Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 501-502 janvier-février 2005 *

UKRAINE

Place de l’Indépendance : début d’une révolution populaire ou… ?

Cf. aussi : [Ukraine]

Alexandre Bouzgaline

Nous avons publié dans Inprecor n° 500 de décembre 2004 le point de vue d’un militant ouvrier ukrainien. Nous présentons aujourd’hui le reportage analytique d’Alexandre Bouzgaline, universitaire et rédacteur en chef de la revue moscovite d’analyses politiques et sociales Alternativy (Alternatives). Cet article a été écrit avant le " troisième tour " de l’élection présidentielle, qui, le 26 décembre 2004, s’est conclu par l’annonce de la victoire de Viktor Iouchtchenko par 51,99 % des suffrages contre Viktor Ianoukovitch (44,19 %). Notons , à l’adresse de nos lecteurs communs, que l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, Rouge (n° 2093 du 6 janvier 2005), a publié (dans une autre traduction) le chapitre introductif de cet article.

Les centaines de milliers de manifestants venus de toute l’Ukraine pour bloquer le centre de Kiev ont non seulement secoué leur pays mais le monde entier qui a regardé avec étonnement et crainte le déroulement des événements. Ces notes ont été rédigées à l’issue d’un voyage à Kiev, où avec des camarades de diverses organisations et courants kieviens notre journal a organisé une réunion-débat sur le thème : " Ukraine, des leçons pour la Russie ? ". Je les ai écrites le lendemain, alors que mes impressions étaient encore fraîches ; j’espère que les défauts de style et de structure qui en résultent me seront pardonnés. Avant cette réunion-débat, j’ai pu participer à des réunions et des discussions avec des douzaines d’activistes dans la cité des tentes et sur la Place de l’Indépendance (1).

La cité des tentes de la Place de l’Indépendance (en guise d’introduction)

Synthèse actualisée Inprecor

Kiev vous accueille avec un déferlement d’orange — la couleur de l’opposition ; il y a les écharpes et les chapeaux oranges, les rubans sur les sacs et les bras, des drapeaux sur les voitures — et sur les véhicules les plus divers, depuis les vieilles Zhiguli jusqu’aux SUV dernier cri. Partout les boutiquiers et les marchands ambulants vendent des marchandises couleur orange (des uniformes fascistes allemands et ukrainiens en même temps que des uniformes russes — un mélange qui m’a écœuré).

Tout à fait par hasard (ou était-ce le destin auquel je ne crois pas ?) la première personne avec qui j’ai parlé dans cette cité des tentes était un ouvrier trentenaire du Combinat métallurgique des roulements de Donetsk (sur la place je n’ai rencontré que très peu de camarades de Donetsk, une région supposée être à cent pour cent favorable à Ianoukovitch, le candidat des autorités en place). Lorsque je lui ai demandé ce qui l’avait amené ici, cet ouvrier répondit : " Nous ne faisons plus confiance à la vieille bande des voleurs qui nous mentent ouvertement. Nous voulons de vrais changements, une existence humaine, des salaires raisonnables et la fin de l’effroyable pauvreté si répandue en Ukraine ". Lorsque je me suis enquis si Iouchtchenko n’allait pas le duper, la réponse fut immédiate : " S’il essaye de nous duper nous reviendrons sur la place ".

Puis j’ai eu une discussion approfondie avec un entrepreneur qui avait passé plusieurs jours dans la cité des tentes. Il exprimait une opinion qui m’a été ensuite répétée à de nombreuses reprises : " Nous ne sommes pas ici pour demander quelque chose de particulier. Nous sommes là pour pouvoir vivre comme des être humains, pour pouvoir choisir le président que nous voulons et non celui que les autorités nous imposent. Nous sommes malades de vivre sous les diktats d’un régime pénétré par des gangs criminels. " Plusieurs jeunes, femmes et hommes, se sont joints à notre conversation, rapportant deux histoires curieuses. La première concerne le grand-père Zinovitch, venu du village de Morozovka mandaté par ses voisins pour ne pas quitter la Place avant que la victoire ne soit remportée. Le vieil homme était si passionné que chaque fois que l’affrontement menaçait, les jeunes avaient le plus grand mal à l’empêcher de se mettre au premier rang et ils devaient recourir à la force pour le protéger. Cinq minutes plus tard on m’a présenté l’héroïne de la seconde histoire, une jolie jeune femme de la province de Donetsk qui s’est présentée comme une femme au foyer. Elle avait rencontré son destin sur la Place, expliquait-elle, en se mariant à un des résistants.

Puis vinrent les discussions avec les étudiants de Kiev et de Tchernikhov, avec des chômeurs de Vinnitsa, avec plusieurs hommes paraissant prospères qui travaillaient dans le marketing et dans l’informatique. Tous exprimaient pratiquement la même idée : " Nous voulons un gouvernement honnête qui exprime nos intérêts ". La plupart d’entre eux avaient confiance en Iouchtchenko et avaient placé en lui leurs espoirs, mais les commentaires de certains étaient plus durs : " La mobilisation a réveillé les gens. Nous ne croyons plus en un bon tsar et nous faisons nous-mêmes ce que nous croyons nécessaire. Si Iouchtchenko ne fait pas ce que nous voulons, nous nous débarrasserons de lui aussi ! "

Personnes différentes et différentes opinions. La plupart de ceux avec qui j’ai parlé n’avaient pas une position politique ou socio-économique claire. La plupart voulaient avoir en même temps des entrepreneurs honnêtes et des garanties de bien-être social bien définies. En règle générale ils n’étaient pas capables de formuler clairement le futur de l’Ukraine qu’ils voudraient, mais ils étaient unanimes pour revendiquer un gouvernement honnête sous contrôle populaire. En attendant la plupart faisaient confiance à Iouchtchenko. Certains ont compris que derrière Iouchtchenko il y avait aussi des oligarques (" Et comment pourrait-il faire sans eux ? " était l’attitude typique), mais ce n’était pas à leurs yeux la question essentielle. Pratiquement tous sentaient qu’il y avait un enjeu dans les événements qui avaient lieu dans leur pays.

