Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 592-593 avril 2013 *

LECTURES

Lire et relire Vassili Grossman (1905-1964)

Cf. aussi : [Stalinisme]

Michel Auslender *

Le nom de Vassili Grossman a été familier pour des millions d’hommes et de femmes qui faisaient face à la barbarie nazie de 1941 à 1945 en subissant l’appareil policier de Staline. Ses articles, publiés dans Krasnaia Zvezda (l’Étoile rouge), journal officiel de l’armée, parlaient de cette société malgré les efforts de la censure. Cette société a fait face à l’une des plus grandes épreuves du XXe siècle, la guerre contre l’Allemagne nazie et a subi le poids de la bureaucratie stalinienne et la terreur au quotidien durant les années 1930. Le portrait de Grossman aide à comprendre cette réalité complexe.

Vassili Grossman à Schwerin en 1945. &copy; <i>The New Yorker</i>,

Vassili Grossman à Schwerin en 1945. © The New Yorker,

Vassili Grossman est né le 12 décembre 1905 à Berditchev en Ukraine, ville emblématique du Yiddishland. Trop jeune pour participer à la Révolution de 1917, il est membre de cette génération qui a grandi avec le régime issu d’Octobre et avec sa dégénérescence, personnifiée par la lutte de Staline contre Trotsky. En 1923, il entre à l’Université de Moscou pour étudier la chimie. En 1930, année de naissance de sa fille Ekatérina, il est nommé ingénieur dans une mine du Donbass, son épouse, Anna Pétrovna Matsourka (Galia), restant à Kiev. Il découvre le monde des mineurs à l’heure du premier plan quinquennal. De ces contacts se développera l’originalité de son sens de l’humain. Une erreur de diagnostic l’envoie dans un sanatorium de la région de Moscou en 1932. Il rédige alors son premier roman Gluck auf (Bonne chance) et une nouvelle dont l’action se situe à Berditchev. S’il écrit dans « le ton officiel », il ne sombre pas dans le « réalisme socialiste ». Dès ses débuts, un de ses thèmes de prédilection est celui des gens ordinaires à travers leur dignité, leur héroïsme, mais aussi leurs défauts et leurs faiblesses. Son second roman Stepan Koltchougin, est proposé pour le prix Staline, mais est finalement rayé de la liste par Staline lui -même. En 1933, sa cousine, Nadia Alamy, est arrêtée pour ses opinions, jugées « trotskistes ». Grossman est interrogé par l’OGPU pour avoir eu des contacts avec Victor Serge. En 1935, il épouse Olga Makaikovna Goubert, dont le précédent mari sera fusillé en 1937. Cette même année, il devient membre de l’Union des écrivains de l’URSS et, n’étant pas membre du PCUS, son internationalisme un peu naïf ne le rend pas encore suspect aux yeux du régime en cette période de purges et de procès. Mais, en 1938, Olga est arrêtée. Il parvient à la sauver ainsi que ses fils, sans se compromettre. A la veille de la guerre c’est un écrivain reconnu. Les événements qui conduisent à la guerre vont changer le cours de sa vie.

Le 22 juin 1941 débute le conflit entre l’Allemagne nazie et l’URSS, qui coûtera 27 millions de morts à l’Union soviétique. Jugé inapte à servir dans l’armée, Grossman se porte volontaire pour le front en tant que correspondant de Krasnaia Zvezda. Ce journal est le périodique le plus lu. Outil de propagande, son contenu est suivi au quotidien par Staline. Grossman sera au front pendant près de mille jours, fera preuve d’un grand courage en particulier à Stalingrad, deviendra le confident et la plume de cette Armée rouge, où il terminera la guerre à Berlin avec le grade de lieutenant-colonel !

Il impose un style très particulier, où l’humain est au centre. Il rédige ses carnets de guerre qu’il tient de façon clandestine et qui auraient pu lui valoir un séjour au Goulag. Sans ses carnets de guerre impossible de comprendre son chef d’œuvre, Vie et destin. Les désastres de 1941 constitueront la matière d’un roman de guerre en 1942, Le peuple immortel.

De Stalingrad à Berlin il parlera de cette armée d’anonymes, ainsi que de ses généraux emblématiques. C’est dans l’Ukraine progressivement libérée que Grossman découvre l’ampleur des massacres commis contre les juifs. Ses pages sur l’occupation nazie de l’Ukraine, sur les camps de Majdanek et de Treblinka permettent à Grossman de parler de toutes les victimes des nazis en insistant sur l’extermination du peuple juif. Son récit L’enfer de Treblinka, le premier décrivant les camps nazis d’extermination, servit d’ailleurs de témoignage lors du procès de Nuremberg. « Le camp de Treblinka — écrivait-il — n’était pas un simple camp d’extermination, c’était un camp d’extermination à la chaîne. Tout comme un authentique combinat industriel, Treblinka n’a pas surgi d’un coup sous la forme que nous décrivons. Il a grandi petit à petit, s’est développé, a installé de nouveaux ateliers. (…) Treblinka disposait d’un espace industriel de mort de six cent trente-cinq mètres carrés. »

Entre lui et les autorités soviétiques une faille s’ouvre et elle a un nom : l’antisémitisme de Staline. Grossman irrite le pouvoir en parlant des victimes juives, là où le pouvoir bureaucratique ne veut voir que des citoyens soviétiques. C’est la terrible histoire du Comité antifasciste juif, créé en 1942 — que Grossman rejoint en 1943, recruté par Ilya Ehrenbourg — dissous en 1948, dont plusieurs membres seront exécutés dans le cadre des persécutions antijuives en 1948 et dont le  Le Livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945, ne sera publié dans sa version russe intégrale qu’en 1993 à Vilnius, en Lituanie indépendante.

En 1945, Grossman est encore bien en cours, ses articles sur la guerre sont publiés sous formes de volumes. Mais le temps de la terreur est revenu avec la victoire et la fin des illusions de changement entrevues à partir de 1942. En 1946, sa pièce, intitulée Si l’on en croit les pythagoriciens, publiée dans la revue l’Étendard, est passée au pilori, la répression contre les milieux intellectuels fait rage. C’est Jdanov qui mène le bal sans oublier Souslov. L’Union des écrivains est chargée de surveiller ses membres et de les dénoncer. les années 1946 à 1952 sont une nouvelle période de terreur. En mars 1952, le KGB ouvre une enquête sur Grossman et Ehrenbourg et seule la mort de Staline, en mars 1953, les sauve du Goulag, voire de la mort. Dans cette période difficile Grossman commence à élaborer son œuvre majeure, la première partie de Vie et destin, Pour une juste cause, qui est publiée, bien que censurée. Il sera défendu par l’un des héros de Stalingrad, Rodmitsev. La censure va conduire Grossman dans la deuxième partie des années 1950 à écrire Vie et destin; le roman à la force épique de Guerre et paix et de Docteur Jivago. Le pouvoir prend peur. Krouchtchev ordonne la saisie des manuscrits du roman, remis à Souslov, l’homme des purges et des déportations. Ce dernier déclara qu’il ne pourrait être publié avant 200 ans. Les ouvrages de Grossman sont retirés des librairies. Il meurt en août 1964 d’un cancer.

Un seul exemplaire du manuscrit de Vie et destin a échappé aux perquisitions de la police politique, mais Grossman n’aura pas vu son roman publié de son vivant… Il sera pourtant reconnu comme l’un des plus grands romanciers du siècle dernier. Dresser ce portrait, c’est aussi rendre hommage à l’humanité et à la liberté face à la barbarie. C’est cette histoire que Vassili Grossman a racontée et qui ne pouvait que plonger dans l’embarras Staline et ses épigones. ■

* Michel Auslender, historien, est militant du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale.

La naissance d’une nouvelle conscience de soi, vue par Vassili Grossman (extraits)

« Stalingrad, l’offensive de Stalingrad, ont contribué à créer une nouvelle conscience de soi dans l’armée et la population. Les Soviétiques, les Russes, avaient maintenant une autre vision d’eux-mêmes, une autre attitude à l’égard des autres nationalités. L’histoire de la Russie devenait l’histoire de la gloire russe au lieu d’être l’histoire des souffrances et des humiliations des ouvriers et paysans russes. Le national changeait de nature ; il n’appartenait plus au domaine de la forme mais au contenu, il était devenu un nouveau fondement de la compréhension du monde. (…)

« Trois événements grandioses ont été à la base d’une nouvelle vision de la vie et des rapports humains : la collectivisation des campagnes, l’industrialisation, l’année 1937.

