Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

GUERRE

America Limited vs Europe S.A.

Cf. aussi : [Guerre]

François Vercammen

François Vercammen est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale, en charge de son secrétariat européen.

L'invasion anglo-américaine de l'Irak bat son plein ; elle est arrivée à la périphérie de Bagdad. La première étape de cette guerre n'a pas été une « promenade de dimanche ». Les envahisseurs ne sont pas accueillis comme des libérateurs. Au lieu de fraterniser, les troupes irakiennes résistent. L'armée irakienne organise la guérilla urbaine dans les villes et dans la capitale. Le ciel irakien étant dégagé, la supériorité technologique de la « coalition états-unienne », et surtout sa puissance de feu, devraient lui permettre de gagner la guerre. Mais cette victoire militaire risque de s'accompagner d'un désastre moral et d'un grave échec politique pour les fauteurs de guerre. Rarement les buts réels de la guerre auront été perçus aussi vite, aussi clairement et aussi largement par les masses populaires : le pétrole, le contrôle de la région arabe, la domination mondiale. Les moyens aussi : illégaux, du point de vue des normes que les États-Unis ont imposées ; illégitimes, car aucune raison, aucun argument, même pas un prétexte substantiel ne peut justifier l'agression ; arbitraires, car les USA bradent les règles qu'ils imposent au reste de l'humanité.

Ainsi l'impérialisme américain, dont la suprématie matérielle est incontestable et imparable, s'est fourvoyé dans une guerre très impopulaire. Quiconque se rapproche de cet encombrant maître tout-puissant risque le discrédit, l'opprobre et le rejet. C'est ce qui arrive aux gouvernements britannique, espagnol, italien et australien — qui sont confrontés aux mouvements anti-guerre les plus nombreux et dynamiques.

Soulèvements populaires et crise transatlantique

Deux facteurs ont joué le rôle de détonateur.

1. Le soulèvement planétaire contre la guerre, avec un premier point culminant, lors du 15 février 2003, où des millions de gens ont occupé les rues et les places publiques. Il n'est pas le fruit d'une spontanéité généralisée, mais du mouvement, organisé et planifié contre la mondialisation néolibérale capitaliste, qui en trois ans, « depuis Seattle » a acquis une densité organisationnelle et « politique » faramineuse. C'est le Forum Social Européen de Florence, début novembre 2002, qui a réellement ouvert ce cycle de mobilisation : la manifestation du « million » qui a suivi, l'appel à manifester partout « le premier samedi après le déclenchement de la guerre » et les structures patiemment construites. Cette mobilisation n'est pas seulement sans précédent dans l'histoire, elle reflète les sentiments de l'écrasante majorité de la population. La nouvelle capacité de « ceux d'en bas » qui conditionnent ceux d'en haut, constitue une donnée hautement subversive pour l'avenir.

2. Le phénomène nouveau, c'est la fissure dans le bloc transatlantique et sa plus forte crise depuis un demi-siècle (mise à part la brève crise de Suez à l'automne-hiver 1956) entre les États-Unis et l'Union européenne (UE). L'opposition tenace de Chirac-Schröder à la politique de Bush n'était nullement inscrite dans aucun agenda.

L'énorme soulèvement populaire anti-guerre, la succession des manifestations de millions de gens — tirant profit des libertés démocratiques conquises dans les pays capitalistes européens — ont fortement pesé sur ces gouvernements, clarifiant en plus les vrais enjeux de la guerre. Les classes dominantes devaient choisir sous la double pression contradictoire : « Oui ou non à la guerre ! », criaient les manifestants ; « Avec nous ou contre nous ! », disait Bush. La déchirure entre les protagonistes impérialistes et néo-impérialistes fut limpide, des camps se formaient : Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Australie d'un côté ; France, Allemagne, Belgique, Russie et Chine de l'autre. Du jamais vu depuis 1945. Une vraie université de politisation de masse, pour la nouvelle génération politique qui vient de naître !

Bush a puissamment contribué à l'échec cuisant de la « gouvernance », sur la scène onusienne. Il a réussi cette extraordinaire prestation de dilapider, en un an, l'énorme capital de compassion, suite à la tuerie du 11 septembre 2001.

