Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 538 mai 2008

POLOGNE

mars 1968 : Montée et chute de l’opposition de gauche

Cf. aussi : [Pologne]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. L’article reproduit ici a été publié dans l’hebdomadaire du syndicat indépendant Sierpien 80 (Août 80), Trybuna Robotnicza (Tribune ouvrière) n° 11 (74) du 13 mars 2008. Traduit du polonais par l’auteur.

Manifestations, meetings étudiants, pétitions, occupations des facultés, matraquages et arrestations, antisémitisme officiel — le début de l’année 1968 en Pologne semblait s’intégrer dans la vaste révolte contre les pouvoirs en place qui secouait la planète.

Tout commença par l’annonce le 16 janvier 1968 que sur la scène du Théâtre National de Varsovie il n’y aura plus que deux représentations des Aïeux, une pièce d’Adam Mickiewicz mise en scène par Kazimierz Dejmek. Vingt ans après Adam Michnik écrivait, que si en Russie on avait interdit Pouchkine, en France Victor Hugo, en Allemagne Goethe, les réactions auraient été peut-être moins fortes. Mais pour la conscience nationale polonaise il s’agissait d’une insulte. On censurait le chef-d’œuvre de la littérature polonaise et le symbole des luttes pour la liberté et l’indépendance. (1)

Le 29 février l’Union des écrivains de Varsovie vota une résolution contre la censure. A l’Université de Varsovie 3 000 signatures furent collectées sous une protestation similaire. Le 30 janvier, à l’issue de la dernière représentation de la pièce, une manifestation parcourut les rues de la ville. Pour les étudiants radicalisés comme pour une partie de l’intelligentsia, le temps était venu d’arrêter le cours de plus en plus répressif d’un régime qui n’en finissait pas de rétablir l’ordre mis à mal par la montée révolutionnaire de 1956.

Porté au pouvoir en Octobre 1956 par la gauche démocratique du parti, Wladyslaw Gomulka avait très rapidement mis un terme au bouillonnement démocratique dans les usines et dans la presse : les conseils ouvriers furent mis au pas et la presse porteuse des revendications de l’Octobre polonais, liquidée. Mais la porte de la liberté resta entrouverte pour les milieux intellectuels et ce n’est qu’en 1962 que les clubs de discussion commencèrent à être fermés (le plus connu d’entre eux, le Club du cercle courbe de Varsovie, fut clos le 1 février 1962) et la censure devint plus interventionniste dans les publications à tirage limité. En 1964 une lettre ouverte de 34 intellectuels revendiquant le « droit à la critique » et protestant contre la limitation des tirages marqua le divorce entre l’intelligentsia et la direction du parti. Ses auteurs furent mis à l’index.

En même temps l’opposition communiste de gauche au sein de la jeune intelligentsia et parmi les étudiants fut réprimée. En mars 1965 Jacek Kuron et Karol Modzelewski furent condamnés pour avoir écrit et diffusé une Lettre ouverte au POUP (2) et en janvier 1966 ce fut le tour de trois autres militants, Kazimierz Badowski, Ludwik Hass et Romuald Smiech, condamnés en tant que trotskistes pour avoir aidé à la publication de cette lettre. Tirant le bilan de la gauche d’Octobre 1956, Kuron et Modzelewski écrivaient alors : « La seule possibilité de développement de la révolution [en 1956] était la formulation d’un programme de classe prolétarien et l’organisation autour de lui d’un mouvement combattant le pouvoir de la bureaucratie libérale. En ce moment décisif, non seulement la gauche n’a pas proposé un tel programme et organisé son propre parti, mais encore elle a prêté appui à la bureaucratie libérale. Toute l’autorité énorme dont jouissaient dans leur milieu les militants de la gauche a été transférée à la nouvelle direction. »

Conséquents avec un tel bilan les militants de la gauche ont formulé un programme de lutte pour une démocratie de conseils ouvriers, articulée entre autres avec une réduction du temps de travail et l’indépendance des syndicats. Malgré la répression de 1965-1966, ce courant continuait à se développer parmi les étudiants, renforcé par des intellectuels, qualifiés par la bureaucratie de “révisionnistes” (en particulier le philosophe Leszek Kolakowski, exclu du parti en 1966, l’économiste Wlodzimierz Brus, le sociologue Zygmunt Bauman, qui se servaient du marxisme pour une analyse critique de la Pologne populaire). En 1968 ce courant fournit à la révolte étudiante la majorité de ses animateurs.

Mobilisation étudiante

Le mouvement étudiant démarra lorsque deux étudiants de gauche, Adam Michnik et Henryk Szlajfer furent exclus de l’Université de Varsovie pour avoir informé le correspondant du Monde des protestations contre la censure. Le 8 mars une assemblée générale d’étudiants à l’Université de Varsovie était matraquée par la police et Kuron et Modzelewski étaient à nouveau emprisonnés. Le 9 mars l’École Polytechnique de Varsovie se joignit au mouvement. Le 11 mars une manifestation affrontait la police au centre de la capitale, alors que les étudiants de Cracovie rejoignaient le mouvement, suivis bientôt par ceux de Gdansk, Lodz, Lublin, Poznan, Wroclaw, Torun et Katowice. « Il n’y a pas de pain sans liberté ! » fut le slogan des protestataires. Des grèves avec occupation des universités et des écoles polytechniques eurent lieu entre le 15 et le 23 mars. Des comités étudiants apparaissent et formulent des revendications.

La réaction du pouvoir fut d’une grande brutalité : des milliers d’étudiants furent exclus, des centaines furent arrêtés, plusieurs dizaines condamnés. Les universités furent privées du peu d’autonomie dont elles disposaient, purgées de nombre d’intellectuels critiques. Mais la répression ne s’arrêta pas là : la révolte étudiante servit de prétexte pour un nettoyage en profondeur de l’appareil du parti-État, de ceux qui avaient manifesté en 1956 des sympathies démocratiques et d’une bonne part des vieux cadres issus du PCP d’avant-guerre. Une campagne antisémite menée par le pouvoir — entamée dans l’appareil par la fraction des “partisans” dirigée par le ministre de l’intérieur Mieczyslaw Moczar depuis plusieurs années mais qui en 1968 connut son apogée — provoqua une vague d’émigration évaluée à 20 000 personnes entre mars 1968 et juillet 1969 (8). 8 300 membres du POUP en furent exclus, dont 14 ministres et 80 fonctionnaires de haut rang.

Comme les étudiants, les bureaucrates se référaient à 1956, mais avec une tonalité fort différente. Edward Gierek, membre du bureau politique, disait ainsi lors d’un meeting officiel le 14 mars que l’immonde lie, qui apparut à la surface des événements d’octobre il y a 11 ans n’a pas été totalement éliminée du courant de notre vie et il menaçait de « briser les os » aux « révisionnistes, sionistes, laquais de l’impérialisme ».

Antisémitisme officiel

L’accusation de « sionisme » fut la principale « justification » idéologique de la répression. Depuis des années le courant bureaucratique réactionnaire qui apparut en 1956 sous le nom de « groupe de Natolin » avait puisé dans l’arsenal traditionnel antisémite de la droite polonaise des arguments visant à la fois à écarter de l’appareil des concurrents et à se construire une base dans les milieux sociaux les plus frustres.

En juin 1967, après la guerre des six jours, ce courant reçut un soutien inattendu de Gomulka lui-même. Lors du sixième congrès des syndicats le premier secrétaire du parti déclara : « Étant donné que l’agression israélienne contre les pays arabes a trouvé un soutien dans les cercles sionistes des Juifs — citoyens polonais, je tiens a déclarer ce qui suit : nous n’avons pas empêché les citoyens polonais de nationalité juive à rejoindre Israël, lorsqu’ils le désiraient. Nous considérons que tout citoyen polonais ne peut avoir qu’une seule patrie — la Pologne populaire ». Il n’hésita pas à dire que les sionistes constituent une « cinquième colonne », ce qui fut enlevé du texte rendu public après l’intervention d’Edward Ochab, qui jusqu’en avril 1968 présidait le Conseil d’État.

Gomulka n’avait ainsi pas hésité à accuser de sionisme justement ceux qui, contrairement à la doctrine sioniste, avaient décidé de vivre en Pologne ! Le signe d’égalité entre Juif et sioniste était de cette manière légitimé par le principal dirigeant du pays et la voie ouverte pour une campagne antisémite. Celle-ci fut immédiatement entreprise publiquement dans la presse contrôlée par la fraction Moczar. En mars 1968 les noms à consonance juive des opposants furent mis en avant dans les articles orduriers justifiant la répression, des milliers de tracts ouvertement antisémites (mais non signés) furent distribués et le Moczar parlait lors des formations de la traditionnelle « habileté juive ».

Analysant le tournant de la bureaucratie en 1968, Adam Michnik écrivait que si l’octobre 1956 peut être considéré comme une tentative des communistes de s’enraciner dans la tradition démocratique polonaise, alors mars 1968 fut une tentative de s’enraciner dans la tradition des cent-noirs. La recherche de racines nationales est naturelle pour un pouvoir porteur du complexe de dépendance envers un voisin puissant, mais — poursuivait Michnik — en choisissant une tradition historique donnée, on choisit aussi ses alliés politiques. (3)

La répression et la vague antisémite de 1968 ont atteint leur but : jusqu’en 1974, la capacité d’opposition de l’intelligentsia polonaise fut anéantie. La répression du printemps de Prague en août 1968, à laquelle l’armée polonaise prit part, si elle souleva l’indignation générale, ne donna pas lieu à des mouvements de protestation significatifs. Le régime parvint à passer le cap de la grande grève de décembre-janvier 1970-1971 sans qu’une jonction entre l’opposition intellectuelle et la lutte des travailleurs n’apparaisse.

Transformation de la bureaucratie

Le parti au pouvoir lui-même fut profondément transformé. Si le régime stalinien polonais manquait de racines sociales — le PC polonais fut liquidé par Staline en 1938 et les staliniens ne jouèrent qu’un rôle secondaire dans la résistance antinazie — la libéralisation du régime après 1956 avait modifié les rapports du POUP avec la population. Le parti recruta massivement et les quelques années de développement économique qui suivirent firent croître les aspirations de ses cadres. La normalisation après 1956, la stagnation économique qui l’accompagna et le blocage des possibilités de promotion sociale ont détourné ces aspirations vers une lutte pour les postes.

Au début des années soixante une couche significative de cadres intermédiaires, indifférents envers l’idéologie officielle ou déçus par elle, se sentait bloquée par la pétrification de la structure du pouvoir. Porteuse d’aspirations de nouveaux riches, partageant tous les mythes et les préjugés de la petite-bourgeoise, cette couche s’identifia naturellement avec les fractions de Gierek (appareil économique) et de Moczar (appareil policier, nationaliste et antisémite). La haine anti-intellectuelle de ces fractions entrait en résonance avec le mécontentement des cadres intermédiaires, frustrés de ne pas profiter du développement du pays et de la stabilisation du pouvoir, qu’ils considéraient comme leur œuvre. En mars 1968 ces couches ont appuyé sans réserve la répression.

Ce sont elles qui remplacèrent les victimes de la répression. Le phénomène dans le domaine universitaire est connu : 13% de docent (4) devaient leur promotion à leur attitude en mars 1968. Comme l’écrira plus tard Ireneusz Krzeminski, ceux qui aspiraient au renforcement du pouvoir du POUP ont su gagner une nouvelle génération avide de postes et d’honneurs. Le reclassement a touché en pratique tout l’appareil dirigeant, dont, bien sûr, la couche des managers de l’économie. (5).

Commentant ce phénomène Andrzej Szczypiorski écrivait dix ans plus tard, que pour les communistes polonais les années 1967-1970 furent une période moralement difficile. Toute leur conception sociale et politique s’effondrait. Sous les étendards du parti, qu’ils ont créé et à la tête duquel ils avaient dirigé la transformation du pays durant un quart de siècle, sont arrivés à s’exprimer des éléments pour lesquels tout ce qui rappelait l’idéologie communiste était, de fait, haïssable. (6)

Pour sa part Jerzy Szacki écrivit qu’une nouvelle génération parvint alors au pouvoir — non seulement plus jeune, mais aussi représentant d’autres expériences et une toute autre formation idéologique que la génération du PCP qui partait à la retraite où en émigration Elle était totalement a-idéologique. Lorsque c’était confortable, elle défendait soi-disant le marxisme contre le révisionnisme (ce fut une des plus grandes mystifications de mars 1968 !), mais elle n’avait pas de scrupules pour tendre en même temps la main vers les arguments de l’extrême droite d’avant-guerre. Quant c’était rentable, elle rejetait le stalinisme, mais cela ne l’empêchait pas de ressusciter les campagnes staliniennes contre le « cosmopolitisme » ou de puiser dans la technique de propagande les pires modèles soviétiques, c’est-à-dire des « procès de Moscou » de 1937. Quand c’était confortable, elle a suivi le slogan “enrichissons-nous !” des années soixante-dix, pour ensuite effectuer d’autres contorsions idéologiques. En mars en Pologne l’idéologie communiste fut enterrée. Sa place fut occupée par les techniques de domination, de la manipulation et de la propagande, appliquées plus ou moins efficacement. (7)

Mutation de l’opposition polonaise

Surtout, la répression du mouvement de 1968 a conduit à une mutation profonde de l’opposition polonaise et à un divorce durable entre les forces vives de l’intelligentsia frondeuse et le marxisme. En mars 1968 le mouvement étudiant fut avant tout un mouvement démocratique. Ses revendications, qu’on retrouvera dans les révoltes suivantes, étaient cependant formulées dans un langage marqué par le marxisme. Lorsqu’il se défendait contre la répression bureaucratique, c’est naturellement qu’il assimilait celle-ci au fascisme et revendiquait pour lui la tradition communiste. La conjonction de la répression — qui désorganisa les réseaux de l’opposition marxiste — et de l’antisémitisme revendiqué par le pouvoir officiellement communiste, et de la promotion dans l’appareil de couches arrivistes et incapables, mit fin à cette culture de l’opposition.

