Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Interview

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

BOLIVIE

« Je suis la mauvaise conscience de Evo Morales ». Interview de Felipe Quispe (MIP)

Cf. aussi : [Bolivie]

Propos recueillis par Hervé Do Alto

Candidat pour la seconde fois consécutive à la présidence pour le compte du Mouvement Indigène Pachakuti (MIP) dont il est le leader, Felipe Quispe est pourtant dans une position plus délicate qu’en 2002. Malgré son charisme et son franc-parler, il ne paraît plus en mesure de contester la légitimité d’Evo Morales à parler au nom des indigènes de Bolivie. Toutefois, il demeure une figure incontournable de la vie politique bolivienne.

Quels sont vos espoirs dans ces élections générales de 2005 compte tenu du fait que les sondages vous donnent un score bien inférieur aux 6% que vous aviez obtenu en 2002 ?

Felipe Quispe : De fait, le MIP n’a pas de ressources économiques. C’est une organisation indigène, autochtone, qui n’a que la mobilisation de ses militants comme capital. On n’a donc pas de maisons de campagne dans les quartiers comme les autres partis. Dans ces conditions, concurrencer le Mouvement vers le Socialisme (MAS), le Pouvoir Démocratique Social (PODEMOS) ou le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) au niveau national est pour nous une mission impossible, d’autant que ces partis répondent aux intérêts des multinationales et de l’impérialisme. Nous, nous ne sommes que l’expression des plus opprimés, ce qui ne veut pas dire qu’on part perdants pour autant. Nous avons bon espoir d’obtenir des élus.

La division de la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie (1) a-t-elle affecté votre propre audience ?

Felipe Quispe : D’abord, il faut avoir à l’esprit que ceux qui ont divisé la CSUTCB, c’est le MAS. Ils ont leur propre Mouvement sans-terre (MST-B) dirigé par Moisés Torres, leur CSUTCB dirigée par Roman Loayza… Evo Morales livre une guerre contre moi, car je suis sa mauvaise conscience. Dès qu’il dévie d’une ligne en défense des paysans, je ne le laisse pas tranquille. Il veut éliminer physiquement les militants du MIP ! Par exemple, dans cette campagne, je peux aller partout dans le pays, sauf au Chapare (2) où je ne suis pas autorisé à entrer. Nous, nous ne faisons pas ça. Aucun militant du MAS n’a été empêché d’entrer dans l’altiplano, même à Achacachi (3).

Alvaro Garcia Linera, votre ancien camarade au sein de l’Armée Guérillera Tupac Katari (EGTK), a pourtant multiplié les invitations à vous joindre au projet du MAS pour ces élections ?

Felipe Quispe : Alvaro Garcia était notre camarade en effet. Il était même commandant de l’EGTK. Où a-t-on vu un commandant trahir ses troupes ? Avant la campagne, je lui avais demandé lors d’une réunion s’il voulait être le candidat du MIP à la vice-présidence, ou à une députation, et il a refusé. Il disait alors qu’il voulait être élu pour l’Assemblée constituante. Lors d’une réunion suivante, il nous explique que selon lui, le MAS va gagner et qu’il est nécessaire que l’on se joigne à leurs listes, au nom de l’unité des indigènes, ce que nous avons refusé. J’étais au Venezuela lorsque j’ai appris qu’il était le candidat du MAS. C’est donc un traître qui avait un pied chez nous, un pied dans le MAS, et qui est allé là où cela lui convenait le plus. C’est un blanc, et comme tous les blancs par le passé, il a trahi notre peuple.

Vous avez refusé de vous allier au MAS pour ces élections, mais pourtant, vous l’avez fait en mars 2005, en signant conjointement un Pacte d’Unité Révolutionnaire contre le président Carlos Mesa ?

Felipe Quispe : C’est vrai, mais ce genre d’accords conjoncturels, même entre courants qui se détestent, n’a rien d’exceptionnel pour nous. Quand je sors de prison en 1997, on vient presque me chercher dès l’année suivante pour me mettre à la tête de la CSUTCB, une Confédération qui était alors divisée entre Evo Morales et Alejo Véliz (4). J’étais une sorte d’arbitre, et il a fallu que je signe un pacte secret avec les deux pour que je sois intronisé. Effectivement, on a signé ce pacte en mars, un pacte antilibéral, anti-impérialiste et en faveur de la nationalisation des hydrocarbures. Mais au final, c’est le MAS qui l’a rompu ! Nous, nous n’avons jamais été sectaires à leur égard , puisqu’on a même soutenu Evo au congrès pour qu’il devienne président en 2002.

A ce sujet, vous avez affirmé dans la presse que vous ne soutiendriez pas Morales au congrès pour la présidence, et que celui-ci avait laissé passer sa chance en 2002. Resterez-vous ferme sur cette position ?