Au départ, le gouvernement américain avait réussi à incorporer presque tous les gouvernements de ce monde dans sa coalition de la « lutte contre le terrorisme » (ce fut d'ailleurs un facile prétexte pour attaquer les droits démocratiques, surtout aux USA, et pour criminaliser le mouvement social). La guerre contre l'Afghanistan jouissait encore d'une certaine légitimité de par le lien visible entre le régime Taliban et Al Qaïda, l'organisation de Ben Laden. Mais le forcing vers une nouvelle guerre contre l'Irak, qui annonçait déjà une perspective de guerre ininterrompue contre « l'Axe du Mal », dévoilait une stratégie pour dominer la planète. Combinée à un unilatéralisme tout azimut (dont la guerre préventive, le mépris pour l'ONU et le comportement arbitraire vis-à-vis des amis et alliés), elle avait un impact destructeur. Incontestablement, la seule superpuissance a plongé dans une contradiction nouvelle, ancrée dans la réalité mondiale, entre sa force matérielle (militaire, technologique, et dans une moindre mesure économique/financière) et son discrédit moral-politique, sans précédent dans la longue histoire de l'impérialisme américain qui a souvent réussi à camoufler sa politique de conquête sous des dehors « démocratiques », « pacifiques », « libérateurs ».

Ce contexte a poussé des « gouvernements amis » dans l'opposition à cette guerre, alors qu'ils se déclaraient « certainement non pacifistes » et « amis des États-Unis », très intégrés dans tous les rouages de l'Alliance transatlantique.

L'axe Schröder-Chirac, à la tête de l'UE

Début septembre 2002, Schröder est sur le point de perdre les élections parlementaires. A trois semaines du scrutin, il est donné battu dans les sondages. En sortant de son chapeau un vibrant « Non à la guerre, même sous l'égide de l'ONU ! », il regagne, pour partie, son électorat de gauche au détriment du PDS (1). Si Schröder n'a pas (ou peu) de principes, il sait s'appuyer opportunément sur le trauma des guerres mondiales fortement ancré dans la population allemande (2). Pour retourner l'opinion publique, un seul spot électoral ne suffit pas, il fallait une vraie campagne où tous les ministres et les dirigeants du SPD et des Grünen (Verts) furent mobilisés : il fallait ouvrir tous les registres du pacifisme et de la mise en cause de Bush. Quand Schröder et Fischer ont gagné les élections, ils se précipitent à Washington… où Bush est aux abonnés absents : c'est le début de la rupture.

Chirac, de son côté, vient de se faire élire, mais chichement (3). Devant la perspective d'une politique antisociale impopulaire qui risque de mettre les masses dans la rue, Chirac décide de consolider son assise populaire en utilisant la vieille bonne recette de la politique étrangère : sachant que Bush prépare effectivement l'invasion de l'Irak, il lance une campagne critique de Bush, avec insistance, mais mesurée. Et cela marche ! On parle de Chirac comme le futur prix Nobel de la paix !

Par ailleurs, l'Allemagne et, surtout la France ont des liens économiques et « culturels » importants avec l'Irak ; les deux pays, essayent de gagner en influence dans la péninsule arabe et dans la région.

Tout cela ne devrait pas mener à l'affrontement avec Bush. Au contraire, sachant que Bush veut la guerre et, a priori, va la gagner, la bonne tactique serait plutôt celle de la Grande-Bretagne : avec ou dans le sillage de Bush. Mais la perspective d'une série de guerres en cascade « stresse » les relations entre l'Europe et l'Amérique. Elle risque de bousculer les rapports de force au sein du camp impérialiste d'une manière totalement imprévisible. La multiplication des conflits commerciaux de ces dernières années (notamment dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce, OMC) avait déjà annoncé la couleur sur le plan économique. .

Des premières escarmouches à l'éclatement du conflit au sein du bloc transatlantique l'escalade passera par deux impulsions : l'unilatéralisme offensif des USA et la montée en puissance de l'UE à partir de la fin septembre 2002. Mais ce n'est que progressivement que les deux stratégies se préciseront et s'entrechoqueront en fin de compte au début de l'année 2003.

Si la politique extérieure des USA est assez claire dès le départ, ce qui va se passer sur la scène politique de l'UE est autrement compliqué.

UE : élargissement et renforcement

A la fin du mois d'octobre 2002, l'UE fonce vers l'impasse et la toute grande crise. Toute la « machinerie » interne de l'UE était suspendue au référendum irlandais à propos du traité de Nice (décembre 2000), qui avait mis en perspective une nouvelle vague d'adhésions à l'UE. Le « oui » l'ayant emporté en Irlande cette fois-ci (20 octobre 2002), il ouvre le processus qui permettra aux dix nouveaux pays d'adhérer à l'UE, celui de « l'élargissement à l'Est » (4). L'enjeu est colossal sur le plan économique et politique (5). C'est aussi un événement historique : cette unification suggère l'apaisement d'un continent déchiré par cinq siècles de guerres, invasions, insurrections, soulèvements, révolutions… dont le vingtième siècle fut l'apogée (6). C'est enfin un renforcement considérable pour les entreprises européennes, qui y trouveront une main-d'œuvre qualifiée et bon marché, un accès privilégié à ce nouveau marché, protégé et garanti par les institutions de l'UE. En retour, il va impliquer un renforcement de l'ensemble des appareils répressifs de l'UE impérialiste.

Mais, cette avancée spectaculaire exige impérativement une double réforme à court terme : celle des institutions qui doivent accueillir de nouveaux représentants et rester opérationnelles et celle de la PAC (7). Or, plusieurs pays membres, dont l'Allemagne et la Grande-Bretagne, veulent rationaliser cette politique de subsides, dont la France, deuxième producteur agricole au monde, est le grand bénéficiaire (8). Avec l'élargissement à l'Est programmé pour décembre 2002, au Sommet de l'UE à Copenhague, cette situation allait atteindre un paroxysme. Depuis plusieurs années, une forte tension existe à ce propos entre la France et l'Allemagne. Cela a permis à la Grande-Bretagne d'agir très librement au sein de l'UE : Blair, qui ne cachait pas son ambition de « prendre la tête de l'UE », avait la part belle. Il se rapprochait ponctuellement de l'Allemagne, isolant ainsi la France, notamment au Sommet de Nice, en décembre 1999. Le nouvel axe Blair-Berlusconi-Aznar, allait être victorieux à Lisbonne en mars 2000, au « Sommet du Big Business », Schröder et toute la social-démocratie libéralisée (« la troisième voie » !) s'y ralliant et isolant Jospin et Chirac.

La rupture au sommet de l'UE

En automne 2002, avec plusieurs réunions du Sommet de l'UE en perspective, Chirac bouleverse la dynamique de l'UE et les rapports entre ses principaux protagonistes, par une initiative politique de grande envergure. Il parvient à débloquer le dossier agricole par un compromis avec Schröder (en plafonnant ses dépenses jusqu'en 2007 et renvoyant le problème vers l'élaboration du prochain budget en 2006). Ils s'entendent sur une opposition à mener contre la politique de guerre de Bush.

Blair n'a pas été convié à la préparation secrète de la proposition. Il provoque un incident, une vive altercation avec Chirac s'ensuit. Le lendemain, Chirac reporte le Sommet franco-britannique. Chirac et Schröder triomphent au Sommet de l'UE (9). On est les 24-25 octobre. C'est à l'occasion de ce Sommet que l'alliance franco-allemande se reconstitue. Une bataille politique est lancée dans l'UE, avec ses répercussions en dehors. La Grande- Bretagne, exclue de la négociation secrète, a pris partie pour Bush. Le 29 octobre, le Conseil de l'ONU se scinde en deux : la France et la Russie (l'Allemagne, qui n'est pas membre, y entrera en janvier 2003, pour deux ans) s'opposent à la résolution de Bush, soutenue par Blair. Les positions sont fixées. La question de la guerre pèse de tout son poids dans les rapports. L'axe franco-allemand entame un parcours vers une autonomie croissante vis-à-vis des États-Unis.

Ces différentes dynamiques se répercutent directement au sein de la Convention (10). La première mouture de la future Constitution, présentée par Giscard, est nettement perçue comme affirmant « la présence de l'UE sur l'avant-scène mondiale » (11). La question du « pouvoir exécutif » dans cette Union élargie, sera au cœur de la Convention jusqu'à la fin… La Convention change vite. Des modifications importantes ont eu lieu dans ses dynamiques, notamment plusieurs États membres de l'UE se sont réveillés et ont relevé leur participation, selon un observateur initié (12). En clair, la bataille politique de l'UE et au sein de l'UE est entrée dans la Convention : Fischer et de Villepin, les deux ministres des affaires étrangères, y remplacent désormais les seconds couteaux. La Convention devient le lieu où sera définie, entre les principaux États membres, l'appareil d'État qui convient à leurs aspirations impérialistes.

