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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 539-540 juin-août 2008

NOTES DE LECTURE : AVRAHAM BURG

Un prince claque la porte

Cf. aussi : [Israël-Palestine]

Didier Epsztajn

► Avraham Burg, Vaincre Hitler, Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, Paris 2008, 359 pages, 23 euros.

► Michel Warschawski, Programmer le désastre, La politique israélienne à l’œuvre, La Fabrique éditions, Paris 2008, 76 pages, 9 euros.

J’utilise pour cette note le titre d’un chapitre du dernier livre de Michel Warschawski qui traite aussi de l’ouvrage d’Avraham Burg dont le premier titre possible fut « Hitler a vaincu ».

L’auteur, ancien président de l’Agence juive et du mouvement sioniste mondial, ancien vice-président du Congrès juif mondial et président de la Knesset (le parlement israélien) est un membre de l’establishment. Ses dénonciations sont d’autant plus importantes, surtout en France où la moindre critique envers la politique de l’État d’Israël se trouve toujours sous les foudres d’accusations d’antisémitisme. Mais ce livre est aussi un témoignage sur le judaïsme, non limité à ses dimensions religieuses, un dialogue entre un fils et la mémoire de son père, un livre de souvenirs.

Mis en cause sur le thème « Vous avez écrit contre la Shoah », c’est avec un certain humour qu’Avraham Burg répond « Et vous, auriez-vous écrit en faveur de la Shoah ? » Sur ce sujet, l’auteur rejoint d’autres pour critiquer la place centrale de la destruction des Juifs d’Europe, « la sacralisation de la Shoah », dans la construction des problématiques politiques d’aujourd’hui. « Nous avons extrait la Shoah de son contexte historique pour la transformer en argument et moteur de toutes actions. » Avraham Burg parle de « maladie de la Shoah » et accuse entre autres les programmes scolaires de faire « de nos enfants des survivants par procuration ».

Très longuement, l’auteur analyse les conséquences du procès d’Eichmann, rejoignant souvent les critiques d’Hannah Arendt. « Le procès Eichmann devint le rite de passage ostentatoire où l’État d’Israël se mit en scène et s’affirma comme victime ». Il dénonce le gonflement dramatique et la valorisation narcissique de l’insurrection du ghetto de Varsovie sans oublier qu’« On nous a caché, par exemple, le fait que l’organisme de coordination de l’insurrection comportait des membres de tous les mouvements politiques de l’époque, dont le Bund, parti socialiste et antisioniste. »

La critique de la politique israélienne et des dérives de la société, pour limitée qu’elle soit, n’en est pas moins violente : « l’État compte séparément ses citoyens et ses Juifs » ; « un Israël et un judaïsme voyou » ; « à cet égard, les Arabes israéliens d’aujourd’hui sont les Juifs allemands d’hier » ; « les dirigeants israéliens n’ont jamais accepté d’avouer notre responsabilité dans le problème des réfugiés palestiniens » ou « doctrine raciste israélienne ».

A de multiples reprises, l’auteur compare la situation actuelle en Israël avec celle de l’Allemagne pré-nazie : « J’ai été horrifié de découvrir que les structures étatiques, sociales et nationales les plus proches des nôtres sont celles de l’Allemagne réunifiée qui va du IIe Reich à l’anarchie et au chaos qui engendrèrent le nazisme » ou « En effet, notre situation rappelle étrangement l’Allemagne — durant la période qui va de l’humiliation de la défaite de la Première guerre mondiale à la conquête du pouvoir par Hitler et les nazis ». Au-delà de la charge émotionnelle que contiennent de tels propos, chaque lectrice et lecteur peut saisir la force sous-jacente de la désillusion et de la critique d’Israël.

Je ne partage que peu de chose avec les idéaux de cet auteur, mais cela ne m’a pas empêché, au-delà de multiples agacements et révoltes face à certains propos, de prendre goût à de multiples passages de ce beau livre.

A juste titre Michel Warschawski concluait : « Ce qui m’a le plus intéressé dans la réflexion d’Avraham Burg, c’est l’absence de l’Orient. Certes, il parle des Palestiniens, du racisme anti-arabe, de la nécessité de reconnaître l’Autre et ses droits, et il exprime l’urgence d’une paix qui soit autre chose que « laissez-nous en paix ! ». Mais il tourne résolument le dos au monde arabe et porte son regard à l’Ouest. En ce sens, le choix de l’Europe est cohérent : nous sommes européens et n’avons rien à faire dans cette partie de l’Asie occidentale. Avec nos voisins arabes, nous n’avons rien à nous dire, nous ne parlons pas le même langage, nous ne sommes pas du même monde. Mais en Israël, tout le monde n’a pas deux passeports, et une majorité des citoyens viennent d’Orient et partagent sa culture. Cette majorité n’intéresse pas le petit fils d’Avraham Burg de Dresde. Elle lui est aussi étrangère que l’est l’environnement arabe d’Israël. Pourtant, du côté matériel, Avrum est un Palestinien de souche, dont les racines hébronites remontent à plusieurs générations. Mais il a, semble-t-il, choisi d’être allemand plutôt que palestinien, européen plutôt qu’arabe. C’est sa façon à lui, Avraham Burg, de vaincre Hitler. »

Une lecture à compléter pour ceux et celles qui ne l’auraient pas déjà fait par les ouvrages d’Hannah Arendt : Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal (Folio histoire) et de Marek Edelman et Hanna Krall Mémoires du ghetto de Varsovie, un dirigeant de l’insurrection raconte (Liana Levi)

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