Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 501-502 janvier-février 2005 *

SRI LANKA

Catastrophe du tsunami

Cf. aussi : [Sri Lanka]

Vickramabahu Karunarathne

Vickramabahu Karunarathne, dirigeant du NSSP (section sri lankaisae de la IVe Internationale) est président du New Left Front (Front de la nouvelle gauche) dont le NSSP est partie prenante.

C’est un moment de peine et de désespoir insupportables. Les gens n’ont personne vers qui se tourner, en particulier les pêcheurs du littoral. Dans ces régions les pauvres Cinghalais, Tamouls et Musulmans n’ont plus rien.

A l’époque du cyberpower et de la technologie satellite, personne n’a pu prévenir ces innocents. On leur a dit que les nouvelles technologies avaient fait du monde entier un " village global ". Mais rien de ce genre n’existait pour les masses pauvres. Un tremblement de terre de niveau 9 sur l’échelle de Richter a eu lieu à sept heures du matin, heure locale au Sri Lanka. Le tsunami a atteint les côtes du Sri Lanka presque trois heures plus tard. On aurait pu faire beaucoup pour sauver des vies si seulement le message qui est passé dans le système d’alerte était venu jusqu’à nous. Nous ne l’avons pas eu parce que nous sommes pauvres et sans importance. Ce n’est pas la technologie qui n’a pas fonctionné, nous avons étés négligés par le Capital Global et ses impératifs. Au troisième siècle avant J.-C., les peuples tribaux qui savaient observer le comportement des animaux avaient prévenu le roi Kelani Tissa. La vieille connaissance des peuples néolithiques a pu sauver des vies à cette époque. Mais aujourd’hui nous sommes plus impuissants que le clan cinghalais de Kelani Tissa.

Jamais le chauvinisme cinghalais n’a été plus évident que dans cet événement. Il y a seulement quelques mois on parlait avec véhémence du " complot du LTTE " (Tigres de Libération de Tamil Eelam), qui sous la façade de l’Autorité Autonome par Intérim était accusé de vouloir s’assurer le contrôle d’une grande partie des ressources maritimes du Sri Lanka.

Cette fois la " terreur maritime " a frappé en dévastant une grande partie du territoire national des musulmans tamouls. La côte est devenue un lit de mort. D’un côté, elle a affecté les bastions cinghalais du JVP (Front Populaire de Libération) Hambantota et Matara. De l’autre, elle a gravement atteint les territoires tamouls tenus par le LTTE.

Alors que des soldats tamouls découvrent les dommages dans leur région du nord-est, des soldats cinghalais, préoccupés par l’épreuve de leurs villages, sont maintenus en territoire tamoul. Beaucoup d’entre eux ont eu la vie sauve grâce à l’aide du peuple tamoul. Beucoup ont aidé des Tamouls, y compris des Tigres, à contrer les effets du tsunami. Tamoul ou Cinghalais, c’est le pêcheur qui est d’abord touché par cette catastrophe. Derrière le pêcheur vient l’artisan et le petit travailleur des services du tourisme.

L’État et les médias ont d’abord mis l’accent sur la dévastation de territoires dominés par les Cinghalais, bien que l’est fut le plus touché. Cependant le 30 décembre, Chandrika (présidente du Sri Lanka), tout en niant que le nord et l’est avaient été négligés par les premières opérations de secours, a dit que près de 80 % des équipes médicales et de secours étrangères avaient été envoyées au nord et à l’est ! Elle a appelé le LTTE à se joindre à l’effort de reconstruction. Le 31 décembre le LTTE a donné son accord pour travailler avec le gouvernement afin de faire parvenir des vivres aux survivants. Cette entente ira-t-elle jusqu’à la formation d’une administration civile intérimaire pour le nord-est ? C’est malheureusement peu probable.

La gestion du désastre a déjà pris une autre direction. Elle est centralisée autour du pouvoir présidentiel. Le Centre National d’Opérations (CNO) contrôlera toutes les opérations. Dirigé par Tara de Mel, une adjudante bourgeoise de la présidente, il sera supervisé par le secrétaire de la présidente. Chandrika a proposé au dirigeant de l’UNP (Parti National Uni), Ranil, se s’y associer. Déjà les racistes ont commencé une campagne pour renforcer ce processus. Ils veulent que toutes les élections soient ajournées et que le centre présidentiel prenne en main l’ensemble de la reconstruction et du développement.