La stratégie de Blair en panne

Quel que soit le comportement « servile » que Blair a déployé dans la guerre actuelle, il n'est ni « le valet de Bush » ni « le cheval de Troie » des États-Unis dans l'UE. Il est en premier lieu l'homme du grand capital anglais, qui a promis, dès sa première élection en mai 1997, d'intégrer la Grande-Bretagne au sein de l'Union monétaire et de la porter à la tête de l'UE. Car c'est la perspective des hautes sphères du capitalisme anglais avec le soutien décidé du capital productif international, japonais en particulier (13).

Dès son avènement au pouvoir, Blair a été conscient de la très grande difficulté de cet objectif : il n'a pas de majorité dans la population. L'opposition est large et tenace de la part d'un secteur des associations patronales, de l'appareil diplomatique, de la presse, du mouvement syndical et de l'opinion publique en général. D'où une stratégie binaire, dont l'unité n'est rien d'autre que la propre ascension « bonapartiste » de Blair comme chef d'État : se placer aux côtés de la superpuissance américaine ; contribuer activement à la construction de l'UE. Puis, attendre le moment opportun pour passer en force.

C'est Blair qui prendra l'initiative pour constituer, avec la France, une force armée européenne, autonome mais dans le cadre de l'OTAN, au sommet franco-britannique à St :Malo, en décembre 1998. Suite à l'expérience désastreuse des officiers européens du fait du comportement méprisant de leurs collègues américains, « Tony Blair a fait de l'initiative de défense le point central de sa stratégie pour imposer l'influence britannique en Europe » (14). Il a apporté une aide décisive aux patronats européens, par la « troisième voie », à savoir la néolibéralisation de la social-démocratie. Il a réussi à isoler et humilier Jospin, fraîchement élu premier ministre, au congrès du Parti Socialiste Européen, début juin 1997. Il a contribué, en appuyant Schröder, à briser Lafontaine, l'homme fort du SPD à l'époque, démissionnaire en février 1999, qui insistait sur une politique de relance néo-keynésienne. Ayant réussi à neutraliser les dernières velléités sociales des PS européens, il a réussi à construire une alliance carrément à droite avec Berlusconi et Aznar. Le but : avoir les mains libres pour lutter jusqu'au bout, au Sommet de Lisbonne, afin de briser l'État-Providence et d'imposer l'alternative néolibérale. C'est ce cadre contraignant qui oriente toujours les principales politiques économiques et sociales.

Le massacre du 11 septembre 2002 et surtout la guerre victorieuse contre l'Afghanistan offraient à Blair une extraordinaire opportunité de prendre les oripeaux du « chef de guerre » à côté de Bush. Au moment, où la concorde régnait entre les États membres de l'UE, ralliés à « la lutte contre le terrorisme » et appuyant les mesures antidémocratique de l'UE, la situation fut enfin considérée comme propice : se fondant sur les sondages systématiquement favorables, Blair annonçait, encore conditionnellement, les dates possibles pour un référendum sur l'entrée de la Grande-Bretagne « dans l'euro ».

L'enjeu était de taille : en cas de succès les trois grands (France, Allemagne, Grande-Bretagne) se retrouveraient unis sur les trois piliers fondamentaux de l'UE : le marché unique, l'union monétaire, la politique militaire. Il provoqueraient une réorganisation en cascade de l'Union européenne : la constitution d'un vrai leadership à la tête du pouvoir exécutif hiérarchisé ; une hiérarchie au sein de l'UE fondée sur les rapports de force entre pays membres ; le renforcement de la place de l'UE sur l'arène mondiale. Ce serait aussi une machine de guerre contre les classes salariées en Europe, pour appliquer « l'agenda de Lisbonne ».

Aujourd'hui, la stratégie de Blair, côté UE, est en panne. Et le radicalisme unilatéraliste du côté Bush lui laisse peu d'espoir (15).

La bataille de Bush contre l'UE

La polarisation Amérique-Europe et le durcissements des positions réciproques ont fait se dérober le sol sous les pieds de Blair. Il était lui aussi obligé de renforcer l'activité, en l'occurrence du côté de Bush. « Sa tâche » a consisté à créer une base pro-guerre et pro-américaine dans l'UE, parmi les pays de l'Est fraîchement « sortis du communisme » (selon la terminologie officielle). Cela implique la confrontation ouverte avec l'UE et ses forces centrales.

D'abord il y a eu « La lettre des 8 », lancée par le Wall Street Journal, qui visait à fédérer, dans une vaste coalition pro-Bush, l'axe Blair-Berlusconi-Aznar avec le Portugal, le Danemark, la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque, et qui s'est vite avérée une simple opération de publicité destinée aux médias. La lettre des Dix (Vilnius), pareille. Évaporées !

Il ne faut pas sous-estimer l'intention : ce qui était visé allait au-delà de « la simple division » momentanée au sein de l'UE. Cela aurait pu provoquer un processus de décomposition (partielle) de l'UE et sa reconstitution sur d'autres bases. L'axe Chirac-Schröder l'a emporté.

Les pays signataires à l'Est ne font pas le poids (leur PIB additionné n'atteint pas celui du Bénélux ; en terme de population, l'Allemagne dépasse la somme des 8 pays de l'Est) ; ils sont totalement tributaires de l'aide financière de l'UE. Par ailleurs, leur entrée dans l'UE n'est pas encore consommée. L'axe Blair-Berlusconi-Aznar est en déroute : Berlusconi est en difficulté (il a envoyé sa femme à « sa » télé pour faire une déclaration contre la guerre !) ; Aznar doit faire face à une révolte populaire massive qui se répercute jusqu'au sein de son parti ; Blair, lui-même, risque de sauter, même si les sondages lui sont un peu plus favorables après le déclenchement de la guerre. Les trois gouvernements sont acculés à la défensive par une vague anti-guerre sans précédent. La cohésion de l'UE, autour de l'axe franco-allemand (et qui avait su gagner la Russie et la Chine, ne l'oublions pas !), a tenu.

Blair a déjà perdu la bataille politique en Europe, quelle que soit l'issue de la guerre. Les conséquences porteront loin, en Grande-Bretagne, en Europe, dans le monde. Sa seule porte de sortie, en définitive, sera de se replier et de rallier ses adversaires, Chirac et Schröder, pour réintégrer la Grande-Bretagne à la tête de l'UE, comme vient de le lui rappeler Robin Cook, ex-ministre des affaires étrangères (16). Mais il est évident, selon le mode d'emploi de l'UE, que la réorganisation, pendant et après la guerre, se fera par des batailles politiques…

L'impérialisme européen : danger !

La seule explication de la force politique qu'a pu déployer, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Union, le tandem Chirac-Schröder, réside dans l'essor de l'UE de la dernière décennie. Même si elle est encore « un géant économique, mais un nain politique », la politique actuelle de l'impérialisme américain donne une puissante impulsion au développement étatique de l'UE.

L'emprise américaine sur l'économie mondiale diminue, constate dès 2001 un analyste reconnu de l'économique mondiale (17). D'abord, « la capacité de Washington de maintenir son leadership économique a été sévèrement réduite au cours des cinq années passées ». En cause : « le soulèvement populaire intérieur contre la mondialisation » et les conflits inter-impérialisteses qui se multiplient et s'aiguisent : « Les États-Unis et l'Union européenne sont sur le seuil d'un conflit commercial et économique majeur ». « Dans ce domaine les deux rivaux potentiels [des États-Unis], l'Europe et le Japon, sont des superpuissances », écrit encore Bergsten, pour conclure : « Malgré les performances économiques prodigieuses de l'Amérique au cours des années 1990, l'Union européenne est maintenant la plus grande entité économique mondiale et va encore grandir en élargissant son aire au cours des prochaines années. L'euro (…) a complété l'intégration économique régionale »

Aujourd'hui, après une expansion économique exceptionnelle, « on peut s'interroger sur les fissures de l'édifice financier d'un empire qui se croît omnipotent » (18). Les faiblesses apparaissent comme liées à la nature de cet essor même : un endettement faramineux, tant des ménages (consommation) et des entreprises (investissement) qui a creusé un déficit extérieur massivement soutenu par les capitaux japonais et européens ; un blocage, hors des États-Unis, d'une expansion économique similaire, qui empêche la possibilité qu'une locomotive de rechange, par exemple l'Europe, se manifeste. La force de l'État états-unien impose sa loi (protectionnisme, subsides, concurrence monétaire par le dollar « faible »…). « Cela renvoie au fond à la nature déséquilibrée et asymétrique de l'impérialisme contemporain, et à l'incapacité qui en découle à dominer par d'autres moyens que la violence » (19).

Ensuite sur le plan politique, « La réalité des rapports politiques transatlantiques depuis 1989, c'est que les États-Unis ont perdu plutôt que gagné en termes de domination politique sur l'Europe à l'issue de l'effondrement de l'Union soviétique ». La perspective qui se dessine : « Un instrument assez puissant d'habileté collective économique à une échelle internationale — l'UE — pourrait subir une mutation en termes politiques : au lieu d'être un sous-système d'une Alliance Atlantique sous hégémonie américaine, il pourrait devenir un ensemble d'instruments dans les mains du nouveau centre politique ouest-européen » (20)

L'UE n'est pas en passe de détrôner les USA. Elle vise à rééquilibrer le rapport de force au sein du bloc transatlantique. Mais cette « retouche » est de très grande ampleur. Comme Ernest Mandel l'écrivait en 1972 (21) : « Notre perspective est (…) celle d'un renforcement de l'ensemble des contradictions inhérentes à l'impérialisme à l'époque du capitalisme déclinant (…). C'est justement de la logique de ce renforcement des contradictions inter-impérialistes que surgit nécessairement la tendance à la fusion de certaines puissances impérialistes qui seraient, seules, incapables de poursuivre la lutte de concurrence ». Et, n'excluant pas « une fusion des puissances impérialistes indépendantes en trois “superpuissances” », il traçait cette perspective qui aujourd'hui se déroule devant nos yeux : « La centralisation internationale du capital peut s'accompagner d'un recul progressif du pouvoir de certains États nationaux bourgeois et de la mise en place d'un nouveau pouvoir d'État bourgeois fédéral et supranational (…). De même qu'on ne constate aucune hégémonie “nationale” au sein de grandes firmes multinationales nées d'une telle interpénétration internationale des capitaux, la forme d'État conforme à cette forme d'internationalisation du capital ne peut être ni la prééminence d'un seul État bourgeois sur les autres, ni la confédération lâche d'États nationaux souverains, mais seulement un État fédéral supranational, caractérisé par le transfert de droits souverains décisifs ». C'est précisément le cas de l'UE. Sa dynamique supranationale est marquée par la forte discordance interne : « ce géant économique qui est aussi un nain politique ». Cette métaphore est très en vogue. Mais en la répétant, sans y réfléchir, on n'a pas perçu le poids politique que l'UE exerce déjà sur le plan international — en général du côté de la « superpuissance » américaine, mais aussi en opposition sur le plan économique (la multiplication des frictions au sein de l'OMC en témoigne), sur le plan des institutions internationales (Kyoto, Cours pénale internationale), sur la politique étrangère (voir la question Palestine-Israël).

La transcroissance de l'UE en un État complet et cohérent, exerçant sa pleine puissance impérialiste, se heurte à plusieurs facteurs :

— D'abord, l'UE n'est pas légitime aux yeux des peuples d'Europe. En cause : sa politique néolibérale antisociale ; sa méthode antidémocratique qui écarte les populations du processus de décision. Elle est une construction portée par les principaux grands groupes industriels et financiers (regroupés dans l'ERT — European Round table of Industrialists).

— Ensuite, parce que c'est un rassemblement d'États impérialistes, qui se sont combattus pendant des siècles, dont les intérêts économiques, politiques-diplomatiques ne coïncident pas. Ainsi chaque pas vers l'État supranational implique un transfert de prérogatives, dont l'impact est inégal d'un pays membre à l'autre.

— Finalement, au sein du bloc transatlantique, le « grand frère » n'a aucun intérêt à soutenir un rival encombrant.

Paradoxalement la guerre que Bush vient de déclencher pousse l'UE à accélérer et renforcer sa « construction étatique » (ou sa « state formation »). Et cela d'autant plus, que le gouvernement américain ne cache plus sa volonté de consolider sa suprématie.

Ainsi la réussite spectaculaire du « marché unique » a conduit à la création de la monnaie unique (l'Euro), qui, à son tour, « a sollicité » la mise en place de la Banque centrale européenne (BCE) mais qui reste orpheline de l'indispensable « gouvernement économique » à l'échelle de l'Union. Malgré toutes les contradictions, inhérentes à cette UE, il y a un processus de centralisation étatique à l'œuvre, tant par la coordination entre les (principaux) pays membres, que par les instances déjà supranationales (Commission).

On comprend la réaction de l'impérialisme américain face à ce développement inattendu et non désiré ! Le Grand Capital américain a connu cette situation totalement exceptionnelle pendant cinquante ans d'être confronté à deux puissances économiques mondiales — le Japon et l'Allemagne — dont l'État a été empêché de se déployer à l'échelle internationale au service de leurs capitalistes. C'est le cas unique de deux impérialismes forts, mais « opprimés ».

