Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 624 février-mars 2016 *

TUNISIE

Cinq ans après le 14 janvier 2011

Cf. aussi : [Tunisie]

Entretien avec Fathi Chamkhi*

Janvier 2011 a vu se lever un immense espoir dans la région arabe et au-delà. Cinq ans plus tard, la contre-révolution a incontestablement marqué des points dans une série de pays de cette région. Interview d'un des dirigeants du Front populaire. Propos recueillis le 10 janvier 2016 par Dominique Lerouge

Fathi Chamkhi, militant de la LGO et un des dirigeants et députés du Front populaire. Photothèque Rouge/JMB

Fathi Chamkhi, militant de la LGO et un des dirigeants et députés du Front populaire. Photothèque Rouge/JMB

Dominique Lerouge : Quel est à ton avis le changement le plus important depuis 2011 ?

Synthèse et articles Inprecor

Fathi Chamkhi : Pour moi, le changement le plus important, ce sont les Tunisiens eux-mêmes. Ils ont beaucoup changé au cours de ces cinq dernières années. Avant 2011, ils n’avaient pas le droit de faire de la politique, c’est-à-dire de s’intéresser librement à ce qui les concerne et détermine leur existence. Ils étaient soumis à une propagande correspondant aux intérêts du pouvoir. Maintenant, ils s’intéressent énormément à la politique, à tout ce qui touche de près ou de loin les hommes politiques. En quelque sorte, ils sont « à l’école politique » depuis cinq ans, ils apprennent, ils se forment leurs propres idées, ils interprètent, ils analysent, font des erreurs, corrigent le tir. Tout cela est très important. Nous sommes toujours dans le même processus créé par l’insurrection révolutionnaire, et tout est très rapide et très concentré. C’est pour cette raison une école de haut niveau, avec un apprentissage sur le tas.

Petit à petit, la question de classe qui est sous-jacente ne cesse de se poser. Et cela même si c’est pour l’instant sous la forme d’opposition « riches/pauvres », ou entre d’un côté « les laissés-pour-compte, les déshérités, les perdants » et de l’autre « les vainqueurs ». Il ne s’agit pas d’une conscience de classe pleinement développée, une « conscience de soi », mais c’est un pas important vers cela. Même si la propagande essaye de dissimuler les véritables intérêts en jeu, la nature sociale des protagonistes.

Une autre chose importante est la crainte du pouvoir. Après avoir connu trois quarts de siècle de colonialisme, le peuple tunisien a en effet subi plus d’un demi-siècle de pouvoir despotique. Par la force des choses, les Tunisiens ont appris à se taire, à se méfier et avoir peur. Aujourd’hui, cette peur a en grande partie disparu, et cela aussi est très important. Les Tunisiens ne se laissent plus faire comme avant. Quand leurs intérêts sont menacés ou si leurs revendications légitimes ne sont pas satisfaites, ils n’hésitent pas à faire grève, à descendre dans la rue, à bloquer une route, à occuper un endroit, etc. Pas un jour ne se passe sans qu’on enregistre une mobilisation sociale ou politique.

Le 7 janvier à Dhiba, une ville frontalière du sud du pays où la population a le sentiment d’être laissée pour compte, a par exemple eu lieu une grève générale et une forte mobilisation pour réclamer des mesures concrètes et des emplois. Un large mouvement lycéen se mobilise en ce moment contre des décisions du ministère de l’éducation que les lycéens jugent préjudiciables. Ailleurs, ce sont les chômeurs diplômés de l’université qui entament çà et là des actions assez dures, comme la grève de la faim..

Dominique Lerouge : Qu’est-ce qui a changé depuis cinq ans dans les conditions de l’action politique ?

Fathi Chamkhi : Une première différence est que nous n’avons plus face à nous le même pouvoir que du temps de Ben Ali, composé non seulement du gouvernement, mais également de ses mafias et réseaux de pression.

Le pouvoir en place aujourd’hui n’a toujours pas la capacité de maîtriser et d’encadrer la société comme ce fut le cas sous la dictature. Il apparaît plutôt comme un pouvoir faible, incapable d’imposer « l’ordre » établi, et plus précisément incapable de faire fonctionner la Tunisie suivant le bon plaisir de la Banque mondiale, du FMI et de l’Union européenne. Le pouvoir n’arrive pas à mettre en application leur feuille de route, parce qu’une résistance diffuse et mal organisée existe partout dans la société.

Cette société a beaucoup de revendications, et elle est difficile à maîtriser, à mettre sous une chape de plomb comme auparavant. La situation politique demeure très instable.

La participation des islamistes au pouvoir constitue une nouvelle donne au niveau du paysage politique. Ennahdha représente l’islam politique officiel, installé, ayant pignon sur rue. Ce parti fournit beaucoup d’efforts dans une campagne de charme pour faire oublier son passage catastrophique au pouvoir en 2012-2013 (1). N’oublions pas que les rassemblements et les manifestations qui ont réclamé son départ en juillet-août 2013, suite à l’assassinat de Mohamed Brahmi, un des leaders du Front populaire, avaient mobilisé des centaines de milliers de personnes. Cependant, le parti islamiste demeure le deuxième parti tunisien, bien qu’il ait beaucoup régressé depuis son échec au pouvoir en 2012-2013. Ennahdha participe à nouveau au gouvernement depuis début 2015. Autour d’Ennahdha gravite une nébuleuse de mouvements et organisations plus ou moins extrémistes, propageant une idéologie salafiste conservatrice, rétrograde et allant jusqu’à des réseaux terroristes.

Aujourd’hui, la Tunisie est touchée par le terrorisme djihadiste à une échelle inconnue auparavant (2). Cela pèse sur le climat politique, sur l’opinion publique. Mais, à ce niveau-là, les choses commencent à revenir à un niveau plus limité. Nous sommes loin de la situation de 2013 où le pays était sous la pression des groupes et des associations salafistes.

Une troisième différence avec la période d’avant 2011 est que, grâce à la révolution, les organisations de gauche, d’extrême gauche ainsi que les nationalistes arabes ont été légalement reconnues, et ceci pour la première fois. L’essentiel d’entre elles se sont organisées dans un front (3) et sont même présentes au Parlement (4).

Dominique Lerouge : Qu’est-ce qui a changé dans la structuration du champ politique ?

Fathi Chamkhi : Dans la période post-coloniale, la Tunisie a été gouvernée par un seul parti politique. La révolution a mis fin à cette situation. Aujourd’hui aucun parti ne peut gouverner à lui seul le pays. comme l’ont démontré les élections de 2011 et 2014. Aucun parti n’a en effet la majorité pour gouverner. Je pense que l’on est définitivement débarrassé d’un système avec un parti unique pouvant gouverner seul, et c’est un changement important.

Sur les cinq dernières années, deux ténors importants ont émergé : Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahdha, et Béji Caïd Essebsi (BCE), fondateur de Nidaa Tounes, et président de la République depuis fin 2014. Ces cinq dernières années ont été placées sous le signe de ce binôme, et on s’est acheminé vers une forme de pouvoir reposant sur ces deux partis, l’un se réclamant de l’islamisme et l’autre du « modernisme ». La fraction majoritaire de Nidaa, menée par Essebsi, a très clairement fait alliance avec Ennahdha (5). Mais même en s’unissant, les deux premiers partis ne parviennent pas à gouverner. Et il en va de même pour les quatre partis composant le gouvernement actuel (6), alors qu’ils ont ensemble plus de 80 % des députés (7).

Simultanément, le mouvement « progressiste », la gauche, et plus particulièrement l’extrême gauche apparaissent comme totalement désarmés face à la situation. Désarmés politiquement, incapables de convaincre et de gagner la confiance des classes populaires, comme on l’a vu au niveau électoral. Et cela aussi bien pendant les journées révolutionnaires que par la suite.

Dominique Lerouge : Qu’est-ce qui a changé au niveau des appareils policier, militaire, et judiciaire ?

Fathi Chamkhi : Du temps de Ben Ali, le rôle de l’armée était faible, et elle n’avait pas de rôle politique. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. L’armée reste toujours en dehors du jeu politique, et c’est très bien ainsi. C’est très différent de l’Égypte et de l’Algérie. Début 2011, elle n’a pas été utilisée pour mater la révolution mais pour garder les bâtiments, les banques, etc. Ensuite, elle a été largement utilisée contre les groupes terroristes, surtout dans les zones montagneuses. Les militaires n’ont jamais autant travaillé.

En ce qui concerne la police, il y a plusieurs choses nouvelles :

• Du temps de Ben Ali, c’était l’outil de surveillance de l’opposition et d’encadrement de toute la société. Ce rôle a été beaucoup réduit.

• La deuxième chose digne d’intérêt est l’infiltration des islamistes qui ont profité de leur passage au pouvoir en 2012-2013 pour s’implanter, et disposer de leurs propres hommes.

• La troisième est qu’avec la dissolution du RCD (le parti de Ben Ali), nombre de ses anciens membres et cadres ont adhéré à Ennahdha, ou peuvent être considérés comme faisant partie de leurs réseaux, même si tout cela a été parfois gardé secret.

• Dans tous les corps de la sécurité (police, gendarmerie, prisons, pompiers et douanes), il existe maintenant des syndicats qui ne sont affiliés à aucune centrale. Ils n’ont pas froid aux yeux : ils organisent des réunions et des conférences, passent beaucoup à la télévision, etc. Il s’agit d’acteurs nouveaux dans le paysage sécuritaire du pays.

En Tunisie, il est clair que le ministère de l’Intérieur joue un rôle central dans le système gouvernemental, parce qu’il y a eu auparavant des dizaines d’années de pouvoir despotique. Et cet appareil aimerait bien conserver ce rôle. Ce ministère demeure un outil indispensable pour tenter d’imposer « l’ordre » économique, « l’ordre » social, etc. Et cela d’autant plus avec le désir du pouvoir actuel d’être capable de garantir à la politique économique et sociale un encadrement policier.

Un autre aspect concerne les phénomènes d’infiltration. Certains terroristes ont été informés du déclenchement d’opérations de police contre eux et ont pu ainsi y échapper. Ainsi s’explique peut-être le limogeage du ministre de l’Intérieur lors du remaniement ministériel du 6 janvier. Il a peut-être été jugé que son bilan était un échec dans la mesure où il n’a pas pu « remettre de l’ordre » dans l’appareil policier.

La dimension nouvelle est que tous les projecteurs démocratiques sont braqués sur la police. Elle ne peut plus agir impunément comme avant. Elle est contrainte de respecter les procédures, que ce soit le procureur qui ordonne les descentes, etc. Un simple citoyen a par exemple filmé, à son insu, un policier de la circulation qui lui a demandé un bakchich. Il a fait circuler la vidéo sur internet. Le policier a été suspendu, et une enquête a été ouverte contre lui. Cela a fait grand bruit.

La grande différence au niveau de l’appareil judiciaire, qui n’a été épuré que superficiellement, c’est qu’il n’y existe plus de centre de commandement unifié. Avant, tout le monde obéissait au même centre de pouvoir. Aujourd’hui, chacun des deux principaux partis de la coalition gouvernementale marche avec un secteur donné de l’appareil judiciaire. Et les syndicats ont également leur mot à dire. Il n’y a plus de centre de commandement unique.

Dominique Lerouge : Une rupture a-t-elle eu lieu avec la politique néolibérale de Ben Ali ?

Fathi Chamkhi : Il s’agit là d’une question centrale portant sur les raisons réelles de la révolution pour la majorité de la population, c’est-à-dire la crise économique et sociale.

Certains expliquaient que le pouvoir de Ben Ali était une réussite au niveau économique, parce que tout allait bien pour eux. C’était par exemple le point de vue des succursales des multinationales étrangères qui faisaient des bénéfices juteux en Tunisie.

Les gouvernements successifs ont gardé le même cap néolibéral qui a été la cause principale de la révolution. Ils n’ont rien changé, et ce sont toujours les mêmes qui sont aux commandes : le FMI, la Banque mondiale et la Commission européenne. Pire encore, cette politique a été poussée vers des limites extrêmes. Cela est clair et visible même au niveau de la terminologie. Par exemple en ayant ajouté les mots de « complet et approfondi » à l’expression « Accord de libre-échange », d’où le sigle ALECA. Cette politique, contraire aux intérêts vitaux de l’extrême majorité du peuple tunisien, se cache sous le label « réforme ». Elle vise en réalité à garantir les intérêts des multinationales et des banques européennes par le biais de changements structurels majeurs. Il s’agit, notamment, d’affaiblir le rôle économique et social de l’État et de l’étouffer au maximum, afin de donner toute liberté aux multinationales. Tel est le désir des « maîtres » néocoloniaux.

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Après avoir subi cette politique, la société tunisienne a fini par exprimer son refus, et elle continue de lui résister. Il n’est pas facile d’appliquer quoi que ce soit de cette politique. Le FMI dit et redit qu’il faut maintenir le gel les salaires, mais la pression sociale et surtout la combativité syndicale imposent de façon continuelle des réajustements salariaux à la hausse. À en croire le directeur de la Banque centrale tunisienne, la directrice du FMI Christine Lagarde est furieuse contre le gouvernement qui a fini par accorder des augmentations de rémunération dans le secteur public. Le même problème se pose actuellement face aux mobilisations dans le privé.

Le FMI aimerait bien aller plus vite et plus loin, mais la société ne se laisse pas faire et résiste, ce qui me fait dire que l’on est toujours dans le processus ouvert en 2011. Et même si des reculs ont lieu, il n’y a pas de défaite globale et de restauration de « l’ordre » ancien.

Ce qui est nouveau, c’est l’extension d’un secteur économique se situant en dehors des lois établies, ce qui est appelé en Tunisie « l’économie criminelle » : la contrebande de marchandises, le trafic d’armes ou de drogue, etc. La Tunisie fait par exemple face à un vrai problème de drogue : la dernière saisie a été de l’ordre de 5 tonnes. C’est énorme. L’économie souterraine a pris une dimension inconnue auparavant. Il s’agit là d’un problème important ayant des implications sur l’ensemble de l’économie.

Dominique Lerouge : Que sont devenus les corrompus de l’ère Ben Ali ?

Fathi Chamkhi : Tout d’abord, il existe plusieurs types de corrompus. Tout en haut, ceux du clan Ben Ali-Trabelsi qui ont pris la fuite et vivent en exil. En dessous, on trouve 400 à 500 « hommes d’affaires » qui sont allés en prison ou ont été interdits de quitter le territoire national. Mais leur nombre a été réduit à une centaine par la suite, puis à presque rien aujourd’hui. Beaucoup d’avoirs et de biens restent confisqués, mais leur nombre est en régression.

Pire encore, avec son projet de loi de « réconciliation », le président de la République voulait parvenir à une amnistie générale. Mais les mobilisations l’ont contraint à faire marche arrière. Néanmoins, les tenants de la réconciliation totale avec les corrompus de l’ancien régime ne désarment pas.

Dominique Lerouge : Comment a évolué la situation économique depuis 5 ans, et notamment la situation matérielle de la grande majorité de la population ?

Fathi Chamkhi : Il est difficile, voire impossible de constater la moindre amélioration dans le domaine économique, social et écologique. Au contraire, c’est le recul à tous les niveaux.

Celui-ci a été particulièrement marqué en 2015 où la croissance attendue est aux alentours de zéro.

Tous les principaux indicateurs économiques sont en net recul : l’épargne est à son plus bas niveau historique, l’investissement local (privé et public) est en net recul, le déficit budgétaire atteint des records, les exportations sont en berne, l’inflation se maintient à niveau élevé d’environ 5 % (8).

Le solde de la dette publique était de 25 milliards de dinars en 2010, il est de 50,3 milliards actuellement. Le remboursement de la dette est la ligne budgétaire la plus importante. Il représente 18 % du budget de l’État.

Le 6 janvier, la commission des finances de l’Assemblée a débattu de deux nouveaux emprunts. Le premier d’entre eux est un emprunt obligataire sur le marché financier américain pour un milliard de dollars à 5,75 %, remboursable d’un seul coup au bout de dix ans (ce milliard de dollars sera donc payé 1,59 milliards, soit un taux global de 59 %). Le second emprunt est de 50 milliards de yens (9) sur le marché japonais, remboursable aussi au bout de dix ans, et dont le coût total s’élève 35 %.

À cela, il faut ajouter que le budget de l’État en 2016 continue sur la lancée de ceux de l’ancien pouvoir, avec le gel des embauches dans la fonction publique, la compression maximum des investissements directs publics, la surtaxation des salariés (61 % des impôts directs contre 39 % pour les profits) et des classes populaires en général. La TVA est la principale source fiscale du budget (environ 28 % des recettes fiscales).

Rien n’est prévu par ailleurs pour stopper la dégradation continuelle de la situation dans les régions de l’intérieur. Elles continuent à être laissées pour compte tout en étant un foyer de tension sociale.

La situation économique et sociale de la grande majorité des classes populaires s’est dégradée, et la pauvreté s’étend davantage. Le volume du chômage est supérieur à celui de 2010. Il y avait 140 000 diplômés-chômeurs en 2010, ils sont 250 000 actuellement selon les chiffres officiels. Le nombre de Tunisiens pris en charge par les différents programmes sociaux de l’État est de 4,7 millions de personnes pour une population totale d’environ 11 millions. Il s’agit des « pauvres » ou des « extrêmement pauvres », c’est-à-dire en dessous du seuil de pauvreté.

Le bilan économique et social des cinq dernières années est globalement négatif : entre 2010 et 2015, la Tunisie a reculé de 15 places dans l’Indice de développement humain du PNUD, passant de la 81e place à la 96e (10). Nous sommes face à une véritable catastrophe sociale, une détresse sociale. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le mécontentement soit important. On comprend la colère des travailleurs et des classes populaires en général.

Dominique Lerouge : Avant 2011, l’existence de la dictature permettait de maintenir le système en place. Maintenant, qu’est-ce qui le fait tenir ? Qu’est-ce qui empêche de changer cette situation ?

Fathi Chamkhi : La première raison est que les acteurs politiques nécessaires au changement font très largement défaut. Comme je l’ai dit plus haut, le mouvement progressiste en général et la gauche en particulier se sont trouvés désarmés aux niveaux théorique et organisationnel et sans implantation véritable au sein de la jeunesse et des quartiers populaires.

C’est en grande partie une des conséquences de dizaines d’années de dictature, mais aussi parce que la gauche n’a pas su réagir comme il faut assez tôt. Elle a perdu un temps très précieux dans des querelles intestines. Cela a par exemple été le cas lors des élections d’octobre 2011 où la gauche était très éparpillée et ses diverses composantes se tiraient dans les pattes.

Ceux qui auraient pu aider ce mouvement spontané à trouver ses repères, à concentrer ses forces et ne pas se tromper d’ennemi ont vraiment fait défaut.

Il y avait également le manque évident d’expérience politique au niveau des masses, une absence de tradition de luttes politiques si l’on excepte des soulèvements de temps à autre.

L’autre question importante est l’absence de perspectives, l’absence d’alternative convaincante. La gauche n’a pas réussi à formuler une feuille de route pour une rupture avec l’ordre dominant.

Simultanément a joué l’importance déterminante du facteur islamiste, un acteur très dynamique bénéficiant d’atouts très importants. Premièrement, avant 2012, la Tunisie n’avait jamais connu de gouvernement islamiste. Deuxièmement, l’islamisme avait un poids important, perçu en partie comme une idéologie de résistance à la dictature, car le pouvoir avait réprimé tout ce qui pouvait faire penser à l’islam politique.

Tout cela explique pourquoi les perspectives n’étaient pas claires. Aujourd’hui encore, le potentiel de lutte et la combativité sont là, mais les forces accumulées ne savent pas où frapper, dans quelle direction agir. La vapeur existe, mais il n’y a pas de piston. En tout cas, le Front populaire n’est pas le piston qui convient, même si de temps en temps il fait du bon travail.

Dominique Lerouge : Du temps supplémentaire est-il nécessaire pour qu’émerge de tout cela une conscience sociale et une expérience politique à la hauteur de la situation ?

Fathi Chamkhi : Peut-être, mais vu la dégradation rapide de la situation, il y a urgence. Je ne pense pas que la Tunisie dispose de beaucoup de temps. En effet, il y a, d’un côté la pression de plus en plus importante du FMI, de la Banque mondiale et de la Commission européenne pour tout restructurer en profondeur. Et de l’autre côté, l’aggravation d’une situation de plus en plus pénible qui alimente le mécontentement et la colère, mais fait également le jeu de l’extrémisme religieux, dont sa forme terroriste.

Ce qui confirme cette analyse est que là où l’objectif est clair, le niveau de mobilisation et de combativité est très important. C’est par exemple le cas des revendications d’amélioration du pouvoir d’achat ou des conditions de travail. Lorsque les revendications sont claires et précises, ce qui est le cas au sein du mouvement syndical, on voit de très fortes mobilisations au-delà des clivages idéologiques existant au sein de la classe ouvrière. On voit des grèves à près de 100 %, très combatives, etc.

Un des problèmes réels d’aujourd’hui, est de savoir comment engager la rupture avec l’ordre dominant, comment avancer. Voilà ce que le mouvement progressiste n’est pas parvenu à formuler. Et en conséquence, il n’a pas de campagne, pas de plan d’action. Le mouvement progressiste reste dans la contestation et la dénonciation, mais n’arrive pas à mobiliser autour de revendications claires concernant par exemple l’emploi ou le pouvoir d’achat. En ce qui la concerne, la campagne contre la dette cherche à rompre avec une telle attitude.

Dominique Lerouge : Où en est la campagne contre la dette ?

Fathi Chamkhi : Celle-ci se poursuit depuis cinq ans, mais elle a pris récemment un nouveau départ. Dans le cadre du Front populaire, une campagne de sensibilisation de l’opinion publique a été lancée le 17 décembre, notamment contre la dette odieuse (11). Elle s’est déjà traduite par une campagne d’affichage de 80 panneaux de 12 mètres carrés dans 15 villes. Un livre sur la dette est également diffusé. Une tournée en province a été décidée, notamment à Siliana, Sidi Bouzi, Gafsa, etc.

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Dominique Lerouge : En quoi le fait d’avoir 15 député-e-s aide-t-il le Front populaire à mener des campagnes ?

Fathi Chamkhi : À plusieurs reprises, les député-e-s du Front populaire ont manifesté dans la rue et sont intervenus à l’Assemblée contre le projet de loi de blanchiment des corrompus de l’ère Ben Ali. Ils ont récemment réussi à bloquer la tentative de passage en force de certaines dispositions à ce sujet à l’occasion de la discussion de la loi de finances. À l’initiative du Front populaire, un recours a en effet été introduit auprès de la Haute cour constitutionnelle provisoire, et cinq articles de la loi de finances ont été déclarés contraires à la Constitution. Cela a eu un impact politique positif sur la mobilisation.

En ce qui concerne la dette, une proposition de loi sur l’audit de la dette est en préparation.

Une bataille a lieu à l’Assemblée contre la normalisation des relations avec l’entité sioniste. Il en va de même au sujet de la lutte pour la dépénalisation de la consommation de cannabis. ■

* Fathi Chamkhi, enseignant-chercheur en géographie à l’Université La Manouba (Tunis) et porte-parole de Raid-Attac-Cadtm Tunisie (une association d’éducation populaire tournée vers l’action), est militant de la Ligue de la gauche ouvrière (LGO, organisation affiliée à la IVe Internationale) et un des dirigeants et députés du Front populaire qui regroupe en Tunisie l’essentiel des partis de gauche, d’extrême gauche et nationalistes arabes. Dominique Lerouge, militant du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France), est membre de la IVe Internationale.

Notes

1. Deux autres partis étaient associés en 2012-2013 au pouvoir d’Ennahdha : le CPR de Marzouki à qui avait été accordée la présidence de la République, Ettakatol (section tunisienne de l’Internationale socialiste), dirigé par Ben Jafaar, à qui avait été attribuée la présidence de l’Assemblée constituante.

2. Témoignage suite à la décapitation de Mabrouk Soltani par Daech, le 13 novembre : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36457

Sur l’attentat du 24 novembre tuant 12 membres de la garde présidentielle en plein Tunis : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36565

3. Les principales organisations constituant le Front populaire sont : le Parti des travailleurs, anciennement PCOT, de tradition marxiste-léniniste ; le Parti des patriotes démocrates unifiés (PPDU) ou Parti Watad unifié, également de tradition marxiste-léniniste ; la Ligue de la gauche ouvrière (LGO), organisation trotskiste affiliée à la IVe Internationale ; le Courant populaire (nationaliste arabe nassérien) ; le Mouvement Baath (nationaliste arabe) ; Kotb (social-démocrate) ; RAID (Attac et Cadtm en Tunisie). Ont notamment quitté le Front populaire : Tunisie verte, le Parti Watad révolutionnaire (marxiste-léniniste), le MDS (social-démocrate).

4. Depuis les élections d’octobre 2014, le Front populaire a 15 députés, ce qui en fait le premier parti d’opposition. Même si son nombre de députés a été multiplié par 2,5 fois, cela représente toutefois qu’environ 7 % des 217 députés.

5. Essebsi avait bâti Nidaa Tounes autour d’un discours d’opposition frontale à Ennahdha. Le fait que Nidaa ait ensuite constitué une coalition gouvernementale avec Ennahdha est une des principales raisons de la scission en cours de Nidaa.

6. Participent à la coalition gouvernementale l’UPL de l’affairiste douteux Slim Riahi, et le parti ultra-libéral Afek Tounes.

7. Lors des élections de fin 2014, le Front a réussi à retrouver la confiance d’une partie de celles et ceux qui avaient été désorientés par son tournant du deuxième semestre 2013, comme l’ont montré les élections de la fin 2014 : multiplication par 2,5 du nombre de ses députés à l’Assemblée ; multiplication au premier tour des présidentielles par 2,4 du pourcentage de voix obtenu aux législatives.

8. Ce taux d’inflation officiel est basé sur le prix des denrées de première nécessité qui sont subventionnées. La hausse réelle du coût de la vie est en fait de plus du double.

9. 50 milliards de yens correspondent à 426 millions dollars ou 390 millions euros.

10. Le PNUD est le réseau mondial de développement de l’ONU. http://www.undp.org/fr/

11. Lancement de la campagne pour la Vérité sur la dette tunisienne, voir : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36788

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