Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 612-613 février-mars 2015 *

MEXIQUE

Ayotzinapa, accélérateur de la crise de l’État

Cf. aussi : [Mexique]

Arturo Anguiano*

Tlalpan, ville de México, 30 novembre 2014

Le Mexique semble vivre entre la terreur et l’horreur toujours camouflés par le mensonge, la dissimulation et les montages de la part des militaires et des policiers, ainsi que de la part des agences de l’État (1) qui devraient être chargées de la sécurité, des enquêtes et des poursuites judiciaires. Depuis le massacre du 30 juin de cette année à Tlatlaya, dans l’état de México, de vingt-deux présumés délinquants par l’armée, massacre faussement présenté comme réaction à la résistance à la force publique, jusqu’à l’assassinat de six personnes et la disparition forcée de quarente-trois étudiants de l’École normale perpétrée par des policiers de la municipalité d’Iguala, dans l’état de Guerrero, pendant la nuit du 26 septembre, il y a d’évidence la même logique : abus de pouvoir, arbitraire, mépris pour la vie et conviction qu’on peut faire n’importe quoi en étant couvert par une impunité qui est au cœur du régime mexicain. Les moyens de communication de masse, fondamentalement liés au pouvoir et à l’argent, avec ce penchant quasi totalitaire qui les caractérise, avalisent invariablement les mises en scène officielles et mettent en œuvre leur objectif de tromper et endormir une population apathique et déprimée. Jusqu’au moment où les faits, finissant par faire leur chemin, mettent en pièces l’immense appareil de contention morale que sont les médias (Octavio Paz) et où les vérités officielles volent en éclats. C’est alors que peut se produire l’imprévisible, l’inespéré, ce que craignent toujours ceux d’en haut, la réaction incontrôlée des citoyens que nous sommes, des exclus d’un ordre social oligarchique.

Synthèse et articles Inprecor

La goutte qui a fait déborder le vase, ras-le-bol, explosion de rage, réveil du cauchemar, peur… beaucoup d’expressions ont été utilisées pour expliquer les réactions de protestation et de condamnation, pratiquement généralisées dans le pays, à la suite de l’agression criminelle contre des membres d’une communauté proscrite et criminalisée depuis toujours par les trois échelons de gouvernement (municipal, d’État fédéral et national) : les étudiants de l’École normale rurale Isidro-Burgos d’Ayotzinapa, enfants de paysans, pour la plupart élèves aux faibles ressources, pauvres, à la tradition de lutte de longue date et liés à une des organisations estudiantines les plus durables, la Federación de Estudiantes Campesinos Socialistas de México (FECSM) (2). De fait, quelque chose s’est brisé lors de cette nuit terrible dont les répercussions inattendues ont mis à découvert la profonde crise de l’ensemble des institutions de l’État et la corruption de la classe politique, amalgamée non seulement avec l’oligarchie financière à laquelle elle est subordonnée, mais aussi avec le crime organisé, ce qui révèle le processus de décomposition et de dégradation sur lequel a débouché la transition politique qui n’en finit pas. L’horreur n’a pas paralysé, mais au contraire, a mis en mouvement une société accablée comme jamais par le chagrin, indignée par la faillite morale de ceux qui prétendent la gouverner et peut-être aussi pour se défendre face à la possibilité toujours plus présente d’être à son tour victime.

Les faits

Environ 80 étudiants récemment inscrits à l’École normale d’Ayotzinapa faisaient le vendredi 26 septembre une collecte de solidarité afin de pouvoir se rendre le 2 octobre à México, la capitale, pour assister à la manifestation commémorant le massacre de Tlatelolco (3). Comme d’habitude au Mexique depuis des décennies, les étudiants ont quitté Chilpancingo avec deux cars et, en arrivant à Iguala à 21 heures pour continuer leur quête, ils se sont rendus à la gare routière pour négocier avec le chauffeur. À la sortie, ils sont tombés dans une embuscade tendue par des policiers municipaux, qui sans sommation ont tiré sur les camions avec des armes lourdes. Les étudiants ont tenté de s’enfuir, poursuivis par les policiers. Rapidement bloqués par une patrouille, ils descendent du véhicule pour essayer de dégager le chemin, et sont de nouveau la cible de tirs. Les policiers mettent dans leurs véhicules officiels plusieurs jeunes qu’ils arrivent à attraper et, d’après certains, les regroupent dans la cour du siège de la police préventive municipale aux alentours de 23 heures. Plus tard, le 22 octobre, le procureur Jesús Murillo Karam allait déclarer : « Le groupe d’étudiants est entré dans le local de police d’Iguala et un peu après ils ont été soustraits à leur contrôle par des policiers de la municipalité de Cocula, dont le sous-chef, César Nava, est aux ordres des Guerreros Unidos », un des gangs qui opèrent dans cet état. De là ils les emmènent vers une destination inconnue et selon d’autres témoignages les remettent à des tueurs de ce gang.

La poursuite des étudiants et le scandale occasionné par la fusillade attirent l’attention des représentants de certains médias, devant lesquels s’improvise une conférence de presse pour informer sur les faits, mais à leur tour ils sont attaqués, cette fois-ci par des personnes masquées, apparemment des civils. Un autre car qui transportait une équipe de jeunes footballeurs subit lui aussi une agression, se renverse dans le fossé, avec pour résultat la mort du chauffeur, d’un jeune de 14 ans et d’une femme qui passait en taxi, dont le conducteur a été blessé lui aussi. La longue nuit de terreur (l’attaque a duré trois heures) a encore pour résultat deux autres étudiants assassinés (Daniel Solís Gallardo et Yosinavi Guerrero), un autre en état de mort cérébrale avec une balle dans la tête (Aldo Gutiérrez), plus un qu’on retrouvera plus tard jeté dans la rue, torturé et défiguré (Julio César Mondragón) ; 25 blessés, parmi lesquels se trouvait un étudiant qui, avant d’avoir reçu des soins, fut tiré d’une clinique privée par l’armée avec ses camarades, et plus de 50 étudiants disparus, chiffre qui se précisera plus tard, et sera ramené à 43, pour lesquels fut déposée une plainte pour disparition de personnes à l’agence spécialisée du Ministère ublic pour la recherche des personnes non localisées dans le ressort du Procureur général de l’état de Guerrero.

