Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 539-540 juin-août 2008

MYANMAR (BIRMANIE)

Des enjeux qui ont peu à voir avec l’urgence humanitaire

Cf. aussi : [Birmanie]

Marc Johnson et Danielle Sabai

Marc Johnson (pseudonyme) se trouvait à Rangoon lors du passage du cyclone Nargis. Il est actuellement engagé dans les efforts de coordination de l’aide aux victimes de cette catastrophe.

Danielle Sabai est correspondante d’Inprecor pour l’Asie du Sud- Est. Elle vit à Bangkok.

Synthèse actualisée sur la Birmanie
Inprecor)

Frappé les 2 et 3 mai par le pire cyclone que l’Asie ait connu depuis 18 ans (1), le peuple birman tente de survivre sans aide du gouvernement en place. Une semaine après le passage du cyclone meurtrier Nargis, les médias, contrôlés par l’État, ont annoncé 22 980 morts et 42 119 disparus (2). Mais selon Shari Villarosa, chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis en Birmanie (3), ce seraient près de 100 000 personnes qui pourraient être mortes à la suite du passage du cyclone et il y aurait environ 1 million de sans-abri, des centaines de villages du delta de l’Irrawaddy, composés de simples huttes de bambous, ayant été balayés presque en totalité. Selon l’association « Save the Children », près de 40 % des morts et des disparus seraient des enfants (4). Il est cependant très difficile de connaître l’importance du désastre car peu d’étrangers sont autorisés à entrer en Birmanie et le gouvernement tente de minimiser l’ampleur de la catastrophe.

Catastrophe naturelle et tyrannie

La junte militaire au pouvoir tient une responsabilité immense dans cette catastrophe humanitaire. Le nombre de décès n’aurait pas été si important si la junte, qui connaissait l’existence du cyclone grâce aux alertes des centres météorologiques indiens et thaïlandais, avait prévenu la population de son approche et organisé l’évacuation des zones les plus directement touchées (5). Rien de tout cela n’a été fait et cela montre une fois de plus combien cette junte parasitaire fait peu de cas du sort du peuple birman.

Des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées brutalement sans abris, sans électricité, sans eau potable, sans aucun secours, trouvant refuge dans les écoles et les monastères. Plusieurs jours après la catastrophes les soldats et les membres de l’Association pour le Développement et la Solidarité de l’Union (USDA), une organisation de masse progouvernementale, si nombreux à réprimer les mobilisations de septembre dernier, se faisaient plutôt rares dans les rues. Malgré une propagande d’État montrant le premier ministre Thein Sein et quelques généraux distribuant des colis à des sans-abri, les survivants n’ont pour l’instant reçu une réelle aide que de la part des moines sortis pour aider à nettoyer les routes, reconstruire les maisons et partager le peu de nourriture dont ils disposent. Seuls les habitants de Rangoon ont pu bénéficier de quelque assistance et de distribution d’eau potable. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM, une organisation des Nations unies) et la Croix-Rouge birmane, connue pour ses prises de positions plus que modérées envers la junte, ont pu fournir assistance et conseils.

Des causes moins naturelles

La junte militaire qui, sous pression internationale, a fait appel à l’aide internationale, freine la délivrance de visas aux personnels humanitaires. Selon Paul Risley, porte- parole du PAM, cela prend en général deux jours aux organisations humanitaires pour pourvoir une assistance matérielle, médicale et technique après un désastre (6). Mais 10 jours après le passage du cyclone, l’aide se fait toujours attendre. Les militaires n’ont pour l’instant accepté que quelques avions et bateaux asiatiques. Des centaines d’« humanitaires » et de journalistes attendent à Bangkok le feu vert pour se rendre en Birmanie. Feu vert hypothétique car la junte a fait savoir qu’elle accepterait de recevoir les colis mais que l’aide serait acheminée par le régime lui-même. La Birmanie étant dépourvue de médias indépendants et d’un quelconque milieu associatif autonome, l’absence de contrôle sur l’acheminement du matériel et la distribution de la nourriture posent évidemment des problèmes aux organisations humanitaires. Il est fort probable qu’une partie de l’aide sera détournée par les voyous qui administrent l’État et n’arrivera jamais aux victimes qui en ont le plus besoin.

Ainsi, alors que la situation peine à se débloquer, les survivants doivent faire face à une deuxième catastrophe, celle-ci pas naturelle du tout. La Birmanie ne possède pas les quantités de nourritures et de médicaments nécessaires pour faire face à la situation (7). Les victimes commencent à mourir de faim et de maladies. Les plus chanceux se sont vus distribuer des rations de 3 pommes de terre et un kilo de riz par famille...Mais ni la quantité ni la qualité ne sont au rendez-vous (8).

La plupart en sont réduits à boire l’eau des rivières et des criques polluées par les milliers de corps de personnes et d’animaux qui y flottent (9). Déjà, des médecins locaux ont annoncé des cas de choléra dans les villes de Bogalay et Laputta. De nombreux cas de diarrhées et de dysenteries ont été signalés à Rangoon. Il est à craindre que beaucoup d’autres ne meurent aussi d’une recrudescence de la malaria et des nombreuses maladies qui font leur nid dans ce pays où le régime consacre moins de 3 % du budget de l’État à la santé (contre 49 % à l’armée).

Un régime paranoïaque

Au-delà de la méfiance des militaires birmans à l’égard des gouvernements occidentaux, le manque de volonté à accepter une aide humanitaire internationale, dont le régime a pourtant tant besoin, tient aussi à la situation politique interne. Ce régime xénophobe et paranoïaque vit dans la peur permanente d’un nouveau soulèvement populaire ou d’une invasion militaire américaine. Mais surtout ce qui motive cette volonté de huis clos est l’enjeu du référendum sur la nouvelle constitution, programmé le 10 mai. Le cyclone Nargis ne pouvait arriver à pire moment pour la junte militaire. Le State Peace and Development Council (SPDC, Conseil d’État pour la paix et le développement), comme se fait appeler ce régime, a tout fait pour assurer un vote oui massif. Son issue politique lui importe plus que la survie de ses citoyens. Rien que durant le mois d’avril, le régime a arrêté 48 militants faisant campagne contre la constitution. Toutes sortes de menaces et d’intimidations ont été proférées par les autorités locales contre ceux qui oseraient voter non : persécutions, amendes, emprisonnement, révocation des fonctionnaires, confiscation des terres, fermeture des magasins, renvoi des étudiants.

En échange d’un vote oui, toutes sortes d’incitations ont été proposées : du riz, du sel, des téléphones mobiles ici ; des contrôles médicaux gratuits là ; la libération de détenus politiques de l’infâme prison d’Insein ; l’exemption de la taxe d’habitation, etc. (10) Malgré la situation, le gouvernement a refusé de déplacer la date du référendum sauf dans les régions les plus touchées par le cyclone. Dans d’autres parties de la Birmanie, il a organisé des votes à l’avance et, selon Kachin News, des centaines de votants de villages Kachin ont été forcés de voter oui par des membres de l’USDA et des groupes armés Kachin qui ont signé un cessez-le-feu avec le SPDC. Même chose dans certains villages du Nagaland, au nord-ouest de la Birmanie où l’on arrive à un absurde « 100 % de oui » (11).

Pour la junte les enjeux sont de taille. Cette nouvelle constitution, qui a « nécessité »14 ans pour être rédigée, représente le changement politique le plus significatif depuis les élections de 1990, élections qui avaient vu la victoire écrasante de la Ligue Nationale pour la Démocratie, parti d’Aung San Suu Kyi. La constitution est rédigée dans le but d’asseoir le pouvoir des militaires en légitimant leur participation aux affaires de l’État. En termes concrets, 25 % des sièges des deux chambres seraient attribués à des militaires directement cooptés par le commandement en chef de la Tatmadaw (l’armée birmane). Dans le même temps, pour pouvoir modifier la constitution il faudrait obtenir le soutien d’au moins 20 % des membres du parlement suivi d’un vote de 75 % des parlementaires pour pouvoir soumettre un amendement à un référendum dans lequel il faudrait obtenir 50 % des voix en faveur du changement ! Autant dire qu’avec 25 % de militaires désignés dans les deux chambres, la junte se garantit une stabilité au moins au niveau parlementaire. Sans compter que la Tatmadaw s’octroie constitutionnellement la responsabilité de « sauvegarder la constitution nationale » (12).

Urgence humanitaire ? Non, des intérêts

L’incommensurable responsabilité de la junte militaire dans cette crise humanitaire ne doit pas faire oublier que la situation a été récupérée de toute part. Le comportement des classes moyennes et des milieux d’affaires birmans, les principaux supporters de l’opposition pro-occidentale, dont Aung San Suu Kyi est l’icône, a montré qu’ils ne sont ni en mesure de prendre en charge les rênes du pays ni à la hauteur de la tâche. Dès après le passage du cyclone, les petites et moyennes entreprises ont augmenté les prix des biens de première nécessité de 200 à 400 % (13). Dans un pays où la grande majorité des 50 millions d’habitants vit avec moins de 1 dollar (0,65 euro) par jour, ces comportements de profiteurs vont avoir de terribles effets sur la population, particulièrement les plus vieux et les plus jeunes, renforçant les effets secondaires liés au passage du cyclone et à l’inadéquation, voire l’absence d’aide aux démunis.

Les puissances occidentales ont aussi exploité la situation créée par le passage du cyclone pour faire avancer leur propre agenda, à savoir ouvrir la Birmanie aux investisseurs occidentaux, sans restriction comme c’est maintenant le cas au Cambodge. Elles cherchent à contrer l’influence de la Chine qui utilise les routes et les ports birmans pour désenclaver ses régions occidentales sous-développées. Un gouvernement plus malléable pourrait, en particulier, revenir sur les accords passés entre la Chine et la Birmanie. Ainsi, le ministre des affaires étrangères français, Bernard Kouchner, a suggéré dès le 6 mai que les puissances occidentales fassent valoir « le droit d’ingérence humanitaire » et ainsi déployer des aides militaires et civiles sans le consentement du gouvernement birman (14).

La très grande médiatisation de la catastrophe et de l’insuffisance de la réponse du gouvernement birman, est utilisée par l’administration américaine pour mettre les associations humanitaires et les journalistes en ordre derrière sa politique agressive de changement de régime. Peu d’organisations humanitaires ont besoin d’être convaincues. Très liée à la foule de missionnaires (15) qui travaillent aux frontières birmanes depuis la période coloniale britannique, l’« industrie » de l’aide humanitaire, qui s’attend à recevoir des dizaines de millions de dollars quand la junte birmane va s’effondrer, est incapable de garder du recul par rapport aux intérêts des grandes puissances dans la région.

Un petit nombre d’organisations internationales de solidarité tente d’aller à contre-courant de cette déprimante situation. Des groupes bouddhistes en Asie ont trouvé des chemins pour aider les Birmans réfugiés dans les monastères et les temples. D’autres organisations sont liées à des groupes d’émigrés, d’étudiants et des organisations militantes pro-démocratie lesquels n’ont pas tous succombé à l’offensive américaine et à ses largesses.

Une situation humanitaire et politique mouvante

Dans les prochaines semaines nous allons malheureusement être les témoins de la lutte pour la survie de centaines de milliers de Birmans laissés sans abris par le cyclone Nargis, mais aussi des millions qui sont lentement affamés par la conjonction de l’incompétence du régime, de la politique agressive américaine et de la voracité des profiteurs locaux.

C’est aussi une période durant laquelle pourraient bien se redessiner les contours politiques de la Birmanie et peut-être verra-t-on apparaître les brèches annonciatrices de l’effondrement de ce monstrueux régime au pouvoir depuis plus de 40 ans (16).

Bangkok, le 11 mai 2008

Notes

1. En 1991 un cyclone a frappé le Bangladesh laissant sur son passage 143 000 morts.

2. The Irrawaddy News Magazine du 7 mai 2008 .

3. The Irrawaddy News Magazine du 7 mai 2008

4. The Irrawaddy News Magazine du 3 mai 2008.

5. The Irrawaddy News Magazine du 8 mai 2008.

6. The Irrawaddy News Magazine du 7 mai 2008.

7. Cf. Danielle Sabai, « La crise birmane, ses fondements et l’urgence de la solidarité : assez d’hypocrisie, des actes ! », Inprecor n° 532-533

8. The Mizzima News du 8 mai 2008.

10. Cf. Altsean-Burma Bulletin d’avril 2008. http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article10169

11. Kachin news du 9 mai 2008.

12. Cf Constitutional Conundrum, The Irrawaddy News Magazine, April 2008. http://www.irrawaddy.org/article.php?art_id=11201

13. The Irrawaddy News Magazine du 3 mai 2008.

14. Un prêté pour un rendu, la junte a empêché le navire militaire français chargé de l’aide d’urgence en Inde de pénétrer dans les eaux territoriales birmanes, le forçant, après des jours d’attente, de décharger finalement en Thaïlande. Kouchner est décidément un grand spécialiste… de l’alignement sur la politique des États-Unis.

15. Il y aurait, par exemple, plus de 30 000 missionnaires américains établis dans la ville de Chiang Mai et parcourant les montagnes birmanes pour évangéliser les minorités ethniques sous couvert d’aide humanitaire.

16. Selon The Irrawaddy News Magazine du 8 mai, le chef de la junte Than Shwe et ses deux principaux hommes de confiance, les généraux Maung Aye et Thura Shwe Mann, se cacheraient depuis la date de l’arrivée du cyclone.

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