Ces deux perdants de la guerre mondiale ont été scientifiquement détruits (les bombes nucléaires d'une part, les bombardements en tapis — Dresde — de l'autre). Ils ont été tenus comme « protectorats » américains par une occupation militaire qui, pour le Japon, n'est pas encore levée ! Leurs appareils d'État étaient atrophiés, leurs interventions hors-frontières interdites, leurs discours politiques censurés.

Pour ce qui concerne l'Europe, la mise en quarantaine de l'Allemagne n'a pas pu empêcher la redynamisation de son potentiel productif et financier. L'UE était lourde, elle-même, d'une contradiction inter-impérialiste lancinante. Elle fut révélée dans toute son ampleur lors de la « chute du Mur de Berlin » et de l'unification rapide de l'Allemagne. Le choix s'ouvrait : soit une « Grande Allemagne » qui s'impose à l'Europe occidentale (au risque d'une crise d'effondrement de l'UE) et va, seule, à la conquête de l'Est (le « Sonderweg »), soit une alliance avec la France et un renforcement « étatique » de l'UE, dont l'euro est le symbole et la pièce maîtresse.

Dix ans après, l'UE est poussée dans l'arène mondiale face à la superpuissance américaine. La guerre (son déroulement concret, son issue, le comportement politique des principaux protagonistes) jouera un rôle important. Mais certains éléments de l'après-guerre sont déjà en place.

Du côté américain, le bilan risque d'être très mitigé : victoire militaire, échec politique, désastre moral. Ensuite, la multiplication des menaces sur la stabilité politique et économique, notamment par cette apparition « soudaine » de la rivalité inter-impérialiste euro-américaine. Cela ne manquera pas d'avoir son impact sur la Russie et la Chine.

Abstraitement parlant, le capitalisme, c'est-à-dire les patrons, a tout intérêt à l'apaisement pour « reprendre les affaires ». De puissantes forces du Très Grand Capital sont à l'œuvre pour ressouder le bloc transatlantique — noyau central de l'économie mondiale (22). Mais d'autres secteurs capitalistes, aux États-Unis, misent sur une hégémonie militaire.

Les enjeux sont connus : la politique de l'après-guerre en Irak et dans la région ; la gestion et la coordination devant la menace d'un effondrement de l'économie mondiale ; la multiplication de foyers de tension (Corée du Nord, Pakistan-Inde…).

Les principaux pays européens jouent l'apaisement, mais sans faire de concessions sur le fond. En même temps, ils vont essayer de prendre les obstacles dans l'UE : une direction étatique, nettement plus hiérarchisée ; une tentative de « mise en ordre » parmi les 25 membres de l'UE, par exemple au travers d'une « réadhésion individuelle » à l'UE par l'approbation de la Constitution en élaboration ; la mise en place d'une politique de défense ; une structure pyramidale, à cercles concentriques, tous les pays membres ne participant pas à tout le dispositif (déjà établi en ce qui concerne l'Union monétaire, le même schéma pourrait être tenté pour la mise en place d'une « union militaire »…).

On ne saurait sous-estimer la volonté des impérialistes européens de se doter de l'outil étatique à la hauteur de leurs ambitions, autour d'un profil prétendument « pacifique », « social », « tiers-mondiste », « multilatéraliste », « humain » — comme alternative aux États-Unis.

La menace pèsera de tout son poids sur les classes salariales et la jeunesse. Heureusement, les mobilisations anti-guerre, en toute indépendance face aux classes dominantes, sont la source d'une autre Europe.

*

Notes

1. Parti du socialisme démocratique (PDS). En ce qui concerne les élections allemandes, cf. Inprecor n° 475-476 d'octobre-novembre 2002.

2. C'est pourtant Schröder qui a brisé le tabou allemand, en envoyant, pour la première fois depuis 1945, des soldats allemands se battre hors frontières, en Afghanistan.

3. Avec le score le plus médiocre, depuis 1958, d'un premier tour, il écrase Le Pen au deuxième, grâce à la réaction d'un électorat qui est loin de lui être acquis. Cf. Inprecor n° 470/471 de mai-juin 2002 et n° 472/473 de juillet-août 2002.

4. Il s'agit de la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque, la Slovaquie, l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Slovénie, ainsi que de Malte et de Chypre ; la sélection a lieu sur la base de critères généraux et de normes précises qui sont vérifiés par la Commission ; ensuite, les pays organisent des référendums dans leurs pays, qui auront lieu bientôt ; l'objectif c'est qu'ils entrent effectivement tous dans l'Union européenne le 1 mai 2004, et participent d'emblée aux élections européennes de juin 2004. Une opération gigantesque !