Les faits, les motivations possibles et les acteurs responsables de ces événements vont être connus peu à peu, la vérité officielle va peu à peu coïncider avec la version des étudiants agressés, des victimes initialement criminalisées par les différentes autorités de l’état. La première chose qui s’était dite était que cela s’était produit accidentellement au cours d’une intervention préventive ordonnée par le maire d’Iguala, José Luis Abarca, afin d’empêcher que les étudiants puissent interrompre un meeting-fête officielle (avec bal et tout) de son épouse María de los Ángeles Pineda Villa. Présidente de l’agence de protection de l’enfance (DIF), cette dernière lançait sa campagne pour lui succéder, en 2015, sous l’étiquette du Parti de la révolution démocratique (PRD), auquel ils appartiennent l’un et l’autre. Néanmoins le maire Abarca a menti le lendemain, en affirmant qu’il n’avait rien su de ce qui était arrivé cette nuit-là puisqu’il l’avait passée à danser, qu’il en avait été informé par la presse… Il en a profité pour accuser les étudiants d’avoir été « payés pour fomenter des désordres ». Cependant, aucune preuve n’existe à l’appui de l’affirmation que les étudiants auraient eu l’intention d’interrompre quelque cérémonie que ce soit, ils n’y avaient jamais pensé.

Samedi 27 septembre, le gouvernement de l’État, dirigé par le gouverneur PRD (ex PRI) Ángel Aguirre Rivero, n’eut d’autre solution que d’intervenir face à ce que le procureur de l’état, Iñaki Blanco Cabrera, a qualifié d’« excès policiers », mettant sous les verrous 22 policiers impliqués, sous le chef d’accusation d’homicide qualifié dès qu’il fut prouvé qu’ils avaient tiré avec leurs armes. Il avait été fait usage, d’après lui, de 30 armes, on a retrouvé 137 douilles et il a été prouvé que les armes des policiers avaient aussi été utilisées lors de l’attaque des footballeurs, alors qu’on l’avait attribuée à des civils armés. Le secrétaire à la Sécurité publique d’Iguala, Felipe Flore Velázquez, fut interrogé sans être mis en détention. Des jours et des semaines se sont écoulés avec une succession de faits, de dissimulations et de découvertes qui donnèrent lieu à un scénario compliqué, pas seulement un drame humain mais aussi une crise politique, concernant tous les acteurs officiels, impliqués directement ou pas dans les événements de la nuit d’horreur, mais ayant tous au fond une responsabilité par omission, commission ou négligence. Contradictions, incompétences, histoires occultes, comportements erratiques des autorités gouvernementales, de l’armée et divers acteurs politiques qui — dans une ambiance de soupçons et de complicités — vont se voir de plus en plus poussés dans leurs retranchements par une société qui va faire irruption avec une énergie, une colère, une détermination et un scepticisme insoupçonnés et inespérés, réellement explosifs.

Alors qu’elle est partout présente depuis que le précédent gouvernement a déclaré la guerre, ce qui attire l’attention est la passivité manifeste de l’armée, qui peut compter sur le 27e bataillon d’infanterie et des forces spéciales à Iguala, unité qui a paru absente au moment de délits bruyants et dont le chef assistait au premier rang à la manifestation officielle de la municipalité. Le secrétaire à la Défense nationale, Salvador Cienfuegos Zepeda, a même expliqué devant la commission créée par la Chambre des députés pour enquêter sur l’affaire d’Iguala, qu’ils avaient été trompés par le secrétaire à la Sécurité publique municipale, qu’il leur avait dit qu’il ne se passait rien. Ce qui est certain, c’est que l’unique apparition des militaires cette nuit-là eut lieu contre les étudiants eux-mêmes dans l’hôpital, dont nous avons déjà parlé. La commission d’enquête parlementaire a établi que les policiers fédéraux et d’état avaient suivi les étudiants sur tout le trajet de Chilpancigo à Iguala, en les surveillant. Ayant entendu les tirs de la police d’état, ils ont décidé de ne pas intervenir. La responsabilité de l’armée et des forces de police, fédérale et d’état est claire, elles ne sont pas intervenues face à des attaques criminelles contre la population civile, en l’occurrence les étudiants d’Ayotzinapa, poursuivis par des policiers municipaux et des tueurs mêlés, assassinés et victimes de disparitions forcées.

Le gouverneur Ángel Aguirre a permis qu’Abarca démissionne lors d’une réunion officielle de son conseil. Il a permis que s’enfuie, en même temps qu’Abarca et son épouse, le secrétaire de la Sécurité municipale, interrogé et libéré, en dépit de précédentes accusations de narcotrafic et d’assassinats de militants, dont ils étaient soupçonnés d’être responsables. Poussé dans ses retranchements, Aguirre a nié toute responsabilité dans ces événements et a répandu des informations sur la corruption d’Abarca, ses liens avec le narcotrafic, disant qu’une enquête était en cours. Il annonce une récompense de 1 million de pesos à qui donnerait des indices permettant la localisation des 43 ; il va s’accrocher à son poste de plus en plus mis en question (mais défendu à outrance par la direction nationale du PRD), il proposera de lancer une consultation populaire sur son mandat qui n’a rencontré aucun écho auprès des organisations sociales qui demandaient sa démission et sa mise en accusation, et ce n’est que le 23 octobre — sous la menace de destitution — qu’il se résigne à quitter son poste en échange d’une impunité négociée.

Le mardi 30 septembre, pour la première fois, le président Enrique Peña Nieto parle de « fragilisation institutionnelle » mais se refuse à intervenir dans l’affaire d’Iguala, qu’il considère comme relevant de la responsabilité de l’état. Il semble ne pas vouloir gêner son ami le gouverneur Aguirre, ni la direction du PRD, son allié dans le Pacte pour le Mexique, avec lequel il a essayé de reconstituer la domination du PRI et de mettre en œuvre des réformes structurelles, des politiques d’état et une vision du pays qui puisse assurer la restauration à long terme de la « dictature parfaite » (4). En dépit des preuves de l’implication du crime organisé — que le gouvernement fédéral prétend combattre —, de l’intervention de forces de sécurité officielles dans l’assassinat et la disparition forcée de 43 étudiants, ce qui constitue un crime contre l’humanité, le gouvernement de Peña Nieto s’est contenté de mandater des fonctionnaires du Parquet général de la République et du Secrétariat du Gouvernement pour qu’ils contribuent à l’enquête du gouvernement de l’état de Guerrero, par ailleurs mis en cause.

Le mépris du président Peña Nieto à l’égard des étudiants d’une école normale rurale que tous les gouvernements ont voulu supprimer a démontré une grande insensibilité associée à un point de vue discriminatoire. Il a péché par omission face à une grave affaire de violation des droits humains d’une communauté assiégée et criminalisée, ce qui aura en quelques semaines compromis non seulement sa crédibilité, mais de manière générale la légitimité de l’ensemble des institutions étatiques.

