Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 449-450 juillet-septembre 2000

LÉON TROTSKY (1879-1940)

Une analyse du développement capitaliste

Cf. aussi : [Economie] [Trotskysme]

LÉON TROTSKY

Même ses adversaires les plus acharnés ont le plus souvent reconnu les qualités des analyses socio-politiques et historiques de Trotsky, de même que son talent d’écrivain. Il est moins connu qu’à différentes époques de son activité et de ses réflexions il a abordé également avec lucidité des problèmes économiques majeurs. Il va de soi qu’une bonne partie de ces contributions sont datées. Elles ont quand même une double importance. Elles abordent, ne fût-ce que synthétiquement, des problèmes théoriques sur lesquels les économistes discutent encore maintenant — en particulier, la théorie des ondes longues — et suggèrent des critères méthodologiques essentiels. A ce sujet, Trotsky insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de ne pas analyser la dynamique de l’économie séparément du contexte socio-politique, mais dans le cadre de leurs rapports réciproques. Plus particulièrement, il aborde, entre autres, le problème de l’origine exogène, c’est-à-dire non strictement économique, d’une dynamique de crise et de relance.

Nous publions ici des extraits d’un rapport sur la crise mondiale et les tâches de l’Internationale communiste que Trotsky a présenté au IIIe congrès de l’IC (1921) et qui est révélateur, entre autres, du niveau des débats qui avaient lieu dans cette instance (1). Nous y ajoutons des extraits d’une critique des thèses avancées par le professeur Kondratieff en 1923. (2)

L. Trotsky sur la dynamique à long terme de l’économie capitaliste (1923)

Les économistes bourgeois et réformistes, qui ont un intérêt idéologique à présenter sous un jour favorable l’état du capitalisme, expliquent que la crise actuelle ne prouve absolument rien, au contraire, elle constitue un phénomène normal. Immédiatement après la guerre nous avons assisté à un boom industriel, et maintenant nous assistons à une crise. Il en découle que le capitalisme se porte bien.

C’est un fait que le capitalisme vit en passant par des crises et des boom de même qu’un être humain vit en inspirant et en expirant : d’abord il y a un boom de l’industrie, puis un arrêt et ensuite une crise, suivie par un arrêt de la crise elle-même, puis par une amélioration, par un nouveau boom, par un nouvel arrêt, etc.

La crise et le boom, avec toutes les phases de transition, constituent un cycle ou l’un des grands cycles du développement industriel. Chaque cycle dure de 8 à 9 ou 10 ans et peut même en durer 11 . A cause de ses contradictions internes le capitalisme ne se développe pas en ligne droite, mais en zigzag, avec des hauts et des bas. Voilà ce qui est à la base des explications des apologistes du capitalisme : « puisque nous constatons après la guerre une succession de booms et de crises — disent-ils — il en découle que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes ».

En réalité, les choses se passent différemment. Le fait qu’après la guerre le capitalisme continue d’osciller de manière cyclique signifie tout simplement qu’il n’est pas encore mort, que nous n’avons pas un cadavre devant nous. Aussi longtemps qu’il ne sera pas renversé par la révolution prolétarienne, le capitalisme ne cessera de connaître ses cycles, ascendants et descendants : les crises et les booms l’ont caractérisé depuis sa naissance et l’accompagneront jusqu’au tombeau. Mais pour établir l’âge du capitalisme et son état en général, pour établir s’il est encore en train de se développer, s’il a atteint sa maturité ou s’ils est dans son déclin, il est nécessaire de diagnostiquer la nature des cycles, de même que l’état d’un organisme humain ne peut être diagnostiqué qu’en vérifiant si la respiration est régulière ou spasmodique, profonde ou légère, etc.

Le noyau du problème peut être abordé comme suit. Considérons le développement du capitalisme — l’augmentation de la production du charbon, des produits textiles, du fer, de l’acier, du commerce extérieur etc. — et esquissons une courbe décrivant ce développement. Si la courbe correspond au cours réel du développement économique, nous voyons que la courbe ne monte pas d’une façon ininterrompue, mais en zigzag, par des hauts et des bas, qui correspondent respectivement aux booms et aux crises. Ainsi, la courbe du développement économique se compose de deux mouvements : un mouvement primaire qui exprime la montée générale du capitalisme et un mouvement secondaire qui comporte des oscillations périodiques en rapport aux différents cycles industriels.

En janvier de cette année, le Times de Londres a publié un tableau couvrant une période de 138 années — depuis la guerre d’indépendance des 13 colonies américaines jusqu’à nos jours. Durant cette intervalle, il y a eu 16 cycles, c’est-à-dire 16 crises et 16 phases de prospérité. Chaque cycle a eu une durée moyenne de 8 ans et 8 mois, donc d’à peu près 9 ans.

Permettez-moi d’attirer votre attention sur les zigzags que décrivent les mouvements. A un moment donné le tableau du Times indique une montée. La base de départ est l’équivalent de 2 livres ou 25 marks par tête d’Anglais. Dans la période considérée la population a augmenté d'à peu près quatre fois, le commerce extérieur encore plus et le revenu par tête a atteint 30,5 livres en 1920, en termes monétaires, mais non en valeur réelle, il a atteint 65 livres. En ce qui concerne la production du fer nous constatons un cours semblable. Dans la première partie de 1851 la demande de fer était de 4,5 kilos par tête : elle a monté jusqu’à 46 kilos en 1913. Ensuite, s’est produit un mouvement en sens inverse. Voilà un bilan d’ensemble, le résultat d’ensemble de 138 ans de développement.

Si nous analysons de près la courbe du développement, nous observons qu’elle se découpe en cinq segments, cinq périodes différentes et distinctes. De 1781 à 1851 l’évolution est très lente : il n’y a pratiquement aucun mouvement perceptible. Le commerce extérieur ne s’élève, en soixante-dix ans, que de 2 à 5 £ par tête. Après la révolution de 1848, qui eut pour effet d’élargir le cadre du marché européen, il se produit un point de rupture. De 1851 à 1873 la courbe d’évolution s’élève rapidement. En vingt-deux ans, le commerce extérieur grimpe de 5 à 21 £, pendant que la quantité d’acier s’élève, durant la même période, de 4,5 à 13 kg par tête. Une époque de dépression s’installe à partir de 1873. De 1873 à 1894 environ, on enregiste une stagnation du commerce anglais : il y a une chute de 21 à 17,4 £ en vingt-deux ans. Puis survient un autre boom, qui dure jusqu’en 1913 — le commerce extérieur s’élève de 17 à 30 £. Enfin, la cinquième période commence en 1914 — c’est la période de destruction de l’économie capitaliste.

Comment les fluctuations cycliques se confondent-elles avec le mouvement premier de la courbe du développement capitaliste ? Très simplement. Dans les périodes de développement capitaliste, les crises ont un caractère bref et superficiel, alors que les booms ont une durée et une porté plus longue. Dans les périodes de déclin capitaliste, les crises ont un caractère prolongé, alors que les booms sont brefs, superficiels et spéculatifs. Dans les périodes de stagnation les fluctuations se produisent au même niveau. (…)

Le rapport réciproque entre boom et crise économique d’un côté et développement de la révolution de l'autre côté est pour nous d’un intérêt extrême non seulement du point de vue théorique, mais aussi et surtout du point de vue pratique.

Beaucoup d’entre vous se rappelleront qu’en 1851, alors que le boom avait atteint son point le plus haut, Marx et Engels avaient écrit qu’il était à ce moment-là nécessaire d’admettre que la révolution de 1848 était terminée ou, tout au moins, était interrompue jusqu’à la prochaine crise. Engels avait écrit que, si la crise de 1847 avait été la mère de la révolution, le boom de 1849-1851 avait engendré la contre-révolution victorieuse.

Il serait, toutefois, tout à fait unilatéral et erronée d’interpréter ces appréciations dans le sens qu’une crise détermine inévitablement une activité révolutionnaire alors que le boom détermine une passivité de la classe ouvrière. La révolution de 1848 n’a pas été provoquée par la crise. La crise n’a fait que donner une dernière impulsion. Fondamentalement, la révolution avait été le produit des contradictions entre les besoins du développement capitaliste et les chaînes d’un système social et politique semi-féodal. La révolution de 1848, tout en hésitant et s’arrêtant à mi-chemin, a balayé les résidus du régime des corporations et du servage, en élargissant ainsi le cadre du développement capitaliste. C’est pour cette raison, seulement pour cette raison, que le boom de 1851 a marqué le début d’une époque de prospérité capitaliste qui a duré jusque 1873.

Lorsqu’on se réfère à Engels il est dangereux de négliger ces éléments fondamentaux. Justement après 1830, c’est-à-dire après la période où Marx et Engels avaient fait leurs remarques, émergeait non pas une situation normale, mais une époque de Sturm und Drang [d’activité fiévreuse] du capitalisme qui avait déblayé le terrain à la révolution de 1848. Voilà un élément d’une importance capitale. La période débouchant sur la révolution avait été elle aussi une époque de Sturm und Drang, pendant laquelle la prospérité et les conjonctures favorables avaient été assez stables alors que les crises avaient été superficielles et de courte durée.