« Ces événements, tout comme la révolution de 1917, ont provoqué des déplacements et des mouvements d’énormes masses de gens ; ces mouvements s’accompagnaient d’exterminations physiques supérieures en nombre à celles qui eurent lieu au moment de la liquidation de la noblesse, de la bourgeoisie industrielle et commerçante. (…)

« Mais le nouvel ordre social qui avait triomphé au moment de la collectivisation, de l’industrialisation, du remplacement total des cadres de la nation, n’a pas voulu abandonner les anciennes formules et les représentations idéologiques, bien qu’elles eussent perdu, à ses yeux, tout contenu réel. Le nouvel ordre avait recours à l’ancienne phraséologie qui prenait sa source au début du XXe<:sup> siècle, au moment de la formation de l’aile bolchévique dans le parti social-démocrate. Mais ce nouvel ordre avait comme caractéristique fondamentale d’être étatico-national.

« La guerre accéléra le processus jusqu’alors souterrain, elle permit l’éclosion du sentiment national ; le mot “russe“ retrouva son sens.

« Au départ, pendant la retraite, le mot “russe“ s’associait principalement à des phénomènes négatifs : le retard russe, le désordre russe, le fatalisme russe… Mais, une fois né, le sentiment national attendait le jour du triomphe militaire.

« De la même manière, l’État prenait conscience de lui-même à l’intérieur de catégories nouvelles. (…)

« La vie de l’Union soviétique relia l’éveil du sentiment national aux tâches que s’était fixées l’État après la guerre : la lutte pour la souveraineté nationale, l’affirmation du soviétique, du russe dans tous les domaines de la vie.

« Toutes ces tâches n’apparurent pas brutalement pendant la guerre et l’après-guerre ; elles apparurent quand les événements qui se déroulaient à la campagne, la création d’une industrie lourde nationale et la venue de nouveaux cadres dirigeants marquèrent le triomphe d’un régime que Staline définit comme “le socialisme dans un seul pays“.

« Les taches de naissance de la social-démocratie russe étaient effacées, supprimées. (…)

« Ainsi la logique des événements a fait que, au moment où la guerre populaire atteignait son plus haut point pendant la défense de Stalingrad, cette guerre permit à Staline de proclamer ouvertement l’idéologie du nationalisme étatique. »

Vassili Grossman, Vie et destin, L’Âge de l’homme 1980, Le livre de Poche, pp. 896-899.

Les œuvres de Vassili Grossman traduites en français

Vivre, Office français d’édition, Alger 1944.

 Stalingrad, Choses vues Septembre 1942 - Janvier 1943 (l’ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre), Éditions France d’abord, Paris 1945

Le Peuple qui survit, La Centaine, Bruxelles 1946.

L’Amour (l’ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre), Édition Arthaud, Paris 1947

 Le Peuple est immortel, Éditeurs français réunis, Paris1950.

 L’Enfer de Treblinka, Éditions Arthaud, Paris 1966.

 Vie et Destin, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 1980.

Tout passe, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 1984.

La Paix soit avec vous (récit du voyage en Arménie), Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 1989.

Années de guerre (l’ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre), Éditions Autrement, Paris 1993.

Le Livre noir (écrit en collaboration avec Ilya Ehrenbourg), Acte Sud, 1995

 La Madone Sixtine, Éditions Interférences, Paris 2006.

Œuvres (rassemble les romans : Vie et Destin, Tout passe, les nouvelles Abel. Le six août, Tiergarten, La Madone Sixtine, Repos éternel, Maman, La Route, Le Phosphore, A Kislovodsk ; ainsi que les documents : Lettre à Krouchtchev, Entretien avec M. A. Souslov et Lettres à la mère), Éditions Robert Laffont, Paris 2006.

Carnets de guerre. De Moscou à Berlin. 1941-1945, Calmann-Lévy, Paris 2007.

Pour une cause juste, Éditions L’Âge d’Homme, Lausane 2008.

La Route (l’ouvrage rassemble les nouvelles), Lausane, Éditions L’Âge d’Homme, collection Archipel slave, Lausanne 2010.

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