Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 553-554 septembre-octobre 2009 *

LA ROUE DE L’HISTOIRE TOURNE AU VENEZUELA, EN ÉQUATEUR ET EN BOLIVIE

III. La Bolivie est-elle sortie d’une période très agitée ?

Cf. aussi : [Bolivie] [Eric Toussaint]

Eric Toussaint

I. Cinq éléments du contexte général

II. Venezuela

III. Bolivie

IV. Equateur

V. Industrie extractive

VI. intégation régionale

Evo Morales, élu président de Bolivie le 18 décembre 2005. (Agência Brasil)

Evo Morales, élu président de Bolivie le 18 décembre 2005. (Agência Brasil)

Comme indiqué dans le point 5 de la partie I, le gouvernement d’Evo Morales a dû affronter en 2008 une opposition très violente de la droite représentant les intérêts de la classe capitaliste locale (industriels, grands propriétaires fonciers, groupes financiers) liée aux intérêts des transnationales privées qui exploitent les ressources naturelles (pétrole, gaz, différents minerais). Álvaro García Linera, vice-président de la Bolivie, offre dans une interview (37) une vision stratégique de ces affrontements. En voici quelques extraits particulièrement significatifs. Il part du constat que la droite refusait d’accepter sa situation de force politique minoritaire et avait opté pour la séparation entre les provinces orientales riches et le reste du pays où se trouve la capitale La Paz. Ensuite, il décrit la politique suivie par le gouvernement qui a refusé l’affrontement à plusieurs reprises avant de choisir de frapper fort.

« La droite n’était pas disposée à être incluse dans le projet national-populaire comme force minoritaire et dirigée, et elle optait pour la déflagration territoriale. La lutte pour le pouvoir se rapprochait du moment de sa solution belliqueuse ou finale dans la mesure où, en dernière instance, le pouvoir de l’État est coercition. C’est ce que nous appelons “le point de bifurcation”, c’est le moment où la crise de l’État, entamée huit ans auparavant, se résout soit via une restauration du vieux pouvoir étatique, soit via la consolidation du nouveau bloc de pouvoir populaire. (…)

« A travers les résultats du référendum d’approbation du mois d’août 2008, le bloc civico-préfectoral [c’est à dire la droite] commence son escalade putschiste : ils prennent les institutions, on attend ; ils attaquent la police, on attend ; ils détruisent et saccagent des édifices d’institutions publiques dans 4 départements, on attend : ils désarment les soldats, on attend ; ils prennent les aéroports, on attend (…). Ils se lancent eux-mêmes dans une voie sans issue. (…) Le préfet déclenche le massacre de Pando (38) dans le but de donner un signal d’intimidation aux leaders populaires… et cet acte pousse dans ses derniers retranchements la tolérance de la totalité de la société bolivienne. Le massacre des paysans amène la population à tirer un trait d’égalité entre les préfets de droite et leur mentor Sánchez de Lozada [le président renversé en octobre 2003 par la colère populaire] ou García Meza (39), et a forcé l’État à réagir par une intervention rapide, aiguë, en défense de la démocratie et de la société. Et sans douter une seule seconde, nous visons le maillon le plus faible de la chaîne putschiste : Pando. Il s’est agi du premier état de siège dans l’histoire bolivienne qui ait été dicté par la défense et la protection de la société, avec l’appui total de la population horrifiée par l’action des putschistes.

« Ce fait, ajouté au rejet international des putschistes, mettra un terme à l’initiative civico-préfectorale, entraînant leur repli désordonné. C’est le moment d’une contre-offensive populaire où les organisations sociales et populaires du département de Santa Cruz (40) ont été en première ligne. Non seulement les paysans et les colonos (41) se mobilisent mais aussi les pauvres des quartiers populaires de Santa Cruz et spécialement les jeunes des villes qui, lors de journées mémorables de résistance contre les bandes fascistes, défendront leurs districts à Santa Cruz.

