Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

BOLIVIE

Polarisation électorale et crise de l’État

Cf. aussi : [Bolivie]

Pablo Stefanoni

Pablo Stefanoni, journaliste et chercheur en sciences sociales en Bolivie, a écrit cet article spécialement pour Inprecor.

Le 9 juin 2005 s’achevait la crise politique aiguë qui mit fin de manière anticipée au gouvernement de Carlos Mesa (2003-2005). Lui-même avait succédé à Gonzalo Sanchez de Lozada, chassé du pouvoir par un soulèvement populaire dont la répression sanglante entraîna la mort de 60 personnes en octobre 2003 (1). Un accord parlementaire permit alors au président de la Cour suprême de justice, Eduardo Rodriguez Veltzé, de devenir président de la République. Cet accord politique fut à l’origine de la convocation d’élections générales anticipées pour le 18 décembre 2005 (2), accord incluant également la convocation de l’Assemblée constituante et du référendum sur les autonomies départementales pour le mois de juillet 2006.

Par cet accord, il s’agit de mettre un terme par la voie électorale à la « catastrophique égalité » qui perdure depuis maintenant cinq ans entre forces conservatrices et progressistes, cinq ans au cours desquels ni les dirigeants indigènes-populaires de l’occident (néo-nationalistes), ni les dirigeants issus du secteur privé de l’orient (néolibéraux) ne sont parvenus à imposer leur projet de société, chacun se contentant de mettre en échec le projet du camp adverse.

Au cours de ces années de crises politiques et de convulsions sociales, la vie politique bolivienne a été marquée par l’émergence des mouvements paysans et indigènes sur la scène politique nationale, ainsi que par la politisation de l’ethnicité comme élément articulant les secteurs populaires, notamment face à l’affaiblissement de l’identité de classe traditionnelle qui, dans le cas bolivien, était ancrée dans les mines (à tel point que certains parlaient d’un « marxisme minier »). Cependant, cette construction « ethnique » du peuple s’est articulée à une récupération sélective des vieux clivages caractéristiques du nationalisme révolutionnaire des années 1950 qui, une fois le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire entré en crise en ces débuts de XXIème siècle, sont restés « disponibles ». Parmi ces clivages, l’antagonisme classique entre la « nation » et « l’anti-nation ».

Le Mouvement vers le Socialisme (MAS) est la force qui est le mieux parvenue à profiter de la profonde crise des partis traditionnels qui ont administré le modèle néolibéral depuis 1985. Il s’agit d’une « nouvelle gauche », distante de la gauche traditionnelle, tant sur le plan du discours que du point de vue de sa structure organisationnelle, beaucoup plus comparable à une « confédération de syndicats » qu’à un parti de gauche classique. Aujourd’hui, son candidat à la présidence, Evo Morales, caracole en tête de tous les sondages, dans un contexte de polarisation avec la coalition de droite, Pouvoir Démocratique Social (PODEMOS), menée par l’ex-président Jorge « Tuto » Quiroga, qui s’entête à mener une « sale guerre » d’une rare intensité contre la gauche, en jouant sur la peur d’un éventuel « isolement du pays » en cas de victoire de Morales. Cette polarisation condamne l’entrepreneur en ciment Samuel Doria Medina (de l’Unité Nationale, UN) à une troisième place, en dépit de ses tentatives répétées d’apparaître comme le représentant d’un « centre rationnel », face à une gauche et une droite aux agissements décrits comme contraires aux intérêts du pays. De son côté, le MNR, toujours dirigé par Sanchez de Lozada depuis Washington, a parié sur un fils d’immigrés japonais quasi-inconnu, Michiaki Nagatani, pour tenter d’atteindre au moins le seuil de 5 % des voix. Un objectif très éloigné des scores traditionnels de ce parti qui contrôla, plus d’un demi-siècle durant, la vie politique du pays.

Malgré l’importance des mobilisations sociales anti-néolibérales, la droite est affaiblie, mais pas vaincue, ce qui signifie qu’un éventuel gouvernement de gauche ne doit pas s’attendre à naviguer en eaux calmes. D’après les mêmes sondages qui font d’Evo le futur président de Bolivie, la droite contrôlerait le Sénat et la quasi-totalité des préfectures (3), dans un contexte de revendications autonomistes dans deux régions stratégiques du pays : Santa Cruz de la Sierra (dans l’Est) et Tarija (dans le Sud), deux départements qui concentrent les principales réserves de gaz et de pétrole. Deux « agendas » se sont imposés au cours de la crise entamée en 2003 : « l’agenda d’octobre », dont les objectifs sont la nationalisation des hydrocarbures et l’Assemblée constituante, et qui est défendu par les mouvements sociaux, et « l’agenda de janvier », dont la principale revendication est l’obtention des autonomies régionales, et qui est porté par les comités civiques (4) de Santa Cruz et de Tarija.