Plus tard Michnik racontait comment lui et ses amis appelés les « commandos » ont jeté un regard nouveau sur le communisme. Les slogans de leurs contemporains de l’Ouest, leurs discours révolutionnaires et leur dédain des institutions de la démocratie parlementaire leur ont paru bêtes et dangereux, car porteurs à leur avis de conséquences totalitaires. Et pourtant ils furent sur la même voie peu de temps auparavant, cherchant un « socialisme véritable », étudiant Marx, rejetant le conservatisme et l’Église. Dans les meetings étudiants ils chantaient l’Internationale… Je ne veux pas généraliser, la majorité de cette génération était différente. Ils étaient « rouges ». Pourtant en mars l’attitude du parti au pouvoir les a conduit à rechercher les valeurs cachées du conservatisme et les qualités morales de l’Église. C’est cette Église, qu’ils n’estimaient pas, qui prit la défense des étudiants par la lettre des évêques et les voix des députés catholiques à la Diète. (8)

Lorsque Michnik et ses camarades sortirent des prisons en 1969-1971, ils enseignèrent ce cours nouveau à ceux qui rejoignaient l’opposition. Un d’entre eux, Rafal Zakrzewski, se souvient, que lorsqu’il a rencontré les oppositionnels de « mars » après leur transformation idéologique — ils avaient déjà abandonné « le révisionnisme », quitté le marxisme, et oublié les citations de ses classiques. Ce qui s’est passé en mars, était la variante polonaise de la fin du « siècle de l’idéologie », de la croyance dans la possibilité d’une transformation du « socialisme réel » et dans l’idéologie communiste, qu’on pouvait prendre au sérieux en retrouvant ses valeurs authentiques. (9)

Ainsi les deux courants oppositionnels qui se rapprochèrent au cours des années 1960 — les jeunes marxistes révolutionnaires et les intellectuels communistes réformistes — tirèrent de leur expérience de 1968 une même conclusion. Ces courants, plus tard rejoints par d’autres, plus conservateurs, qui au cours des années 1960 ne jouaient pas un rôle politique actif, ont déterminé le caractère politique et idéologique de l’opposition polonaise. Au cours de la montée révolutionnaire de 1980-81 leur langage et leurs convictions furent dominants au sein de Solidarité, même lorsque la dynamique de celle-ci les débordait, posant la question du pouvoir et formulant le programme en des termes plus proches de ceux des opposants d’avant mars 1968, voire de 1956. Le coup d’État du général Jaruzelski (qui en avril 1968 devint ministre de la défense) en décembre 1981 confirma aux yeux de la majorité de la population la validité des enseignements que ces opposants tirèrent de 1968.

En mars 1968 les post-staliniens polonais ont ainsi posé les premiers fondements idéologiques de la restauration capitaliste, réhabilitant une tradition de droite polonaise et brisant l’avant-garde communiste. Les voies de la radicalisation des révoltés de 1968 à l’Est et à l’Ouest, qui s’étaient rapprochées aux cours des années soixante, divergèrent.

Notes

1. Adam Michnik, Sakrament Byka (Le sacrement du taureau), Krytyka n° 28-29, Varsovie 1988, édition clandestine.

2. Jacek Kuron et Karol Modzelewski, Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié polonais, cahiers “rouge” n° 4, Maspéro, Paris 1969 (3e éd.).

3. Adam Michnik, op. cit.

4. La fonction de docent est le premier niveau d’enseignant/chercheur habilité à diriger les recherches. On y accédait avec une thèse d’État. En mars 1968 pour remplacer les intellectuels réprimés, le pouvoir a cessé d’exiger une telle thèse.

5. Ireneusz Krzeminski, Nowe klopoty z marcem ‘68 (les nouveaux problèmes de mars ‘68), Krytyka n° 36, 1991.

6. Andrzej Szczypiorski, Konsekwencje marca 1968 (Les conséquence de mars 1968), Krytyka n° 1, 1978.

7. Jerzy Szacki, 8 marca 1968 roku (le 8 mars 1968), texte du rapport au colloque de l’Université de Varsovie le 8 mars 1988, Krytyka n° 28-29.

8. Adam Michnik, op. cit.

9. Rafal Zakrzewski, Pytania, ktore nie padly (Les questions qui ne furent pas posées), Krytyka n° 28-29.

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