Tous ont souri d’un air fatigué à la question de savoir si quelqu’un les payait ; ils étaient visiblement fatigués de répondre " non ! " aux questions des spectateurs curieux. La majorité des gens sur la Place de l’Indépendance étaient fatigués, avaient froid, souffraient de manque de sommeil, n’étaient pas bien habillés mais ils étaient plein d’enthousiasme. Néanmoins, à côté de la cité des tentes se tenaient de nombreux jeunes à l’allure menaçante avec des brassards oranges.

Telle était la cité des tentes. Ce n’était plus une place — c’était le peuple qui était venu dire au régime un " non " sérieux et sincère. Sur la Place il y avait beaucoup de gens, y compris ceux qui étaient venus simplement pour se charger d’énergie, pour danser (les concerts et les discothèques se tenaient constamment, alternant avec les meetings) et pour se lier entre eux.

Les impressions extérieures peuvent naturellement être trompeuses. Elles ont néanmoins l’avantage d’indiquer l’ambiance et la tonalité des événements. Cette tonalité était à l’optimisme : une atmosphère enthousiaste de carnaval, dans le sens courant comme dans le sens académique (je me suis souvenu du philosophe Makhail Bakhtin et de l’interprétation qu’il donnait du carnaval médiéval en tant que festival-protestation élémentaire de ceux d’en bas contre ceux d’en haut…).

Synthèse actualisée Inprecor

Quant à l’analyse des événements ? Ce fut l’affaire de la réunion-débat que j’ai mentionnée. Plus d’une cinquantaine de personnes y ont pris part, depuis des professeurs de sciences politiques paraissant fort sérieux et des dirigeants de divers partis de gauche jusqu’aux jeunes activistes venus de la Place de l’Indépendance. Au cours de la discussion trois points de vue se sont dégagés sur les évènements :

1. Une révolte des citoyens contre un régime bureaucratique-criminel, une révolution démocratique populaire d’un caractère sinon socio-économique au moins politique. Ce point de vue était avancé par des jeunes activistes du parti socialiste qui vivaient et militaient à plein temps sur la Place.

2. Une redistribution du pouvoir entre les clans oligarchiques, avec les oligarques oppositionnels décidant d’employer le mécontentement des masses pour leurs propres fins en utilisant pour cela les techniques modernes de campagne politique. Plusieurs professeurs de sciences politiques se situant à gauche ainsi que des activistes du Parti communiste d’Ukraine défendaient une telle approche.

3. Un conflit entre l’Ouest ukrainien pro-américain, soutenu matériellement et aidé par des experts de l’Union européenne et des États-Unis d’une part et l’Est pro-russe, traditionnellement attaché à la Russie par des liens tant économiques que culturels, aussi bien avant que durant la période soviétique. Cette analyse était mise en avant par les représentants de l’intelligentsia russophile et une branche des communistes staliniens.

Qui avait donc raison ? Commençons par une brève description de la situation en Ukraine à la veille des élections (2)

Le contexte (la situation socio-économique et politique-culturelle en Ukraine à la veille de l’élection présidentielle)

Les prétendues réformes marchandes et la privatisation ont mis en place en Ukraine (comme dans d’autres pays issus de l’ex-URSS) un système social et économique très particulier. Au centre de celui-ci se trouvent des groupes claniques d’entrepreneurs, dont chacun se compose d’un ensemble complexe d’entreprises privatisées et d’institutions financières (parfois plusieurs dizaines) liées entre elles de manière informelle et attachées à des structures de lobbies qui les représentent au sein des organes du pouvoir. Les canaux de l’autorité en leur sein sont en règle générale informels (comprenant un contrôle personnel et financier semi-légal, la corruption, les liens mafieux-criminels etc.), mais ils sont très solides.

Du fait de l’interpénétration entre les sommets des clans, les fonctionnaires de l’État (tant à Kiev qu’au niveau local) et les gangs criminels, un système oligarchique-bureaucratique a surgi en Ukraine. Ce système est dominé par des institutions informelles, fonctionnant en dehors des lois mais dans le cadre des arrangements passés entre les autorités et les oligarques avec l’aide d’éléments criminels. Pratiquement tous ceux que j’ai rencontré dans la cité des tentes disaient être venus sur la Place pour protester contre ce modèle de pouvoir bureaucratico-criminel.

Ce système a peu à peu imposé le pouvoir des clans oligarchiques-bureaucratiques à toutes les principales strates sociales de la société : depuis les ouvriers et la petite et moyenne intelligentsia jusqu’à la petite et moyenne bourgeoisie. La vie quotidienne de tous ceux-là et d’autres encore dépendait en réalité des caprices des autorités et des oligarques, qui pouvaient payer ou ne pas payer les salaires des ouvriers, persécuter les activistes lors des mouvements de protestation, décider de l’ampleur des dessous-de-table et de l’argent noir extrait des entreprises et parfois même (cela m’a été raconté par un ancien étudiant de l’Université de Moscou vivant actuellement à Donetsk que j’ai rencontré sur la Place) organiser des enchères des diplômes universitaires. Naturellement les clans les plus puissants furent ceux qui étaient liés au pouvoir exécutif (c’est-à-dire au président Koutchma et au premier ministre Ianoukovitch) et qui du point de vue géographique étaient situés à Kiev et dans le sud-est du pays.

En Ukraine — comme en Russie — des clans oppositionnels n’ont pas manqué d’apparaître. Comme la majorité des activistes de la Place de l’Indépendance le comprenaient parfaitement, plusieurs de ces clans oppositionnels ont directement soutenu la campagne électorale de Iouchtchenko et l’ont très probablement financé. Ces groupes sont généralement, mais pas uniquement, liés à l’économie des régions occidentales.

A côté de ces groupes clanistes-corporatistes, la structure sociale et de classe en Ukraine (comme dans d’autres partie de l’ex-URSS) comporte une strate de petite et moyenne bourgeoisie (surtout dans la sphère commerciale) avec une couche étroite mais active de cadres. Ces derniers sont en général employés dans les grandes entreprises commerciales, possèdent des ordinateurs (ce qui est rare dans le pays), maîtrisent l’anglais et l’ukrainien, ce qui n’est pas accessible à tout le monde. Ils sont qualifiés en économie, en droit ou en informatique et leurs salaires sont élevés pour les normes ukrainiennes.

Comme dans l’ensemble des pays issus de l’ex-Union soviétique, l’intelligentsia est très différenciée en Ukraine. la majorité de ses membres sont des petits employés — des enseignants, médecins, ingénieurs etc. — et sont pauvres ; tant pour des raisons économiques que pour des raisons culturelles cette intelligentsia-là est très hostile à la domination de la bureaucratie et des clans associés. Il y a aussi une élite de l’intelligentsia, qui est largement intégrée au pouvoir, mais qui est toujours prête à changer de camp, abandonnant le régime en vue d’une mangeoire mieux fournie. En attendant l’Ukraine a vu progressivement croître un courant de l’intelligentsia pro-occidentale qui a émergé en partie en raison d’une sincère sympathie pour les formes démocratiques des gouvernements en Europe (démocratiques en comparaison avec les régimes de Koutchma ou Poutine) et en partie du fait de l’attrait matériel des bourses, des relations, etc. américaines et ouest-européennes. Cette partie de l’intelligentsia est majoritairement de langue ukrainienne.

La classe ouvrière est elle aussi très différenciée, selon le type d’entreprise. De plus — et c’est le plus important — le chemin est long pour s’extraire des enchevêtrements semi-féodaux et semi-criminels d’une coercition extra-économique et des survivances paternalistes ; en général, la classe ouvrière ne s’est pas encore rendu compte des contradictions entre ses intérêts et ceux des patrons (l’argumentation qui prévaut toujours vise à l’action commune des travailleurs et des patrons pour sauver " leur " entreprise en crise — alors qu’il s’agit d’une entreprise qui est devenue depuis longtemps totalement étrangère aux ouvriers…). Il s’avère que les ouvriers ukrainiens n’ont toujours pas été complètement transformés en classe de salariés, même objectivement : ils sont attachés à leurs lieux d’habitation et à leurs maisons, témoignent d’un attachement post-soviétique à " leurs " usines, etc. Ceci explique la faiblesse de la conscience de classe des ouvriers.

Il est important de mentionner la dynamique macro-économique. Au cours des dernières années l’économie ukrainienne a commencé progressivement à sortir de l’effroyable dépression où les réformes " libérales " l’avaient plongée. Cette dépression a été marquée par une baisse de 50 % du Produit intérieur brut, un effondrement plus grave encore de la production industrielle et une baisse de plus de 40 % des revenus de la plus grande partie de la population ; cela a conduit à l’apparition d’une couche massive de pauvres et d’éléments lumpenisés. La reprise économique a commencé surtout dans les secteurs industriels directement liés à la Russie ; l’amélioration dans ces secteurs était un reflet de la croissance économique russe, due en large partie à l’élévation des prix de l’énergie.

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En termes régionaux, la majeure partie de la croissance industrielle a eu lieu au Sud et à l’est de l’Ukraine (Donbass etc.), dans sa métallurgie et dans les autres secteurs d’industrie lourde. Dans le centre et dans l’Ouest le seul démarrage véritable a concerné quelques entreprises, notamment dans le secteur de la téléphonie mobile. Le rétablissement du complexe militaro-industriel du centre du pays n’a contribué à la croissance que de manière insignifiante. Ce n’est pas un hasard : le début de la reprise économique a coïncidé avec un puissant afflux du capital russe en Ukraine. Mais là encore cet afflux était très inégal, en fonction des liens particuliers entre les divers groupes oligarchiques russes et les clans ukrainiens particuliers.

En dehors de Ianoukovitch (qui représente le parti du pouvoir avec un programme bourgeois centriste d’un caractère bureaucratico-clanique affirmé) et de Iouchtchenko (dirigeant un courant politique modérément libéral, pro-occidental, avec une forte rhétorique démocratique réminiscente des " démocrates " russes du début des années 1990), les forces politiques ukrainiennes comportent également une droite nationaliste et même des néofascistes affirmés (surtout en Ukraine occidentale), des populistes de droite (Timochenko) et aussi une opposition de gauche et de centre-gauche de diverses obédiences. Au sein de cette dernière on trouve des sociaux-démocrates (certains d’entre eux soutenant le régime, d’autres orientés vers Iouchtchenko), des socialistes (dont le dirigeant est Moroz) et diverses organisations communistes dont le Parti communiste d’Ukraine est la plus grande, avec sa fraction parlementaire et des structures régionales fortes.

Au cours du conflit de décembre 2004 les socialistes — venant pour l’essentiel de l’intelligentsia ukrainophone — se sont engagés derrière Iouchtchenko. Ils l’ont justifié en mettant en avant l’importance de la lutte pour la démocratie contre le régime oligarchique-bureaucratique. Dans son ensemble on peut dire du parti socialiste d’Ukraine qu’il est une réminiscence des sociaux-démocrates occidentaux de la première moitié du XXe siècle. Le parti communiste d’Ukraine a pour sa part adopté une position de rejet des deux camps, alors que nombre de groupes staliniens se sont prononcés (avec beaucoup de réserves) en faveur de Ianoukovitch.

Les quelques petits groupes trotskistes et anarchistes ainsi que l’intelligentsia indépendante démocrate de gauche (à gauche des sociaux-démocrates) n’ont que très peu d’impact en général. Dans l’ensemble ils ont apporté leur soutien aux revendications démocratiques de la Place de l’Indépendance, sans pour autant soutenir Iouchtchenko.

L’ensemble des contradictions de la vie socio-économique ukrainienne notées précédemment a été nettement rendu encore plus complexe du fait de la lutte d’influence en Ukraine entre l’Occident (avec certaines différences entre les États-Unis, qui poursuivent une politique expansionniste active, et l’Europe occidentale, dont la position est plus modérée) et la Russie.

L’Occident promet à l’Ukraine l’accès à l’OTAN et à l’Union européenne, faisant miroiter une " civilisation commune " et l’aide économique. L’Ukraine occidentale, l’intelligentsia ukrainophone et une partie significative de la bourgeoisie petite et moyenne soutiennent clairement une telle orientation, aux côtés de certains des clans — mais pas les plus forts d’entre eux. L’affaiblissement de l’influence culturelle russe, tant pour des raisons objectives que du fait de l’attractivité déclinante du modèle russe du développement (aussi bien sous sa forme oligarchique criminelle que, plus récemment, sous sa forme de plus en plus bureaucratique), est un atout supplémentaire en faveur d’une telle orientation. De plus, un certain nombre d’Ukrainiens craignent que l’expansionnisme russe ne conduise à la remise en cause de l’indépendance de l’Ukraine en cas de victoire de la ligne pro-russe— et l’opposition comme l’Occident encouragent ce sentiment. Iouchtchenko apparaît ainsi comme un garant contre ce danger et comme l’artisan d’un rapprochement avec l’Occident.

La Russie fournit le pétrole et le gaz bon marché et aussi d’importantes commandes pour la production industrielle de l’Ukraine du Sud-est. En outre une accablante majorité de la population des régions orientales et méridionales — soit près de la moitié de la population totale — est russophone et supporte mal la position subordonnée de la langue et de la culture russe en Ukraine. Ianoukovitch est clairement apparu dans la campagne électorale comme un partisan de relations plus étroites avec la Russie et comme un défenseur des droits de la population russophone. De plus, souvent cette population ne croit pas aux promesses de Iouchtchenko qu’il préservera ses droits et craint de souffrir le destin des minorités russophones des pays baltes, dont les droits civiques ont été sévèrement limités.

Tel est, en bref, le contexte qui a conduit aux événements de décembre, lorsque l’Ukraine a fait face à une situation où Ianoukovitch et Iouchtchenko ont obtenu un nombre de voix plus ou moins similaire. Ianoukovitch, premier ministre et candidat du pouvoir, fut soutenu par une grande majorité en Ukraine du Sud-est ainsi que par la Russie, personnalisée par le président Poutine et par le chef du parti communiste Ziouganov. Iouchtchenko qui, il y a un peu plus de cinq ans, avait également occupé des postes gouvernementaux, a obtenu le soutien des provinces occidentales, mais aussi celui de l’Union européenne, des États-Unis, de la Pologne, etc.

Le peuple orange — enthousiasme populaire ou effet de la manipulation politique et du fric ? (Qui est venu sur la Place et pourquoi : une analyse sociale)

C’est dans ce cadre qu’une profonde crise politique a éclaté lorsque l’opposition (Iouchtchenko) a refusé d’accepter les résultats du second tour. Selon les chiffres officiels Ianoukovitch aurait gagné avec une majorité de 3 % des suffrages. Proclamant que ces résultats ont été truqués, l’opposition a appelé le peuple à descende dans les rues de Kiev et surtout à occuper le centre-ville, c’est-à-dire la Place de l’Indépendance. Ainsi a commencé le plus puissant acte de désobéissance civile de masse dans l’histoire de l’ex-Union soviétique. Il a duré plus de deux semaines. Entre un et demi et deux millions de personnes y furent impliquées, venant de toutes les provinces de l’Ukraine (en majorité, bien sûr, des régions occidentales), tant des métropoles que des villes et même des villages.

Le but de cet article n’est pas de fournir une description détaillée de tous les événements qui ont eu lieu durant cette période ni de présenter une analyse détaillée de tous les conflits idéologiques qui ont secoué les élites ; d’autres l’ont fait. Je voudrais me limiter à deux questions centrales : Qui s’est rendu sur la Place ? Et pourquoi ? La réponse à ces questions contient la clé du problème essentiel : Qu’est ce que représentait tout celà ?

Commençons par les faits. C’est un fait que les forces politiques pro-Iouchtchenko ont directement pris part à l’organisation des manifestations, apportant avec elles un arsenal qui incluait une grande quantité d’argent, un appareil professionnel, des spécialistes habiles en campagnes politiques, des experts en relations publiques, des journalistes, etc. Pratiquement tous les analystes, y compris les professionnels hautement qualifiés qui ont pris part à la réunion-débat organisée par notre journal, ont souligné le haut niveau de professionnalisme qui a marqué toutes les protestations de l’opposition au cours de ces deux semaines. Cela apparaissait dans le choix des orateurs, le travail de presse, l’image des principaux dirigeants, l’organisation des concerts, l’établissement de la cité des tentes, le transport et le logement des participants d’autres régions et ainsi de suite.

Assurément ces forces ont été soutenues par de nombreux oligarques (et aussi par des membres de la bourgeoisie moyenne) qui ont financé activement la campagne électorale de Iouchtchenko et qui ont évidement fourni les fonds pour l’action sur la Place.

Il est tout aussi clair que l’Occident ne s’est pas seulement limité à proclamer sa sympathie pour Iouchtchenko, mais qu’il a également fourni l’assistance médiatique directe et l’aide politique, y compris la constante représentation des émissaires occidentaux. Certains médias ont également souligné l’aide financière occidentale.

Mais il y a une autre face de la médaille. Tous les professionnels des sciences politiques savent qu’aucun appareil de relations publiques ni aucun expert organisateur des campagnes politiques ne peut faire descendre autant de personnes dans la rue. Ni à plus forte raison obliger ces personnes à passer de longues heures dans le froid sur une période de deux semaines. Ni, qui plus est, accomplir tout cela avec un sincère enthousiasme.

Une digression : notons que les " démocrates " russes de l’Union des forces de droite et de Yabloko ont des patrons occidentaux qui ne sont pas moins actifs ; que non seulement des oligarques mais aussi des couches beaucoup plus larges de la bourgeoisie soutiennent ces partis ; que des experts politiques de niveau mondial et des journalistes travaillent dans leurs organismes et… et il ne se passe rien de semblable en Russie.

La Place de l’Indépendance a représenté une rupture socio-économique bien plus massive et plus profonde que ne l’aurait été une action de protestation organisée par des clans extérieurs au groupe dominant pour soutenir un candidat de l’opposition. A mon avis la nature de ces événements ne peut être révélée que par l’analyse de la contradiction dans la position adoptée par les masses, une contradiction qui est douloureuse pour nos deux pays.

D’une part, la majorité des ouvriers et une partie de la petite et même de la moyenne bourgeoisie, après avoir été opprimée et spoliée par le pouvoir oligarchique-bureaucratique, est maintenant fatiguée d’être nourrie par des promesses et a un intérêt objectif à abattre ce type de capitalisme. De plus, et même en l’absence d’une conception claire, d’un programme positif même de type démocratique-bourgeois, ils sont subjectivement prêts à participer à un changement de l’état de choses.

D’autre part, ces couches opprimées sont incapables d’entreprendre de telles actions indépendamment. Elles manquent de confiance dans leurs forces et ne disposent pas de structures d’auto-organisation qui leur permettraient de voir en pratique qu’elles sont suffisamment fortes, honnêtes et désintéressées pour que les masses, avec leur aide, puissent avoir une réelle chance de victoire (3).

Cette contradiction douloureuse signifie qu’en Russie la plupart du temps les masses grognent vaguement et ne trouvent pas d’occasion pour réaliser ouvertement leur potentiel de protestation — bien que les grèves et les occupations effectuées par les collectifs de travail au cours des années 1998-2001 ont prouvé qu’un tel potentiel existe (4).

Une situation différente a surgi en Ukraine. Les contradictions entre les deux groupes dominants rivaux, d’une force équivalente, ont éclaté au grand jour (la position provisoirement oppositionnelle de Iouchtchenko, qui fut il y a peu de temps un des piliers du régime, ne devrait duper personne). De plus un conflit entre deux forces géopolitiques d’une influence également similaire en Ukraine (l’Occident et la Russie) s’est également aiguisé. Dans cette situation une chance objective est apparue pour les masses d’entreprendre leur propre action indépendante. Au moment où l’opposition s’est tournée vers le peuple, le peuple a commencé à croire (sous de nombreux aspect c’était au niveau de " l’instinct social ") que son temps est arrivé — qu’il était capable d’exercer réellement le pouvoir. Les gens ont commencé à croire qu’ils pourraient renverser le pouvoir des oligarques, des bureaucrates et des criminels et sinon réaliser une révolution populaire démocratique, du moins forcer le gouvernement qu’ils auraient porté au pouvoir à effectuer des réformes démocratiques radicales.

Une digression mineure : je voudrais souligner que les événements de la Place étaient également dialectiques dans leur forme. Par certains aspects ils traçaient la voie d’une révolution politique (mais pas d’une révolution sociale : personne ne menaçait d’un changement de système). La légitimité du régime existant a été remise en cause par une sorte d’action " extralégale ". La force opérant le changement avait un caractère vraiment massif. Des revendications de changements radicaux dans le modèle du pouvoir étaient aussi présentes, dans une atmosphère de " festival des opprimés " (on pourrait écrire plus sur cette particularité). Néanmoins, du point de vue de leurs résultats et de leur contenu objectif, on retiendra probablement des événements de décembre qu’ils précipitèrent un certain nombre de réformes politiques.

Le peuple qui a envahi la Place — et c’est un autre paradoxe douloureux — y est initialement venu non parce qu’il avait cru dans ses propres forces, mais parce qu’il croyait dans la force et le potentiel de Iouchtchenko et de ses appuis. Certains des manifestants ont compris qu’il pourrait les trahir, d’autres pas. Ce n’est qu’après deux semaines passées sur la Place que certains (mais pas la majorité, semble-t-il) ont pris conscience de leur propre force et furent capables de dire, comme plusieurs de ceux que j’ai interviewés, " si Iouchtchenko ne réalise pas nos exigences, nous retournerons sur la Place ".

Arriveront-ils ? Arriverons-nous ?

Pour le moment cette question n’a pas de réponse, tant que l’essentiel n’est pas tranché : Quel sera le résultat de ces actions populaires ? Qui en fin de compte détiendra le pouvoir ? Le peuple qui a occupé les rues obtiendra-t-il ce pourquoi il était prêt à lutter, et ce pourquoi il a lutté, sur la Place ?

Il n’est pas nécessaire d’être un prophète pour prédire que si " Iouchtchenko & Co " arrivent au pouvoir, ils vont rapidement trahir les intérêts de ceux qui les y ont porté. Il est plus que probable que les résultats des actions des masses se réduiront à des réformes démocratiques bourgeoises limitées (cela a déjà commencé avec l’adoption d’un paquet de lois transformant la République de présidentielle en parlementaire) et à une redistribution du pouvoir entre les clans. Pourquoi ? Parce que les citoyens qui sont descendus dans les rues et sur les places n’ont pas créé leur propres formes efficientes d’auto-organisation alors que les organisations politiques et sociales supposées défendre les intérêts des travailleurs furent extrêmement passives au cours des événements. Il y eut des exceptions : un certain nombre de militants, essentiellement jeunes, du Parti socialiste et de quelques autres organisations ; la majorité a cependant adopté une position attentiste-radicale, jugeant que ce n’était pas son combat et qu’elle n’avait rien à y faire.

Pourtant, la Place de l’Indépendance a beaucoup fait avancer le peuple ukrainien et nous tous. En quoi précisément ? La réponse à cette question ne doit pas être précipitée. D’abord, regardons qui est venu sur la Place et avec quels objectifs.

Bien que je sois marxiste, j’ai apparemment oublié d’employer tout ce que je sais sur la méthodologie d’une analyse sociale et de classe dans ce que je viens d’écrire et j’ai employé les catégories — peuple, citoyens, masses — en tant que synonymes, bien qu’ils ne soient pas identiques. J’ai eu pourtant des raisons sérieuses pour cette " étourderie ". Presque tous les groupes sociaux dans les pays post-soviétiques ont en effet un intérêt objectif dans les mouvements anti-oligarchiques, que ceux-ci soient révolutionnaires ou réformistes ; à la seule exception des autorités, des oligarques en connivence avec elles, des clients de ces oligarques, des couches de la petite bourgeoisie qui ont été incorporées dans les structures oligarchiques, des criminels et des éléments lumpen entretenus par le régime et par les oligarques. Jusqu’à un certain point l’oligarchie peut aussi compter sur le soutien des patrons et des salariés des entreprises privilégiées liées aux clans dominants.

Tous les autres — non. Les travailleurs salariés, l’intelligentsia de base, la majorité des cadres, la petite et même la moyenne bourgeoisie ont tous, dans nos pays, un intérêt objectif bien plus grand pour un système démocratique bourgeois que pour ce modèle semi-féodal oligarchique de capitalisme périphérique. A la bourgeoisie et aux couches qui la servent un tel système fournirait de grandes opportunités d’enrichissement ainsi que des garanties de stabilité, d’ordre et de droits de propriété. La démocratie en général (et le droit d’expression en particulier) sont vitaux pour l’existence et le fonctionnement de l’intelligentsia. Pour la classe ouvrière le renversement du pouvoir des oligarques ouvrirait des possibilités d’auto-organisation et l’accès aux méthodes démocratiques afin d’engager des luttes légales pour un meilleur salaire et des meilleures conditions de travail, la sécurité sociale, etc. — c’est-à-dire pour des buts avancés traditionnellement par la gauche en tant que programme minimum et par la social-démocratie et les travaillistes comme leur programme maximum.

Mes observations et les analyses basées sur le dialogue avec mes collègues ukrainiens, ainsi que des arguments que je vais encore développer, m’amènent à conclure que la force qui a fourni ses objectifs spécifiques à cette lutte et qui lui a donné une direction politique fut la petite et moyenne bourgeoisie nationale (son caractère national explique son orientation quelque peu anti-Russe). En outre des couches dont les intérêts sont assez semblables, tels les cadres et l’intelligentsia la plus prospère, ont fourni leur contribution.

En même temps, les combattant de la Place les plus actifs, les plus enthousiastes et les plus dévoués à la victoire, provenaient des rangs de l’intelligentsia de base, de la jeunesse (surtout étudiante) et des ouvriers. C’est sur leur dos, grâce à leur sueur et à leur énergie, que les bourgeois et les éléments " oppositionnels " d’Ukraine arrivent au pouvoir, mettant à l’écart (sans le défaire de manière définitive) le vieux régime oligarchique-bureaucratique.

Pourquoi ? Avant tout parce que dans les circonstances concrètes des pays post-soviétiques la classe des ouvriers salariés et l’intelligentsia de base (comme cela fut souligné auparavant) a pris un considérable retard dans la formation de sa conscience et manque de formes développées et actives de représentation politique (pour ne même pas parler des formes modernes de réseaux d’auto-organisation). Au contraire des ouvriers et de l’intelligentsia d'en bas la bourgeoisie et les couches qui la rejoignent sur la base de leurs intérêts objectifs ont été beaucoup plus loin dans la prise de conscience de leurs propres intérêts et dans leur auto-organisation. En termes léninistes, la bourgeoisie ukrainienne se transforme activement en " une classe pour soi " au contraire des ouvriers qui, pour le moment, restent surtout " une classe en soi ".

En même temps les strates bourgeoises n’ont jamais eu et n’auront jamais une force suffisante pour pouvoir réaliser seules des actions de masse. Elles transfèrent le fardeau principal des luttes populaires aux " ordres inférieurs " : c’est ce qui a déterminé la disposition des forces qui est devenue une réalité sur la Place de l’Indépendance.

Je veux souligner encore une fois que les principaux vainqueurs de l’action des masses sur la Place (et cela sera aussi le cas si les supporters de Iouchtchenko l’emportent) seront d’autres oligarques et les élites puissantes, ensemble avec divers éléments de la bourgeoisie ukrainienne. L’intelligentsia et les ouvriers n’obtiendront au mieux qu’un élargissement de leurs libertés démocratiques formelles.

Pourtant, les activistes de base de la Place auront acquis également quelque chose de plus : l’expérience inestimable d’une véritable auto-organisation et d’une lutte politique qui montre qu’ils sont une force potentiellement capable de défaire les autorités et de changer le système social.

C’est pourquoi nous pouvons dire que la Place de l’Indépendance n’a pas été seulement un acte massif et démocratique de désobéissance civique. C’est devenu le prototype d’une révolution pacifique populaire-démocratique (anti-oligarchique) dont le peuple ukrainien a tellement besoin.

Passons maintenant à une question qui ne peut être ignorée dans le cadre de cette analyse : si les événements de la Place correspondaient aux intérêts de presque toutes les strates de la société ukrainienne, pourquoi ces actions n’ont-elles eu qu’un si faible soutien dans l’Ukraine orientale où, par contraste, la majorité de la population (et cela même si l’ont prend en compte le possible truquage électoral) a voté contre Iouchtchenko ?

Pour répondre à cette question essentielle il faut d’abord rappeler ce qu’est la conscience de la grande majorité des ouvriers dans nos pays. J’ai mentionné un de ses traits les plus importants, pas encore examiné dans l’analyse des événements ukrainiens : la passivité et l’accoutumance à la tutelle paternaliste des autorités (à commencer par la direction de l’entreprise et le maire, jusqu’au Président de la République). Ce dispositif de la vie sociale post-soviétique a été aussi une des principales raisons des votes en faveur des autorités. Si de plus on a à l’esprit que sous Koutchma (et donc sous Ianoukovitch, son premier ministre) il y a eu une croissance économique au cours des dernières années et que les revenus ont augmenté, que de plus peu avant les élections les retraites et d’autres allocations sociales furent revalorisées, il devient clair pourquoi le candidat du régime a obtenu le soutien d’un nombre significatif d’Ukrainiens.

Deuxièmement, il faut rappeler les aspects géopolitiques et socio-culturels de la crise ukrainienne, déjà analysés. Les questions de la langue et de la culture russe, de l’amitié pour des Russes ont une importance fondamentale pour près de la moitié des Ukrainiens, particulièrement la population des régions orientales. En partie du fait de l’orientation pro-occidentale de Iouchtchenko, en partie à cause de la campagne de propagande active organisée par les autorités et par leur candidat Ianoukovitch, une partie de la population russophone et plus attirée par la Russie que par l’Occident fut réellement effrayée par l’idée que l’arrivée au pouvoir de Iouchtchenko leur créerait de vrais problèmes.

Ces craintes ne sont pas totalement infondées. Un grand nombre de résidents des régions orientales ont des liens économiques étroits avec la Russie : ils y font de fréquents voyages pour y gagner de l’argent, travaillent dans des entreprises dont l’activité dépend des commandes russes, etc. Il est très douteux que Iouchtchenko donne au russe le statut de seconde langue officielle — plus vraisemblablement le rôle de la langue russe et de la culture russe vont s’amenuiser et l’anglais deviendra la seconde langue tant dans les écoles qu’au travail. Parmi les supporters de Iouchtchenko, y compris parmi ceux qui étaient mobilisés sur la Place, les nationalistes ukrainiens se faisaient remarquer et en Ukraine occidentale Iouchtchenko a été aussi soutenu par des organisations semi-fascistes, desquelles l’opposition ne s’est pas distancée clairement. Cela ne pouvait que repousser de l’opposition un grand nombre de personnes, y compris des démocrates authentiques qui haïssent le chauvinisme et le fascisme au moins autant qu’ils détestent les oligarques. On pourrait poursuivre cette liste.

Une question, à première vue évidente, se présente à n’importe quel militant en faveur de la libération sociale et de la démocratie, y compris à l’auteur : Pourquoi les partisans du changement anti-oligarchique des deux côtés ne se sont-ils pas unis sur la base d’une plate-forme démocratique commune et n’ont-ils pas commencé à lutter ensemble contre les deux camps de bureaucrates et d’oligarques, pro-occidentaux et pro-russes ? J’ai déjà dit que je pensais que la principale raison en est que les travailleurs ne sont pas (encore ?) capables d’agir dans le contexte de la crise en tant que force socio-politique indépendante. De nombreuses façons ils ont agi pour le compte d’un autre ; ce n’est qu’en partie qu’ils devinrent des agents indépendants du changement social.

Je voudrais souligner — en guise de petite digression — que le Parti communiste d’Ukraine et nombre de petits groupes de gauche ont agi tout a fait logiquement en dénonçant les deux candidats. La gauche, cependant, aurait dû engager toutes ses forces pour aider au travail sur la Place, prêtant son soutien non à Iouchtchenko mais aux actions réelles des citoyens rassemblés là, leur expliquant comment et pourquoi Iouchtchenko les vendrait probablement à la première occasion si leur activisme ne devient pas indépendant. S’ils avaient fait cela, les militants de gauche travaillant à la base, au cœur de la résistance civique, auraient pu conquérir une autorité considérable — et la conquérir réellement, à travers un engagement dur et authentique, en aidant le peuple en lutte pour ses intérêts par toutes les méthodes disponibles depuis l’organisation de la cité des tentes jusqu’à la production des tracts, en faisant une agitation non en faveur de Iouchtchenko mais en faveur de la Place… Mais c’était une digression.

Troisièmement et pour terminer, le soutien à Ianoukovitch a été créé de façon artificielle. La majorité des médias ukrainiens et des experts politiques (avec l’aide de la Russie) ont investi largement dans la campagne de propagande en faveur du candidat des autorités. En termes de soutien financier, d’engagement d’experts politiques et de spécialistes en relations publiques le match Ianoukovitch-Iouchtchenko s’est conclu par un score égal.

Les leçons de la Place de l’Indépendance (en guise de conclusion)

Il est bien sûr trop tôt pour caractériser de manière définitive les événements ukrainiens et pour conclure. Néanmoins certaines " leçons " peuvent en être déjà tirées (gardons les guillemets au terme pour reconnaître que des " leçons " tirées d’une analyse préliminaire restent absolument conditionnelles).

Première leçon : les actes massifs de désobéissance civique, réveillant un véritable enthousiasme populaire, puissants, embrasant au moins la moitié du pays, possédant certains traits d’une révolution politique et visant à briser le pouvoir oligarchique-bureaucratique, sont possibles dans le contexte post-soviétique.

Seconde leçon : la conscience de classe et l’organisation des diverses couches de la bourgeoisie nationale dans nos pays se développent plus rapidement que celles de la classe ouvrière et, en termes de contenu de classe, les actions civiques massives ont été exclusivement bourgeoises. En conséquence leur nature démocratique n’est pas suffisamment consistante. Il y a des raisons objectives et des raisons subjectives pour cela (la faiblesse, l’inertie et le caractère patriarcal de la plupart des partis de gauche), mais aussi longtemps que l’intelligentsia de base et les ouvriers (la classe des ouvriers salariés) demeurent faibles, la bourgeoisie moyenne et petite perdra toujours face aux oligarques et, finalement, les réformes démocratiques consistantes (même démocratiques-bourgeoises) ne seront pas mises en application. Ceci exigera l’unité entre les salariés et d’autres strates sur la base d’une lutte combinée de la gauche (dans le cadre d’un programme minimum) et du centre-gauche (pour qui ce sera un programme maximum) en vue d'un système démocratique consistant et socialement orienté.

Troisième leçon : pour que l’action citoyenne massive contre les autorités puisse avoir lieu, une crise du régime lui-même est nécessaire ainsi que la présence d’une force alternative puissante capable de réveiller et de soutenir l’action civique (et aussi en partie pour l’organiser). Mais à moins que cette force ne soit véritablement démocratique, à moins qu’elle ne repose sur l’auto-organisation des couches opprimées de la population, l’action des masses sera finalement utilisée par une autre couche (" oppositionnelle ") de la même élite. En attendant, tout abandon des slogans démocratiques communs, ou le caractère incomplet de ces demandes, provoquera un affaiblissement dramatique du mouvement (remarquons, par exemple, comment la présence des nationalistes parmi les partisans de Iouchtchenko a repoussé un secteur important de la population russophone). Cependant, toute action de masse authentique apportera une inestimable expérience d’auto-organisation, prouvant que les citoyens sont capable de solidarité, d’enthousiasme social et qu’ils peuvent forger l’histoire de manière indépendante.

Finalement, la Place de l’Indépendance, quelles que soient ses contradictions douloureuses (et ce sont elles qui constituent l’essence même des événements) a été le siège d'un festival du peuple ukrainien et de tous ses amis. Quoi qu’il puisse se produire maintenant, cette expérience ne disparaîtra pas sans laisser des traces.

Kiev-Moscou, le 11 décembre 2004

Traduction : J.M. (à partir de la traduction anglaise de Reinfrey Clarke)

Notes

1. La Place de l’Indépendance est la place centrale de Kiev. C’est sur cette place qu’ont eu lieu les principales manifestations de l’opposition. La cité des tentes était située sur Krechtchatik, une rue centrale qui débouche sur la Place de l’Indépendance. En Ukraine, au cours de la première semaine de décembre le seul mot " Place " (" maydan ") est devenu un symbole de la résistance populaire.

2. N’étant pas un spécialiste de ce domaine, je m’appuie sur les informations fournies par mes collègues, particulièrement par le professeur V.V. Kizima. Cependant je suis le seul responsable des appréciations et des conclusions qui suivent.

3. Pourquoi les masses ne disposent-elles pas de telles structures d’auto-organisation est une autre question, d’une importance fondamentale, que j’ai déjà abordée dans d’autres écrits.

4. Une analyse de ces actions peut être trouvée dans le livre de L. Bulavka, Nonkonformizm, Sotsio-kul’turnyy portret protestnogo dvizheniya v Rossii, (Non-conformisme, portrait socio-culturel des mouvements de protestation en Russie), Moscou 2003.

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