5. Business Week du 18 novembre 2002 ne manque pas d'en informer le patronat américain en titrant : « The Mega-Europe, The EU expansion will challenge both East and West » (La Mega-Europe, L'expansion de l'UE va défier à la fois l'Est et l'Ouest).

6. Cf. Ch. Tilly, Les Révolutions européennes 1492-1992, Seuil, Paris 1993.

7. La Politique agricole commune (PAC), règle, entre autres, les subsides au secteur agricole et aux paysans. Or les nouveaux pays membres ont un secteur agricole important. La PAC a joué un rôle décisif dans le lancement de l'UE, mais pose un gigantesque problème : elle absorbe déjà 49 % du budget de l'UE.

8. Dans l'OMC, une pression similaire s'exerce, avec menace de sanctions, etc.

9. Pour souligner l'événement, il y a la scène de l'immense éclat de rire étalant leur complicité politique devant les médias internationaux.

10. La Convention est une sorte d'ersatz d'Assemblée constituante, présidée par Valéry Giscard d'Estaing, totalement antidémocratique du point de vue de sa convocation, de sa composition et de ses modalités de débat ; elle comporte 105 membres, triés sur le volet, comprenant des membres des gouvernements, des parlements nationaux, du Parlement européen et de la Commission européenne.

11. Cf. Financial Times du 28 octobre 2002.

12. Cf. Peter Norman, « The European Convention, Into the crucial months », EuroComment, Briefing Note, ° 11, 16 janvier 2003, pp. 1-2, et aussi pp. 6-11.

13. Elle correspond à l'évolution du positionnement britannique dans le monde. Sur le plan strictement économique : le commerce de marchandises va désormais majoritairement vers le continent européen ; les investissements étrangers se portent surtout vers les États-Unis ; la masse des profits provient du capital financier anglais fortement internationalisé (avec comme centre névralgique, la City de Londres). Pour une vue sur « l'étrange relation » avec l'Europe, voir : Roy Denman, Missed Chances.Britain and Europe in the Twentieth Century, Cassell, London 1996.

14. Cf. G. Andréani, C. Bertram, C. Grant, Europe's military Revolution, Centre for European Reform, April 2001, p.33. C. Grant est un des conseiller de Blair et le Centre for European Reform un de ses principaux « think tanks ». Le livre fait le tour de la question dans tous ses volets, et débouche sur une solution « clés en main ». L'Allemagne fera un tournant historique, s'y ralliait et l'imposait au Sommet de Cologne, juin 1999.

15. La « relation spéciale » qu'invoque souvent l'appareil politique/diplomatique britannique n'a, une fois encore, pas fonctionné. Lire à ce sujet l'article décapant de l'historien écossais Niaill Ferguson, qui met en évidence ses avatars “The special relationship, What's really in for Britain ?”, Financial Times Weekend, 15-16 mars 2003. Cf. également Pauline Schnapper, La Grande-Bretagne et l'Europe, Presses de Sciences Po, Paris 2000, pp. 21-55.

16. Le Soir (Belgique) du 2 avril 2003.

17. C. Fred Bergsten, America's Two-Front Economic Conflict, Foreign Affairs, march-april 2001, pp. 16, 17 et 20-22.

18. Frédéric F. Clairmont, “Vivre à crédit ou le credo de la première puissance du monde, Le Monde Diplomatique, avril 2003.

19. Michel Husson, Une hégémonie illégitime, , à paraître dans Carré Rouge.

20. Peter Gowan, Western Europe in the Face of the Bush Campaign, Labour Focus on Eastern Europe, n° 71, Spring 2002, pp. 38-39. Cet article constitue une importante révision de la vision antérieure de P. Gowan, qui avait jusqu'alors insisté sur l'absence d' autonomie de l'Union européenne envers les États-Unis.

21. Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, nouvelle édition revue et corrigée par l'auteur : Éd. de la Passion, Paris 1997, pp. 265 et 259-260.

22. Voir, par exemple, Le Monde du 4 avril 2003 (« Les milieux d'affaires redoutent un divorce franco-américain ») ou encore les appels répétés dans The Economist et le Financial Times ; J. Quinlan, du Center for Transatlantic Relations de Hopkins University, en fait la démonstration chiffres à l'appui : Europe matters to Corporate US, Financial Times du 2 avril 2003.

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