Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 624 février-mars 2016 *

HAÏTI

Des élections sous tutelle

Cf. aussi : [Haïti]

Arthur Mahon *

Lors du premier tour du scrutin présidentiel le 25 octobre, le candidat du pouvoir, Jovenel Moïse, aurait recueilli 32,8 % des voix, contre 25,3 % pour Jude Célestin, qui a qualifié ces scores de "farce ridicule". Depuis l'annonce des résultats et jusqu'au report sine die du second tour, l'opposition a multiplié les manifestations pour dénoncer un "coup d'Etat électoral".

Casques bleus à Haïti en 2015. © RiverPlatense1900

Casques bleus à Haïti en 2015. © RiverPlatense1900

31 janvier 2016

Depuis 2004, Haïti est occupée militairement. Pour Washington, Paris et Ottawa, le tremblement de terre de janvier 2010 a été l’occasion de mettre cet État totalement sous tutelle et de rebattre les cartes (1). Ainsi, lors de l’élection présidentielle, il n'était pas question de permettre au candidat soutenu par le président René Préval de lui succéder. Lors du premier tour de l’élection, le 28 novembre 2010, le représentant en Haïti du secrétaire général de l'ONU, le diplomate Edmond Mulet, tenta un coup d’État contre Préval. Il l’informa qu’il avait 48 heures pour quitter la présidence et abandonner Haïti ! Mais René Préval refusa tout net.

Synthèse et articles Inprecor

C’est ce que rapporte le professeur brésilien Ricardo Seitenfus, qui était alors le représentant spécial en Haïti de l'Organisation des États Américains (OEA) (2). S’étant invité à une réunion de diplomates étrangers convoquée par Edmond Mulet, le Premier ministre Jean-Max Bellerive demande aux participants « si le mandat du président Préval est sur la table des négociations ». Rompant le silence gêné qui s’installe alors, Ricardo Seitenfus évoque la Charte démocratique interaméricaine et prononce le mot de « putsch ». Ne cachant pas son énervement, l’ambassadeur des États-Unis, Kenneth Marten, clôture bientôt la brève discussion : « On ne va plus parler de cela ». Un mois plus tard, Seitenfus perdait son poste.

L’objectif des États-Unis et de la « communauté internationale » était d’imposer le candidat qu’ils avaient choisi, le chanteur Michel Martelly. Or, selon les résultats officiels, l’universitaire Mirlande Manigat arriva en tête du premier tour, suivie de Jude Célestin, le candidat appuyé par René Préval. Il précédait de peu Martelly. Pour éjecter Jude Célestin du second tour, des experts étrangers choisis par l’OEA furent chargés de vérifier les procès-verbaux des bureaux de vote. En fait, selon Ricardo Seitenfus, ils se contentèrent d’éliminer les urnes trop favorables à Célestin. Ils purent ainsi proclamer que Martelly avait obtenu plus de voix que Célestin. René Préval et le Conseil électoral acceptèrent le verdict. Quelques semaines plus tard, Martelly remporta largement le second tour. Du moins officiellement. Car, depuis, l’ancien directeur-général du Conseil électoral a révélé que les résultats publiés au second tour étaient faux et avaient été négociés dans les hautes sphères !

Pourquoi les États-Unis tenaient-ils tant à Martelly, ce prétendu néophyte en politique ? Cet ancien membre de la jeunesse duvaliériste avait fait le tour des ambassades et des institutions internationales et leur avait fait allégeance. Il était vu comme un homme ayant de la poigne, prêt à faciliter les projets des firmes multinationales. Son slogan : « Haïti ouverte au business ».

Scandales et corruption

Cinq ans ont passé. La présidence de Martelly est allée de promesse en promesse, faisant ainsi illusion quelque temps, puis de scandale en scandale. Il s’arrangea pour que le mandat des maires, des députés et de la plupart des sénateurs arrive à expiration (janvier 2015 pour les législateurs) sans que des élections soient organisées. Ainsi, il allait pouvoir gouverner par décret. À l’automne 2014, des manifestations souvent durement réprimées (3) prirent de l’ampleur. Appelées par des forces d’opposition, elles réclamaient l’organisation d’élections, le départ de Martelly et de son Premier ministre, Laurent Lamothe, ainsi que la libération de prisonniers politiques. Dans quelques villes, d’autres manifestations réclamèrent l’accès à l’eau potable et à l’électricité.

Face à ces protestations, Martelly sacrifia Laurent Lamothe en décembre 2014 et nomma un nouveau Premier ministre. Un accord fut conclu le 11 janvier 2015 avec quelques forces d’opposition pour la constitution d’un « gouvernement de consensus » et la préparation d’élections « libres, honnêtes, inclusives, crédibles et souveraines ». Souveraines ? Aussitôt l’accord signé, l’ambassadrice des États-Unis, Pamela White, s’invita au Parlement pour faire pression sur les députés, dont le mandat s’achevait 24 heures plus tard.