La nationalisation du gaz

Fruit de la pression sociale dans un climat toujours plus nationaliste la nouvelle loi sur les hydrocarbures a été approuvée en juin 2005. Cette loi augmente les impôts que doivent payer les compagnies pétrolières (5), permet à l’État de récupérer la propriété des hydrocarbures « en surface », et promeut la « refondation » de l’entreprise publique Gisements Pétrolifères Fiscaux Boliviens (YPFB). Un an auparavant, en juillet 2004, les Boliviens avaient voté massivement lors d’un référendum en faveur d’une plus grande régulation de la part de l’État dans le domaine du pétrole. Et lors de la crise de mai-juin 2005, la vague sociale favorable à la nationalisation s’est étendue à tout le pays, canalisant ainsi une série de frustrations accumulées, associées au désir de mettre fin aux saccages permanents des ressources naturelles du pays par des multinationales qui n’en ont laissé que des miettes, et ce au beau milieu d’un océan de privations et de pauvreté chronique. La majorité des Boliviens perçoit la récupération de la rente pétrolière comme la « dernière chance » de décollage économique du pays et d’accès à une modernisation intégrante.

Cependant, malgré la « modération » de la norme juridique finalement adoptée, et ce alors même que les demandes d’étatisation de l’exploitation et de la gestion du pétrole étaient de plus en plus fortes, les compagnies pétrolières, la coopération internationale et les organismes multilatéraux de crédit se sont tout de même opposés à ces nouvelles dispositions juridiques, considérées comme « confiscatoires ». Les pressions qui en découlèrent qui incluent, par exemple, des menaces de jugements devant des tribunaux d’arbitrage, jugements rendus possibles par des accords de protection des investissements ont permis à ce jour d’empêcher la signature de tout nouveau contrat entre l’État bolivien et les entreprises multinationales qui fasse valoir ce nouveau régime d’exploitation (la loi établissait pourtant un délai de 180 jours pour la conclusion de ces nouveaux contrats).

Les demandes relatives aux autonomies

Aux demandes de nationalisation se sont ajoutées celles des autonomies départementales, formulées essentiellement par les élites de Santa Cruz, élites qui disposent toutefois d’un large soutien au sein de la population. Les habitants de Santa Cruz ont déjà obtenu que l’élection des préfets se fasse au suffrage universel, en même temps que les élections générales du 18 décembre (6), et sont également parvenus à rallier les départements du Beni, de Pando et de Tarija derrière eux. Le Comité civique qui compte en son sein une forte composante entrepreneuriale, mais qui n’en est pas moins considéré comme représentatif par la population a légitimé ses revendications grâce à une assemblée générale massive organisée en janvier 2005 (qui a réuni plus de 200 000 personnes), ainsi que par une pétition comportant 300 000 signatures reconnues par la Cour Nationale Électorale (CNE), visant à exiger la convocation d’un référendum sur les autonomies par initiative citoyenne.

Nombreux sont ceux qui soulignent que durant l’ère néolibérale, les élites de Santa Cruz ont contrôlé les lieux stratégiques de l’appareil étatique (7) (parmi eux, on retrouve l’Institut National de la Réforme Agraire), en opérant directement depuis La Paz pour profiter de politiques publiques favorables à leurs intérêts, politiques telles que l’abolition de dettes. Aujourd’hui, ces mêmes élites craignent que la prochaine Assemblée constituante et un possible triomphe du MAS consacrent le scénario de la « revanche indigène », qui remette sur le tapis un certain nombre de thèmes sensibles tels que la propriété de la terre (dans une région où celle-ci est fortement concentrée dans les mains d’une poignée de personnes). Pour cette raison, la revendication d’autonomie peut être entendue comme un refuge dans le « local », afin de protéger la région de la conflictualité nationale à l’oeuvre, et des potentielles transformations économiques et sociales sur lesquelles pourrait déboucher un triomphe du MAS le 18 décembre.

Depuis les années 1960, l’économie de la région de Santa Cruz a vu sa contribution au Produit Intérieur Brut bolivien augmenter de manière constante et, aujourd’hui, ses activités apparaissent plus dynamiques, techniquement plus performantes, et plus ouvertes au commerce et aux échanges, que celles des autres régions du pays. Cette économie se caractérise par un poids particulièrement important des services et des activités extractives et agro-exportatrices (c’est le cas du soja, par exemple). Le sociologue et candidat à la vice-présidence pour le MAS, Alvaro Garcia Linera, signale que lors des dernières décennies, « le pouvoir économique ascendant s’est déplacé de l’occident vers l’orient, mais le pouvoir socio-politique de mobilisation s’est renforcé en occident, donnant ainsi lieu à une nouvelle incertitude géographique dans le pays ». Et il conclut que « tandis qu’en Occident ont émergé des constructions discursives qui ont associé la crise économique au néolibéralisme, en orient où perdure une hégémonie culturelle entrepreneuriale les difficultés ont été associées au centralisme de La Paz et non au modèle économique ».