Le 3 octobre, on voit filtrer dans les médias l’intervention des cartels de la drogue, Los Rojos et Guerreros Unidos, et le Parquet de l’état met en examen pour délit de disparition forcée le maire José Luis Abarca et un groupe de policiers qui auraient mis en œuvre, en association avec des délinquants, la privation illégale de liberté des 43. On voit émerger publiquement les histoires de liens de fonctionnaires municipaux avec le narcotrafic , bien que le gouvernement national tarde à rendre public le lien de José Luis Abarca avec le cartel de Beltran Leyva dont se sont séparés ceux de Guerreros Unidos, un cartel bien connu du Centro de Investigación y Seguridad Nacional (CISEN). Quelques jours plus tard, le procureur général de la République désigne officiellement comme commanditaires de la disparition Abarca, son épouse et Felipe Flores, qui en plus d’être chef de la police apparaît comme un membre actif de Guerreros Unidos, cartel qui touchait entre 2 et 3 millions de pesos par mois (5) de la part de la municipalité.

Profitant probablement du flot d’informations — qui ne s’arrêtera plus — sur les complicités qu’il connaissait de longue date, sans jamais avoir agi de quelque manière que ce soit, le Parquet général décide de s’emparer de l’affaire d’Iguala seulement dans la soirée du samedi 4 octobre.

C’est ainsi, presque dix jours après l’attaque des policiers contre les étudiants et la disparition forcée de 43 d’entre eux, que le gouvernement de Peña Nieto prend en compte la gravité de l’affaire, déplore les faits « choquants, douloureux et inacceptables », implique ce qu’on appelle le « Cabinet de sécurité », envoie la force d’élite récemment créée, la Gendarmerie, pour effectuer les tâches de sécurité publique. Les policiers municipaux d’Iguala sont désarmés et mutés vers la sixième région militaire à Mezaquiahuac, dans l’état de Tlaxcala, pour évaluation et formation. Et bientôt il agit de même dans 17 municipalités, y compris une de l’état de México, Ixtapan de la Sal, elle aussi administrée par le PRD. Le Parquet général informe, le 9 octobre, qu’il enquête sur l’épouse d’Abarca, jusqu’alors candidate au poste de maire d’Iguala et de conseillère nationale du PRD, car les autorités se rendent compte que la famille entière (père, mère et frères) font partie du crime organisé, et en fin de compte… Jesús Murillo Karam, procureur du Parquet général, et Tomás Zerón, directeur de la Agencia de Investigación Criminal, se retrouvent responsables des enquêtes, « obligés de mobiliser tout l’appareil d’investigation de l’État », « toute la force de l’État » pour trouver les responsables de la disparition. Ils se chargent de s’en occuper et de négocier avec les familles des disparus et les étudiants. Finalement « toute la force de l’État », comme aiment le dire ceux qui gouvernent, est mise en branle à la recherche des étudiants disparus. On va découvrir des fosses clandestines remplies de cadavres dont on ne s’était jamais étonné de la disparition, qu’on n’avait jamais recherchés et toujours pas identifiés, ce qui bien sûr est invraisemblable et met en évidence l’incompétence et les complicités de l’armée et des services de renseignement de l’État. De fait, depuis le début octobre, on avait commencé à « découvrir » les premières fosses clandestines, trouvées prétendument grâce à des déclarations de plusieurs de ceux qu’on avait arrêtés (policiers comme membres de la délinquance organisée), encore qu’on ne puisse ignorer la pression qu’a exercée l’intervention et la mobilisation de 550 gardes communautaires de l’Unión de Pueblos y Organizaciones des estado de Guerrero (UPOEG) qui ont passé au peigne fin la région d’Iguala pour rechercher les étudiants. À la mi-octobre, le parquet fait un premier bilan de son intervention : 300 agents fédéraux participent à la recherche des étudiants ; 46 personnes arrêtées, dont 22 policiers d’Iguala, 14 de Cocula, et 10 civils de Guerreros Unidos. Les auteurs matériels de la disparition une fois détenus, il manque les commanditaires ; le parquet annonce qu’il prépare le mandat d’arrêt contre José Luis Abarca et le chef de la police municipale pour délinquance organisée ; c’est à peine si l’on enquête sur l’épouse d’Abarca, et aucun des corps trouvés à ce jour dans les fosses n’est celui d’un des étudiants.

Sur ces entrefaites, le prêtre Alejandro Solalinde, défenseur connu des migrants centraméricains, directeur du foyer d’accueil Hermanos en el Camino (6), déclare qu’il a appris que les étudiants ont été assassinés et incinérés.

Les motifs

Soyons clairs, ce qui a catalysé le processus conflictuel en cours, consécutif à l’embuscade assassine tendue par la police aux étudiants d’Ayotzinapa et à la disparition de 43 d’entre eux, c’est la réponse des étudiants eux-mêmes, des familles des assassinés et des disparus, avec l’appui des organisations sociales et de défense des droits humains qui se sont mobilisées autour du mot d’ordre : « Ils les ont emmenés vivants, nous les voulons vivants ! », qui a symbolisé la grande lutte contre la disparition forcée au Mexique, celle-ci n’ayant cessé de frapper de nombreux opposants au régime autoritaire depuis la guerre sale initiée par le massacre du 2 octobre à Tlatelolco en 1968.

En effet, l’exigence de la réapparition en vie des 43 étudiants et du jugement des responsables du crime, responsables des faits et de la décision, ne s’est pas fait attendre. L’horreur et la stupéfaction provoqués par la nuit de terreur ont laissé place à l’indignation et à la colère. Manifestations, meetings, occupation (et même incendies) de mairies et de bureaux publics ont commencé à se produire dans les principales villes de l’État de Guerrero, regroupant de nombreuses organisations sociales. Le 1er octobre, lors d’une énorme mobilisation à Chilpancingo, la capitale de l’état, les étudiants appellent au soutien de tout le pays. Le 2 octobre, dans la ville de México, la manifestation commémorative du mouvement de 1968 et du massacre de Tlatelolco a lieu sous le signe d’Ayotzinapa, qui par la suite sera connue comme l’agression étatique d’Iguala. Dans de nombreux établissements d’enseignement secondaire et supérieur, des grèves éclatent en solidarité et on prépare une mobilisation nationale pour le 8 octobre. Des mobilisations spontanées, qui éclosent en de nombreux endroits pour exprimer le ras-le-bol de la violence et de l’impunité de la classe politique et du crime organisé (dont l’amalgame est de plus en plus confirmé de diverses manières), on passe à la coordination, à l’organisation d’un plan de lutte, liant les résistances sociales et des voix sur tous les tons et dans tous les médias qui réclament la justice et la réapparition en vie des étudiants disparus.

