Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 611 janvier 2015

UKRAINE

La rébellion oligarchique dans le Donbass

Cf. aussi : [Ukraine]

Zbigniew Marcin Kowalewski*

Est de l'Ukraine © JR

Est de l'Ukraine © JR

Soixante-quinze personnes ont perdu la vie sur le Maidan kievien le 20 février 2014. Le lendemain, le ministre polonais des affaires étrangères Radoslaw Sikorski insiste : « Si vous ne signez pas l’accord, vous aurez l’état de guerre et l’armée dans les rues. Vous serez morts tous. » Les ministres des affaires étrangères de France et d’Allemagne lui font écho. Le trio des dirigeants de l’opposition ukrainienne finit par plier sous cette pression. Bien qu’ils craignent le pire – ils ont très peur de la réaction du Maidan – ils acceptent un accord avec Ianoukovitch. Il devra rester président jusqu’en décembre – jusqu’à l’élection présidentielle anticipée. Les élites politiques occidentales respirent : la révolution a pu être détournée sur la voie institutionnelle, où elle ne manquera pas de s’embourber. Mais immédiatement il y a une première surprise. Les troupes intérieures et la police réagissent à cet accord comme s’il s’agissait d’une capitulation de Ianoukovitch. À toute vitesse, paniquant même, elles désertent le champ de bataille, privant de fait le régime de ses forces de sécurité. De plus en plus de policiers passent du côté de Maidan.

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En même temps, le Maidan considère que ce sont les dirigeants de l’opposition qui ont capitulé. Dans l’obscurité, au-dessus des têtes d’une foule immense et très en colère, au travers de cette mer de flammes de bougies, flottent les cercueils des tués. Arseni Iatseniouk, Vitali Klitschko et Oleh Tiahnybok rendent compte des négociations et défendent l’accord. Le Maidan réagit par un tollé hostile. Tiahnybok prend la parole, tentant de contrôler l’état d’esprit des masses. Le commandant d’une des compagnies d’autodéfense du Maidan, Volodymyr Parassiouk, âgé de 27 ans, fend la foule, monte sur la tribune, s’empare du microphone et pronoce un court discours très émotif qui, dès les premières phrases, passera dans l’histoire : « Nous ne sommes membres d’aucune organisation, nous sommes simplement le peuple de l’Ukraine. (…) Nous, les gens simples, nous disons à nos politiciens qui sont là, derrière moi : aucun Ianoukovitch – aucun ! – ne sera président pendant toute l’année. Il doit foutre le camp avant demain 10h. » Le Maidan tonne, affirmant son soutien enthousiaste. « Nos dirigeants ont serré la main de cet assassin. Honte ! » « Honte », répond la foule. « Si d’ici demain 10h vous ne présentez pas une déclaration affirmant que Ianoukovitch doit démissionner, nous passerons à l’assaut les armes à la main ! Je le jure ! » (1) L’accord signé il y a quelques heures vient de cesser d’exister. Apprenant ce qui se passe dans ses forces armées et sur le Maidan, Ianoukovitch s’enfuit en hélicoptère de Kiev avant minuit. Son régime vient de s’effondrer.

Il est impossible de tenir en laisse les véritables révolutions populaires. Elles se surprennent elles-mêmes. C’est à la fois leur très grande force et leur surprenante faiblesse. Lawrence d’Arabie – qui savait un peu ce que sont les révolutions – écrivait que leurs participants sont des hommes « dangereux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre possible » (2). Les révolutions ne tiennent pas compte des rapports de forces. Le Maidan, en décidant de briser définitivement les rapports coloniaux qui attachaient depuis trois cents ans l’Ukraine à la Russie, et en se tournant pour cela vers l’Union européenne, mesurait ses forces d’après ses aspirations. Cependant l’impérialisme russe, très affaibli après l’implosion de l’Union soviétique, a déjà pu renaître (3). La restauration de sa domination sur l’Ukraine est de première importance stratégique pour la Russie. D’où la contre-attaque immédiate.

L’empire contre-attaque

La Russie a pu s’emparer de la République autonome de Crimée et de Sébastopol – le Guantanamo russe – en profitant de la très grande faiblesse militaire de l’Ukraine. En 1994, les États-Unis et la Grande-Bretagne en commun avec la Russie ont convaincu ce qui était alors la troisième puissance nucléaire mondiale d’abandonner ses armes atomiques en échange d’un papier – sans aucune valeur comme cela s’est avéré vingt ans plus tard –le Mémorandum de Budapest (4). Plus tard, à la suite des efforts du sénateur Barack Obama, soutenus par le Congrès et par le président George W. Bush, l’Ukraine a permis aux États-Unis de détruire une grande part de ses stocks d’armes conventionnelles (5). Ainsi la Russie a pu procéder à l’annexion quasiment sans ouvrir le feu. Craignant un conflit militaire avec la Russie, les élites politiques et médiatiques occidentales ont légitimé l’annexion : quasiment personne n’a remis en cause l’annonce que 83 % de l’électorat a participé au référendum annexionniste. La suggestion était claire : même s’il y a eu des falsifications, on sait que la population russophone est majoritaire en Crimée et on sait ce qu’elle a choisi. Les médias mondiaux ont fait silence sur les données radicalement différentes fournies par les leaders des Tatars de Crimée. Ils n’ont pas fait connaître le rapport de Evgueni Bobrov, publié par le Conseil pour le développement de la société civile et des droits de l’homme auprès du Président la Fédération de Russie. Bobrov y révélait qu’en « Crimée, selon diverses sources, 50 % à 60 % d’électeurs ont voté en faveur de l’union avec la Russie alors que la participation au vote s’élevait à 30 % à 50 % ; les habitants de Crimée ont voté non pas tant en faveur de l’union avec la Russie, mais pour mettre fin – en employant leurs mots – “à l’illégalité corrompue et à la domination des voleurs, protégés de Donetsk” » du régime qui venait d’être renversé, c’est-à-dire de l’oligarchie du Donbass (6). L’oligarchie, c’est le terme populaire en Ukraine pour qualifier le capital monopoliste local.

Le colonel russe Igor Guirkine, qui sera plus tard « ministre de la Défense de la République populaire de Donetsk », connu sous le nom de Strelkov, a pris part à l’annexion de la Crimée. Il dit : « Il était clair qu’il n’était pas question de se limiter à la Crimée. La Crimée en tant que partie de Novorossiya (la Nouvelle Russie) c’est une conquête colossale, un brillant dans la couronne de l’Empire russe. Mais la Crimée seule, séparée par des isthmes d’un État hostile – ce n’est pas la même chose. Lorsque le pouvoir ukrainien s’effondrait sous nos yeux, en Crimée arrivaient sans cesse les délégués des oblast de Novorossiya, qui voulaient répéter chez eux ce qui a eu lieu en Crimée. » (7) Novorossiya est le vieux nom colonial de l’Ukraine de sud-est. Avec la renaissance de l’impérialisme russe on observe le retour des appellations impériales – la Nouvelle Russie et la Petite Russie.

Bastion du capital monopoliste

Après les centaines d’années de domination coloniale, l’Ukraine est le pays européen le plus déséquilibré régionalement. Le Donbass, adjacent à la Russie, grand centre de l’industrie lourde –la région du charbon et de l’acier – est le principal bastion du capital monopoliste. Du point de vue de la concentration du capital il dépasse de très loin les autres régions. Deux chercheurs qui ont analysé la restauration du capitalisme dans le Donbass, Vlad Mykhnenko et Adam Swain, ont depuis longtemps mis en garde que les perceptions dominantes de cette région « tant dans la tradition libérale que dans la tradition marxiste sont au moins partiellement le produit d’une vision coloniale occidentalocentriste » (8). Car « au travers du prisme de la nationalité, de l’idéologie et de la géopolitique, le pays est divisé en “est”, prétendument dominé par une nomenklatura anti-marché se trouvant sous l’influence de l’héritage de l’idéologie anti-occidentale soviétique et de l’Église orthodoxe russe, et un “ouest”, présumé être la forge de l’identité nationale ukrainienne et dominé par les forces politiques réformatrices, pro-occidentales et anti-establishment » (9).