L’année 2015 a été marquée par une intense activité électorale. Mais ce fut aussi une année de hausse des prix et, pour beaucoup de paysans, la seconde année consécutive de sécheresse. L’insécurité progressa dans les villes à l’approche des élections. Dans certains quartiers populaires, la guerre entre gangs fit de nombreuses victimes. Autant de problèmes qui préoccupaient peu la plupart des candidats aux élections. En janvier, des enseignants, soutenus par des élèves, se mirent en grève. À deux reprises, Port-au-Prince fut paralysée par une grève des transports publics. Non loin de la capitale, les habitants organisèrent des brigades de vigilance pour s’opposer aux bandits qui pillaient et violaient leurs victimes.

C’est dans cette situation que se tient, le 4 août 2015, le premier tour des élections législatives. Le 25 octobre, le premier tour de l’élection présidentielle est organisé en même temps que le second tour des législatives et les élections municipales. Le taux de participation est très bas (moins de 25 %).

Plantation géante

Les quatre principaux candidats à l’élection présidentielle ont un point en commun : ils sont liés d’une manière ou d’une autre à une fraction des classes possédantes, voire au trafic de drogue.

Jovenel Moïse est une illustration vivante de la politique de Martelly : il a dépossédé 800 paysans afin de créer sur 1 000 hectares une plantation géante produisant des bananes pour l’exportation.

Lors de sa candidature à l’élection de 2010, Jude Célestin était décrit ainsi dans un bulletin anti-impérialiste : « Jude Célestin, gendre de Préval, grand criminel, grand voleur et grand trafiquant de drogue. »

Moïse Jean-Charles est celui qui peut faire le plus illusion. Cet ancien conseiller de René Préval a attiré une partie de la base populaire de Fanmi Lavalas, le parti de Jean-Bertrand Aristide et s’est prononcé nettement pour le départ des Casques bleus. Son site web le présente comme un ami de Fidel Castro mais oublie d’indiquer qu’il a été impliqué dans au moins un meurtre en 2004 et dans plusieurs actes graves de violence contre des opposants à Aristide.

Quant au Dr Maryse Narcisse, fidèle parmi les fidèles d’Aristide, elle a fermé les yeux sur tous les agissements coupables de cet ancien président.

Une semaine avant le premier tour, un autre candidat, Chavannes Jean-Baptiste, dirigeant d’une importante organisation paysanne, se retire de la course électorale : selon lui, un véritable « coup d’État électoral » est en marche, organisé par le Core Group, une entité formée par l’ONU, qui regroupe les principales ambassades présentes en Haïti.

Lors des élections, on assiste à « une vaste opération de fraude électorale planifiée », selon le titre d’un rapport publié par quatre organisations ayant déployé des observateurs dans de nombreux bureaux de vote. Le rapport indique qu’une fraude d’une telle ampleur n’aurait pas pu se faire sans la complicité du Conseil électoral. Il est présidé par l’homme qui a déclaré s’être vu imposer les résultats électoraux de 2011 assurant la victoire de Martelly. Le rapport des observateurs ne parle pas seulement de bourrage d’urnes, d’électeurs votant plusieurs fois, de documents falsifiés et d’urnes subtilisées, mais aussi d’actes de violence menés par des individus souvent armés et parfois cagoulés. Il est à noter que les partisans du pouvoir en place n’ont pas été les seuls à employer ces méthodes.

Un seul candidat

Quelques jours avant le vote, un sondage n’accordait que 13 % des voix au candidat du pouvoir, Jovenel Moïse. Selon les calculs d’un institut brésilien qui a interrogé des électeurs à la sortie des bureaux de vote, il n’aurait recueilli que 6 % des suffrages. Pourtant, les résultats officiels le placent en tête avec 33 % des voix, suivi de Jude Célestin (25 %), Jean-Charles Moïse (14 %) et Maryse Narcisse (7 %). Un groupe de huit candidats à l’élection présidentielle, le G-8, ainsi que Fanmi Lavalas, appellent à des manifestations de rue. Elles exigent le départ de Martelly et la démission des membres du Conseil électoral. Au-delà des questions de fraude électorale, une grande partie de la population ne supporte plus Martelly, sa corruption, son arrogance, ses menaces. Pour la première fois depuis longtemps, pro et anti-Aristide agissent ensemble. Et les manifestations vont prendre de plus en plus d’ampleur.