Le sentiment général est que le crime d’Iguala aurait pu être évité si les diverses instances judiciaires avaient pris au sérieux les plaintes contre Abarca concernant l’assassinat de plusieurs activistes sociaux, y compris des membres de son propre parti, et les preuves de la corruption de la classe politique – tous partis confondus – et leurs liens ostensibles avec les divers gangs du crime organisé. C’est ainsi qu’a commencé à se généraliser la dénonciation de l’omission des responsables du parquet, des gouvernements dont il dépend (étatique et fédéral), mais tout autant des partis politiques dont les frontières se sont brouillées et qui se sont décomposés, vendus aux enchères pour le pouvoir et l’argent, dont ils ont les mains pleines, qu’il soit public ou qu’il provienne des bas-fonds du crime.

Les attaques policières, les six assassinats, les nombreux blessés et la disparition forcée des 43 sont apparus aux yeux de beaucoup de gens de tous les milieux comme un produit de l’impunité ancestrale sur laquelle se reposent les politiques, les fonctionnaires, les patrons de l’économie légale comme de l’économie informelle, parmi lesquels les membres du crime organisé. Une corruption sociale généralisée qui s’est développée depuis des dizaines d’années comme culture du pouvoir autoritaire et comme condition d’une économie inégale à l’extrême, un régime autoritaire soutenu par une oligarchie étatique produite par les réformes électorales entraînées par la crise de l’État et un ordre social extrêmement injuste reposant sur l’exploitation, le pillage et l’exclusion de l’immense majorité de la société, aux droits restreints, suspectée, c’est tout cela qui est la condition et la base de l’arrogance, de l’abus de pouvoir, de l’impunité qui peut expliquer la décision d’assassiner et de faire disparaître de supposés trouble-fête.

C’est pour tout cela que personne, en dehors de certains cercles de privilégiés du pouvoir, ne conteste qu’on ait affaire à des crimes d’État, qu’il s’agisse des assassinats en toute impunité de personnes innocentes par des agents étatiques (dans ce cas la police municipale sur l’ordre du titulaire d’une instance constitutionnelle de gouvernement, la municipalité), ou qu’il s’agisse de la non-assistance à civils en danger par les polices fédérale et étatique et l’armée, ou qu’il s’agisse plus particulièrement de la disparition forcée de 43 étudiants, commise par des policiers municipaux aidés par des tueurs, qui constitue clairement un crime contre l’humanité.

Si le possible mobile de l’action punitive qu’a ordonnée un mandataire public dans l’exercice de ses fonctions peut sembler absurde, banal et frivole, les motifs de la réponse sociale et du raz-de-marée qui ne cesse de s’étendre dans le pays et en divers endroits de la planète ont à voir avec ce qui est au fondement de la vie humaine : la dignité, la colère contre l’injustice et l’abus de pouvoir sans limite.

Les logiques qui s’affrontent

Dans ce processus, il y a deux logiques qui se superposent et se contredisent. La première, celle des étudiants, des familles et en général de tous ceux qui sont solidaires, organisés ou pas, sensibilisés par l’atrocité de la violence et qui exigent la réapparition en vie des 43 étudiants et le châtiment des coupables, et qui pour cela font monter en puissance et organisent un vaste processus de mobilisation de secteurs sociaux, à quoi viennent s’ajouter de manière imprévue toutes sortes d’expressions individuelles ou collectives, des initiatives créatives de dénonciation, qui ont déchaîné une vague de protestation qui n’a pas cessé de croître. Tous convergent non seulement en solidarité avec les étudiants d’Ayotzinapa, mais aussi dans le rejet du pouvoir et de ceux qui l’occupent, auxquels ils manifestent une défiance qui se confirme et se renforce jour après jour, due au comportement erratique, à l’incompétence et aux complicités manifestement à l’œuvre dans la stratégie mise en œuvre par le gouvernement de Peña Nieto. L’inquiétude et la peur répandues par la grande guerre poursuivie depuis une soixantaine d’années se sont converties en résistance, en dénonciation, en critique, en quête de justice et de la démocratie… qui n’arrivent toujours pas. C’est une logique de mobilisation, non seulement de lutte contre la violence qui nous entoure, mais c’est aussi une quête de vérité, de justice et de démocratie, libérées de la corruption qui engendre l’impunité et reproduit la violence. Tout semble indiquer qu’il s’agit d’un mouvement de longue haleine, quand bien même il aurait des rythmes et des perspectives incertaines.

De l’autre côté, la logique du gouvernement du président Peña Nieto suit une ligne : « limiter les dégâts ». Elle est la logique du pouvoir qui se reproduit et se met à l’abri, qui cherche à conserver l’ordre en dépolitisant, en assurant la résignation et la soumission des exclus par le biais des médias à la solde qui répandent un mode de vie trompeur et des programmes d’assistance pour les clientèles possibles des partis, de la base sociale de l’État. Une logique d’exclusion qui criminalise et proscrit les non-conformistes, les dissidents et les rebelles, tels que les étudiants et les professeurs du Guerrero, qui méprise ceux qui ne partagent pas le mode de vie qui est leur but. La logique du pouvoir repose sur la négociation entre les diverses fractions d’une classe politique qui est devenue unique, incolore, indifférenciée, mais qui est toujours regroupée en fractions, en mafias, qui prennent le nom de partis outrageusement financés et renforcés par les fonds publics. Une logique, donc, qui au fond repose sur des complicités complexes et entrecroisées d’une classe politique élargie, d’une oligarchie d’État, qui se dispute postes, espaces et ressources au sein d’une stratégie fondamentale qui les fait tous converger en défense de l’ordre social et politique qui leur bénéficie et leur permet d’aspirer à être accueillis au sein de l’oligarchie financière qui contrôle réellement l’ensemble. Ils ont bien entendu des contradictions et des intérêts qui les font « s’opposer » à tous les niveaux, dans tous les espaces, sur tous les marchés, légaux ou illégaux, y compris au moyen de la violence, comme c’est l’évidence. Mais telle est justement l’essence contradictoire de la logique du pouvoir.

C’est à cause de cette logique qui régit le pouvoir que le gouvernement de Peña Nieto a laissé faire les forces locales dans l’état de Guerrero, laissant ses alliés se débrouiller entre eux. Oublieux, négligent et méprisant, ce n’est qu’au moment où la clameur s’élève et se généralise dans tous les milieux et les groupes sociaux, intellectuels, artistiques, religieux, etc. et se répercute partout, reproduisant la clameur au niveau international, dans la société comme parmi les représentants de gouvernements (comme celui des Etats-Unis), des institutions (comme l’Union européenne et l’ONU) aiguillonnés dans une large mesure par les organisations internationales des droits humains, le gouvernement mexicain intervient avec l’intention évidente d’enrayer l’imprévisible et autonome mouvement de rupture, en essayant simultanément de profiter de la crise en vue d’un prochain processus électoral et de réunifier et d’affirmer le pouvoir de son parti.

La stratégie est de reprendre l’initiative, de se rapprocher des parents des disparus et des étudiants qui dirigent le mouvement, en offrant « toute la force de l’État » pour l’enquête et les investigations qui restent trop erratiques et peu crédibles. Limiter les dégâts en faisant traîner le conflit dans l’intention que les interlocuteurs reprennent confiance, se sentent écoutés et même protégés et qu’ainsi la protestation s’épuise et se dissolve, comme cela se produit toujours. Il ne resterait plus alors que le souvenir confus de vies déchirées ou détruites, des chiffres ajoutés aux dizaines de milliers de disparus et de morts au cours de ces années de prétendue guerre inachevée contre le crime organisé. Avec beaucoup de retard, dix jours après les crimes, le gouvernement reconnaît même la disparition forcée des étudiants. Mais en pratique, dans les chefs d’inculpation des dizaines de détenus n’apparaît jamais l’accusation de disparition forcée. On s’épuise à chercher des fosses clandestines qui apparaissent un peu partout, mais on n’envisage pas de retrouver les étudiants en vie, et on ne finira par le faire qu’à reculons sous la pression des parents et du mouvement.

La logique de la mobilisation, néanmoins, ne peut être arrêtée et au contraire ne cesse de progresser tumultueusement, éclatant de toutes parts, dans les secteurs les plus inattendus. Aux manifestations locales dans le Guerrero s’ajoutent les premières mobilisations nationales les 8 et le 22 octobre, quand dans plus de 20 régions de la République ont lieu des actions de protestation, la plus vaste se déroulant à San Cristóbal de las Casas, avec plus de vingt mille membres des bases de soutien de l’Armée de libération nationale zapatiste (EZLN), qui sont venus de leurs communautés. À partir de ce moment, les manifestations dans la capitale de la République rompent avec l’inertie et les hésitations provoquées par les gouvernements successifs du PRD qui ont cherché à démobiliser et à criminaliser des citoyens coincés entre les réseaux clientélistes des programmes d’assistance, la répression politique – affinée avec la tactique de l’« encapsulamiento » (7) et d’arrestations arbitraires de manifestants – et l’intolérance de la prétendue « gauche moderne » qui ne cesse de criminaliser les protestations. Les prévisions les plus optimistes sont dépassées, par exemple mercredi 29 octobre quand environ 90 000 mille personnes ont manifesté très tard dans la ville de México et encore le 5 novembre avec environ 120 000 manifestants qui sont arrivés à Zócalo (8). Les lycéens et les étudiants – beaucoup d’entre eux en grève de solidarité récurrente – deviennent la colonne vertébrale des mobilisations populaires larges et variées, en nouant des liens organisationnels grâce à une coordination nationale qui commence à débattre la stratégie du mouvement dans la durée. Les organisations citoyennes ne manquent pas de s’y ajouter et de jouer leur rôle dans la structuration et l’élargissement de la protestation. Les journées de protestation atteignent en effet un niveau national, ayant de surcroît un écho dans de nombreuses villes du monde par le biais de l’Acción Global por Ayotzinapa, où se sont reproduites les mobilisations exigeant la présentation en vie des 43 étudiants disparus et la mise en examen et le jugement de tous les responsables.

La logique du pouvoir, en conséquence, a sous-estimé la logique de la mobilisation et échoué dans son projet de limitation des dégâts. En réalité le gouvernement de Enrique Peña Nieto se trouve de plus en plus acculé, assiégé, nationalement et internationalement. Son incompétence réelle ou sa négligence probablement issue de ses compromissions et complicités ne lui ont pas permis de comprendre le changement d’état d’esprit d’innombrables noyaux sociaux et pas seulement des jeunes. L’absence de résultats effectifs a accentué l’indignation et la colère, la dénonciation de plus en plus répandue de son incapacité. Le 24 octobre, les parents des étudiants qui étaient en contact avec la commission gouvernementale ont décidé de rompre le dialogue et les rapports avec le Parquet, du fait du manque de résultats et de l’annonce qu’une piste d’enquête désignait les prétendus liens des étudiants avec la délinquance organisée, ce qui a été considéré comme une tentative de criminaliser les victimes et l’École normale elle-même, objet des attaques et du mépris des forces officielles. Les parents ont exigé une rencontre directe avec le président, qui a eu lieu le 29 octobre. Peña s’engage à respecter les droits, l’honneur, la réputation des étudiants disparus, abandonnant à l’évidence la piste de criminalisation que le procureur avait indiquée, garantissant le procès, la fin de l’impunité, l’aide aux victimes, la réparation du préjudice et le soutien au système méprisé des écoles normales rurales, en même temps qu’il promet une convention d’assistance technique avec la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), sollicitée par les parents.

La rencontre a fait l’objet d’une émission télévisée nationale où le président a délivré son message et où se sont exprimées l’insatisfaction et l’incrédulité des parents des disparus, des avocats et des étudiants qui y ont participé. Face à l’exigence de rechercher les étudiants en vie plutôt que les cadavres, le Plan de recherche a été reformulé, et la commission mixte de suivi et d’information composée des personnels enquêteurs du Parquet et du ministère de l’Intérieur a été créée. Enfin, on a offert des facilités aux experts argentins pour la recherche et l’identification des restes trouvés, car ce sont les seuls dans lesquels les familles ont confiance.

Mais les effusions n’ont guère duré. Les divisions entre les diverses fractions de la classe politique se sont accélérées et même des porte-parole des secteurs privilégiés ont exigé que l’on trouve une solution à la crise politique et sociale qui risquait d’affecter la reprise économique. La stratégie démobilisatrice du gouvernement a échoué et au contraire a aiguillonné la résistance, les dénonciations de l’incompétence de l’État ; le discrédit des institutions s’est généralisé parmi les réseaux sociaux, et même les médias à la solde se sont alarmés de « l’ingouvernabilité ». Comme l’a montré le Mouvement 43x43 en arrivant sur la Plaza de la Constitución, « l’État actuel ne sert plus la société » au vu de la situation d’urgence nationale due à l’insécurité que l’on vit au Mexique.

Le gouvernement semble alors changer de tactique ou de stratégie et cesse de faire traîner indéfiniment l’enquête dans le but de démobiliser par lassitude et absence de résultats, mais essaie de trouver en toute hâte un dénouement permettant de verrouiller l’affaire. C’est une sorte de fuite en avant dans laquelle il se lance, mettant maintenant en œuvre une tactique de choc destinée à démoraliser et consterner non seulement les familles et les noyaux sociaux mobilisés, mais l’ensemble de la population, de la société, en reprenant la politique de la peur avec laquelle Felipe Calderón Hinojosa (9) a prétendu paralyser et gouverner le pays.