A l’heure actuelle, il faut se poser la question de savoir non si une amélioration de la conjoncture est possible, mais si les fluctuations de la conjoncture s’insèrent dans une courbe ascendante ou dans une courbe descendante. Voilà l’aspect le plus important de toute la question.

Est-ce que de la relance économique de 1919-1920 nous pouvons attendre les mêmes effets qui se sont produits en d’autres époques de montée globale ? En aucun cas. Un élargissement du cadre du développement capitaliste ne s’est même pas esquissé. Est-ce que cela implique qu’on doit exclure pour le futur, un futur plus ou moins rapproché, une nouvelle relance commerciale et industrielle ? Pas du tout ! J’ai déjà dit qu’aussi longtemps que le capitalisme reste en vie, il continue d’inspirer et d’expirer. Mais à l’époque où nous sommes entrés — l’époque de l’expiation après la saignée et la destruction du temps de la guerre, l’époque du nivellement dans un sens négatif — les relances ne peuvent être que superficielles et essentiellement spéculatives alors que les crises deviennent plus longues et plus profondes. ■

L. Trotsky sur la théorie des « cycles longs » du prof. Kondratieff (1923)

Voilà le schéma à l’état brut. On observe dans l’Histoire que les cycles homogènes sont groupés en série. Des époques entières de développement capitaliste sont constituées par un certain nombre de cycles caractérisés par des booms qui se détachent nettement et des crises de faible amplitude et de courte durée. Le résultat est un mouvement nettement ascendant de la courbe fondamentale du développement capitaliste. On obtient des époques de stagnation lorsque cette courbe, tout en passant par des oscillations cycliques, reste à peu près au même niveau durant des dizaines d’années. Et finalement, durant certaines périodes historiques, la courbe fondamentale, tout en passant, comme toujours par des oscillations cycliques, s’effondre complètement, mettant en évidence le déclin des forces productives. (…)

A la suite du Troisième congrès mondial du Komintern, le professeur Kondratieff s’est attaqué au problème — en refusant, comme d’habitude, de se référer à la formulation du problème adoptée par le congrès lui-même ; il a tenté d’élaborer, à côté du concept de « cycle court », couvrant une période de dix ans, celui d’un cycle long, embrassant approximativement cinquante ans. D’après cette construction à l’allure symétrique, un cycle économique long comporte à peu près cinq cycles courts. De plus, la moitié de ceux-ci ont un caractère de boom, tandis que l’autre moitié à un caractère de crise, avec toutes les phases de transition nécessaires. Cette détermination statistique des cycles longs élaborée par Kondratieff devrait être soumise à une vérification soigneuse et assez méfiante, tant pour les pays pris séparément que pour le marché mondial dans son ensemble. Il est déjà possible de réfuter à l’avance les tentatives du professeur Kondratieff de baptiser certaines époques de cycles longs en y projettant le même rythme à définition rigide que l’on observe dans les cycles courts. C’est de toute évidence une généralisation érronée d’une analogie formelle. La répétition périodique des cycles courts est conditionnée par la dynamique interne des forces du capitalistme. Elle se manifeste toujours et partout, une fois que le marché est né. Si l’on considère par contre les larges segments de la courbe du développement capitaliste (cinquante ans) que le professeur Kondratieff propose un peu rapidement d’appeler aussi des cycles, leur caractère et leur durée sont déterminés non pas par la résultante des forces internes du capitalisme, mais par l’environnement extérieur dans lequel se propage le développement capitaliste. Ce sont la conquête par le capitalisme de nouveaux pays et continents, la découverte de nouvelle ressources naturelles et, en fonction de ces deux éléments, des événements d’ordre « superstructurel » aussi importants que des guerres et des révolutions, qui déterminent le caractère et la succession des époques ascendantes, stagnantes ou déclinantes du développement capitaliste. Leur explication exige une étude plus concrète de la courbe capitaliste et de l’ensemble des relations entre ce dernier et tous les aspects de la vie sociale. ■

Notes

1. “Report on the World Economic Crisis and the New Tasks of the Communist International”, seconde session, le 23 juin 1921, du Troisième Congrès de l’Internationale Communiste, in L. Trotsky, The First Five Years of the Communist International, vol. 1, New York, Pioneer Publishers, 1945, p. 201

2. L. Trotsky, « The Curve of Capitalist Development » (lettre à la rédaction du Viestnik Sotsialisti- tcheskoi Akademii, en date du 21 avril 1923, parue dans le cahier n°4, avril-juillet, de cette publication). Citée ici d’après la traduction anglaise, parue dans Fourth International, mai 1941, p. 112-114

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