Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 551-552 juillet-août 2009 *

HONDURAS

Coup d'État d'une oligarchie dominée

Cf. aussi : [Honduras] [Malewski Jan]

Jan Malewski

A l'aube du dimanche 28 juin l'armée hondurienne a envahi le palais présidentiel et, après un échange de coups de feu avec la dizaine de gardes présidentiels, a arrêté le président Manuel Zelaya. Conduit de force à l'aéroport, il a été expulsé vers le Costa Rica voisin. Les putschistes ont produit une fausse lettre de démission du président Zelaya et, utilisant cette falsification, ont fait désigner par le Congrès Roberto Micheletti, également membre du Parti libéral et président du Congrès, pour le remplacer. Micheletti a obtenu la bénédiction de la hiérarchie catholique hondurienne.

Le Congrès national a décrété le couvre-feu de 22 heures à 5 heures du matin (le 5 juillet ce couvre-feu a été avancé à 18h30) dans l'ensemble du pays et a suspendu les garanties constitutionnelles pour les citoyennes et citoyens, ce qui équivaut à l'établissement de l'état de siège. Andrés Pavón (1) explique ainsi les raisons qui ont conduit les putschistes a établir l'état de siège : « Un militaire de haut rang m'a dit que le général Romeo Vásquez [chef de l'état-major conjoint des forces armées] a dit à Micheletti qu'il ne dispose pas de “mécanismes légaux” pour faire face aux manifestations contre lui, et c'est pour cela qu'ils ont fait ce décret ».

Des militants de gauche et d’organisations ouvrières et paysannes ont été arrêtés. Le Congrès a ordonné l’arrestation de nombreux dirigeants d’organisations populaires ou sociales, dont Juan Baraona et Carlos H. Reyes (Bloc Populaire), Andrés Padrón (Mouvement des droits de l'homme), le dirigeant syndical Luther Castillos, Rafael Alegrón (Via Campesina), ainsi que les militants du Conseil Civique des Organisations des Peuples et des Indigènes du Honduras (CCOPIH) : César Han, Andrés Pavón, Marvin Ponce, Salvador Zúñiga et Berta Cáceres.

Un Front de résistance populaire regroupant les syndicats, les organisations non gouvernementales et les organisations politiques de gauche, a immédiatement commencé à mobiliser la population contre le « golpe », des dizaines de milliers de personnes ont envahi les rues de la capitale Tegucigalpa et dans tout le pays, brutalement réprimées par la police et l'armée. Le 2 juillet les syndicats ont appelé à la grève générale. Le 5 juillet, disposant du soutien diplomatique de l'ONU et de l'OEA (Organisation des États américains, qui a suspendu le Honduras à la suite du putsch), le président Manuel Zelaya a tenté de revenir à Tegucigalpa ; l'armée a envahi les pistes d'atterrissage, empêchant l'avion de se poser, puis a ouvert le feu sur les milliers de manifestants désarmés, rassemblés pour accueillir le président légal, faisant des morts et des blessés.

Le gouvernement Zelaya

Magnat de l'industrie du bois, candidat du Parti libéral (centre-droit), Manuel Zelaya a remporté l'élection présidentielle en 2005 devançant de peu le candidat du Parti national (droite conservatrice). A la tête de l'un des pays les plus pauvres de l'Amérique latine (2), longtemps une des « républiques bananières » dominées par la United Fruit Company (3), confronté à la politique de restriction des aides et crédits étrangers, Manuel Zelaya a tenté de freiner la polarisation sociale par une politique plus sociale. Il a de ce fait rapidement perdu le soutien de sa propre formation politique et de l'oligarchie locale ce qui l'a poussé à se tourner vers les forces progressistes.