La fuite en avant

Le jour d’une des plus grandes journées de mobilisation nationale et internationale, avec plus de 80 établissements d’enseignement en grève pour la présentation en vie des 43 étudiants, le 5 novembre, les Abarca tombent dans ce que beaucoup considèreront comme un montage du Parquet (Les a-t-on arrêtés à Veracruz ou à Iztapalapa ? Se sont-ils rendus par fatigue et désillusion ?), c’est l’inculpation de l’ex-maire PRD pour les homicides dénoncés et impunis de trois membres de l’Union Popular de Guerrero, en plus de ses liens avec le gang des Guerreros Unidos. Pas un mot de la disparition forcée des 43. L’épouse est maintenue en détention préventive pour enquête. Le vendredi 7 novembre, le procureur général de la République, Murillo Karam, dans une conférence de presse retransmise en direct par tous les moyens de communication à la solde (et ensuite matraquée jusqu’à l’épuisement), « informe » que, selon les témoignages de trois tueurs des Guerreros Unidos, il apparaît que les 43 étudiants disparus ont été exécutés, calcinés et réduits en cendres dans une décharge municipale de Cocula. Le brasier a duré plus de dix heures sans que personne ne s’en aperçoive (pas même les forces armées toujours en alerte) et ensuite, une fois leurs restes refroidis, ceux-ci ont été jetés dans une rivière proche. Un véritable spectacle d’horreur, avec de prétendus témoignages enregistrés sur vidéo et des dépositions détaillées sur les supposés transport, assassinat et incinération des étudiants, tout cela dans le but de choquer et d’atterrer tout le monde, des faits réellement sans précédent, même lors des pires moments de la guerre sale du siècle passé. Pour finir, le gouvernement reprit l’information que le prêtre Solalinde avait donnée presque un mois avant, sans que « toute la force de l’État » ait suffi pour trouver plus tôt des traces ou des restes d’un tel incendie sur le lieu maintenant redécouvert et maquillé comme lieu du crime. Murillo Karam, lassé, conclut sa laborieuse déclaration en prévenant les réactions des familles et du mouvement : « ils sont morts, mais pour le gouvernement fédéral du point de vue de la loi ils sont toujours disparus ».

Il n’est pas nécessaire de détailler le rejet quasi général des déclarations du Parquet, les absurdités qu’il contient ne font que mettre en évidence la précipitation et le manque d’imagination, l’incompétence et l’incapacité du gouvernement à faire des recherches efficaces et poursuivre des délits qui restent toujours impunis. Dix mille soldats, marins, policiers fédéraux et experts avaient passé la zone au peigne fin, l’avaient sillonnée et survolée des centaines de fois, avaient sondé lacs et rivières des dizaines de fois, tout cela en vain. Tout semble être une chronique d’un dénouement annoncé par le gouvernement dès le départ et seulement manipulé à sa convenance. Non seulement les familles et les étudiants ont rejeté et condamné l’issue que prétend imposer le gouvernement, mais ils ont réaffirmé leur exigence et leur lutte pour la présentation en vie de tous les disparus, relançant ainsi le processus de mobilisation qui ne cessera pas tant qu’on ne les retrouvera réellement. De nouvelles actions ont commencé pour donner continuité et force à une lutte qui n’a aucune raison de s’arrêter, telles que les trois caravanes de familles qui à partir du 14 novembre sont parties vers le nord et vers le sud du pays pour parcourir de nombreux États, ainsi que le reste du Guerrero, et elles ont abouti le 20 novembre, anniversaire de l’éclatement de la Révolution mexicaine, à trois grandes manifestations qui sont parties de trois points clés de la ville de México : l’Ange de l’Indépendance, le Monument à la Révolution et la Place des Trois Cultures à Tlatelolco.

Avec à leur tête les familles des étudiants disparus, ces trois manifestations ont grossi à mesure de leur déroulement jusqu’à déborder sur les principales artères du centre historique et se transformer en une méga marche devenue l’axe de la quatrième Journée globale pour Ayotzinapa qui a réussi à impliquer à México 79 lycées en grève, 114 universités et établissements d’enseignement supérieur dans tous le pays, des travailleurs des téléphones, des membres du syndicat mexicain des électriciens, des professeurs, des intellectuels, des artistes, des mères au foyer et toutes sortes de gens de secteurs sociaux et d’origines variées, accourus pour exprimer leur solidarité et leur exigence de justice et la présentation en vie des 43 disparus par la force publique. 120 villes dans le pays et au moins 30 villes dans le monde ont été secouées par la colère que provoque la douleur pour les disparus, mais aussi par le rejet des responsables du pouvoir.

Impossible de dénombrer les participants à l’immense manifestation des trois caravanes (200 000 ?), car les flots turbulents confluaient sur une place du Zócalo qui se remplissait et se vidait au rythme de l’arrivée des groupes, se répandaient ensuite vers d’autres rues en continuant de fait la manif.

La logique de pouvoir qui domine non seulement le gouvernement de Peña Nieto mais aussi la municipalité, elle aussi PRD, de la capitale, entre les mains du para-PRIste Miguel Ángel Mancera, a cherché à désactiver les mobilisations avant la manifestation, en incitant les commerçants du centre historique à fermer boutique et en installant des barrières, des grilles, offensantes et inutiles, qui ne font que révéler la crainte officielle à l’égard des mobilisations de la société rebelle, alors que les journées précédentes avaient démontré que les manifestations sont pacifiques et ordonnées quand la police ne se montre pas. Pour vider et minimiser la protestation, et par-dessus tout, pour la désarticuler en faisant appel à l’incertitude de la peur et de l’insécurité, les deux instances de pouvoir ont déclenché à la fin de la manifestation des opérations de répression totalement arbitraires et indiscriminées (contre des familles entières, des journalistes et des témoins qui filmaient les agressions) afin de vider par la force la Place de la Constitution.

Les gouvernements du PRI et du PRD violent ainsi de manière flagrante et cynique les droits humains et leur propre légalité qu’ils utilisent à leur guise, basée sur l’impunité, à l’abri de l’hystérie que répandent les moyens de communication à leur solde. C’est précisément le secrétaire à la Sécurité publique de la ville, Jesús Rodriguez Almeida, qui a lancé l’accusation de projet d’assassinat contre les activistes, qu’on a utilisée pour inculper illégalement des manifestants attrapés au hasard, et dont la libération s’est ajoutée comme exigence immédiate. Toute action collective de protestation court ainsi le risque de criminalisation et de répression, vieille stratégie du pouvoir pour démobiliser la société et essayer d’imposer par la force une résignation apeurée.

