Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 539-540 juin-août 2008

NOTES DE LECTURE : BOLIVIE

Evo Morales, la gauche et le pouvoir en Bolivie

Cf. aussi : [Bolivie]

Jan Malewski

Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, Nous serons des millions — Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, Éditions Raisons d’Agir, Paris 2008, 128 pages, 6 euros.

Nos lectrices et lecteurs connaissent bien les auteurs de ce petit livre, Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, qui écrivent régulièrement dans Inprecor. Pourtant, pour qui veut comprendre la complexité du processus de transformation sociale cherchant sa voie — difficilement — en Bolivie, sa lecture est indispensable et elle complète — et éclaire — les analyses publiées dans nos colonnes.

Les auteurs présentent d’abord la longue perte de légitimité d’un régime où les nationalismes traditionnels, de gauche ou de droite, mais se réclamant tous de la révolution inachevée de 1952, sombrent en appliquant consciencieusement les politiques néolibérales imposées par l’impérialisme. Illégitimes, ces partis — le Mouvement nationaliste révolutionnaire, le Mouvement de la gauche révolutionnaire, le Pouvoir démocratique et social — multiplient des accords clientélistes au sein du Parlement pour assurer leur survie et leur accès aux privilèges gouvernementaux. Ils poursuivent immanquablement la politique des privatisations à outrance et de démolition des fonctions sociales de l’État, entamée par Victor Paz Estenssorro, élu président en 1985. Ce dernier, pourtant un des protagonistes majeurs de la révolution de 1952 qui installa pour de longues années les mineurs et leur organisation syndicale au centre de la vie politique du pays, démantèle l’entreprise publique minière Comibol, licenciant ainsi plus de 20 000 mineurs. La marche « pour la vie et pour la paix » que ces derniers organisent est encerclée par l’armée à Calamarca en 1986 et défaite. « L’État qu’affrontent alors les mineurs est désormais dirigé par une élite qui ne cherche plus à consolider sa légitimité en recourant à “l’inclusion subordonnée de la plèbe organisée”, comme le faisait traditionnellement l’État nationaliste, mais bien en procédant à la désintégration de toute forme d’organisation sociale qui s’oppose à lui. La défaite est double : ces mêmes mineurs votent en effet pour le “docteur Paz”, choisi comme un moindre mal face à l’ex-dictateur Hugo Banzer Suárez, qui tente un retour, par la voie des urnes, à un pouvoir qu’il avait une première fois conquis par un coup d’État et conservé sept années durant (1971-1978). »

Un second chapitre analyse les changements sociaux et politiques qui ont suivi : les migrations des ouvriers sans emploi et des paysans montagnards chassés par la sécheresse vers la région de Chapare, le rôle de la culture traditionnelle — mais qui connaît un important développement — de la feuille de coca, la reconstruction sur ce double fondement d’un mouvement paysan organisé, qui emprunte à la tradition des mineurs tout en la transformant. « Les migrants paysans et mineurs qui arrivent au tropique de Cochabamba au milieu des années 1980 rencontrent un mouvement cocalero non seulement fragmenté et sans influence politique, mais encore affaibli par la répression. L’une des premières tâches auxquelles se consacrent les nouveaux cocaleros consiste à mettre sur pied une coordination des six fédérations. » Dans le mouvement paysan, affaibli par les successives politiques d’éradication de la coca imposées par les États-Unis, une nouvelle génération prend l’initiative. En 1996, Evo Morales se met à la tête de cette nouvelle coordination. Parallèlement les cocaleros renforcent leur position au sein de la confédération syndicale paysanne, la CSUTCB. En 1988 ils y avancent le débat sur « l’instrument politique » — un nouveau parti qui permettrait la participation directe des syndicats aux élections politiques.

La MAS-IPSP (Mouvement vers le socialisme — Instrument politique pour la souveraineté des peuples) sera en 1999 le résultat de ce processus. Idéologiquement, il s’agit d’un « bricolage de références puisées dans ces trois courants de pensée majeurs de la vie politique bolivienne » : l’indianisme katariste des années 1970, la matrice nationaliste révolutionnaire de 1952, la « nouvelle gauche » influencée par le marxisme. Mais c’est son rapport aux syndicats paysans qui en fait un parti politique différent : « Chaque assemblée générale du MAS permet d’observer la mise en scène de la suprématie syndicale au sein de “l’instrument politique” : les organisations membres occupent généralement la tribune, tandis que les parlementaires (et, plus tard, les ministres) sont relégués dans la salle. Symboliquement le mandat syndical apparaît donc plus important que le mandat électif issu de la démocratie représentative : soumis à un fort contrôle, il a valeur de mandat impératif dans la mesure où parlementaires et ministres ont l’obligation de rendre régulièrement des comptes sur leur activité aux organisations syndicales. »

La victoire électorale du MAS et l’élection d’Evo Morales à la présidence de la République en décembre 2005 est un effet de la résistance multiforme contre les agressions impérialistes néolibérales, dont la mobilisation contre les multinationales de l’eau en avril 2000, puis la « guerre du gaz » en 2003 ont été les épisodes les plus marquants, faisant apparaître des mouvements sociaux multiformes, éclatés, que le syndicalisme paysan, le MAS et Evo Morales ont été capables de mobiliser sur le terrain électoral, sans pour autant y acquérir une hégémonie. Cette résistance au néolibéralisme ouvre un « processus de changement social qui n’est pas dirigé ou influencé par une gauche marxiste et “classiste”, dotée d’un horizon révolutionnaire et anticapitaliste — en 2008, cette gauche-là a pratiquement disparu du panorama politique bolivien. » Cependant, « dotés d’une forte capacité de mobilisation, les mouvements sociaux demeurent relativement autonomes par rapport au pouvoir exécutif. Au besoin, ils s’érigent en défenseurs du gouvernement, comme lors de la crise de Cochabamba en janvier 2007. Mais ils peuvent aussi contester un ordre institutionnel qui a permis à “leur” parti d’accéder au pouvoir, sans pour autant jeter les bases d’une perspective nouvelle. (…) Contrairement à ce que l’on constate dans les autres gouvernements “de gauche” latino-américains, la place des dirigeants sociaux au sein de l’exécutif n’est pas uniquement symbolique. » Mais, « leur champ d’action est de fait bien plus limité que celui qu’esquissait le syndicalisme révolutionnaire du mouvement ouvrier. »

En un peu plus d’une centaine de pages, Nous serons des millions — Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie constitue une excellente et pédagogique introduction à l’univers politique et social bolivien d’aujourd’hui. Mais il est plus que cela : ce petit livre constitue une source d’interrogations pour tous ceux qui s’attellent à la construction de nouveaux partis anticapitalistes ou d’une gauche nouvelle car le MAS bolivien — avec toutes ses spécificités relevant d’une culture et d’une histoire particulières qui continuent à marquer les rapports sociaux, ainsi que de la domination impérialiste qui, prenant la place de l’oppression coloniale, a bloqué et déformé le développement capitaliste de ce pays — a cette particularité d’avoir été construit sur les ruines de la « vieille gauche ».

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