Pourtant les recherches comparatives sur deux vieilles régions industrielles, structurellement semblables en Europe orientale, indiquent que le capitalisme a un caractère beaucoup plus néolibéral dans le Donbass qu’en Haute-Silésie (au sud de la Pologne), alors que la Haute-Silésie est une région intégrée dans l’Union européenne. Mykhnenko démontre que « le système généreux [en comparaison avec l’autre, bien sûr] de la protection sociale en Haute-Silésie ainsi que le haut niveau des dépenses pour la protection de la santé et les autres services sociaux ont produit une amélioration constante des indicateurs de développement humain dans cette région. En revanche la baisse spectaculaire de nombreux indicateurs clés de la survie et du développement social, que le Donbass post-communiste a connue, était le produit de la réduction permanente des dépenses pour la santé et les autres services sociaux et, plus généralement, du faible rôle de l’État dans le système de protection sociale. » (10)

Le capital monopoliste prédateur, en grande partie formé en très peu de temps dans le Donbass avec des moyens d’accumulation extra-économiques – politiques, criminels et autres – s’est unifié à la fin des années 1990, bloquant l’accès dans la région aux autres capitaux concurrents et s’y est emparé du pouvoir politique au travers du Parti des régions. En échange du soutien apporté au président Léonide Koutchma (1994 - 2005) il a obtenu pour le Donbass, c’est-à-dire pour soi, une grande autonomie économique et de grands privilèges. C’est la seule région ukrainienne qui a bénéficié de telles prébendes. « Ce n’est possible que parce que l’élite locale s’unifie pour défendre ses surprofits, [qui] forment à leur tour les conditions matérielles initiales permettant une pénétration progressive de ses groupes dans le gouvernement. Bien que la région soit de facto économiquement autonome, il n’y a pas de pressions pour une plus grande autonomie politique car l’élite concentre plutôt son attention sur l’expansion économique au-delà des frontières de la région. » (11)

Il en était ainsi au cours des premières années du 21e siècle. Un des meilleurs spécialistes occidentaux de l’histoire du Donbass, Hiroaki Kuromiya, affirmait même que le Donbass est capable de dépasser les autres régions en ce qui concerne « l’acceptation des valeurs de l’Europe capitaliste et démocratique » (12), autrement dit s’atteler à la réalisation des réformes néolibérales dans l’ensemble du pays.

Prise du pouvoir central

En 2004 l’expansion du capital monopoliste donbassien a fait sa première tentative pour s’emparer du pouvoir central : la falsification des élections afin de garantir la présidence de l’Ukraine à son représentant politique, le candidat du Parti des régions, Ianoukovitch. L’éclatement de la « révolution orange » l’a empêché, pour peu de temps. Employant des méthodes de recherche sophistiquées, Mykhnenko a déterminé que « la composition de classe d’une région donnée a été l’élément le plus décisif du succès électoral de [Viktor] Iouchtchenko en 2004 », car « la victoire du camp orange a été garantie par sa majorité dans les régions les moins bourgeoises du pays ». Par contre Ianoukovitch a obtenu le soutien des électeurs surtout là « où la classe urbaine des capitalistes est la mieux développée » (13). Neuf ans plus tard, dans les diverses régions le soutien populaire à la « révolution de la dignité » du Maidan était en général semblable à celui de la « révolution orange ». Fin janvier 2014 ce soutien était très fort à l’ouest (80 %), important dans le centre du pays (51 %), faible dans le sud (20 %) et très faible à l’est (8 %, soit dix fois moins qu’à l’ouest). Par contre le soutien au régime de Ianoukovitch était fort à l’est (52 %), plus faible au sud (32 %), très faible au centre du pays (11 %) et insignifiant à l’ouest (3 %, soit dix-sept fois moins qu’à l’est) (14).

Le fait que le soutien à la révolution, qui a renversé la domination du capital monopoliste donbassien, était le plus fort là où la bourgeoisie est la plus faible, n’a pas pour autant frayé le chemin du pouvoir à une quelconque force politique disposant d’un programme radicalement alternatif au capitalisme néolibéral. Au contraire, la « révolution de la dignité » a frayé le chemin du pouvoir à d’autres forces politiques néolibérales, représentant des capitaux beaucoup moins concentrés et bien plus divisés politiquement. Les réflexions sur pourquoi cela est arrivé seront stériles si leur point de départ n’est pas l’élément décisif : les révolutions ne génèrent pas les forces politiques anticapitalistes. Elles ne peuvent que mettre de telles forces à leur tête, ce qui n’est possible que lorsqu’elles existent et qu’elles se matérialisent non pas dans l’imagination des militants, mais dans la réalité des mouvements sociaux.

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La russification du Donbass

« Depuis la décennie 1940 jusqu’à la première moitié de la décennie 1980 l’internationalisation apparente de la société masquait la politique planifiée de la russification, qui a progressivement formé l’imaginaire sur le Donbass en tant que “région russophone”. » (15) Dans l’Ukraine indépendante cette politique a été poursuivie par les autorités oligarchiques régionales. A cours des années 1970-1989-2001 le pourcentage des Ukrainiens considérant la langue ukrainienne comme langue maternelle a baissé dans l’oblast de Donietsk de 79 % à 59,6 % puis à 41,2 %, et dans l’oblast de Lougansk de 87,5 % à 66,4 % puis à 50,4 %. Aujourd’hui, dans les villes de Donetsk et Lugansk les Ukrainiens constituent moins de la moitié des habitants et les Ukrainiens ukrainophones ne sont que 11,1 % dans la première et 13,7 % dans la seconde ville. Par contre à la campagne les Ukrainiens sont une majorité dominante — 73 % dans les deux oblast – et dans leur très grande majorité ils emploient l’ukrainien. Actuellement dans les deux oblast les Russes forment près de 40 % de la population (16).

« Dans la structure linguistique du milieu urbain on observe le maintien par inertie de l’influence des processus ethnolinguistiques de la période soviétique, marquée non seulement par la migration massive des Russes, mais aussi leur transformation en une minorité dominante, alors que les Ukrainiens devenaient une « ethnie » majoritaire dominée. » (17) Mais il ne s’agit pas seulement de l’inertie. De la même façon que cela avait lieu en Union soviétique, où les grands centres urbains étaient le principal terrain de la politique coloniale russe visant la russification de la périphérie, après la chute de l’URSS le pouvoir oligarchique a poursuivi une politique active de la reproduction élargie d’une vision du Donbass en tant que région russifiée et tendant vers la Russie.

Dans la géopolitique de domination de l’impérialisme russe sur l’Ukraine et sur toute l’étendue occidentale du « monde russe » – conçu à la manière monarchiste-orthodoxe et celle des Cent-Noirs et des Gardes blancs – le Donbass a une très grande importance. Il y a quelques années l’historien ukrainien Youri Nikolaets a été très clair et très prévoyant à ce sujet. Il écrivait : « Dans les conditions actuelles, le Donbass, en tant que zone frontalière entre l’Ukraine et la Russie, est devenu de fait une des variantes de l’expansion de la Fédération de Russie en tant que pays dominant. Ce pays joue activement la carte de “l’identité donbassienne” dans le but de régler certains de ces problèmes politiques, économiques et sociaux par l’élargissement de sa sphère d’influence sur les territoires ukrainiens. La “question linguistique”, liée avec l’expansion de la langue russe et de l’imaginaire du ”Donbass éternellement russe”, devient ainsi un des moyens pour déstabiliser l’Ukraine. Il semble cependant que dans la sphère économique la partie russe est plus intéressée par le contrôle de l’industrie sidérurgique que par l’extraction des combustibles fossiles. Car l’industrie minière demande des dotations importantes et, encore lors de l’existence de l’URSS, la rentabilisation de l’extraction du charbon au Donbass a été mise en cause. Par contre le contrôle des aciéries est une source de profit et de renforcement de la zone d’influence sur les territoires ukrainiens. Pour cette raison le plus probable, c’est que la population russe de cette région deviendra une nouvelle fois l’otage des intérêts des dirigeants politiques de la Fédération de Russie, lorsque du fait du prix du gaz russe la compétitivité des entreprises industrielles ukrainiennes sera réduite et le niveau de vie de la population baissera. Alors, à l’aide de slogans populistes du genre de la “fraternité des nations slaves”, du “soutien à la population russe” en Ukraine et du “développement des sphères de l’emploi de la langue russe” afin de s’opposer à l’ukrainisation du Donbass, la stabilité sociale de l’État ukrainien pourra être mise en cause et un conflit entre les populations ukrainiennes orientale et occidentale sera provoqué. » (18)

La « contra » oligarchique

La « contra du Donbass » – un tel terme convient particulièrement à la rébellion oligarchique du Donbass, car elle rappelle vivement le mouvement armé contre-révolutionnaire sponsorisé par les États-Unis au Nicaragua après le renversement du régime de Somoza. Les barons du Parti des régions et les magnats industriels ont commencé à mobiliser cette « contra » déjà pendant Maidan, pour empêcher son élargissement vers le Donbass et pour soutenir l’appareil de répression avec des milices – les tristement célèbres « titouchki » – envoyées à Kiev. Une campagne de propagande sur le danger mortel venant des « nazis, fascistes et banderistes » du Maidan, à propos desquels des nouvelles effrayantes étaient propagées, a éclaté, soutenue par les télévisions du régime russe, hégémoniques dans cette région. Le Parti communiste de l’Ukraine (PCU), assez influent dans cette région, n’a pas hésité à copier le discours nazi sur les ghettos juifs, parlant du Maidan – « blanc à l’extérieur, noir à l’intérieur » – en le comparant aux ghettos noirs des États-Unis, qualifiés d’habitats parasitaires des oisifs.

Citons cette propagande infâme : « Des énormes tas d’ordures, toutes sortes d’infections et de maladies jusque-là inconnues de la médecine, c’est une caractéristique de la vie des réserves. Leurs habitants ne travaillent nulle part et ne reçoivent de l’argent que parce qu’ils traînent sans but dans les rues. Ils motivent leur refus de travailler par le fait qu’ils ne sont plus esclaves. Là-bas, en Amérique, il y a les graffitis de Martin Luther King. Ici, chez nous, les portraits de Timochenko et de Bandera. Ici comme là-bas, ils sont vêtus de ce que les bonnes âmes leur ont donné. Chez nous, comme de l’autre côté de l’océan, tout ce bazar porte le nom charmant de “démocratie”. Mais dans ce cas nous avons plus de démocratie. Au moins à New York, à Los Angeles et à San Francisco la police fait parfois des raids vers de tels lieux et tue simplement quelques Nègres enragés. (…) Même les vendeurs à peau foncée dans les boutiques de brocante de Kiev semblent un peu plus civilisés que nos “frères à la peau claire” des régions occidentales du pays, qui se sont rassemblés sur le Maidan. “Blancs” à l’extérieur, mais “noirs” à l’intérieur. » (19) Rien de surprenant dans cette explosion du racisme – le PCU est un parti colonial.

Après la chute du régime de Ianoukovitch, c’est-à-dire après la perte du pouvoir d’État par l’élite politique et économique du Donbass, cette dernière a paniqué. Le capital monopoliste du Donbass a décidé de se retrancher dans son bastion afin de préserver son pouvoir au moins là : imposer l’autonomie de la région, cette fois-ci politique, prendre l’appui sur l’impérialisme russe et si nécessaire, avec son appui militaire, organiser la sécession. On sait quel a été le rôle de Rinat Akhmetov, magnat industriel de Donetsk et oligarque le plus puissant en Ukraine : « La République populaire de Donetsk était son projet », a reconnu sans ambages Rousskaya Vesna, le site internet des séparatistes (20). Un des dirigeants de la rébellion, Pavel Goubariev, racontait sans gène aux médias russes le rôle joué dans cela par le Parti des régions aux côtés d’Akhmetov : « Dans toutes les villes les dirigeants de la dite milice populaire volontaire ont commencé à apparaître. Et le parti du pouvoir, nos oligarques orientaux (…) ont commencé a travailler avec les militants de la milice. Il s’est avéré que les deux tiers de ces militants sont déjà payés par Akhmetov. Un petit groupe de gens est resté fidèle à l’idée, mais il prenait quand même l’argent. Tout le monde prenait l’argent ! » (21)

« J’ai appuyé sur la détente de la guerre »

Dans l’oblast de Lougansk la rébellion a été inspirée par Aleksandr Efremov, bras droit de Ianoukovitch au sein du Parti des régions et homme d’intérêts aussi grands que sombres. Lorsqu’en 1998-2005 il était à la tête de l’oblast, il a organisé massivement la faillite des entreprises et un profond effondrement économique et social (22). C’est Valery Bolotov – son ancien chauffeur, garde de corps, chargé de contrôler les « kopanki », mines illicites des pauvres, dont il prélevait le tribut pour son patron – qui est devenu le chef de la rébellion de Lougansk et fut au début « Premier ministre de la République populaire de Lougansk ». La « contra » et les services spéciaux russes, qui ont commencé à agir, avaient besoin d’éléments plus combatifs que les bureaucrates du Parti des régions et du PCU, alors le mouvement séparatiste a rapidement été pris en main par les réseaux d’extrême droite nationaliste russe, installés depuis longtemps dans le Donbass. Ils ont été bientôt soutenus par les nombreux éléments d’extrême droite venant de Russie.

Le 6 avril à la tête de plusieurs milliers de personnes amenées par bus les séparatistes ont pris d’assaut l’office du Service de sécurité ukrainien à Lougansk, où ils se sont emparés de 1300 kalachnikov rassemblées là on ne sait pourquoi. Ce n’était pas pour autant le point tournant de la première phase de la rébellion, car « en pratique, c’est notre détachement qui a lancé le volant d’inertie de la guerre, qui se poursuit », dit Strelkov, qui avait alors à la tête d’un détachement de 52 personnes pénétré en Ukraine et s’était installé à Sloviansk. Ce monarchiste, partisan de la restauration de l’empire russe orthodoxe, chien typique des guerres coloniales et périphériques, qui a combattu en Transnitrie, en Bosnie aux côtés des nationalistes serbes, en Tchétchénie et qui figure sur la liste des criminels de guerre établie par l’association russe Mémorial, dit de lui-même : « J’ai appuyé sur la détente de la guerre » au Donbass (23). Quelques semaines après son arrivée à Sloviansk il se plaignait publiquement dans une déclaration dramatique qu’il n’y avait aucun soulèvement populaire ni de mouvement de masse séparatiste et que les habitants du Donbass ne veulent pas s’engager dans les rangs des rebelles (24).

En tant que « ministre de la Défense », Strielkov n’a pas réussi à former ne serait-ce qu’un noyau de commandement ou d’état-major de la rébellion, qui est resté divisée entre divers commandants et formations armées agissant pour leur propre compte. Malgré le soutien de la Russie, la rébellion n’a pu durer que grâce à l’extraordinaire faiblesse de l’armée ukrainienne – qui, en tant que force combattante et non seulement une institution bureaucratique, se formait en pratique seulement au cours de la guerre – ainsi que du fait du manque d’expérience de la garde nationale et des bataillons de volontaires, mais surtout en raison de l’incroyable incompétence, de l’inertie et de la corruption des appareils militaires. Les relations du champ de bataille, parlant de soldats blessés dont on tente de stopper l’hémorragie avec du papier hygiénique, ce n’est que le sommet de l’iceberg des rapports sur les soldats manquant de formation, affamés, en baskets, dépourvus de gilets pare-balle, de pansements, d’aide médicale, tenant sur le front grâce à l’aide matérielle apportée par des volontaires dévoués faisant partie des associations indépendantes. Le Ministère de la Défense et l’état-major général sont sans cesse dénoncés pour les affaires louches qu’ils réalisent en vendant le matériel et l’équipement militaire, qui manque sur le front, ou en procédant à des achats aux prix excessifs, qui permettent aux généraux de se remplir les poches. Ces institutions mentent sans cesse sur l’état de l’équipement, des fournitures, sur l’emplacement des forces armées et sur les victimes. Ils mentent en disant que l’évacuation des centaines de blessés a été organisée, que les renforts sont arrivés, que les troupes sont sorties de l’encerclement, que les armes anti-char ont été livrées, que la nourriture, les gilets, les vêtements chauds ont été fournis…

Programme de défense nationale

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Malgré cela les forces armées ukrainiennes ont peu à peu commencé à remporter des victoires. Début juillet, Strelkov parvint à s’échapper avec son détachement de plusieurs milliers de l’encerclement de Sloviansk, au dernier moment et presque miraculeusement, malgré l’ordre de Moscou de n’abandonner en aucun cas la ville. Il réussit à passer à Donetsk, dont les troupes séparatistes n’avaient pas prévu la défense. « Si nous étions restés à Sloviansk, alors Donetsk serait tombé en une, maximum deux semaines. Grâce au fait que nous sommes sortis, nous avons pu tenir Donetsk pendant 40 jours – jusqu’à l’arrivée des “permissionnaires”, alors que la situation était désespérée les derniers jours. » (25) Les « permissionnaires » ce sont les troupes russes. Ils portent ce nom car les autorités russes prétendent qu’il s’agit de soldats qui profitent de leur permission pour aller faire la guerre dans le Donbass, plutôt que d’aller à la plage. Environ 35 000 à 40 000 de tels « permissionnaires », qui mènent la guerre dans des unités militaires régulières, sont déjà passés par le Donbass.

L’agression russe au mois d’août 2014 a sauvé les séparatistes, mais Moscou leur a posé en échange une condition, qu’ils ont docilement remplie : Strelkov devait s’effacer. Le rôle des chiens ou des seigneurs de guerre et des aventuriers arrive à son terme, d’autant plus qu’ils pourraient devenir des héros du « monde russe », dangereux pour le Kremlin. Le pouvoir militaire, et dans ses pas le pouvoir politique à Donbass est progressivement pris par les appareils d’État russe.

L’ancienne possession coloniale mène seule une guerre inattendue et écrasante contre la grande puissance. Les appels désespérés pour une aide militaire occidentale ne donnent pas grand-chose. Si l’Ukraine peut compter sur une aide, c’est sans doute seulement sur celle des sociétés qui ont connu dans le passé la domination de l’impérialisme russe et qui se sentent à nouveau en danger. Le problème, cependant, c’est qu’il est peu probable que l’Ukraine parviendra à se défendre tant que son sort est dans les mains d’un pouvoir représentant les intérêts de la bourgeoisie et réalisant les réformes néolibérales radicales.

La recherche d’un soutien ou du sauvetage du côté des grandes puissance impérialistes occidentales n’est que la répétition de l’erreur, déjà faite par Tadeusz Kosciuszko lorsqu’il adressait aux gouvernements occidentaux une proclamation stérile disant que « les Polonais veulent se libérer du joug de la Russie et appellent à l’aide contre un empire qui, s’il parvient une fois à prendre le dessus, va déséquilibrer toute l’Europe ». Pourtant il n’y avait alors en Europe aucune sorte d’équilibre, qu’il appelait de ses vœux (26).

Seul un programme de défense nationale qui serait compatible avec les intérêts les plus vitaux de la majorité de la société ukrainienne, peut être efficace. Du fait de son caractère de classe, l’actuel pouvoir ne peut l’élaborer. Le point de départ d’un tel programme a été indiqué par Maurycy Mochnacki : « il faut compter plus sur le mouvement des masses, sur l’action de tout un peuple que sur l’armée régulière » (27). ■

* Zbigniew Marcin Kowalewski, rédacteur en chef adjoint de l’édition polonaise du Monde diplomatique, est auteur de plusieurs travaux sur l’histoire de la question nationale ukrainienne, publiés entre autres par l’Académie nationale des sciences de l’Ukraine. On lira avec intérêt son article « L’Ukraine : réveil d’un peuple, reprise d’une mémoire », Hérodote, n° 54/55, juillet-décembre 1989. Nous reprenons cet article du Monde diplomatique – Edycja polska, n° 12 (106) de décembre 2014. (Traduit du polonais par JM)

Notes

1. « Jakchtcho zavtra do 10.00 ne bude vidstavky Ianoukovytcha – Maidan pide na zbroynyi chtourm » : dailylviv.com, 21 février 2014.

2. T.E. Lawrence, Les Sept piliers de la sagesse, Paris : Laffont, 1993, p. 15.

3. Cf. Z.M. Kowalewski, « Imperialisme russe », Inprecor, n° 609/610 d’octobre-novembre-décembre 2014.

4. Cf. D. Gibbs, « Why Ukraine Surrendered Security: A Methodological Individualist Approach to Nuclear Disarmament », The Agora : Political Science Undergraduate Journal, n° 2, 2012.

5. Cf. D. Matrosko, « Flashback : Senator Obama Pushed Bill That Helped Destroy More Than 15,000 Tons of Ammunition, 400,000 Small Arms and 1,000 Anti-aircraft Missiles in Ukraine » : www.dailymail.co.uk, 5 mars 2014.

6. « Problemy jiteleï Kryma » : http://www.president-sovet.ru/, 5 mai 2014. Cf. P.R. Gregory, « Putin’s “Human Rights Council” Accidentally Posts Real Crimean Election Results » : www.forbes.com, 5 mai 2014.

7. A. Prokhanov, I. Strelkov, « Kto ty, “Strelok”? », Zavtra, 20 novembre 2014.

8. A. Swain, V. Mykhnenko, « The Ukrainian Donbas in “Transition” », in: A. Swain (ed.), Re-constructing the Post-Soviet Industrial Region : The Donbas in Transition, London-New York : Routledge, 2007, p. 40.

9. V. Mykhnenko, A. Swain, « Ukraine’s Diverging Space-Economy : The Orange Revolution, Post-Soviet Development Models and Regional Trajectories », European Urban and Regional Studies, n° 2, 2010, p. 146.

10. V. Mykhnenko, The Political Economy of Post-Communism : The Donbas and Upper Silesia in Transition, Saarbrücken : Lambert Academic Publishing, 2011, p. 189.

11. E. Kovaleva, « Regional Politics in Ukraine’s Transition : The Donetsk Elite », in: A. Swain (ed.), op. cit., p. 65.

12. H. Kuromiya, « Donbas – The Last Frontier of Europe ? », in: O. Schmidtke, S. Yekelchyk (eds.), Europe’s Last Frontier ? Belarus, Moldova, and Ukraine between Russia and the European Union, Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2008, p. 111.

13. V. Mykhnenko, « Class Voting and the Orange Revolution : A Cultural Political Economy Perspective on Ukraine’s Electoral Geography », Journal of Communist Studies and Transition Politics, n° 2/3, 2009, pp. 278, 280.

14. KMIS (Kyivs´kyi Mijnarodnyi Instytout Sotsiolohiyi), « Stavlennia v Oukrayini ta Rossiyi do aktsiy protestou v Oukrayini » : kiis.com.ua, 28 lutego 2014 r.

15. Y.O. Nikolaets, Posselens´ka strouktoura nasselennia Donbasu (Etnopolititchnyi aspekt dynamiky), Kiev, IPiEND im. I.F. Kourassa NAN Oukrayiny, 2012, p. 166-167.

16. O.Y. Kalakura, « Movni praktyky i etnitchna samoidentifikatsiya nasselennia Donbasu », Naukovi Zapyssky Instytoutou Politytchnykh i Etnonatsionalnykh Doslidjen´ im. I.F. Kourassa NAN Oukrayiny, n° 5 (61), 2012, p. 47-49.

17. V. Sklar, « Vidminnosti v etnomovniy strukturi nasselennia oblasnykh tsentriv ta sils´kogo nasselennia pivdnia ta skhodu Oukrayiny », Oukrainoznavtchyi Almanakh, vol. 5, 2011, p. 42.

18. Y.O. Nikolaets, op. cit. p. 186.

19. M. Kuzmienko, « “Bielye” snarouji, “tchornye” vnoutri », Kommounist, 17 février 2014.

20. A. El-Miourid [A. Nesmiyan], « Akhmetov v zasade, vyjidaet – kogda je roukovodstvo DNR natchniet dopouskat´ serioznye ochibki », Rousskaya Vesna, 26 mai 2014.

21. Y. Sneguirev, « Nariad moutchenia primeriat´ ne khotchou”, Rossiïskaïa Gazeta, 12 mai 2014.

22. Anti-Corruption Action Centre, « Yanukovich’s Assets : Oleksandr Yefremov » : yanukovich.info/oleksandr-efremov/, 28 janvier 2014.

23. A. Prokhanov, I. Strelkov, op. cit.

24. Cf. Z.M. Kowalewski, « Ukraine : Des gardes blancs russes dans le Donbass », Mediapart, 30 juin 2014.

25. A. Prokhanov, I. Strelkov, op. cit.

26. F. Rychlicki, Tadeusz Kościuszko i rozbiór polski, Cracovie : édité par l’auteur, 1871, p. 179. Tadeusz Kościuszko (1746-1817) a participé à la guerre de l’indépendance des Etats-Unis et a organisé le soulèvement armé de 1794 contre l’occupation russe lors de la seconde partition de la Pologne. Il est considéré comme un héros national en Pologne, en Biélorussie et en Lituanie.

27. Mochnacki, Powstanie narodu polskiego w roku 1830 i 1831, vol. I, Poznan, Księgarnia J.K. Żupańskiego, 1863, p. 11. Maurycy Mochnacki (1803-1834), militant et journaliste politique, un des théoriciens du romantisme polonais, pianiste, dirigeait le courant révolutionnaire lors de l’insurrection polonaise de 1830-1831 contre la domination russe.

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