La dégradation et la crise

Ayotzinapa est devenu en quelques semaines le révélateur de la crise d’institutions étatiques dépourvues de crédibilité, de la décomposition politique et sociale d’un régime vermoulu et lointain, au-dessus de la société et contre elle. La classe politique, l’oligarchie de l’argent, la mafia criminelle s’entremêlent grâce à d’innombrables vases communicants, affaires et complicités basés sur une sorte de pacte d’impunité qui prévaut au Mexique depuis toujours, avec certes des ajustements selon le changement d’acteurs et de conditions. Les différents gouvernements et acteurs politiques de l’État ont beau s’employer à faire d’Ayotzinapa, de la terreur en Iguala, une affaire locale, aux acteurs locaux et aux conséquences locales, en réalité la portée de cette affaire est devenue nationale et mondiale, du fait de son caractère de crime contre l’humanité. Par omission ou commission, comme on dit dans le jargon juridique d’une légalité qui n’existe pas au Mexique, les trois niveaux de gouvernement, l’État dans son ensemble, on entend par là le Congrès de l’Union, le pouvoir judiciaire, les congrès d’états et les partis politiques légaux, sont tous responsables, coparticipants, complices de l’affaire d’Ayotzinapa qui déborde de toutes parts à travers la nation, où se reproduisent depuis toujours les mêmes pratiques criminelles, la corruption généralisée, l’impunité de ceux d’en haut et la criminalisation de tous les autres, exclus, exploités, dépouillés, proscrits, dans leur propre pays, le nôtre, à nouveau colonisé et dominé par des oligarchies voraces et sans scrupule.

Le Pacte pour le Mexique conçu par Enrique Peña Nieto, dont la représentation et la légitimité institutionnelle sont dues à une victoire électorale obtenue grâce au trafic de la pauvreté et à l’achat de votes, les partis d’opposition devenus comme dans les temps anciens des partidos peleles (partis fantoches), les réformes de structures soumises à la logique du libre marché à outrance, n’ont pas manqué de préparer des changements fondamentaux dans le pays assujetti à la subordination complète au grand capital mondialisé et aux puissances impériales promotrices du capitalisme dévastateur. Mais Ayotzinapa montre la fragilité de ce processus géré par des minorités dépourvues de représentation et de légitimité sociales. Elles ne représentent qu’elles-mêmes et surtout leurs clientèles changeantes alimentées par les miettes des fonds publics déguisées en programmes sociaux. C’est une minorité ambitieuse et tyrannique, sans autre but que le contrôle du pays et sa gestion mafieuse à leur profit. Ces gens ont construit un régime autoritaire qui se prétend démocratique, mais auquel ils sont seuls à participer, eux qui se considèrent comme représentants de tous sans l’être ; la légalité du pays a toujours été de ce genre-là, manipulée, asservie à un ordre hiérarchique dont le sommet continue à être le président et dont les racines sont les capitaux qui maintenant se disputent aussi directement le pouvoir politique. Un régime de semi-légalité qui n’est jamais devenu État de droit, et pour cela dépourvu de règles institutionnelles effectives, sans justice impartiale ni libertés pleines et entières pour tous les citoyens que nous n’avons jamais réussi à être, car ils nous ont dépouillés de la chose publique, ils ont monopolisé la politique.

Mais Ayotzinapa symbolise aussi et annonce ce que certains ont appelé un réveil de la société, qui n’est rien d’autre que le ras-le-bol de l’abus de pouvoir, de la violence, de la corruption, de l’impunité et de tout ce qui a formé une culture politique nationale perverse, clientéliste et excluante. Il révèle la décantation que de toute façon, à contre-courant, n’ont pas cessé de produire les multiples, continuelles et parfois récurrentes résistances à l’oppression, à la discrimination, contre l’exploitation, le dépouillement et l’abandon. Étudiants, paysans, peuples indiens, mais aussi enseignants, travailleurs qui survivent au désastre de la précarisation néolibérale, voisins, femmes au foyer, jeunes, femmes, intellectuels, artistes, migrants… de manière très variée et à des moments parfois inattendus résistent, défendent leur vie, leur culture, leurs biens communs menacés, leurs revendications. Une vaste résistance, une véritable révolte quotidienne parfois souterraine, sous le manteau, qui n’a cessé durant toutes ces années d’offensive du capitalisme néolibéral, s’est mise à confluer sous le signe d’Ayotzinapa, à cause de la terreur et des crimes d’État dont ont été victimes les étudiants, mais aussi à cause de la résistance, de la dignité dans la lutte que les étudiants ont montrée, et ils ne cessent de stimuler de nombreux autres qui, de manière imprévisible, joindront leur colère, leur solidarité et leur intelligence.

L’image de sauveur que les médias et les oligarchies du monde ont fabriquée pour le président Peña Nieto du fait de ses appels à ses prétendus rivaux et du fait des réformes de structures qu’il a établies sur le dos de la société et du pays, s’est effondrée sous les ondes de choc produites par Ayotzinapa. L’exigence de sa démission pour incompétence et irresponsabilité est devenue générale et il lui sera pour le moins difficile de retrouver un minimum de crédibilité au sein d’une société qui le répudie et peut-être aussi au sein des milieux privilégiés qui l’ont mis en avant et l’ont soutenu. Tous les partis et la classe politique sont usés, tous sont responsables de la décomposition, en dépit de prétendues divergences, lignes de partage et comportements occasionnels pendant le conflit en cours. Mais c’est tout spécialement le PRD qui s’est effondré, car Ayotzinapa a brutalement prouvé ce qui était déjà incontestable : son abandon des vieux principes et des pratiques de gauche, son effacement comme parti lié aux noyaux sociaux qui lui avaient donné vie il y a 25 ans et sa transformation en un agglomérat de fractions d’appareil, de bandes factieuses, de mafias groupées autour d’intérêts et d’allégeances perverses, qui administrent un appareil électoral géré sans scrupule comme une franchise dans la course aux places et pour les enchères dans la répartition du butin de l’argent public. Peu à peu, arrogant, autiste, il s’est éloigné de la société qu’il n’a considérée que comme des publics à éventuellement recruter moyennant des pratiques corrompues et clientélistes (y compris l’achat-vente de votes). Les secteurs sociaux, les individus ou collectivités qui lui avaient donné vie et rayonnement électoral lors de l’insurrection civile de 1988 ont eux aussi abandonné le PRD, déçus, désormais sans espoir de peser sur des législations ou des gouvernements bénéficiant à tous, et pas seulement ceux d’en haut.