« La vigueur et la fermeté de la riposte politique et militaire du gouvernement contre le coup, ajoutées à la stratégie de mobilisation sociale dans Santa Cruz et vers Santa Cruz, a créé une parfaite articulation entre société et État rarement vue dans l’histoire politique de la Bolivie. C’est cette force de frappe que le projet indigéno-populaire déploya au moment décisif. La droite évalua l’état de ses troupes de choc, isolées, en débandade et se rendit compte du haut niveau de la volonté politique du bloc indigéno-populaire qui était prêt à tout. La droite préféra déclarer forfait et se rendre. C’est ainsi que le cycle de la crise étatique, de la polarisation politique s’est refermé et que la structure durable d’un nouvel État s’est imposée au cours d’une épreuve de force belliqueuse. »

Álvaro García Linera poursuit en établissant un parallèle historique : « Une chose pareille a eu lieu en 1985 (42), quand les mineurs qui constituaient le noyau de l’État nationaliste se rendirent face aux divisions de l’armée qui protégeaient le projet néolibéral. Aujourd’hui, le bloc des entrepreneurs et des propriétaires terriens doit assumer la défaite et céder le pas à la nouvelle corrélation de forces politiques de la société. A sa manière, septembre-octobre 2008 aura le même effet sur l’État que la défaite de la “marche pour la vie” des mineurs de 1986. A part que maintenant, c’est le bloc populaire qui fête la victoire et les élites de l’argent qui doivent assumer leur défaite historique. »

Jusque là, Álvaro García Linera développe un point de vue fort optimiste sur la déroute politique de la droite, mais plus loin dans l’interview, il souligne lui-même que celle-ci ne manque pas de points d’appui pour rebondir et chercher à reprendre l’initiative pour en finir avec l’expérience de gauche en cours : « La bourgeoisie rentière n’a déjà plus les entreprises pétrolières pour financer généreusement ses revenus. Le réseau clientéliste agraire que les rentiers de la terre ont créé dans le milieu agro-industriel s’est énormément affaibli avec l’existence de l’entreprise d’État d’aliments EMAPA et le fait que la part publique de la chaîne de production du soja, du blé, du riz représente entre 20 % et 30 % de la production totale. Mais le bloc d’opposition irréductible conserve encore des espaces importants de pouvoir agricole (43), commercial et financier et cela lui donne une grande capacité de pression et de confrontation. Cela peut durer des années.

« Par contre, ce qu’il n’a pas, c’est un projet d’État ; combien de temps n’en aura-t-il pas ? Personne ne le sait, mais il a comme objectif d’essayer d’empêcher le projet populaire de continuer à avancer. A la différence des classes populaires qui en 1985 ont été battues et matériellement déstructurées pour donner lieu à un cycle lent de réorganisation, la droite n’est pas dans cette situation. La droite a subi un choc politique, a perdu le mandat de l’État, a perdu la capacité de séduire la société à partir de l’État mais elle a encore beaucoup de pouvoir économique. C’est la différence de la forme de consolidation du point de bifurcation quand le secteur populaire est défait, politiquement et matériellement, et quand il s’agit du secteur patronal, parce que celui-ci peut perdre politiquement mais conserver le pouvoir économique qui lui permet de garder un pouvoir de veto permanent. »

Les élections générales du 10 décembre 2009

La situation exposée par Álvaro García Linera dans cet entretien est du reste illustrée par l’état de la droite à quelques mois des prochaines élections générales, prévues pour le 6 décembre 2009. PODEMOS (Pouvoir Démocratique et Social), le parti de Jorge « Tuto » Quiroga, qui aura laborieusement tenté d’incarner un projet d’opposition depuis sa défaite en décembre 2005, est au bord de l’extinction. Le MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire), le parti de la Révolution nationale de 1952, mais aussi celui du « tournant libéral » de 1985, ne participera pas à des élections démocratiques pour la première fois depuis sa création.

Face à Morales, seul s’érige un duo aussi insolite que dépourvu de crédibilité : lancé dans la course à la présidence, Manfred Reyes Villa, préfet de Cochabamba lors des affrontements opposant des citadins à des cocaleros venus exiger sa démission, en janvier 2007, a invité ni plus ni moins que Leopoldo Fernández en qualité de candidat à la vice-présidence. Fernández, toujours retenu dans la prison de San Pedro à cause de son implication de le massacre de El Porvenir, ne peut faire campagne que depuis sa cellule, et tente d’apparaître comme la victime d’un pouvoir despote et totalitaire, osant même la comparaison avec Nelson Mandela ! (44) En dépit des pressions venant du tandem Reyes Villa/Fernández, Samuel Doria Medina tentera une nouvelle fois, comme en 2005, d’offrir une alternative de centre-droit, dont on voit mal comment elle pourrait échapper à la moulinette de la polarisation.