Une commission est mandatée pour analyser les procès-verbaux de l’élection présidentielle. Soutenu par le Core Group, le Conseil électoral ne tient pas compte de ses recommandations. Jude Célestin annonce alors le 18 janvier qu’il ne participera pas à la « mascarade » du second tour prévu pour le 24 janvier. Il dénonce l’attitude de la « communauté internationale ». Les mobilisations atteignent alors leur point culminant. Jamais depuis le début des années 1990, les ingérences étrangères n’ont suscité un tel rejet dans la population.

Comprenant que la situation pourrait devenir très grave, l’Église catholique déclare que les conditions ne sont pas réunies pour un second tour le 24 janvier. Mais à Washington, le Département d’État affirme le contraire. Martelly, dont le mandat doit prendre fin le 7 février, refuse de céder. Dans plusieurs localités, des bureaux de vote sont incendiés et des manifestants sont décidés à ne pas laisser atterrir les hélicoptères de l’ONU apportant le matériel électoral. Finalement, le président du Conseil électoral, dont la moitié des membres a déjà démissionné, annonce le report sine die de l’élection. C’est une première victoire.

Quelle transition ?

Dans cette situation complexe, la gauche haïtienne essaye de faire entendre sa voix. L’Initiative pour un Mouvement patriotique, démocratique et populaire (IMPDP) (4) appelle à un « mouvement de désobéissance et de rébellion générale » pour faire reculer « le Core Group, Martelly et l’oligarchie », et pour faire respecter les revendications des masses populaires. Il appelle à la formation d’un « gouvernement de transition démocratique et populaire » qui prenne comme boussole « les intérêts du pays et de la majorité de la population ». Le mouvement Batay Ouvriye distribue dans les mobilisations un texte en créole dans lequel on lit : « Aux politiciens qui nous demandent de descendre dans la rue » il faut poser la question de « nos intérêts », ceux « des ouvriers, chômeurs, petits paysans, petits artisans, petites marchandes et de tout le peuple en général ». Il défend la construction d’« une mobilisation organisée et structurée sur la base de nos propres intérêts ». Après le 24 janvier, le journal Haïti Liberté, édité à New York, propose de « battre le fer, alors qu’il est encore chaud, en exigeant l’annulation totale des élections truquées et frauduleuses du 9 août et du 25 octobre 2015 tout comme le départ des forces d’occupation de la Minustah qui ont été des conseillers immédiats de ce régime dans toutes ses dérives ».

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Le G-8 propose la mise en place d’un gouvernement provisoire présidé par le président de la Cour de cassation. Mais Martelly menace de rester en place après le 7 février, mobilise ses partisans et invite une délégation de l’OEA pour influer sur des négociations. Or, pour le G-8, Martelly est « une navrante créature de l’OEA ». Des sénateurs essayent de trouver une solution de compromis permettant à Martelly de partir la tête haute. La crise politique n’est pas près de s’achever.

Dans cette situation, il faut faire cesser au plus vite les interventions des « pays amis d’Haïti » et autres institutions internationales. Ces dernières semaines, l’ambassade des États-Unis, l’Union européenne, l’OEA et le Core Group sont restés les plus fidèles alliés de Martelly. L’Union européenne a ainsi expliqué que les « irrégularités » qu’elle avait relevées ne remettaient pas en cause le résultat du premier tour et que le processus électoral devait aller de l’avant. Déçus par cette attitude, 60 ressortissants étrangers travaillant en Haïti ont adressé une « lettre ouverte aux ambassades des pays membres du Core Group et à l’Union européenne ». Ils leur demandent « s’ils ont fait le décompte des secteurs de la société civile haïtienne qui soutiennent encore le processus électoral » et leur reprochent de rester aveugles face à la multiplication des actes de répression.  ■

* Arthur Mahon est militant de la IVe Internationale.

Notes

1. L’article The King and Queen of Haiti de Jonathan Katz et Allison Shelley met en lumière le rôle clé joué par le couple Clinton à partir de 2010, Hillary s’occupant surtout de politique et Bill de business.

2. Ricardo Seitenfus, L’échec de l’aide internationale à Haïti. Dilemmes et égarements, éditions de l’université d’État d’Haïti, 2015.

3. Des agents de la Minustah, la force de l’ONU présente depuis 2004, tirèrent même à balles réelles sur des manifestants, comme le prouve cette vidéo : https://youtu.be/h7UTRGcQ3aY. Parmi d’autres méfaits, la Minustah est responsable de la mort de 9 000 personnes, victimes du bacille du choléra, qu’elle introduisit par négligence en 2010.

4. Cette coalition regroupait à sa création, en 2013, une trentaine d’organisations sociales et politiques.

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