Felipe Quispe : Il me faut clarifier un point ici : cette campagne électorale, pour nous, c’est une guerre que l’on livre contre tous les candidats, y compris le MAS. Chacun est en lutte pour maintenir et élargir son électorat. PODEMOS, par exemple, a le soutien de l’ADN (Action Démocratique Nationaliste, ex-parti de Jorge Quiroga) Le MAS et nous-mêmes, avec des électorats similaires, sommes donc également en lutte dans cette campagne. Cela étant, on verra ce que l’on fera après le 18 décembre. On décidera conjointement au sein du MIP si on soutiendra Evo ou non pour la présidence si jamais on obtient des députés.

Vous n’avez d’ailleurs pas hésité à attaquer indirectement Evo Morales en déclarant que vous ne défendiez que la coca des Yungas, et en suspectant ouvertement celle du Chapare de nourrir les circuits du narcotrafic. C’est quelque chose de nouveau dans votre discours ?

Felipe Quispe : La coca du Chapare, elle ne vaut rien, aucun indigène ne la mâche. Au Chapare même, les cultivateurs de coca consomment celle des Yungas, qui est mille fois plus savoureuse. Alors moi, je ne fais que m’interroger : si la coca du Chapare est impropre à une consommation traditionnelle, à quoi peut-elle donc bien servir si ce n’est pour le narcotrafic ? Moi, en tous cas, je ne défendrai que la coca des Yungas qui est la seule feuille sacrée

Pourtant, les Yungas sont un bastion historique du MAS ?

Felipe Quispe : C’est vrai, tous les dirigeants appartiennent au MAS. Mais par le passé, nous étions bien implantés là-bas avant d’y être victimes d’une campagne de diffamation de la part de ce parti, qui a répandu des rumeurs de corruption à notre sujet. Nous continuons tout de même à faire dans cette région un travail qu’on peut qualifier de souterrain, de longue haleine, avec de jeunes dirigeants.

Pourquoi la candidature de Jaime Solares à la vice-présidence ne s’est-elle pas concrétisée ?

Felipe Quispe : Nous sommes proches politiquement de Solares, c’est indéniable. Mais c’est un dirigeant diffamé en permanence, et qui fait face à une forte opposition interne au sein même de la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne). De fait, il avait peu de gens derrière lui. La COB aurait dû avoir la charge d’organiser la campagne dans les départements du Beni et de Pando, mais les centrales départementales (CODs) ne voulaient rien faire. Sans militants de son côté, une telle alliance devenait difficile et nous avons préféré y aller seuls. Cela étant dit, je pense qu’avec Solares, ce n’est que partie remise.

Espérez-vous vous refaire une santé en prenant la tête des mobilisations sociales contre un éventuel gouvernement du MAS ?

Felipe Quispe : Je ne vois pas trop la situation comme ça. Je crois plutôt que le MAS va vouloir nous neutraliser, quitte à nous tuer. Alvaro Garcia nous connaît bien, et il a les moyens de nous faire du mal. Nous devrons sans doute entrer en clandestinité pour pouvoir continuer à lutter contre le système. Avec Alvaro Garcia parmi eux, un gouvernement du MAS serait indéniablement notre ennemi.

Comment expliquez-vous qu’Alvaro Garcia, qui a été si longtemps votre camarade de lutte, mette en avant dans le programme du MAS un « capitalisme andin », alors que vous-même, vous multipliez les prises de positions anticapitalistes ?

Felipe Quispe : Alvaro Garcia, encore une fois, c’est un blanc, pas un indigène. Sa proposition est totalement étrangère à notre mouvement. L’indigène n’est pas capitaliste, au contraire, il en a été la victime des siècles durant. Nous, nous sommes communautaristes. Toute application pratique du capitalisme andin est vouée à l’échec.

1. La Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB), dirigée par Felipe Quispe depuis 1998, a fait l’objet d’une scission dont les membres du MAS ont été à l’origine, lors du Congrès de Sucre de juin 2003. Convoqué par une majorité de départements au motif du non-respect des statuts par son dirigeant, Quispe refusa d’y assister, de même que les dirigeants locaux de La Paz et Tarija. C’est pourquoi il existe désormais deux centrales paysannes, l’une dirigée par Quispe et sous influence du MIP, et l’autre, majoritaire, dirigée par un sénateur du MAS, Roman Loayza.

2. Chapare est le bastion des cocaleros dirigés par Evo Morales.

3. Achacachi est la place forte du MIP.

4. Alejo Véliz a été un dirigeant concurrent d’Evo Morales au cours des années 1990. Il est actuellement député pour la Nouvelle Force Républicaine (NFR).

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