Au terme de cette période d’élaboration de programmes et de listes de candidats, l’opposition régionale crucénienne apparaît déjà comme la grande perdante, avant même la réalisation du scrutin. Incapable d’avancer d’un point de vue programmatique, victime de la division entre plusieurs fractions en son sein, le camp autonomiste n’a plus guère de perspectives à offrir. Ses leaders se retrouvent ainsi à occuper des places d’appoint sur les listes nationales, tels Oscar Ortiz, ex-président du Sénat pour PODEMOS, désormais candidat pour le parti de Doria Medina, Unité Nationale, ou Germán Antelo, ancien président du Comité Civique de Santa Cruz, qui aspire à une députation pour le compte du ticket Reyes Villa/Fernández.

À gauche, Román Loayza, ex-fondateur et dissident du MAS, se présentera pour la première fois à l’élection présidentielle, à la tête d’un Front de gauche au projet politique bien moins défini que ce que son nom veut bien laisser entendre. À ses côtés, on retrouve Felipe Quispe comme candidat à la députation, illustrant bien ce que seront les listes de ce Front : une alliance improvisée et conjoncturelle de tous les mécontents du « proceso de cambio » [processus du changement] qui n’ont d’autre ambition que de s’offrir une dernière chance d’accéder au parlement par eux-mêmes, faute de pouvoir le faire via le MAS. Comme nous pouvons le constater, une analyse sommaire de l’état du champ politique suffit pour aboutir à la conclusion que la victoire du MAS, à quelques mois du scrutin, a pourtant déjà tout d’une évidence.

Hervé Do Alto

L’épreuve du pouvoir pour le MAS

Le parti du président Evo Morales, le MAS-IPSP (Mouvement vers le socialisme — Instrument politique pour la souveraineté des peuples), a la particularité d’avoir été créé par des organisations syndicales paysannes à la fin des années 1990 (46). En ce qui concerne la nature sociale du MAS, Pablo Stefanoni se demande aujourd’hui s’il ne serait pas intéressant d’étudier ce mouvement politique en tant que parti de petits propriétaires ruraux et urbains (commerçants, micro-entrepreneurs) d’origine indigène. Si on adopte cet angle de vision, cela modifie la compréhension de cette organisation politique vue jusqu’ici comme l’émanation des mouvements sociaux des plus opprimés. Ceci dit, il s’agit bien de petits propriétaires qu’on aurait tout à fait tort d’ostraciser. En effet, ils ont parfaitement leur place dans un processus de construction d’une société alternative au capitalisme, une société de transition vers le socialisme. Pablo Stefanoni pose une autre question qui pousse plus loin l’interrogation : « L’accumulation familiale — rebaptisée « capitalisme andin » — ne repose-t-elle pas pourtant sur des formes d’exploitation et d’auto-exploitation au moins égales — généralement pires — à celles qui prévalent dans le capitalisme formel, régulé par le droit du travail ? » (47)

Disposant depuis 2006 d’une majorité à la Chambre des députés, le MAS est confronté à l’exercice du pouvoir politique. Au fil du temps, comme tout parti de gauche qui fait l’exercice concret de la participation aux institutions parlementaires et au gouvernement, une évolution se fait jour. Le MAS ne fait pas exception. Comme le dit simplement Pablo Stefanoni, le raisonnement d’un certain nombre de militants change : de « la politique doit servir à changer le pays », on passe à « pourquoi n’ai-je pas droit, moi, à un poste, alors que j’ai fait campagne et me suis battu pour que gagne le MAS ? ». C’est d’autant plus répandu que, selon une règle de fonctionnement du MAS, les candidats paient eux-mêmes les frais de leurs campagnes électorales, cela signifie qu’un certain nombre d’entre eux (la majorité ?) s’endette pour pouvoir mener une campagne électorale permettant d’avoir des chances d’être élu (48). Dans certains cas, ils prennent aussi des engagements afin de s’assurer des appuis. Cela conforte le clientélisme qui imprègnait déjà la vie politique du pays.

Lorsque le MAS a accédé au gouvernement, il a annoncé qu’il rompait avec une tradition qui voulait que le parti victorieux licencie un grand nombre de fonctionnaires pour les remplacer par ses membres ou ses protégés/clients. Il a fixé un maximum de remplacement à un niveau très bas : 5 % des fonctionnaires afin de garantir l’institutionnalisation non partidaire de la fonction publique. Cette décision a été difficilement acceptée par une partie des militants qui espéraient que leur effort pendant la campagne électorale et lors des luttes serait récompensé par un ou des postes de travail. Finalement, la direction du MAS a flexibilisé sa position et est allé au-delà de la limite des 5 %.

En janvier 2007, un scandale a éclaté à La Paz : certains militants du MAS se sont fait payer afin de donner leur soutien à des candidats fonctionnaires. Mais cela n’a pas pris des proportions massives. Début 2009, un deuxième scandale a laissé beaucoup plus de traces : Santos Ramirez, dirigeant historique du MAS (49), qui avait été placé à la tête de l’entreprise pétrolière publique YPFB, a été pris en flagrant délit de corruption à grande échelle. Le MAS au gouvernement a réagi très fermement afin de donner l’exemple. Santos Ramirez a été emprisonné dans l’attente de son procès. Le MAS a montré à la société que bien que certains de ses cadres n’étaient pas immunisés contre la corruption, le parti rompait avec la tradition d’impunité des mandataires politiques en étant favorable à leur condamnation en cas de délit. Ceci dit, le scandale Santos Ramirez a provoqué une véritable commotion qui laissera des traces (50).

Lorsqu’Evo Morales a accédé à la présidence, il a pris une mesure exemplaire afin de montrer qu’il mettait fin à des privilèges : il a baissé son propre salaire. Évidemment, cela a été très bien perçu dans la population, à juste titre. Cette mesure a impliqué de baisser également les salaires des autres mandataires politiques car il est inconcevable que ceux-ci gagnent plus que le président et ne donnent pas eux-mêmes l’exemple d’un gouvernement refusant des privilèges pour lui-même. Par la suite, le gouvernement a cru bon de flexibiliser sa position afin de permettre l’octroi de hauts salaires à des dirigeants d’entreprises publiques. Ceux-ci sont autorisés à gagner plus que le président de la République. Álvaro García Linera, qui justifie cette décision, l’appelle la NEP bolivienne en faisant référence à la NEP appliquée sur recommandation de Lénine au début des années 1920 en Russie soviétique (51).

Álvaro García Linera plaide pour un « capitalisme andin-amazonien »

Álvaro García Linera est partisan du développement d’un « capitalisme andin-amazonien » dans lequel l’État joue un rôle-clé. Sans déformer la proposition, on peut considérer que le vice-président bolivien est favorable à une forme andine-amazonienne de capitalisme d’État. De manière imagée, en utilisant l’image du train, il décrit clairement la hiérarchie des acteurs de ce modèle : « L’État est le seul acteur qui peut unir la société. C’est lui qui assume la synthèse de la volonté générale, planifie le cadre stratégique et guide le premier wagon de la locomotive économique. Le deuxième, c’est l’investissement privé bolivien. Le troisième, l’investissement étranger. Le quatrième, la petite entreprise. Le cinquième, l’économie paysanne et le sixième, l’économie indigène. Tel est l’ordre stratégique dans lequel doit se structurer l’économie du pays » (52). La perspective ouverte par Álvaro García Linera est clairement distincte ou opposée à un authentique socialisme du XXIe siècle. Il faut reconnaître qu’il ne déguise pas sous des phrases socialistes ronflantes la nature réelle du projet qu’il défend. Celui-ci correspond à un des scénarios possibles pour le futur, celui présenté par Claudio Katz dans l’extrait publié plus loin et intitulé « Le précédent mexicain ».

Pablo Stefanoni attribue à Evo Morales une perspective proche ou identique à celle de son vice-président Álvaro García Linera : « Loin d’encourager la lutte des classes dans son acception marxiste, Evo Morales réactualise les clivages déjà mentionnés — nation/antination, peuple/oligarchie — et promeut de fait une nouvelle « alliance de classes » — sans pour autant utiliser ce terme qui rappelle les années 1950. Alliance qui inclut les « entrepreneurs patriotes » et les « militaires nationalistes », pour construire un « pays productif et moderne », grâce aux bénéfices des ressources naturelles « récupérées par l’État ». L’essentiel du programme économique gouvernemental porte ainsi sur la modernisation/industrialisation d’une économie en retard, sous la direction d’un État fort, qui remplace une bourgeoisie nationale inexistante. » (53) Cela nous mène aux antipodes de nombreuses prises de positions d’Evo Morales dans des forums internationaux et dans le pays quand il dénonce le système capitaliste et déclare qu’il faut en débarrasser la planète.

Par ailleurs, Álvaro Garcia Linera met en cause une certaine vision « ONGéiste » (54) et « indigéniste » des Indiens de Bolivie : « La vision selon laquelle le monde indigène a sa propre cosmovision radicalement opposée à celle de l’Occident, est typique des indigénistes de la dernière heure et est fortement véhiculée par certaines ONG. Je ne veux pas dire pour autant qu’il n’existe pas des logiques organisationnelles, économiques et politiques spécifiques. Au fond, tous veulent être modernes. Les insurgés de Felipe Quispe, en 2000, demandaient des tracteurs et Internet. Ceci n’implique pas l’abandon de leurs logiques organisationnelles. D’ailleurs, cela se voit dans les pratiques économiques indigènes. Le développement des entreprises indigènes possède une logique très flexible. Ils cherchent à accumuler mais jamais ils ne risquent tout pour l’accumulation. D’abord, je commence à travailler seul avec mon entourage familial, noyau de base ultime et irréductible ; ça marche très bien : j’embauche plus de personnes et j’arrête de travailler ; ça ne marche pas : je reviens au second niveau ; ça marche très mal : je retourne dans ma famille où on supporte tout. Jamais on ne rompt avec la logique familiale… Ils veulent se moderniser mais ils le font à leur manière. Ils peuvent exporter, s’intégrer à la mondialisation, mais le noyau familial reste le dernier refuge où on est capable de survivre avec seulement du pain et de l’eau. Quand l’activité économique croît à 10, 15 travailleurs, au lieu d’aller jusqu’à 30, 40 ou 50 personnes, ils s’arrêtent et une autre petite entreprise surgit, celle du fils, du beau-frère, il y a une logique de ne jamais mettre tous ses œufs dans un même panier. C’est différent d’une accumulation très rationnelle wébérienne, avec des économies d’échelle, avec beaucoup d’innovation technologique. Dans ce cas, la famille n’est jamais le dernier point d’appui de l’activité productive, c’est un élément de liens, de réseaux, de marchés, de logiques matrimoniales… Il y a une logique propre au monde indigène mais ce n’est pas une logique antagonique, séparée de la logique « occidentale ». Ceux qui ont participé aux derniers mouvements s’en rendent bien compte. » (55)

L’exploitation des ressources pétrolières de la région amazonienne de la Bolivie

De manière cohérente, par rapport à la perspective d’un « capitalisme andin-amazonien », Álvaro Garcia Linera plaide, dans l’interview ci-dessous, pour l’exploitation des ressources pétrolières de la région amazonienne. Là aussi, il défend une « real politik » en décalage avec le discours écologiste souvent tenu par le président bolivien…

« Dans le cas de l’exploration de gaz et de pétrole dans le Nord amazonien de La Paz, nous cherchons à produire des hydrocarbures pour équilibrer géographiquement les sources de richesse collective de la société, générer un excédent étatique et simultanément préserver l’espace environnemental en coordination avec les communautés indigènes. Aujourd’hui, nous ne sommes pas en train d’ouvrir le passage dans le Nord amazonien pour que Repsol ou Petrobras y entre. Nous sommes en train d’ouvrir le passage pour que l’État y entre. (…) Est-il obligatoire d’exploiter le gaz et le pétrole dans le nord amazonien de La Paz ? Oui. Pourquoi ? Parce nous avons besoin d’équilibrer les structures économiques de la société bolivienne étant donné que le développement rapide de Tarija (56) avec 90 % du gaz, va générer des déséquilibres à long terme. (…)

« Question : Et si les communautés disent que l’État non plus ne peut y entrer ?

« C’est le débat. Qu’est-ce qui s’est passé ? Quand nous avons consulté la Centrale des Peuples Indigènes de La Paz (CPILAP), on nous a demandé d’aller négocier à Bruxelles avec leur cabinet d’avocats et de répéter des énoncés environnementalistes publiés par l’USAID. Comment est-ce possible ? Qui a empêché que l’État explore du pétrole au nord de La Paz : les communautés indigènes Tacanas ? Des ONG (57) ? Ou des pays étrangers ? Pour cela, nous sommes allés négocier communauté par communauté et nous avons obtenu là l’appui des communautés indigènes pour poursuivre l’exploration et l’exploitation de pétrole. Le gouvernement indigéno-populaire a consolidé la longue lutte des peuples pour la terre et le territoire. Dans le cas des peuples indigènes minoritaires des terres basses, l’État a consolidé des millions d’hectares comme territorialité historique de beaucoup de peuples de petite densité démographique ; mais à côté du droit d’un peuple à la terre, il y a le droit de l’État (de l’État mené par le mouvement indigéno-populaire et paysan), de donner la priorité à l’intérêt collectif majeur de tous les peuples. Et c’est ainsi que nous allons procéder par la suite. » (58)

Cette prise de position n’est pas sans rappeler les différences politiques qui s’expriment en Équateur entre, d’une part, Rafael Correa qui est assez proche de la démarche d’Álvaro Garcia Linera et, d’autre part, celles de la CONAIE (Confédération des Nations indigènes d’Équateur) et de l’ONG « Accion ecologica ». Rafael Correa a critiqué à plusieurs occasions les prises de position des « gauchistes » et des « écologistes radicaux » qui s’opposent à l’exploitation des ressources naturelles du pays. Néanmoins, malgré ces critiques, la position officielle du gouvernement et du président équatoriens consiste jusqu’ici à proposer à la communauté internationale de ne pas entamer l’exploitation du pétrole qui se trouve dans le territoire Yasuni situé dans l’Amazonie équatorienne (59). Alberto Acosta (ex-président de l’Assemblée constituante en 2008 et membre du même parti que Rafael Correa, mais défendant des positions sensiblement différentes sur plusieurs thèmes) est un des grands promoteurs et défenseurs de la proposition équatorienne (60).■

I. Cinq éléments du contexte général

II. Venezuela

III. Bolivie

IV. Equateur

V. Industrie extractive

VI. intégation régionale

Notes

37. Cette interview a été réalisée par Maristella Svampa, Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo. Elle est intitulée : « La droite n’a pas encore été défaite sur le plan économique ». Traduction réalisée par Denise Comanne et Eric Toussaint. L’intégralité de cette interview vient d’être publiée (avec une autre traduction) dans l’excellent numéro que la revue Alternatives Sud éditée par le CETRI consacre à la Bolivie : La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119〈=fr

38. Une quinzaine de paysans sont assassinés et des dizaines d’autres blessés le 11 septembre 2008 à El Porvenir dans la province de Pando. Son préfet, Leopoldo Fernandez, une des figures de proue de l’opposition de droite, directement impliqué dans le massacre, est emprisonné sur ordre du pouvoir central.

39. Dictateur qui a pris le pouvoir par un coup d’État sanglant le 17 juillet 1980 à la tête d’un groupe de militaires mêlés au narcotrafic et avec le soutien de la junte militaire argentine. L’année qu’il a passée au pouvoir a été marquée par une véritable terreur avec près de 500 assassinats et 4 000 emprisonnements. Parmi les personnes assassinées lors du putsch, se trouvait le député Marcelo Quiroga Santa Cruz qui était à l’initiative du jugement contre l’ex-dictateur Hugo Banzer. Le 15 janvier 1981 a eu lieu l’assassinat de huit leaders de la direction clandestine du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR).

40. Le département de Santa Cruz constitue l’épicentre de la réaction de la droite.

41. Les colonos sont des paysans qui ont occupé de nouveaux territoires, soit dans le cadre de politiques de colonisation promues par l’État dans les années 1930, soit dans le cadre de mouvements de population auto-organisés. C’est le cas des familles qui ont émigré vers la province du Chapare, dans le département de Cochabamba, pour cultiver la coca. Elles provenaient dans un premier temps de l’Altiplano puis, à partir du plan d’ajustement structurel appliqué en 1985, des régions minières de Oruro et Potosi suite à la fermeture des mines et à la perte de leur emploi. La famille d’Evo Morales fait partie de ces familles paysannes qui ont quitté les hauts plateaux arides et froids pour les terres chaudes et humides de basse altitude du Chapare. Néanmoins, comme indiqué plus haut, si les cocaleros font effectivement partie des colonos, ces derniers ne se réduisent pas aux seuls cultivateurs de coca. Par exemple, si la mobilisation vers Santa Cruz comprend des cocaleros de la zone du Chapare, ce sont surtout les paysans colons de la zone de San Julián qui ont été en première ligne.

42. Très affectée par la crise de la dette qui a explosé en 1982, la Bolivie a été soumise à un plan de choc néolibéral à partir de 1985 : privatisation des mines et du pétrole, réduction massive des salaires et de l’emploi, ouverture économique forcée, réduction des dépenses publiques. L’auteur intellectuel de ce plan d’ajustement structurel est l’économiste nord-américain Jeffrey Sachs qui a ensuite conçu le plan de choc appliqué en Russie puis s’est converti en adepte de l’annulation de la dette des pays pauvres, notamment des pays d’Afrique subsaharienne.

43. Selon Charles-André Udry, dans les deux départements du Beni et de Santa Cruz, 14 familles détiennent 312 966 hectares. Une partie de ces terres n’est pas mise en valeur. Ces familles sont, depuis longtemps, des piliers des divers partis de la droite la plus dure. Aujourd’hui, ces familles — qui se sont approprié le sol entre 1953 et 1992, en particulier sous les régimes dictatoriaux militaires — montent aux barricades contre l’application de la réforme agraire. (Réforme agraire et réappropriation territoriale indigène, http://risal.collectifs.net/spip.php?article2017)

44. À de multiples reprises, Morales ne manqua pas d’ironiser sur ce ticket, indiquant que Reyes Villa et Fernández allaient bientôt présenter comme candidats à la députation les ex-dictateurs Luis García Meza et Luis Arce Gómez.

45. Hervé Do Alto est politologue (IEP Aix-en-Provence). Il est co-auteur, avec Pablo Stefanoni, du livre Evo Morales, de la coca al Palacio (Malatesta, La Paz, 2006). Le livre a été traduit et publié en français sous le titre « Nous serons des millions —La gauche bolivienne à l’assaut du pouvoir », Éditions Raisons D’agir, Paris 2008.

46. A partir de 1988, la CSUTCB, la principale confédération syndicale paysanne bolivienne (qui regroupait en son sein une partie des cocaleros), s’est prononcée pour la construction d’un instrument politique propre aux syndicats. Les syndicalistes, après avoir constaté qu’ils n’arrivaient pas à obtenir un changement politique au niveau du gouvernement notamment, se sont dit qu’ils devaient se doter d’un bras politique afin d’être présents au parlement et à tous les niveaux de pouvoir via la participation aux élections. A la fin des années 1990, Evo Morales et ses partisans lancent le MAS-IPSP (Mouvement vers le socialisme — Instrument politique pour la souveraineté des peuples) dans le prolongement de l’orientation adoptée en 1988 concernant la création de l’instrument politique du mouvement social. Le MAS deviendra au fil des ans la force politique de gauche la plus importante même si d’autres expériences politiques se sont développées dans le prolongement de l’orientation de la CSUTCB de 1988, notamment le MIP (Mouvement Indigène Pachakuti) de Felipe Quispe, sans parler de nombreux partis politiques de gauche qui ont une origine plus ancienne. Felipe Quispe a participé aux côtés d’Álvaro García Linera, l’actuel vice-président bolivien, à la guérilla katariste EGTK et a été secrétaire exécutif de la CSUTCB.

47. Pablo Stefanoni, « L’Indianisation du nationalisme ou la refondation permanente de la Bolivie », in la revue Alternatives Sud éditée par le CETRI: La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119〈=fr . Il précise : « Le gouvernement actuel est revenu sur la flexibilisation du travail approuvée dans les années 1990 — en particulier, sur le « licenciement libre » —, mais ces règles ne régissent pas les économies familiales et informelles qui prévalent pourtant dans des villes entières comme El Alto, voisine de La Paz, où vivent près d’un million d’habitants. (…) La supériorité de la « cosmovision indigène » — un écran qui masque souvent des pratiques corporatistes ou des identités régionales profondément enracinées — sur la « cosmovision libérale » est à peine débattue et la volonté de souligner la dimension ethnique de l’oppression a quasiment fait disparaître sa dimension de classe. Ce n’est pas un hasard si les avancées en matière de droits du mouvement ouvrier ont été rares ou nulles. »

48. Cette règle barre de fait l’accès des plus pauvres à la candidature à un poste de député, de sénateur ou de membre de l’Assemblée constituante. De fait, il n’est pas rare de voir, au moment de l’élaboration de listes électorales, des dirigeants syndicaux fortement dotés en « capital politique » devoir céder leur place à des intellectuels de classe moyenne ou de petits entrepreneurs, au capital économique plus important.

49. Selon Álvaro García Linera, Santos Ramirez pouvait prétendre à succéder à Evo Morales en tant que candidat du MAS à la présidence de la République.

50. Voir Hervé Do Alto, « ¿”Más de lo mismo” o ruptura con los “tradicionales”? Bolivia y el MAS : un caso de democratización paradójica », Le Monde diplomatique — Edición boliviana n° 11 de février 2009, pp. 6-8.

51. « C’est ainsi que nous avons dû approuver une loi qui autorise des salaires plus élevés que celui du Président pour des cadres techniques d’entreprises stratégiques. C’est notre forme locale de la NEP léniniste [Nouvelle Politique Économique, dans la Russie postrévolutionnaire]. L’objectif de la NEP, outre l’alliance avec les paysans, était fondamentalement de recruter des techniciens pour administrer les niveaux subalternes de l’État, tenant compte du fait que si l’État est bien une structure politique, il a des niveaux bureaucratico-administratifs et technico-scientifiques exigeant des connaissances et des savoirs qui ne peuvent être acquis ni transformés rapidement. Lénine, pour en finir avec la catastrophe économique qui eut lieu immédiatement après la révolution, dut réembaucher les techniciens du vieil État, jusqu’à créer graduellement une administration plus simple. Il donna comme consigne : sous chaque cadre technique, il faut placer un jeune qui apprend et nous, nous sommes en train de faire pareil. Nous avons déjà commencé en 2006 : on a changé l’organisation et les personnes des niveaux décisionnels de l’administration publique (ministres, vice-ministres et quelques directeurs), mais on ne touche pas à la structure secondaire de l’administration étatique de l’État jusqu’à ce que des cadres étatiques, jeunes, formés, se substituent aux vieux cadres. » in interview réalisée par Maristella Svampa, Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo et intitulée : « La droite n’a pas encore été défaite sur le plan économique ». Traduction de Denise Comanne et Eric Toussaint.

52. in Ortiz P. (2007), « Fue un error no liderar el pedido autonómico » (entrevista a Álvaro García Linera), El Deber, Santa Cruz de la Sierra, 21 janvier 2007. Cité par Pablo Stefanoni in « L’Indianisation du nationalisme ou la refondation permanente de la Bolivie », in Alternatives Sud: La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119〈=fr

53. Pablo Stefanoni in « L’Indianisation du nationalisme ou la refondation permanente de la Bolivie », in Alternatives Sud: La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119〈=fr

54. Néologisme pour désigner ce qui est lié au monde des ONG (organisations non gouvernementales).

55. in Svampa M., Stefanoni P. (2007), « Evo simboliza el quiebre de un imaginario restringido a la subalternidad de los indígenas » (entrevista a Alvaro Garcia Linera), in Monasterios K., Stefanoni P. et Do Alto H. (dir.), reinventando la nación en Bolivia, La Paz, Clacso-Plural.

56. Le préfet de la province de Tarija fait partie de l’opposition de droite en compagnie des préfets des provinces de Santa Cruz, Beni et Pando.

57. Dans le cas de la Bolivie, cependant, un tel discours d’opposition franche aux ONG est d’autant plus étonnant qu’il apparaît en totale contradiction avec la composition même du gouvernement, dont les ministres sont largement issus des rangs de ce type d’institutions. Parmi elles, le CEJIS (Centre d’études juridiques et de recherches sociales), reconnu par les mouvements indigènes de l’Orient comme un soutien indéfectible dans la reconquête par les peuples autochtones de leurs prérogatives sur leurs territoires ancestraux. Certains des poids lourds de l’équipe de Morales y ont fait leurs classes, tel Carlos Romero, l’actuel ministre des Autonomies.

58. Interview réalisée par Maristella Svampa, Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo et intitulée : « La droite n’a pas encore été défaite sur le plan économique ». Traduction réalisée par Denise Comanne et Eric Toussaint. Alternative Sud, La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve.

59. Rafael Correa a défendu cette position à plusieurs reprises dans des réunions des Nations unies ainsi que dans d’autres instances internationales. Cette proposition connue comme le projet ITT (sigle venant du nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini) est une des initiatives du gouvernement équatorien afin de lutter contre le réchauffement climatique. Il s’agit de ne pas exploiter quelque 850 millions de barils de pétrole situés dans le Parc Yasuní, réserve naturelle qui contient une des plus importantes biodiversités dans le monde. L’exploitation de ce pétrole lourd pourrait rapporter à l’État entre 5 et 6 milliards de dollars (avec un prix d’environ 70 dollars le baril).

60. Voir en français une interview extrêmement intéressante d’Alberto Acosta réalisée par Matthieu Le Quang et intitulée « Le projet ITT : laisser le pétrole en terre ou le chemin vers un autre modèle de développement », www.cadtm.org/Le-projet-ITT-laisser-le-petrole. En espagnol, “La moratoria petrolífera en la Amazonia ecuatoriana, una propuesta inspiradora para la Cumbre de Copenhague”, www.cadtm.org/La-moratoria-petrolifera-en-la. Alberto Acosta donne sa version sur l’origine du projet et présente un grand nombre de facteurs contradictoires qui interviennent dans sa concrétisation.

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