec l'Association musulmane de Grande-Bretagne (Muslim Association of Britain, MAB), qui a facilité — mais n'en a pas été la cause en fin de compte — la mobilisation de milliers de jeunes Musulmans dans les manifestations contre la guerre. Les prédictions annonçant que les Musulmans vont dominer les manifestations ont été démenties. L'intervention du MAB peut être plutôt interprétée comme une tentative de l'establishment islamique de s'assurer le contrôle sur les nombreux Musulmans qui se seraient mobilisés de toute manière.

Une troisième force impliquée dans les manifestations nationales a été la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND), constituée il y a 45 ans. La participation de la CND a facilité l'engagement de larges secteurs de la bureaucratie syndicale, des Eglises, des ONG et des vestiges de la gauche travailliste. En d'autres termes, elle a permis de mobiliser l'aile droite du mouvement. En règle générale cependant, c'est le STWC dirigé par l'extrême gauche qui a toujours été la principale force organisatrice ; il s'agit là d'un retournement significatif de la situation, en comparaison avec ce que nous avions connu il y a seulement vingt ans, qui reflète l'effondrement du Parti communiste et le déclin de la gauche travailliste.Quelles seront les conséquences de ce mouvement ? A court terme la position de Tony Blair a été sapée, peut-être même définitivement. Il n'est pas certain qu'il puisse survivre en tant que Premier ministre. L'influence politique américaine en Grande-Bretagne a subi une défaite historique, ce qui constitue le principal retournement de la situation politique après l'effondrement de l'Union soviétique. Tant les Conservateurs que les Travaillistes sont dans une crise profonde et seuls les Libéraux démocrates enregistrent des succès.

En ce qui concerne la gauche radicale, deux facteurs doivent être soulignés. Au cours des milliers de meetings, des manifestations, des coalitions locales apparues même dans les petits villages, nous avons observé une repolitisation de la société britannique, un réveil après les années marquées par les effets mortels combinés du thatcherisme et du blairisme. Personne ne connaît les conséquences exactes de ce renouveau politique, mais cette lutte a déterminé des attitudes et forgé des loyautés qui marqueront les années à venir. La radicalisation massive de la jeunesse en est un élément clé. Dans ce mouvement auront été formés les futurs syndicalistes, les futurs animateurs des mouvements sociaux et les futurs cadres de la gauche radicale.

Synthèse sur la Grande-Bretagne

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta