Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

BOLIVIE

Entre utopie indigéniste et pragmatisme économique, le MAS aux portes du pouvoir

Cf. aussi : [Bolivie]

Hervé Do Alto

Hervé Do Alto, doctorant en science politique, est le correspondant d’Inprecor en Bolivie.

Trois ans à peine après avoir échoué aux pieds du fauteuil présidentiel lors du scrutin de 2002, le leader des cultivateurs de coca et du mouvement paysan et indigène bolivien, Evo Morales, se voit offrir une nouvelle opportunité de devenir le premier indigène président de la République. Les élections générales du 18 décembre 2005, fruit du compromis scellé entre le président Rodriguez et les mouvements sociaux à l’issue de la crise de mai-juin (1) pourraient en effet déboucher sur la victoire du président du MAS-IPSP (Mouvement vers le Socialisme Instrument Politique pour la Souveraineté des Peuples), qui incarne pour beaucoup les luttes sociales que connaît la Bolivie depuis 2000 et la « guerre de l’eau » à Cochabamba. Si une victoire du MAS signifierait le retour au pouvoir d’une gauche, qui en est écartée depuis l’échec du gouvernement de l’UDP (Union Démocratique Populaire) face à la crise économique en 1985, il s’agirait néanmoins d’une gauche aux facettes infiniment plus diverses que celle dont elle réclame, malgré tout, une part de l’héritage.

Le MAS-IPSP, un parti à la croisée des traditions indigéniste, de gauche et nationaliste

Les succès électoraux acquis par le MAS lors des élections générales de 2002, puis les municipales de 2004 (malgré le fait de n’avoir gagné aucune grande mairie), s’ils expriment la popularité indéniable dont jouit Evo Morales, sont aussi et surtout le symbole de l’irruption dans le champ politique d’un mouvement paysan et indigène en consolidation. Ce mouvement, né au début des années 1990, est en quelque sorte le fruit d’un processus de création d’un « instrument politique » permettant la représentation directe des organisations paysannes et indigènes boliviennes (2). Les syndicats de cultivateurs de coca, engagés depuis la fin des années 1980 dans un conflit avec l’armée bolivienne, qui bénéficie du soutien de la DEA (Drug Enforcement Agency) états-unienne, font partie de ses fondateurs.

Le but de cet « instrument politique » est, entre autres, de favoriser une représentation dite « organique » de ces militants syndicaux, à travers l’adhésion collective de leurs organisations. La mise en place d’un tel dispositif structurel peut être interprétée, au regard de l’histoire de ce mouvement, comme une précaution à deux égards. D’abord par rapport au mouvement katariste (3), mouvement initialement culturel qui émerge au début des années 1970, dont le principal objectif est de réhabiliter une identité indigène perçue comme opprimée et niée. Les leaders kataristes, parmi lesquels Genaro Flores et Victor Hugo Cardenas, parviennent à faire du syndicalisme paysan un bastion de la résistance aux dictatures militaires, alors qu’il en avait été jusque-là un des plus fidèles piliers (4). Pourtant, au lendemain de la démocratisation, l’entrée en politique des leaders kataristes entraîne une division continuelle de ce mouvement et n’engendre qu’une longue lignée de petits partis politiques sectaires, aux troupes infiniment plus réduites que celles de la Confédération Syndicale Unifiée des Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB). Idéologiquement influencés par le katarisme, notamment dans sa défense d’une Bolivie multiethnique et pluriculturelle, les dirigeants du MAS n’auront eu de cesse de considérer ce courant comme un contre-exemple du point de vue organisationnel.

Autre facteur décisif, le souhait de construire un rapport de forces avec une gauche qui percevait et perçoit encore le mouvement paysan comme un marchepied pour sa propre émancipation. Ce dédain quasi-systématique à l’égard d’un mouvement tenu pour incapable de conduire les luttes sociales du pays est illustré par les statuts, toujours en vigueur, de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) qui attribuent le rôle dirigeant de l’entité syndicale aux mineurs, intronisés avant-garde du prolétariat bolivien (cf. interview de Jaime Solares dans ce dossier). Un paradoxe quand on sait aujourd’hui que les mineurs, laminés par les réformes néolibérales de 1985, sont réduits à la portion congrue, tandis que les paysans, renforcés numériquement par des cocaleros dont une bonne partie provient des mines, ont une représentativité au sein de la COB inversement proportionnelle à leur poids dans l’arène politique.

Cette quasi-absence d’appareil partisan, voulue et théorisée par les dirigeants de « l’instrument politique » au nom des rapports « organiques » entretenus par le MAS avec les organisations qui en sont membres, a pourtant eu des effets inattendus sur la composition sociale du parti et de ses instances de direction. A l’approche des élections générales de 2002 (5), le manque de cadres politiques autant que le souhait de s’attirer les votes de la « classe moyenne urbaine » incitent Evo Morales en personne à lancer de nombreuses invitations aux intellectuels issus de la gauche. En guise de symbole, il choisit Antonio Peredo, journaliste et ancien guévariste du Parti communiste, frère d’Inti et Coco Peredo qui avaient participé à la guérilla du Che, comme candidat à la vice-présidence.

Le pari réussi de 2002 (le MAS obtient plus de 20 % des voix, et 35 parlementaires, devenant ainsi le second parti bolivien) a donc pour conséquence inattendue la mise en avant de personnalités issues de la gauche classique, étrangères aux courants indigénistes, au sein d’un parti qui mêle de manière atypique deux traditions politiques qui prenaient soin jusque-là de conserver leur indépendance l’une à l’égard de l’autre. Ces deux traditions, toutefois, restent solidement amarrées l’une à l’autre par un fort sentiment nationaliste, né chez les paysans de l’opposition aux ingérences des États-Unis dans la vie politique bolivienne en général et sur le thème de la coca en particulier, et issu de la tradition anti-impérialiste au sein de la gauche. En quelque sorte, le MAS a récupéré à son compte le « nationalisme révolutionnaire », défendu des années durant par le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) jusqu’à ce qu’il se convertisse au néolibéralisme en 1985, tout en l’articulant aux pensées katariste et, à un degré moindre, marxiste (6).

Des mouvements sociaux toujours divisés à l’approche des élections

Malgré le poids prépondérant du MAS dans le champ politique à gauche, les mouvements sociaux boliviens restent fortement divisés (7), notamment en raison de logiques corporatistes liées à des enjeux locaux, et certains apparaissent parfois radicalement critiques à l’égard du parti d’Evo Morales. Pourtant, c’est l’unité des mouvements sociaux, à travers la signature d’un pacte d’unité révolutionnaire regroupant le MAS, le Mouvement Indigène Pachakuti (MIP), la COB, les deux CSUTCB (8) et les organisations de El Alto, en mars 2005, qui a été à l’origine de la chute du gouvernement de Carlos Mesa (9). Une unité qui a aussitôt volé en éclats, en raison des dissensions relatives à la nationalisation du gaz (le MAS est longtemps resté favorable à une solution « 50/50 » avant de s’y rallier tardivement), et de la traditionnelle concurrence de leaderships si caractéristique des mouvements sociaux boliviens.

Pour faire face à ce problème, Evo Morales croyait avoir trouvé le candidat qui lui permettrait d’attirer à lui les derniers mouvements réticents, en la personne d’Alvaro Garcia Linera. Ce sociologue, devenu populaire notamment grâce à ses interventions télévisées en tant qu’analyste politique, est en effet un ancien camarade de lutte de Felipe Quispe, le leader du MIP, emprisonné au début des années 1990 pour ses activités au sein de l’Armée Guérillera Tupac Katari (EGTK). Depuis lors, il s’est cantonné à des activités essentiellement académiques, tout en maintenant des contacts avec tous les mouvements sociaux boliviens sans exclusive. Lorsqu’il accepte d’être le candidat du MAS à la mi-août, c’est avec l’ambition de regrouper sur une même liste, mais derrière Evo Morales, tous les mouvements dans le but de garantir la plus large unité de la gauche ouvrière, indigène et intellectuelle.

Aujourd’hui, le pari d’Alvaro Garcia et d’Evo Morales n’apparaît qu’à moitié réussi. Les alliances réalisées par la direction du MAS vont en effet au-delà des alliés traditionnels du parti : parmi eux, on compte ainsi le Mouvement sans peur (Movimiento Sin Miedo, MSM) du maire de La Paz, Juan del Granado ; de nombreux petits partis de gauche tels que le Parti socialiste démocratique (PSD) ou le Parti communiste marxiste-léniniste de Bolivie (PCMLB, maoïste), implanté à El Alto, et des secteurs ouvriers comme la Confédération des Retraités de Bolivie, la Confédération Nationale des Micro et Petits Entrepreneurs (CONAMYPE) ou encore les mineurs coopérativistes (FENCOMIN).

Pourtant, si cette unité électorale de la gauche est sans doute la plus large depuis celle réussie par l’UDP en 1982, les plus grands leaders sociaux en sont restés à l’écart : Felipe Quispe se présente à nouveau sous l’étiquette du MIP, mais sans grand espoir de renouveler le score obtenu en 2002, soit 6 %. La division de la CSUTCB semble l’avoir considérablement affaiblie, Roman Loayza apparaissant désormais comme le dirigeant légitime des paysans, y compris dans l’altiplano traditionnellement acquis au « Mallku » (10).

Jaime Solares, le secrétaire exécutif de la COB, a quant à lui failli devenir le candidat à la vice-présidence du MIP, mais le risque de perdre son mandat au sein de la Centrale semble l’avoir incité à faire marche arrière. Par ailleurs, celui-ci semble parier sur la construction d’un « instrument politique des travailleurs » propre à la COB et au mouvement ouvrier, considérant, selon une vision marxiste très orthodoxe, que « la classe ouvrière reste la seule classe capable de conduire le peuple bolivien vers son émancipation, pas la paysannerie » (11).

Tous deux ont été approchés par Alvaro Garcia pour se joindre aux listes du MAS. Mais l’échec d’une telle alliance n’a pas les mêmes causes pour les uns et pour les autres. Tandis que Quispe et Solares mettent en avant les divergences exprimées lors de la crise de mai-juin, Garcia parle quant à lui d’un simple problème de positions sur les listes… Une version qui reste somme toute assez crédible, à voir la façon dont les négociations avec la Centrale Ouvrière Régionale (COR) et la Fédération de Comités de Quartiers (FEJUVE) d’El Alto, largement commentées par les médias, ont échoué (12).

Alors qu’ils ont failli représenter le parti d’Evo Morales, les dirigeants de la COR et de la FEJUVE multiplient désormais les critiques à l’encontre du MAS, lui reprochant notamment de ne pas privilégier la mise en place de l’Assemblée constituante. Une posture incomprise du côté du MAS, comme l’explique l’actuel député et candidat Gustavo Torrico : « une loi de convocation de l’Assemblée constituante élaborée par l’actuel parlement aurait toutes les chances de favoriser le maintien de la présence des secteurs sociaux les plus conservateurs dans les lieux de pouvoir ».

Les critiques incessantes contre le MAS ont même conduit certains leaders à relativiser l’opposition entre Evo Morales et les candidats de la droite, Samuel Doria Medina (Unité Nationale, UN) et Jorge « Tuto » Quiroga (Pouvoir Démocratique Social, PODEMOS), donnant de cette façon l’impression que la radicalité de leur discours n’est pas forcément suivie d’une attitude conséquente dans la pratique. Ainsi en est-il d’Edgar Patana, dirigeant de la COR d’El Alto, qui ne votera « ni pour Tuto, ni pour Evo. Tous les deux doivent faire leurs preuves ». Une posture qui n’est toutefois pas partagée par tous, comme le prouve Jaime Solares qui, s’il n’apporte pas son soutien à Morales, affirme toutefois que « les principaux ennemis du peuple bolivien sont les néolibéraux et pro-impérialistes, représentés par les candidatures de Doria Medina et de Tuto Quiroga ».