Des projets grandioses de développement sont élaborés pour mettre la main sur toutes les régions côtières, avec la participation de multinationales. L’Equipe pour la Reconstruction de la Nation du CNO est composée d’hommes d’affaires. Un grand nombre de pêcheurs et de petits producteurs déplacés n’ont pas de documents prouvant leur possession de terrains. Il sera donc facile d’exproprier les terrains du littoral pour des méga-projets dans les domaines de la pêche, du transport et du tourisme. Les droits des pauvres sont menacés.

Bien que l’on assure que le CNO collaborera avec les Conseils provinciaux — des organismes élus — pour le moment aucun rôle significatif ne leur a été donné. D’après le 13ème amendement à la constitution les Conseils provinciaux sont compétents en matière de santé, d’éducation, de la terre, des services sociaux et chargés du contrôle de ces secteurs. C’est donc eux qui devraient jouer un rôle majeur dans les opérations des secours et de la reconstruction, de la santé et de l’assistance. Mais aucune consultation nationale n’a eu lieu avec les conseillers et ils n’ont pas été mobilisés pour ces opérations.

L’Association des Fonctionnaires Médicaux Publics a dit à plusieurs reprises que les hôpitaux provinciaux devraient se transformer en centres d’aide pour les populations affectées, en particulier pour les enfants. Ils ont aussi souligné que l’attribution appropriée du travail devrait être faite pour mobiliser les médecins provinciaux. Mais les départements provinciaux d’assistance ne sont pas considérés comme prioritaires par le CNO pour prendre en charge les enfants et les pauvres. Il est clair que la gestion du désastre ne se fonde pas sur le principe de l’autonomie et de la dévolution. La crainte grandit.

Les populations voient avec inquiétude la présence de troupes étrangères — étasuniennes et indiennes. Le gouvernement les a invitées pour protéger l’Etat, menacé non par une puissance étrangère ou par des cadavres, mais par l’auto-organisation du peuple.

Ceux qui sont opprimés par la pauvreté multiforme sur cette île doivent méditer plusieurs problèmes importants :

► D’abord il devrait y avoir un système d’alerte de catastrophe naturelle. Au moins les pays de la SAARC (Association de l’Asie du Sud pour la Coopération Régionale) autour du sous-continent indien devraient investir dans un tel système pour protéger les populations de la région. Il y a eu des promesses d’aide de la part de l’Australie, du Japon et de l’ONU. Mais la gauche devrait faire campagne pour la mise en place rapide d’un tel système.

► Deuxièmement, la gestion de la catastrophe ne devrait pas être un complot capitaliste contre les masses pauvres. La première priorité d’une telle gestion de catastrophe devrait être la remise en état des activités des pêcheurs et des artisans pauvres sur le littoral, y compris du nord-est. D’autre part, le nord-est devrait participer à la reconstruction et à la réhabilitation au travers de sa propre administration civile intérimaire, qui devrait être mise en place immédiatement. Ainsi la gestion de la catastrophe pourrait être mise en œuvre avec la participation populaire. Dans le sud, les Conseils provinciaux et les autorités locales devraient diriger le processus.

► Troisièmement, le débarquement des soldats étasuniens a renforcé les craintes non seulement parmi les masses travailleuses mais aussi parmi les radicaux tamouls. Les troupes étrangères ne sont là, paraît-il, que pour des opérations de secours. Alors pourquoi viennent-elles maintenant alors qu’il est trop tard pour sauver les victimes ? Ou bien a-t-on besoin de GIs américains pour sauver des cadavres ?

La gauche et les organisations de masse devraient se rassembler pour faire campagne pour un programme concret. Il est nécessaire de porter la question de l’annulation de la dette dans tous les secteurs de la société. Nous devons faire en sorte que les populations soient au courant des projets grandioses, qui n’apportent rien aux pauvres mais augmentent le fardeau du remboursement de la dette. La catastrophe du tsunami a sans aucun doute dessillé les yeux de beaucoup de gens dans le monde. Il y a une empathie massive et une remise en question de l’avenir humain commun. Mais derrière cette vague d’empathie il y a des vautours qui rôdent, et attendent l’occasion de saisir la chair des pauvres.

Colombo, le 4 janvier 2005

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta