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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 520 septembre-octobre 2006 *

LECTURES

« Non décidément, le capitalisme, ça ne marche pas »

Cf. aussi : [Economie]

Didier Epsztajn

Isaac Joshua, « Une trajectoire du capital — De la crise de 1929 à celle de la nouvelle économie », Éditions Syllepse, Paris 2006, 292 pages, 22 euros. Une lecture à approfondir par un précédent ouvrage de l'auteur : La crise de 1929 et l'émergence américaine, Actuel Marx Confrontation, PUF, Paris 1999, 310 pages, 23 euros.

« Deux préoccupations traversent cet écrit. Il s'agit d'abord (en partant de Marx) de trouver l'équilibre entre énoncé des mutations du système capitaliste et expression d'une continuité, entre bouleversement perpétuel et constance d'une matrice. » Le premier chapitre traite de la crise de 1929 et d'une double émergence : États-Unis dans le monde et Allemagne en Europe. Pour l'auteur il y a donc deux foyers, deux crises (américaine et européenne) dans la grande crise se « renvoyant la balle par-dessus l'Atlantique ».

« De crise en crise, le système capitaliste assure la reproduction élargie de sa matrice. Mais il a aussi une histoire, au travers de laquelle il subit transformations et mutations. Il faut penser l'historicité de la crise capitaliste ». L'auteur examine les trois tendances de fond qui animent le capitalisme : la tendance à l'homogénéisation, celle à la différenciation, et la tendance à l'interconnexion.

En réinscrivant la crise de 1929 dans le temps plus long du capitalisme, l'auteur en examine les singularités. Cette mise en continuité permet de dégager des « invariants » au-delà des ruptures plus ou moins ponctuelles, mais aussi les caractères inédits, les nouvelles formes manifestées des contradictions du système. Elle permet de se dégager d'un effet loupe. Il ne s'agit plus seulement de savoir pourquoi il y a crise mais aussi de se demander : pourquoi dans ce moment historique et pourquoi une crise d'une telle ampleur ?

Pour les États-Unis, l'auteur reprend l'argumentation d'un précédent ouvrage et fait ressortir la place nouvelle du salariat comme facteur spécifique, l'importante contraction de la masse salariale et donc de la demande n'étant plus amortie par la petite production indépendante. Le salariat ne peut donc être considéré comme un facteur exogène, ses modifications quantitatives et qualitatives ne peuvent donc être « oubliées » dans les analyses de la crises. En ce sens la crise de 1929 est la première et spectaculaire manifestation de l'instabilité d'un capitalisme arrivé à maturité.

La crise en Europe est inscrite dans la continuité des facteurs déclenchants de la première guerre mondiale. « Comment comprendre qu'après la deuxième guerre mondiale on n'a pas constaté une succession de crises de plus en plus violentes, mais, au contraire, trente années d'expansion forte et régulière ? ». L'auteur déploie une argumentation autour de la destruction massive de capital « d'une guerre de trente ans » (1914-1929-1945) et éclaire les Trente Glorieuses (1946-1974) avec la notion de phase de rattrapage, « après l'usure, les retards et les destructions accumulés par la guerre de trente ans. » Reste cependant, sur ce sujet, un silence particulier de l'auteur sur les conséquences de la dictature stalinienne et de son extension d'après la seconde guerre mondiale. A croire que cette « dramatique parenthèse » n'ait eu aucune conséquence sur le système capitaliste, sur certaines fractions de la bourgeoisie et dans les luttes du prolétariat.

Les effets du rattrapage, les éléments de contre-tendance à la baisse du taux de profit s'estompent, les contradictions du mode de production capitaliste se manifestent plus ouvertement, plus brutalement avec des modalités renouvelées et élargies. Une nouvelle phase du capitalisme s'ouvre et « la chute du taux de profit de la seconde moitié des années 60 débouche sur la rupture de 1974, la croissance rapide et soutenue prend fin. » L'offensive néolibérale se déploie au cours des années 1980 : « Nous entrons dans une ère nouvelle, celle d'un capitalisme universel, couvrant tout l'espace, sans barrière, sans rivages ».

Le chapitre sur la mondialisation du salariat dresse une image éloignée des descriptions médiatiques habituelles et en particulier des réalités dans les pays dits sous-développés. A l'échelle de la planète, le salariat n'a jamais été aussi important.

Puis la mondialisation est abordée du point de vue de la production et non, comme c'est trop souvent le cas, réduite à la mondialisation des échanges. Le chapitre sur la financiarisation fait ressortir les deux principaux facteurs à son origine (crise de valorisation du début des années 1980 et mondialisation du capital productif). Isaac Joshua argumente autour de deux traits du capital-propriété d'aujourd'hui (pouvoir actionnarial et collectivisation de l'épargne) — « Pouvoir actionnarial et collectivisation de l'épargne apparaissent comme les deux éléments qui tranchent singulièrement avec le passé » — pour faire ressortir de nouveaux périls liés à l'interpénétration entre finance et économie. Cette façon de procéder me semble plus globalisante que bien des analyses impressionnistes sur la financiarisation, souvent réduite à un rôle de parasite du système (effet d'extériorisation).

Pour l'auteur, l'interpénétration entre finance et économie réelle se traduit par une fonction de l'épargne désormais dévolue aux gains purement virtuels de la Bourse et à fort développement de l'endettement des ménages. Mais cette « fuite en avant », ne peut qu'à terme élargir les contradictions et la violence des crises (spirale de l'endettement, transformation de gains virtuels en pertes réelles). Les chapitres suivant décortiquent la crise de l'Asie du Sud-Est (1997) puis la crise américaine de la nouvelle économie (2001).

La conclusion s'appuie sur l'ensemble de la trajectoire pour éclairer « les voies d'un futur incertain » débarrassé de l'hypothèque stalinienne.

La lecture de ce livre est très stimulante mais il me reste un certain sentiment d'incomplétude. La présentation me semble trop lisse, évacuant les nouvelles contradictions toujours en germe. L'évolution de la Chine, comme puissance industrielle est-elle possible et quels pourraient en être les effets, encore largement imprévisibles, dans la structuration du capitalisme à l'échelon international ? Pourquoi ne pas utiliser le concept d'impérialisme (1) et comment intégrer les ruptures probables liées à la crise écologique ?

1. Voir par exemple Claude Serfati , « Impérialisme et militarisme, actualité du XXIe siècle », Éditions Page 2, Lausanne 2004, 264 pages, 22 euros.

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