Un programme électoral aux contours ambigus

Si Alvaro Garcia a quelque peu échoué dans sa tentative de s’attirer les faveurs des dirigeants des mouvements sociaux les plus significatifs en dehors du MAS, il est en revanche parvenu à ce qui était en quelque sorte le second objectif de sa candidature : impliquer des intellectuels de « classe moyenne urbaine » dans la campagne du MAS. Autour d’Alvaro Garcia s’est en effet dessinée une équipe d’économistes et de sociologues (Carlos Villegas, Juan Ramon Quintana, Elisabeth Salguero) chargés d’élaborer l’essentiel du programme du MAS, sous la conduite du candidat à la vice-présidence. Bien qu’intégrés aux commissions de travail relatives au programme, ce ne sont donc pas les principaux dirigeants du parti qui ont mené cette tâche.

Ainsi, le phénomène de « délégation » du travail politique à des individus dont l’origine est étrangère au parti, déjà présent en 2002, semble s’être accentué davantage à l’occasion de cette campagne en 2005. Peu nombreux sont les « intellectuels organiques » issus du mouvement paysan et indigène. En revanche, l’afflux d’intellectuels, certains venant de la gauche comme Alvaro Garcia, tend à modifier, parfois substantiellement, les orientations programmatiques du MAS, en leur donnant souvent une « touche technocratique ». On ne peut pour autant conclure à un « tour de passe-passe » de la part d’intellectuels qui se seraient appropriés le parti. Il s’agirait plutôt de ce que l’on pourrait appeler un « échange de légitimités réciproque » : Evo Morales, qui dans ses discours, n’a de cesse de célébrer « l’alliance entre les paysans et les intellectuels », essaie par ce biais de rendre crédible la perspective d’un gouvernement du MAS ; pour les intellectuels, il s’agit de légitimer dans le champ politique un savoir souvent purement « technique » car parfois déconnecté, en raison de leur propre absence d’expérience militante, de toute implication politique (notamment dans le domaine économique).

Le programme de ce parti reprend bon nombre des aspirations de la majorité des mouvements sociaux : convocation de l’Assemblée constituante, nationalisation des hydrocarbures et des ressources naturelles, défense et industrialisation de la feuille de coca, définition des politiques, nationale comme étrangère, indépendamment des desiderata des Etats-Unis (revendication exprimée par le slogan : « nationaliser le gouvernement ! »). Autant de points qui, en soi, vont à l’encontre des intérêts du voisin nord-américain, comme des multinationales étrangères impliquées dans le négoce du gaz, du bois ou de l’eau (notamment les françaises Total et Suez-Lyonnaise des Eaux).

Pourtant, en dépit de cette apparente radicalité, le MAS n’a de cesse, à travers la personne d’Alvaro Garcia, de nuancer ses prises de positions en clamant fréquemment que nul n’a de raison d’avoir peur d’un gouvernement masista, « à l’exception de ceux qui ont vraiment floué le peuple ». Ce qui n’est pas sans parfois susciter des tensions ou des malentendus dans la propre campagne du MAS : tandis que Morales manifestait contre l’ALCA aux côtés de Hugo Chavez à Mar del Plata, Alvaro Garcia expliquait que cela n’affectait pas de possibles négociations bilatérales avec les Etats-Unis quant à un Traité de libre-échange (TLC), un traité souhaitable « tant qu’il ne porte pas atteinte à la souveraineté économique de la Bolivie » (13) ; tandis que Morales célèbre la fraternité qui le lie à Chavez ou à Fidel Castro, Alvaro, lui, avoue son « admiration pour la social-démocratie européenne » et pense que le Venezuela, comme « n’importe quel Etat, recherche avant tout la satisfaction de ses intérêts dans le cadre de relations inter-étatiques ».

Pas de « révolution » en perspective donc, ni de mesures très radicales comme une nouvelle réforme agraire ou un ambitieux programme d’aide sociale, qui pourraient pourtant apparaître comme « socialement nécessaires » dans un pays où règne une pauvreté extrême. D’autant qu’Evo Morales a indiqué qu’en dépit de la mention dans le programme de l’abrogation du décret suprême 21060, à l’origine des privatisations massives de 1985, un gouvernement masista devrait tout de même commencer à agir avec des lois néolibérales Les principaux changements radicaux que le programme met en avant sont avant tout dans la sphère productive, au travers de la réhabilitation de l’Etat dont le rôle serait de coordonner les diverses plates-formes qui constituent l’économie bolivienne (grandes entreprises, communautés et micro-entreprises artisanales), ce qu’Alvaro Garcia appelle le « capitalisme andin-amazonien », dans le but de parvenir à un « choc productif » créateur d’emplois et de richesses.

Mais malgré la modération apparente du programme et les gages constants offerts par le binôme présidentiel au capital national et étranger, il serait erroné d’annoncer à l’avance un scénario « à la Lula » en Bolivie en cas de victoire du MAS. Certaines questions, telles la dépénalisation de la coca proposée par Morales, polarisent de fait l’échiquier politique et incitent l’ambassade états-unienne à intervenir, certes discrètement, mais efficacement dans la vie politique locale, comme l’a prouvé le tout récent « scandale des missiles » (14).

De plus, la polarisation qui intervient également au niveau régional ne devrait pas rester sans effet sur un tel gouvernement, dont on peut imaginer qu’il serait contraint à choisir rapidement entre Washington et l’axe Caracas/La Havane (15).

Ce qui semble certain aujourd’hui, c’est qu’un gouvernement masista, à l’inverse des expériences de Gutiérrez ou Lula, ne bénéficierait d’aucun répit de la part de son opposition comme des Etats-Unis. Pour ces derniers, une victoire d’Evo serait un cauchemar, car elle pourrait remettre en cause les structures d’un Etat colonial qui leur a toujours profité depuis l’instauration de la République en 1825 (16). Un gouvernement masista aurait aussi la responsabilité de ne pas décevoir les espoirs que les mouvements populaires, les plus pauvres et les exclus ont placés en lui. Or en Bolivie les élections arrivent dans la foulée de mobilisations massives.

1. Cf. Thierry Vermorel, La seconde guerre du gaz : les mouvements sociaux renversent Carlos Mesa, Inprecor, n°507/508, de juillet-août 2005.

2. Ces organisations sont la Confédération Syndicale Unifiée des Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB), la Confédération Syndicale des Colons de Bolivie (CSCB) et la Fédération Nationale des Femmes Paysannes de Bolivie (FNMCB), ainsi que la Confédération des Indigènes de l’Est Bolivien (CIDOB).

3. Le katarisme, en référence au leader indigène Tupac Katari qui dirigea un soulèvement autour de La Paz à la fin du XVIIIème siècle, est un courant qui contribua à rénover un syndicalisme paysan, jusque-là allié aux régimes militaires. Ses leaders cherchèrent à lutter contre la cooptation des dirigeants syndicaux et à élaborer une idéologie indianiste sur laquelle s’appuyer dans les luttes. Le katarisme a « reconstruit » une identité indigène, là où les militaires comme les gouvernements du MNR ne voulaient voir que des « paysans ». De là découle une idéologie théorisant la double oppression du paysan, par sa condition économique, mais aussi par sa condition d’indigène victime de discriminations au sein d’un État colonial. Ses principaux dirigeants, comme Genaro Flores, jouèrent par la suite un rôle-clé dans la lutte pour le rétablissement de la démocratie. Les liens avec les militaires furent définitivement rompus avec la fondation de la CSUTCB en 1979, et son adhésion à la COB l’année suivante, première étape de la construction d’un syndicalisme paysan de lutte en Bolivie.

4. Implicite à partir du début des années 1960, cette alliance est concrétisée en 1964 avec la signature du pacte militaire-paysan (PMC) qui lie les leaders syndicaux au régime du général Barrientos. Les frustrations engendrées par l’absence de réforme agraire approfondie au lendemain de la révolution de 1952 sont l’une des causes de cette alliance à première vue insolite.

5. Grâce à l’acquisition du sigle « MAS » reconnu par la Cour nationale électorale, l’IPSP a la possibilité de participer de manière autonome aux élections à partir de 2002, alors qu’il avait dû recourir à des alliances avec des coalitions de gauche, en 1993 (avec l’Eje Pachakuti) et en 1997 (avec Izquierda Unida). Sur ce point, cf. Inprecor n° 507/508, op. cit.

6. Voir Pablo Stefanoni, MAS-IPSP : la emergencia del nacionalismo plebeyo, Observatorio social de América latina n° 12, 2003, pp. 57-68.

7. Sur les différents pôles que comptent les mouvements sociaux boliviens, cf. Inprecor n° 507/508, op. cit.

8. La CSUTCB, dirigée par Felipe Quispe depuis 1998, a subi une scission dont les membres du MAS ont été à l’origine lors du Congrès de Sucre en juin 2003. Il existe donc désormais deux centrales paysannes, l’une dirigée par Quispe et sous influence du MIP, l’autre, majoritaire, dirigée par un sénateur du MAS, Roman Loayza.

9. Cf. article de Remberto Arias dans ce dossier ainsi qu’Inprecor n° 507/508, op. cit.

10. Le « Mallku », qui correspond à un titre au sein des communautés aymara, est le surnom de Felipe Quispe.

11. Cf. interview de Jaime Solares dans ce dossier.

12. Proche d’Abel Mamani, le secrétaire de l’organisation des vecinos (voisins), Alvaro Garcia espérait faire du leader alteno le candidat à la préfecture de La Paz pour le MAS. Mais la COR et la FEJUVE, adoptant une posture intransigeante qui n’est pas sans rappeler de vieilles pratiques, ont exigé les quatre députations uninominales que compte El Alto, deux députations plurinominales (pour l’une desquelles Edgar Patana, le dirigeant de la COR, aurait voulu être candidat) et un sénateur, en plus de la candidature de Mamani à la préfecture (cf. “Por sus alianzas, el MAS tiene problemas con sus candidatos, La Razon du 8 septembre 2005.). Face à ces exigences, le MAS a finalement préféré rompre les négociations, au risque de voir son soutien quelque peu érodé dans cette ville.

13. El Estado es para hacerse amar, pero también para hacerse temer, La Razon du 11 novembre 2005.

14. Le 18 novembre 2005, le journal Pulso révèle que 28 missiles de l’armée bolivienne, achetés à la Chine au début des années 1990, ont été livrés dans la plus grande confidentialité aux Etats-Unis, soi-disant pour leur destruction en raison de leur caractère obsolète, sur ordre du gouvernement Rodriguez. Après que le président a nié avoir livré ces missiles au voisin nord-américain, le ministre de la défense, Gonzalo Méndez, a finalement révélé que la version du journal était avérée, justifiant la décision par des arguments techniques qui étonnèrent jusqu’à des spécialistes de l’institution militaire (cf. Abdel Padilla et Pablo Stefanoni, Historia secreta de los misiles, Pulso 18 novembre 2005 ; et A. Padilla et P. Stefanoni, Operacion Camuflaje, Pulso, 25 novembre 2005). Outre qu’il entache la prétendue neutralité d’un gouvernement Rodriguez qui ne s’est finalement pas contenté d’assurer une « douce transition » jusqu’aux élections, ce scandale permet de formuler de nombreuses hypothèses quant à ce que les Etats-Unis et certains secteurs sociaux boliviens sont prêts à faire pour neutraliser autant que possible un futur gouvernement mené par Evo Morales.

15. Bien que le déroulement même du dernier Sommet des Amériques à Mar del Plata (Argentine), par l’attitude de Nestor Kirchner et Lula Da Silva, puisse conduire à modérer une telle dichotomie.

16. Luis Tapia, El Presidente colonial, in Horizontes y limites del estado y el poder, Muela del Diablo, La Paz 2005, pp. 77-110.

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