Ajoutons à cela que des attitudes ouvertement racistes, telles les tentatives de l’Union des Jeunesses de Santa Cruz d’empêcher, à coups de bâtons, une manifestation paysanne d’entrer dans la ville en juin 2005, ont fait de ces clivages régionaux des clivages également ethniques, en l’absence de leaderships nationaux capables d’articuler la diversité ethnique et sociale pourtant constitutive de cette nation andine-amazonienne.

Vers une « vénézuélization » de la Bolivie ?

A quelques jours des élections du 18 décembre, il apparaît évident que la chute de « l’ancien régime » néolibéral a permis à quelques idées-forces, de tonalité nationaliste, de s’exprimer, mais sans pour autant engendrer une nouvelle hégémonie nationale. Le camp « contre-hégémonique » se trouve aujourd’hui articulé de manière contingente au MAS, mais éprouve de grandes difficultés à imaginer un scénario « post-libéral ».

Le panorama pré-électoral avec un possible triomphe de la droite dans au moins cinq des neuf départements met en relief les limites géographiques de l’actuel cycle de rénovation politique du pays. Quiroga a été vertement critiqué lorsqu’il présenta ses listes de candidats pour l’Assemblée et le Sénat, celles-ci ayant été immédiatement perçues comme une « machine à recycler » les vieux politiques traditionnels discrédités. Malgré cela, la candidature de l’ex-mandataire conservateur qui utilise curieusement une étoile rouge comme logo condense le vote « anti-Evo » et « anti-blocages ». Un vote qui regroupe non seulement des élites réticentes à perdre un pouvoir dont elles profitent depuis la fondation de la République, mais aussi des secteurs issus des classes moyennes et même populaires, qui craignent de voir un indigène « illettré » recevoir l’écharpe tricolore et le bâton de commandant qui symbolisent le pouvoir du chef de l’État bolivien. D’autres craignent que l’aide provenant de la coopération internationale soit supprimée, alors que celle-ci est devenue une ressource vitale pour la stabilité économique du pays, en raison d’un Trésor public aujourd’hui rachitique.

Au regard de cette conjoncture, les défis que doit affronter le MAS sont conséquents : il s’agit en premier lieu de gagner les élections, puis de garantir la gouvernabilité du pays. Plusieurs analystes soulignent les dangers potentiels que pourrait rencontrer un gouvernement dirigé par la gauche indigène, en cas de processus de « vénézuélization » de la Bolivie : une confluence de possibles sabotages de la part des élites locales issues du secteur privé, ainsi que des opérations de déstabilisation organisées par une diplomatie états-unienne méfiante à l’égard de Morales, qui a pour habitude de dire de Fidel Castro et de Hugo Chavez qu’ils sont « les commandants des forces libératrices du continent ».

Faisant preuve d’une lucidité exemplaire, le leader du MAS signale à ce titre « qu’il ne s’agit pas seulement d’arriver à constituer un gouvernement, mais de prendre le pouvoir ».

1. La dénommée « guerre du gaz », contre l’exportation de la matière première par les ports chiliens (un pays qui, lors de la Guerre du Pacifique de 1879, s’était approprié le littoral maritime bolivien), connut un bilan macabre de plus de 60 morts et d’une centaine de blessés.

2. L’affrontement entre régions au sujet du nombre de sièges parlementaires leur correspondant (en accord avec le recensement de 2001) provoqua le report des scrutins du 4 décembre, date à laquelle ils étaient initialement prévus, au 18 du même mois.

3. Les préfectures sont les gouvernements départementaux.

4. Le comité civique inclut les « forces vives » que sont les organisations syndicales et les groupes d’entrepreneurs, ces derniers possédant, dans ces deux régions, un poids politique prépondérant. A Tarija comme à Santa Cruz, les comités civiques sont considérés par certains de leurs membres comme le « gouvernement moral » et légitime de ces régions.

5. La nouvelle loi crée l’Impôt Direct sur les Hydrocarbures (IDH) qui permet à l’État de récupérer 32 % des profits générés par l’exploitation du pétrole. Ces 32 % s’ajoutent aux 18 % de royalties que percevait déjà l’État bolivien jusqu’alors, ce qui signifie que celui-ci récupère un total de 50 % des profits totaux.

6. Les préfets étaient jusque-là désignés par le président de la République. Élus, ils disposeront d’une autre légitimité…

7. Le directeur du Centre de Recherches Juridiques et de Recherches en Sciences Sociales (CEJIS), Carlos Romero, explique que « depuis les années 1960 et 1970, Santa Cruz a profité d’un important transfert de l’excédent minier d’Oruro et Potosi par le biais du gouvernement central, via des crédits, la construction de complexes agricoles, de routes, etc. ». Il affirme également que, « plus que marginalisée, Santa Cruz a été privilégiée avec ces excédents qui lui ont permis de s’intégrer au marché exportateur. C’est pourquoi les arguments autour de l’andinocentrisme sont à relativiser ».

Traduction : Hervé Do Alto(de l'espagnol)

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