Le comportement de la direction et du conseil national du PRD au cours de la crise suscitée par l’attaque et la disparition forcée des étudiants par un de leurs militants notoires, maire et candidat à la députation, ainsi que de son épouse, candidate PRD en voie de lui succéder et conseillère nationale du parti, a rendu claires des négligences, des complicités et des omissions qui n’ont été qu’un exemple de la décomposition du parti. Même chose pour la défense et la couverture du gouverneur de l’état de Guerrero, porté au pouvoir par le PRD, bien qu’il ait été au PRI toute sa vie et ancien gouverneur suppléant publiquement accusé de l’assassinat de dizaines de militants du PRD, dont les dirigeants, y compris des « dissidents », sont en permanence accusés par la société de faillite morale et de connivences avec les responsables d’un crime d’État. Il ne s’agit pas de la chute du courant hégémonique lié aux gouvernements nationaux actuels, mais de l’effondrement et de la décomposition d’un projet qui pendant un certain temps s’est prétendu de gauche. Il ne fait aucun doute que ce sera une mort lente, que prétend accélérer – aussi pour limiter les dégâts – son fondateur, Cuauthtémoc Cárdenas, qui le 17 novembre a demandé la démission de la direction nationale qui venait d’entrer en fonction après un processus électoral caractéristique des mœurs de l’ancien PRI, avant de démissionner lui-même, bien tardivement, du parti qu’il a perdu depuis longtemps.

À suivre

Synthèse et articles Inprecor

Il est difficile de connaître la voie que prendront aussi bien le mouvement pour les disparus d’Ayotzinapa que le gouvernement tout comme la classe politique dans une crise qui ne semble pas trouver de solutions. Les familles et les étudiants qui animent et dirigent le mouvement continueront sans doute à exiger l’apparition en vie des 43 et il ne semble pas, au contraire, que s’apaise la vague d’indignation contre le montage gouvernemental toujours plus mis en question et démantelé du fait de ses contradictions, de son absence de fondement et de crédibilité. Les mobilisations se durcissent et on voit apparaître des infiltrations policières visant clairement à préparer les conditions pour une éventuelle répression de la part du gouvernement qui, jusqu’à maintenant, s’est retenu parce qu’il a été acculé à la défensive. Les médias à la solde ont oublié les motivations acceptables des manifestations qui ont occasionné des semaines insolites, et déchaînent en retour, comme toujours, une offensive criminalisante visant à dégoûter certains manifestants, à désorganiser la protestation et préparer aussi une issue répressive, annoncée de surcroît par le président Peña Nieto à son retour de son très attendu voyage en Chine.

Il se peut que la société commence à se démobiliser, à s’occuper d’autre chose, à modérer sa solidarité pratique, mais il est difficile qu’elle redevienne ce qu’elle était, une fois sensibilisée et politisée par des événements qui ont fait vibrer, ému et mobilisé beaucoup de gens, même s’ils ne se sont pas mis en mouvement d’une manière ou d’une autre. Le moment n’est pas venu de faire un bilan ou de changer d’orientation du mouvement. Qu’ils s’en aillent tous ? Le ras-le-bol et la critique qui accompagnent la perte de confiance dans les institutions étatiques et ceux qui les gèrent, cautionneront difficilement une prétendue solution qui aurait pour objectif la démission du président et de son gouvernement pour, en fait, gagner l’élection à venir et reproduire les mêmes pratiques, les mêmes politiques que tous les partis n’ont jamais cessé de mettre en œuvre et qu’ils continueront à mettre en œuvre. Le processus menant à un dénouement favorable du mouvement est peut-être lié à la résolution de la crise de l’État qui ne cesse pas, mais seulement dans la perspective de reconstruire le pouvoir et la société par en bas, c’est-à-dire de construire des alternatives fondamentales à l’ordre social capitaliste et à l’espèce de démocratie oligarchique qui prévaut.

Le samedi 15 novembre, la caravane des familles et des élèves d’Ayotzinapa qui avait sillonné le sud du pays pour répandre et encourager la lutte pour l’apparition en vie des 43 et la justice, est arrivée à Caracol de Oventik, au Chiapas, où ils ont été reçus par les commandants zapatistes et cinq mille bases d’appui. Ils ont partagé douleurs et expériences, la perspective des possibles abandons et oublis de la part de beaucoup parmi ceux qui ont soutenu le mouvement. Mais aussi la nécessité de résister, de persister dans la lutte y compris dans des conditions défavorables, d’unir les douleurs, les rébellions, les colères, mais également de construire à partir d’en bas une alternative de vie, de transformation réelle à long terme.

Les étudiants poursuivent leurs actions et leur organisation à travers tout le pays, et se sont mis d’accord pour créer le 5 décembre une coordination nationale étudiante (CNE), tandis que dans l’état de Guerrero les peuples résistent en essayant aussi d’exercer l’autogouvernement – avec comme référence les Juntas de Buen Gobierno (Conseils de bon gouvernement) zapatistes – et ils ont créé le 30 novembre cinq comités municipaux populaires (Ayutla de los Libres, Tlapa, Acapulco, San Luis Acatlán et Teconapa), avec 20 autres à venir, précisément en tant que réponse organisée du peuple qui, depuis l’attaque étatique à Iguala, se trouve à « un point de non-retour, articulant un mouvement pour changer les choses dans ce pays, une fois pour toutes », comme l’a dit Omar García, du comité étudiant de l’École normale rurale d’Ayotzinapa.

* Professeur-chercheur de l’Universidad Autónoma Metropolitana (UAM). Son dernier livre : El ocaso interminable. Política y sociedad en el México de los cambios rotos, Era, México, 2010. (Traduit de l’espagnol par Jean-José Mesguen)

Notes

1. Le Mexique étant une république fédérale, nous utiliserons le terme « état » avec la minuscule pour désigner chaque entité régionale, et « État » avec la majuscule pour désigner les institutions nationales.

2. Fédération des étudiants paysans socialistes du Mexique.

3. Le 2 octobre 1968, l'armée mexicaine a ouvert le feu sur des étudiants rassemblés sur la place des Trois Cultures de Tlatelolco à Mexico. Le nombre exact de victimes n'est toujours pas connu précisément. Cet événement mit fin brutalement à plus de trois mois de contestation estudiantine, contre le gouvernement “socialiste” du PRI. Les sympathisants du mouvement étudiant estiment qu'il y a eu entre 200 et 300 morts parmi les manifestants, les sources gouvernementales indiquent « 4 morts, 20 blessés » !

4. Titre d’une comédie politique qui en 2014 a battu les records d’entrée dans les cinémas du Mexique, fondée sur des faits réels de corruption, de manipulation médiatique et politique de l’opinion (entre autres l’affaire montée contre Florence Cassez). Le titre est une citation de Mário Vargas Llosa : « Le Mexique est une dictature parfaite (…) celle d’un parti inamovible ».

5. Équivalent de 120 000 à 180 000 €

6. Frères sur la route.

7. Il s’agit d’une tactique d’encerclement et d’isolement de groupes de manifestants par les forces répressives, le kettling.

8. Nom populaire de la Plaza de la Constitución, une des plus grandes places du monde au cœur de la capitale.

9. Président de la République de 2006 à 2012, membre du PAN (droite).

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta