Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 538 mai 2008

VIETNAM

L’offensive du Têt, une bataille décisive de la guerre du Vietnam

Cf. aussi : [Vietnam]

Phil Hearse

Phil Hearse, ancien membre de la direction de la IVe Internationale et de sa section britannique, International socialist group (ISG, Groupe socialiste international), collabore à la revue Socialist Resistance. Il est le rédacteur en chef du site web Marxsite : www.marxsite.com

Menée en janvier et février 1968, l’offensive du Têt a scellé la défaite états-unienne dans la guerre du Vietnam. Paradoxalement les armées insurgées — l’Armée populaire du Vietnam (APL) et le Front national de libération (FLN) — n’ont atteint que peu de leurs principaux objectifs politiques et militaires et ont subi des lourdes pertes. Mais l’ampleur dramatique de l’offensive et les images des luttes urbaines visibles sur les écrans des télévisions du monde entier ont convaincu les opinions publiques mondiale et américaine que cette guerre ne pouvait pas être gagnée par les États-Unis. Cela a porté un coup définitif aux bravades et à l’optimisme publiquement affiché par le gouvernement états-unien et ses commandants militaires sur le terrain. Dans les cinq mois qui ont suivi l’offensive le général William C. Westmorland, commandant en chef de la guerre au Vietnam, a été limogé, les bombardements sur le Vietnam du Nord ont été suspendus et le président Lyndon Johnson a annoncé qu’il ne sollicitera pas un second mandat.

Préparation de l’offensive : 1965-1968

La décision que les États-Unis doivent s’installer au Vietnam et ne doivent pas permettre une victoire communiste n’a pas été prise par Johnson, mais déjà en 1962 par John F. Kennedy. Choqués par les événements comme la révolution cubaine, le développement d’un nationalisme de gauche au Congo et ailleurs et une série de luttes de guérilla dans les colonies portugaises (1), les élites politiques et de renseignement des États-Unis ont commencé à craindre que « Moscou », « Pékin » ou « les communistes » en général n’aient évolué vers une stratégie de luttes de libération armées dans le tiers-monde.

Le danger principal d’une « agression communiste » s’est déplacé dans leur esprit de la perspective, totalement mystifiée, d’une invasion soviétique de l’Europe occidentale vers le danger plus réel de soulèvements de guérilla en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Dans son discours inaugural Kennedy a proclamé que les États-Unis étaient prêts à « payer n’importe quel prix, supporter toute charge, faire face à toutes les difficultés, soutenir n’importe quel ami et s’opposer à tout ennemi, afin de garantir la survie et la victoire de la liberté ». Ce qu’il entendait par là, et ce qu’il faudra pour « payer n’importe quel prix », est devenu très clair au Vietnam.

En 1965 il y avait un demi-million de soldats américains au Vietnam. Il a fallu que les forces états-unienne atteignent ce nombre pour être capables de détecter les forces de l’APL au Vietnam du Sud ; auparavant, les combats étaient essentiellement assumés par les guérilleros à temps partiel du FLN. La stratégie états-unienne s’est articulée autour de deux tactiques :

1. Une tentative de punir le soutien nord-vietnamien au FLN et détruisant l’infrastructure du Vietnam du Nord par les bombardements aériens (Opération « Rolling Thunder », ce qui signifie « roulement de tonnerre »)

2. Les missions « chercher et détruire » dans la campagne vietnamienne, en vue de punir les paysans pour leur soutien au FNL en détruisant des centaines de villages et en tentant d’imposer au FNL et à l’APL l’affrontement classique. L’objectif principal était d’infliger un maximum de victimes dans une guerre d’usure.

Au cours de ces trois années de bombardements permanents l’opération « Rolling Thunder » a atteint son but, qui était de détruire l’essentiel de l’infrastructure nord-vietnamienne. Au moment où Johnson a annoncé la suspension des bombardements du Nord-Vietnam, le 31 mars 1968, les opérateurs états-uniens avaient du mal à trouver des objectifs à bombarder encore. Paradoxalement, « Rolling Thunder » a provoqué un des efforts antiaériens les plus efficaces dans l’histoire. Plus de 1200 avions américains ont été abattus, dont des dizaines de bombardiers géants B-52 et des centaines de chasseurs-bombardiers. Environ un millier de membres d’équipages américains ont été tués et des centaines faits prisonniers. Il semble probable que la Chine ait fourni certaines unités antiaériennes durant la première phase de la campagne, mais les missiles sol-air dont le rôle a été décisif provenaient d’URSS. Certains avions américains ont été abattus dans les combats aériens avec les MIGs (2) de l’Armée de l’air nord-vietnamienne, mais l’accusation selon laquelle certains de ces avions auraient été pilotés par des Russes n’a jamais été prouvée.

Malgré les succès de l’effort de défense antiaérienne — succès extraordinaires si on les compare aux normes des deux guerres contre l’Irak (3) — l’ampleur de la campagne de bombardements la rendait imparable. Des dizaines de milliers de civils nord-vietnamiens ont perdu la vie. Un journaliste canadien, qui a visité le Vietnam du Nord au cours de l’opération « Rolling Thunder », estime le nombre de civils morts à 180 000 (4). Il écrit : « Le voyage a montré que cinq villes ont été rasées. Il s’agit, en allant vers le sud, de Phu Ly, Ninh Binh, Thanh Hoa, Vinh et Ha Tinh, chacune avec des populations qui atteignaient précédemment entre 10 000 et 30 000. La troisième plus grande ville du Nord, Nam Dinh (population 90 000) a été largement détruite mais reste encore au moins reconnaissable. 18 autres centres détruits avaient été classés comme des villes » (5). Pourtant cela n’a pas empêché ni même sérieusement interrompu la fourniture des soldats et du matériel vers le sud, via la « piste Hô Chi Minh » au travers du Cambodge.

La stratégie états-unienne d’usure a détruit la structure sociale de la campagne vietnamienne dans le Sud et tué jusqu’à un million de personnes (6), en grande majorité des civils. Sans parvenir à écraser l’insurrection, la guerre contre la paysannerie l’a rendue beaucoup plus difficile. Par le massacre systématique et impitoyable des paysans villageois, les États-Unis ont battu les records de la sauvagerie coloniale de la Grande-Bretagne en Malaisie et de la France en Algérie. Beaucoup de paysans ont été parqués dans les « hameaux stratégiques » — inspirés par le « modèle » malaysien. Mais à long terme cette stratégie a fait faillite, les centaines de milliers de paysans fuyant les bombardements et se réfugiant dans les grandes villes, devenues pléthoriques du fait des réfugiés (7).

Entre 1965 et 1967 des dizaines de batailles ont été menées par les soldats et les marines américains contre le FLN et l’APL. Malgré l’escalade des revendications de succès militaires dans les comptes-rendus quotidiens, le commandement états-unien s’est avéré incapable d’infliger une écrasante défaite aux Vietnamiens. Au cours de la même période le mouvement anti-guerre s’est développé dans le monde — et de manière décisive aux États-Unis — alors que les informations, même filtrées, mettaient à nu la sauvagerie de la guerre et que le nombre de morts américains allait croissant.

Réponse de la direction communiste vietnamienne

Il est maintenant clair qu’en 1967 un débat a éclaté au sein du Parti communiste vietnamien (PCV) sur la façon de faire face à cette situation d’impasse. L’emploi massif de l’artillerie lourde et des bombardements aériens, ainsi que celui des hélicoptères transports de troupes très mobiles, provoquait à la fois la dépopulation des campagnes et rendait difficiles les victoires des insurgés.

Certains analystes ont tenté d’attribuer des attitudes dures à certains dirigeants du PCV, expliquant que Le Duan avait pris la tête des « militants » qui ont finalement remporté la lutte en faveur d’une insurrection généralisée contre ceux qui voulaient une « longue lutte populaire » (lutte de guérilla à long terme) et des négociations, ou la guerre conventionnelle et des négociations. Quelles qu’aient été les véritables positions des différents dirigeants du PCV, un tel débat est tout à fait normal et ressemble beaucoup aux discussions au sein de la direction sandiniste au Nicaragua avant 1979 ou à ceux qui traversèrent le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) au cours de l’insurrection salvadorienne.

À la mi-1967 la direction du parti s’est orientée vers « l’offensive générale, insurrection générale ». Il s’agissait de passer à l’attaque contre les militaires états-uniens sur tout le territoire, mais aussi d’attaquer les villes dans la perspective d’y provoquer un soulèvement urbain contre les États-Unis et leurs alliés sud-vietnamiens. Dans son livre « Vietnam — Anatomy of War » (Vietnam : Anatomie de la guerre), Gabriel Kolko dit que des ballons d’essai ont été envoyés vers des exilés vietnamiens non-communistes pour voir s’il serait possible de former un Gouvernement provisoire avec le FLN au cas où l’offensive remporterait des succès majeurs (ce qui impliquait probablement la prise d’au moins une capitale provinciale).

Selon Kolko, l’offensive du Têt n’avait pas été lancée dans la certitude d’un soulèvement urbain généralisé, qui n’était qu’une des hypothèses envisagées comme possibles. Au contraire, soutient-il, si la direction du PCV espérait un tel soulèvement, elle estimait que de toute manière l’offensive permettrait d’infliger un coup militaire décisif aux armées américaine et sud-vietnamienne, dont ces dernières ne se remettraient jamais complètement (8).

Un tempête arrive

À partir de septembre 1967 les commandements du FLN et de l’APL ont commencé à être informés de la prochaine offensive. Des articles paraissant dans la presse vietnamienne, qui analysaient la guerre et les perspectives militaires, permettaient — selon les observateurs qui se sont penchés sur eux — de révéler la possibilité d’une offensive générale s’ils étaient lus attentivement. De grandes quantités de matériel ainsi que de nouvelles unités de l’APL ont été acheminées vers le sud à travers la « piste Hô Chi Minh ». Les services de renseignements états-uniens ainsi que des documents capturés dans les combats ont révélé qu’une grande offensive était prévue, mais l’armée américaine a été surprise par sa portée et son calendrier. Personne ne croyait qu’une offensive, s’il devait y en avoir une, serait de l’ampleur qu’elle a eu finalement.

Le commandant de l’APL, Vo Nguyen Giap, vainqueur de Dien Bien Phu (9), a planifié une série d’attaques dans les zones frontières en octobre et novembre 1967, afin d’attirer les troupes américaines et sud-vietnamiennes loin des villes. En même temps, la base états-unienne de Khe Sanh fut assiégée par l’APL — et ceci jusqu’en avril 1968 — provoquant des centaines de morts dans les troupes états-uniennes. Les stratèges américains croyaient que c’était là l’offensive ; ce ne le fut pas et lorsque l’offensive a commencé ils ont été totalement surpris.

L’attaque a commencé le 30 janvier, visant six capitales provinciales et de très nombreuses bases militaires états-uniennes. Cette première vague semble avoir été une erreur de taille, du fait de l’emploi de calendriers différents par les divers bataillons de l’APL et du FLN. C’est la nuit suivante, le 31 janvier, que l’offensive a réellement commencé et des centaines d’objectifs en ont été la cible dans tout le Sud-Vietnam. Les combattants du FLN ont attaqué le point-clé à Saigon, envahissant l’Ambassade des États-Unis. La police militaire états-unienne a dû se battre six heures durant pour reprendre le contrôle du symbole de la puissance états-unienne dans le pays. Cela a provoqué une sensation dans le monde entier.

Mais la plupart des attaques ont toutefois été repoussées, parfois avec des pertes graves pour le FLN et l’APL. Cependant dans la banlieue chinoise de Saigon, à Cholon, les combattants du FLN n’ont pu être repoussés. Le combat a été télévisé et ses images ont parcouru le monde entier. Les forces du FLN n’ont pu être obligées à se retirer qu’à la suite d’un bombardement massif, qui a tué des centaines de civils.

Les troupes de l’APL ont réussi à tenir Hué, la capitale de la province la plus septentrionale du Sud-Vietnam, durant 26 jours. Cette bataille a conduit un commandant états-unien à proclamer, de façon particulièrement cynique, que « nous avons dû détruire la ville pour la sauver ». Les civils ont payé ce « sauvetage » d’un très lourd tribut. Lorsque les troupes états-uniennes ont repris Hué, elles ont affirmé avoir découvert des fosses communes avec les corps de centaines de civils « exécutés par l’APL ». Mais des recherches plus approfondies ont permis de savoir que, après la reprise de la ville, des « escadrons de vengeance » sud-vietnamiens ont exécuté toutes les personnes soupçonnées de collaboration avec l’APL.

L’offensive du Têt fut spectaculaire. Elle n’a cependant pas donné lieu à un soulèvement populaire. Pourquoi ? Les civils qui ont afflué dans les villes du fait des bombardements états-uniens furent, en général, hors de portée de la propagande et de l’agitation du FLN. Et, en tout état de cause, il est extrêmement difficile à une population atomisée de « se soulever » contre un ennemi brutal, structuré et bien armé, car elle ne dispose pas de sa propre organisation, ne dispose pas d’armes et n’a donc aucun moyen de se défendre. Cela reste vrai tant qu’il n’y a pas de signes clairs d’une victoire décisive emportée par les insurgés. C’est aussi une leçon de la tentative de soulèvement généralisé du FMLN au Salvador en 1979 : les insurgés n’ont pas les moyens d’assurer la défense de la population civile à laquelle ils demandent de se soulever.

Plus généralement, l’offensive du Têt a mis à jour la très grande difficulté de vaincre des armées puissantes et très mobiles (11), disposant d’une supériorité d’armement, dans un affrontement qui se transforme en bataille rangée. Les armées états-unienne et sud-vietnamienne étaient un objectif trop grand pour une seule attaque. Toute l’histoire des luttes de libération nationale, depuis l’Algérie jusqu’au Mozambique, montre que les puissance coloniales n’ont pu être chassées que par une longue et difficile lutte de guérilla (y compris, ce qui fut essentiel en Algérie, une guérilla urbaine), en étant abattues, démoralisées et défaites politiquement à long terme.

Axes politiques de l’insurrection

Les objectifs politiques de l’insurrection ont été clairement énoncés par les émissions de Radio Hanoi, de Dai Giai Phong (radio de la Libération) et par de nombreuses proclamations distribuées sous forme de tracts à la population. Ils annonçaient la formation d’un Front uni national et démocratique pour la paix, mettant en avant les tâches nationales et démocratiques de la révolution. Ils annonçaient également la formation de nombreux comités de front uni, appelant en particulier les salariés, les groupes religieux, les jeunes, etc. à rejoindre l’insurrection. Un accent particulier fut mis à appeler les soldats du rang de l’armée sud-vietnamienne à déserter. L’annonce de la formation des comités insurrectionnels — en réalité du FLN — en vue de diriger la lutte militaire, fut particulièrement importante.

Le 31 janvier le service intérieur de Radio Hanoi a cité la proclamation du comité insurrectionnel de Saigon : « Le comité insurrectionnel appelle le peuple et les forces révolutionnaires de Saigon à lutter de manière résolue et à attaquer constamment l’ennemi jusqu’à la victoire totale. Le comité insurrectionnel appelle les compatriotes dans les zones encore contrôlées temporairement par la clique de Thieu-Ky-Loan à s’opposer fermement et à lutter énergiquement contre le terrorisme, à soutenir les forces révolutionnaires, à traquer les laquais cruels et malhonnêtes, à former les forces patriotiques et patriotiques-neutralistes et à contribuer à la libération de notre ville bien-aimée. Le comité insurrectionnel lance aussi un appel aux troupes marionnettes de la réserve générale, aux rangers et aux forces de police, aux forces blindées et à l’artillerie : ne mourrez pas inutilement pour la clique sanguinaire de Thieu-Ky-Loan qui brade le pays, retournez vos armes contre elle et rejoignez les rangs des révolutionnaires au service de la patrie. » (12)

À Hué, comme dans de nombreux autres endroits, le Front uni national et démocratique pour la paix a lancé un appel spécifique au peuple pour qu’il se soulève : « Le Front uni national et démocratique pour la paix appelle d’urgence tous les groupes et toutes les forces patriotiques du peuple, les jeunes, les femmes, les étudiants et les lycéens de la ville de Hué à se soulever et à mener une insurrection armée pour renverser la clique traître de Thieu-Ky, pour forcer les Américains à se retirer du Sud, pour remettre l’administration entre les mains du peuple et pour instaurer l’indépendance et la paix dans le pays. La patrie et la nation appellent toute la population de Hué à se soulever comme un seul homme. »

De nombreuses autres émissions et tracts similaires ont été interceptés par les services de renseignement américains. Ils révélaient au moins les objectifs publics de l’offensive : créer un large front de toutes les forces opposées au régime sud-vietnamien et hostiles à l’occupation états-unienne, en vue de renverser le gouvernement Thieu-Ky, de gagner des secteurs substantiels des troupes sud-vietnamiennes, de former des organisations populaires dans tous les grands secteurs sociaux et de les unir autour d’un gouvernement provisoire qui négocierait avec le FLN la paix et la réunification nationale. La violence de la réponse des États-Unis et leur disposition à infliger d’énormes pertes en vies humaines aux civils pour repousser l’APL et le FLN en dehors des villes ont rendu leurs objectifs inatteignables.

Le succès des « perdants »

Les commentateurs anticommunistes n’ont pas tardé à proclamer que l’offensive du Têt était une énorme défaite pour les communistes. Walter Schwartz s’est vu accorder deux pages dans le « Guardian » de Londres pour prouver que les pertes militaires subies par les insurgés étaient tellement importantes, que ces derniers ont perdu la guerre. Mais à la suite des proclamations du Têt le commandement américain a souffert de ce qui a été connu comme le « manque de crédibilité ». Le général Westmorland a régulièrement informé la presse mondiale des grandes défaites infligées au FLN et à l’APL ; ces comptes-rendus optimistes excluaient la possibilité de telles opérations d’ampleur nationale. L’opinion publique américaine a été particulièrement choquée, non seulement par l’ampleur de l’offensive, mais aussi par la brutalité des scènes de guerre filmées à Saigon et apparaissant sur les écrans de sa télévision. L’éventualité d’un retrait des troupes états-uniennes est devenue alors une certitude.

Pour les communistes vietnamiens le résultat était à la fois très en deçà de leurs attentes et très supérieur à elles. Militairement, le succès n’a pas atteint les espérances ; un des résultats fut un taux de victimes disproportionné dans les rangs du FLN qui, connaissant le terrain, étaient en première ligne pour entrer dans les villes. Après l’offensive du Têt le FLN n’a plus jamais pu jouer un tel rôle central dans les combats, qui sont devenus de plus en plus une guerre conventionnelle dans laquelle les unités nord-vietnamiennes employaient l’artillerie lourde et les chars et non les armes de la guerre de guérilla.

Mais du point de vue politique l’offensive fut un succès au-delà des rêves les plus fous de la direction du PCV. Non seulement le gouvernement de Washington fut confus et humilié mais l’opinion publique mondiale s’est révoltée contre la guerre, impulsant fortement la lutte anti-impérialiste dans le monde entier.

L’effet politique de l’offensive du Têt a renforcé la gauche au niveau international, formant une partie essentielle de la toile de fond de l’esprit politique de l’époque, ce qui a inspiré les événements dans les autres parties du monde. Le Congrès et la manifestation internationale contre la guerre du Vietnam, tenus en février 1968 à Berlin-Ouest dans le sillage immédiat de l’offensive, se sont déroulés sous le signe de la banderole proclamant « Le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution ! ». L’offensive du Têt a montré que les impérialistes n’étaient pas invincibles alors que ceux qui se battaient contre eux — à la différence de l’Irak — se réclamaient de la gauche. Toutes sortes de socialistes pouvaient se reconnaître dans ces combattants, quelle que soit leur attitude critique envers le PCV. La lutte des Vietnamiens était aussi perçue très largement comme une révolution sociale et non seulement comme une lutte de libération nationale. A ce titre Têt a donné un nouvel élan à l’interprétation du monde au travers d’une grille de lecture de gauche et a contribué à créer une atmosphère favorable au débat autour des thèmes anti-impérialistes et socialistes révolutionnaires, en particulier au sein de la jeunesse.

Ayant pris ses fonctions en janvier 1969, le président américain Richard Nixon a commencé à négocier sérieusement et a conduit au retrait de la plupart des troupes états-uniennes en 1973. A partir de là l’effondrement du gouvernement sud-vietnamien n’était plus qu’une question de temps. Finalement c’est ce qui est arrivé en mai 1975.

Le commentateur social britannique Will Hutton (13) affirme que le véritable résultat de la guerre du Vietnam fut la capacité des États-Unis de lier les mains au PCV jusqu’en 1975, prévenant ainsi l’ensemble des États de l’Asie du sud-est de devenir communistes. Comme toute interprétation sur ce qui aurait pu se passer dans le cours de l’histoire, il n’y a aucun moyen de prouver cela ou son contraire. Mais même si l’on admet cette interprétation, le prix à payer pour un tel résultat a été énorme. La capacité des États-Unis d’intervenir à l’extérieur a été bloquée pour une génération. Le déficit du budget militaire américain a provoqué une forte inflation et le déclin du dollar, ce qui en retour fut un des principaux éléments de la récession mondiale de 1975. Les États-Unis ont été forcés de mener une guerre impérialiste brutale qui a transformé les termes « impérialisme américain » d’un cliché gauchiste en une réalité vivante pour des centaines de milliers de personnes. La guerre a provoqué un mouvement de masse anti-guerre au sein duquel les traditions de solidarité internationaliste ont été reconstruits, après avoir été largement absents depuis la guerre civile espagnole. Finalement, ce qui n’est pas la moindre chose, la guerre a mis les forces socialistes révolutionnaires au premier plan dans les pays impérialistes, pour la première fois depuis les années 1930.

Notes

1. En particulier celle menée par le nationaliste radical Amilcar Cabral dans les Îles du Cap Vert.

2. L’équipement de l’armée de l’air nord-vietnamienne était technologiquement dépassé. Elle disposait alors surtout de vieux MIG 17, subsoniques et donc très lents, mais très manœuvrables. Ce sont ces « vieux coucous » qui, dans les mains des pilotes dévoués, ont abattu le plus d’avions américains très modernes, tout en subissant des lourdes pertes…

3. Seulement quelques 150 avions alliés ont été abattus par les Irakiens lors de la guerre du Golfe de 1991. En 2003 seule une poignée ont été descendus…

4. Michael Maclear, Vietnam : the Ten Thousand Day War, Thames Methuen, Londres 1981.

5. Ibid p. 334.

6. Cf. Gabrield Kolko, Vietnam, Anatomy of War, p.200.

7. La population urbaine du Sud-Vietnam est passée de 21 % de la population totale en 1960 à 43 % en 1972.

8. Les sources qu’utilise Kolko pour cette affirmation sont les écrits des dirigeants du PCV postérieurs aux événements, ce qui pourrait impliquer certaines rationalisations post-factum.

9. La bataille décisive qui a forcé la France à se retirer du Vietnam.

10. Le Front Farabundo Marti de Libération Nationale (FMLN) regroupait alors l’essentiel des forces révolutionnaires au Salvador.

11. La guerre du Vietnam fut la première « guerre héliportée ».

12. Viêt-nam documents and research notes, Saigon, mars 1968.

13. Dans son livre : The Writing on the Wall : China and the West in the 21st Century.

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