Interrogé peu avant le putsch par le quotidien espagnol El Païs, il présentait ainsi son évolution : « Mon gouvernement s'est trouvé au centre-gauche, car je pratique les idées libérales, mais avec une tendance socialiste, sociale, voulant garantir les droits des citoyens. Je viens plutôt de rangs très conservateurs. Je pensais apporter des changements au sein du cadre néolibéral. Mais les riches ne donnent pas un centime. Les riches ne cèdent pas leur argent. Ils gardent tout pour eux. Donc, logiquement, pour faire des changements il faut intégrer le peuple. Chávez m'a aidé dans la crise. J'ai recherché ce soutien, ce n'est pas lui qui m'a cherché. Au départ, il y a eu des pays qui se sont opposés, je ne sais pourquoi. Chávez est un démocrate. Il fait des élections tous les jours. Maintenant ici on accepte mon rapprochement avec Fidel Castro, avec Hugo Chávez. » (4) A la question du journaliste concernant son isolement au sein de l'appareil d'État, Zelaya répondait : « C'est que nous parlons d'un État bourgeois. Et ce sont les élites économiques qui composent l'État bourgeois. Ce sont les dirigeants de l'armée, des partis, des tribunaux, et cet État bourgeois se sent vulnérable quand on propose que le peuple dispose de la voix et du vote. (…) Si je sort renforcé [par les urnes] ce dimanche [le 28 juin]… Peut-être je devrais me rapprocher plus de ces groupes du pouvoir et de les convaincre. Leur dire que ce n'est pas contre eux, qu'il s'agit d'un processus historique, qu'ils doivent coopérer… Ils doivent comprendre que la pauvreté ne prendre pas fin tant que ce ne seront pas les pauvres qui feront les lois. » (5)

Le gouvernement Zelaya a engagé une campagne d'alphabétisation inspirée des exemples cubain et vénézuélien, a tenté d'améliorer l'accès des pauvres aux services des soins en important des médicaments génériques et en octroyant des bourses d'études de la médecine à Cuba, il a réduit le taux d'intérêt pour les emprunts des petits fermiers et a augmenté de 60 % le salaire minimum. Grâce à l'accord passé avec Petrocaribe, basé au Venezuela, il a pu importer le fuel à une prix en dessous du prix mondial. Ces mesures ont atteint le monopole des multinationales, pétrolières et pharmaceutiques.

Dénonçant le monopole de l'oligarchie sur les médias, le président Zelaya a supprimé les subventions étatiques aux grands groupes médiatiques, provoquant leur haine.

Dans le domaine diplomatique le Honduras a rejoint l'Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), aux côtés du Venezuela, de Cuba, de la Bolivie, du Nicaragua et de la Dominique (rejointe depuis par Saint-Vincent-et-les Grenadines, Antigua-et-Barbuda et l'Équateur).

Si toutes ces mesures ont contribué à accroître sa popularité parmi les couches pauvres de la population, elles ont alimenté l'hostilité de l'oligarchie locale et de l'appareil d'État qui a commencé à paralyser la politique gouvernementale. Cette polarisation a conduit Manuel Zelaya à se tourner de plus en plus vers la population. Il a pris l'initiative d’un référendum sur la convocation, à l'occasion des élections générales de novembre prochain, d'une Assemblée constituante, s'inspirant des exemples du Venezuela, de la Bolivie et de l'Équateur, qui devait avoir lieu le dimanche 28 juin 2009. Le Congrès et la Cour Suprême ont déclaré illégale la consultation populaire, qui n'avait pourtant qu'un rôle indicatif. Le Haut Commandement de l'armée refusa d'apporter son soutien logistique à l'organisation de cette consultation. Mais la population et ses organisations ont pris en charge son organisation. Le coup d'État l'a empêché.

Isolement international

Contrairement à leurs attentes, les putschistes se sont rapidement trouvés dans l'isolement international. L'Assemblée générale de l'ONU a condamné le putsch, l'OEA a suspendu le Honduras (ce qui n'était jamais arrivé à une dictature militaire !), la majorité des puissances impérialistes ont rappelé leurs ambassadeurs, Washington, qui dispose d'une importante base militaire au Honduras, a suspendu ses relations militaires avec le régime de Micheletti, le Venezuela a suspendu ses fournitures de pétrole, la Banque interaméricaine de développement a gelé ses prêts au Honduras, la Banque mondiale a stoppé un prêt de 270 millions de dollars…

Ces réactions indiquent que, plongée dans la crise et en quête de légitimité, la grande bourgeoisie mondiale craint par dessus tout la polarisation et la radicalisation des résistances. L'oligarchie hondurienne, qui a réalisé le coup d'État, n'est pour elle qu'un client de second ordre et elle se fait taper sur les doigts pour avoir pris le risque d'ouvrir la boîte de Pandore. Si elle ne peut tolérer les réformes progressistes même modestes, le grand capital mondialisé n'est pas prêt à la protéger coûte que coûte. L'heure est encore à la « stabilité » et l'initiative des militaires honduriens a été condamnée. « La communauté internationale » répudie les putschistes et les laisse se débrouiller.

Elle préfère Manuel Zalaya qui a appelé les manifestants contre le putsch à venir l'accueillir « sans armes », face aux forces… armées. Certes, depuis l'avion empêché d'atterrir qui le reconduisait au Salvador, il a également appelé les militaires à « abaisser leurs armes », mais cela n'a pas empêché les premiers morts par balles. Car pour que les soldats se détournent de leurs officiers, pour qu'ils « changent de camp » dans une situation d'affrontement, il faut qu'existe en face un autre camp, prêt à la lutte sur le terrain choisi par l'adversaire. Les manifestations contre le régime militaire, si elles sont nombreuses, n'ont pas encore franchi ce pas. Les putschistes, internationalement isolés, tiennent le terrain par la force des baïonnettes… ■

● Jan Malewski, membre du Bureau exécutif de la IVeInternationale, est rédacteur d'Inprecor.

Notes

1. Andrés Pavón est président du Conseil Civique des Organisations des Peuples et des Indigènes du Honduras, CCOPIH. Cité dans le reportage de Arturo Cano, La Jornada du 2 juillet 2009 :

http://www.jornada.unam.mx/2009/07/02/index.php?section=mundo&article=023n1mun

2. 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’illettrisme frappe 20 % des citoyens. Plus d’un million d’habitants (sur les 7,8 millions que compte le pays) a dû émigrer aux États-Unis pour chercher du travail — leurs « remasas » (fonds envoyés par les émigrés à leur famille) représentent 25 % du PIB, qui ne se monta qu'à 5 milliards d'euros (7 milliards de dollars). Le Honduras est très dépendant de l'aide étrangère.

3. Compagnie états-unienne, fondée en 1899, la plus importante entreprise bananière du monde, devenue Chiquita Brands International en 1990. Elle est à l'origine de l'expression « république bananière », de par son influence sur les gouvernements d'Amérique latine, qui limite les réformes et les redistributions de terres en faveur des paysans. Cette influence est due à son monopole sur l'acheminement et la production des fruits exotiques, en particulier vers le marché des États-Unis. En 1903, 1907, 1911, 1912, 1919, 1924 et 1925, agissant pour le compte de l'United Fruit, l'armée états-unienne a renversé des gouvernements qui tentaient de limiter son pouvoir. En 1930 un navire américain a été envoyé pour réprimer une grande grève dans les plantations bananières. Le Honduras a également une longue histoire de coups d'État, réalisés avec le soutien des États-Unis : Vincente Mejía (président de 1929 à 1933) a été remplacé par la dictature du général Carías Andino, qui a conservé le pouvoir jusqu’en 1949. Villeda Morales, après avoir engagé une réforme agraire très modeste, fut renversé par López Arellano, qui dirigea le pays de 1965 à 1974.

4. El Païs du 28 juin 2009. L'interview a été réalisée le 26 juin, alors que le chef des forces armées a refusé d'organiser le référendum prévu et que le président Manuel Zelaya a fait appel au soutien de la population. http://www.elpais.com/articulo/internacional/jefe/Ejercito/desobedecio/comandante/soy/elpepuint/20090628elpepiint_3/Tes

5. ibid.

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