Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

BOLIVIE

Du Pacte pour la Dignité et la Souveraineté au premier Sommet National Ouvrier et Populaire

Cf. aussi : [Bolivie]

Remberto Arias

Le Pacte d’Unité de la gauche, signé le 9 mars 2005 au siège de la COB, a duré peu de temps. Mais cette unité peut se renouveler à n’importe quel moment, à travers un nouveau pacte. Toutefois, elle devrait à l’avenir se doter d’une perspective sérieuse, lui permettant de se convertir en une véritable alternative durable, comme pourrait le devenir le prochain Sommet National Ouvrier et Populaire pour les mouvements sociaux qui s’y investiront.

Panorama de la situation politique récente

Le Pouvoir exécutif a mis un terme à la « guerre des sièges parlementaires » en promulguant un décret permettant la réalisation des élections générales et préfectorales, le 18 décembre 2005.

Ce conflit autour des sièges a provoqué une série de protestations pour le moins particulières dans les capitales départementales de La Paz, Oruro et Potosi : pas de mobilisation massive des populations, mais des réactions jusqu’au-boutistes d’élites politiques prêtes à tout pour défendre des sources de revenus supplémentaires. Ainsi, ces parlementaires se sont engagés plus vigoureusement dans la lutte pour les sièges que dans la lutte pour les hydrocarbures quelques mois plus tôt. Cochabamba s’est retourné contre les départements de l’occident, le tout dans un climat de potentiel séparatisme. Car le but recherché était bien de lancer une attaque contre le centralisme de l’État, en fonction des intérêts régionaux, des intérêts des oligarchies, et si possible d’empêcher qu' Evo Morales, le leader du MAS, ne devienne le chef de l’État.

Le MAS, aujourd’hui, en dépit de son nom, ne prétend pas défendre le socialisme et se présent plutôt comme un parti nationaliste. Evo qualifie le nationalisme de son parti de « nouveau nationalisme » très différent de celui du Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR), et entend promouvoir des formes de participation très différentes de celles des peuples indigènes. Cette tendance à combiner plusieurs idéologies au sein du MAS s’est accrue avec l’arrivée d’Alvaro Garcia Linera comme candidat à la vice-présidence. Tout en se déclarant « gramscien », Garcia Linera prend en effet position en faveur d’un « capitalisme andin ». Cependant, cela n’a pas empêché le MAS de s’attirer le soutien de certains partis de gauche tels que le Parti communiste marxiste-léniniste de Bolivie (PCMLB) pro-chinois, le Parti socialiste démocrate de René Morales, des groupes guévaristes Ces partis, tout en signant des accords formalisant leur soutien à Evo, conservent une posture critique et n’hésitent pas à formuler des réserves.

Le Pacte d’Unité Révolutionnaire

La participation de la COB à l’unité, à la consolidation d’un mouvement populaire et social contre l’oligarchie, s’est réalisée à travers le document du Pacte pour la Dignité et la Souveraineté du Peuple bolivien, signé le 9 mars 2005. Cet accord s’est rompu, principalement en raison des insultes et attaques personnelles que se sont lancées deux des plus grands dirigeants du mouvement populaire bolivien : Jaime Solares et Evo Morales. Les désaccords sur la nationalisation et sur le rôle des militaires dans un processus révolutionnaire, ont constitué autant de principes de fond, relatifs à la stratégie de prise du pouvoir, qui ont justifié la dissension entre eux.

Aujourd’hui, il apparaît indiscutable que le vote majoritaire dans le pays sera en faveur du MAS, à moins de fraude électorale de la part de la droite, pour éviter que ne lui échappe le contrôle des hydrocarbures. Si un « instrument politique » de la COB s’était présenté, sans doute le vote en faveur du MAS s’en serait trouvé affecté, dans la mesure où le parti d’Evo Morales paraît à même d’attirer à lui tous les votes de gauche.

Les transnationales, les partis traditionnels néolibéraux tels que le MNR, le MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire), l’ADN (Action Démocratique Nationaliste), l’UCS (Union Civique Solidarité) et la NFR (Nouvelle Force Républicaine), les oligarchies, en particulier celle de Santa Cruz, ne sont pas parvenus à faire échouer les élections par le biais de la « guerre des sièges parlementaires ». La droite ne pourra pas s’opposer à la nouvelle force sociale qui émerge, et derrière elle, les mouvements sociaux boliviens, à moins qu’ils ne cherchent à imposer un coup d’État militaire que certains annoncent déjà, dans le but de rétablir une politique économique néolibérale, soumise aux intérêts du capitalisme et de l’impérialisme. Certains parlementaires ont voulu éviter d’en arriver aux élections, à la convocation de l’Assemblée constituante, au jugement de Gonzalo Sanchez de Lozada et de ses ministres pour les événements d’octobre 2003 (1), pour se maintenir au pouvoir et continuer ainsi de piller les richesses du pays, pour poursuivre l’expérience « goniste » (2). Ce sont les raisons qui ont poussé certains à profiter de cette « guerre des sièges parlementaires » pour déstabiliser et diviser le pays.

Le programme du Pacte

Le premier point du Pacte pour la Dignité établit qu’il s’agit d’un accord politico-social qui dépasse les divisions politiques et le dogmatisme idéologique. Les organisations partie prenante seront les opposants à la bourgeoisie et ses laquais. Le Pacte établit également qu’El Alto et le Chapare sont les quartiers généraux du mouvement des pauvres et des exclus du pays. Ce point reconnaît ainsi le rôle joué par la ville d’El Alto lors des dernières crises sociales qu’a traversé le pays.

Le deuxième point déclare permanente la lutte contre les ingérences de l’impérialisme et de son modèle économique néolibéral qui, à travers la privatisation, la « capitalisation », la « transnationalisation » de l’économie bolivienne et l’imposition du Traité de libre-échange et de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), laisse la majorité des Bolivien(ne)s dans la misère, la faim, l’exclusion sociale et le chômage. Malgré l’actuelle division du mouvement populaire, nous continuons à lutter dans ce sens.

Le troisième point fait de la prise du pouvoir un objectif stratégique à accomplir à partir de l’Assemblée constituante, et grâce à la consolidation du leadership établi par le pacte, qui agit contre le gouvernement, contre l’oligarchie financière, minière, bancaire, agricole, etc. Ce point a donné lieu à un intense débat sur la nature de l’Assemblée constituante, certaines mouvances radicales privilégiant une Assemblée populaire des travailleurs, luttant pour la libération sociale, dans la mesure ou la Constituante peut apparaître comme un simple moyen pour l’État capitaliste de se réorganiser.

Le quatrième point établit l’unité pour arriver à la récupération des ressources naturelles et de tous les hydrocarbures, vers la libération nationale de l’État bolivien et le respect de la souveraineté, notamment en rejetant l’immunité dont bénéficient les militaires nord-américains.

Le cinquième point est une analyse de la conjoncture, s’érigeant contre les conditions humiliantes qu’impose le gouvernement raciste vendu à l’étranger, facilitant par son action les tromperies des transnationales et le pillage des richesses naturelles.

Enfin, le point numéro 7 porte sur le jugement de Gonzalo Sanchez de Lozada, ses ministres, la police et l’Armée, qui déclinent chacun leur tour toute responsabilité quant aux morts d’Octobre 2003. Ce point engage les signataires à lutter pour que le jugement se fasse le plus rapidement possible. La COB, en tant qu’entité centrale des travailleurs et de défense du peuple exploité, s’engage fermement dans cette tâche.

Le MAS et la COB, mais aussi d’autres organisations politiques et sociales (3), ont signé et scellé ce pacte, dans le but d’accomplir les tâches historiques établies ci-dessus, par le biais d’une direction appelée « Commandement Politique Révolutionnaire du Peuple ». Celui-ci n’a malheureusement pas duré. Il est nécessaire que les réformistes et les révolutionnaires, que les nationalistes et les socialistes, analysent et débattent ensemble, d’abord du rôle que doit jouer le prolétariat et quelles alliances peut-il établir, ensuite de la stratégie de prise du pouvoir et de la construction du socialisme. Tout le reste n’est qu’erreur et égarement. Aujourd’hui, les forces du MAS et de la COB sont malheureusement très éloignées des objectifs établis par ce document et de cette tactique.

Sur le sommet à venir

Le premier Sommet National Ouvrier et Populaire, dont le MAS est aujourd’hui à l’écart, inclut les secteurs sociaux qui ont participé aux luttes héroïques de défense des hydrocarbures contre Goni et Mesa, qui ont empêché l’arrivée au pouvoir de Hormando Vaca Diez, président du Sénat, et de Mario Cossio, président de l’Assemblée, lors de la crise de mai-juin 2005.

L’objectif de ce Sommet est de construire un « instrument politique révolutionnaire », contre la faim, le chômage et la pauvreté et en faveur de la défense des hydrocarbures et des ressources naturelles. Pour créer cet instrument, la COB, la Fédération Syndicale des Travailleurs Mineurs de Bolivie (FSTMB) et la Centrale Ouvrière Régionale (COR) de El Alto (4), sont parvenues à un accord commun, remplissant ainsi le vide que laissait l’absence d’une direction politique et sociale propre à ces secteurs. Les principales revendications de la plate-forme unitaire sont les suivantes :

1. Lutte pour la nationalisation des hydrocarbures et des ressources naturelles du pays.

2. Analyse des élections générales et préfectorales, et évaluation des défis des mouvements sociaux après les élections.

3. Articulation et consolidation de l’Assemblée Populaire et Indigène (5) comme instrument de pouvoir.

4. Évaluation des accomplissements, de la nature et des perspectives de l’Assemblée constituante.

5. Évaluation des défis relatifs au renforcement de la COB et des organisations syndicales et populaires de Bolivie.

6. Conclusions et déclaration du Sommet National Ouvrier et Populaire.

Ce Sommet débutera avec une grande manifestation regroupant les organisations et les secteurs sociaux, « les forces vives », les partis de gauche, etc., le 8 janvier 2006, et allant de la Ceja de la ville d’El Alto jusqu’à l’Université Publique Autonome d’El Alto (UPEA) où s’installeront les réunions plénières.

De la signature du Pacte pour la Dignité et la Souveraineté du Peuple Bolivien au Sommet prévu à El Alto, se met en place un processus de recomposition des forces de gauche visant à doter les mouvements sociaux et les travailleurs exploités d’une direction révolutionnaire capable d’intégrer l’ensemble de ces mouvements dans un projet de transformation sociale, pour lutter efficacement contre le capital et les entreprises multinationales qui exploitent le peuple et pillent les richesses du pays, avec l’aide de la bureaucratie d’État corrompue

Dans l’immédiat, les forces politiques populaires qui participent aux élections doivent s’unir pour chasser l’ennemi du pouvoir une bonne fois pour toutes, et, par ce qui serait indéniablement une victoire populaire, faire avancer la perspective de l’exercice du pouvoir politique par les travailleurs, de la construction du socialisme, d’une société sans exploités, ni exploiteurs.

* Remberto Arias est militant du POR-Combate (Parti Ouvrier Révolutionnaire Combat). Section historique de la IVe Internationale en Bolivie, ayant joué un rôle important lors de la révolution de 1952, le POR a connu les nombreuses scissions du mouvement trotskiste international. Sous la direction de Hugo Gonzalez Moscoso, le POR-Combate était resté section bolivienne de la IVe Internationale. Au cours des années 1980, dans la clandestinité, il avait pris part à une recomposition de la gauche révolutionnaire bolivienne, qui a donné naissance au POR-Unifié, section bolivienne de la IVe Internationale. L’organisation recomposée n’a pas réussi a survivre et le XIIe Congrès Mondial de la IVe Internationale, en 1995, n’a pu que constater la disparition de sa section. L’actuel POR-Combate a été reconstitué par un groupe de militants fidèles à la IVe Internationale lors de l’effondrement du POR-U. Ses militrants sont principalement actifs au sein de la COB et favorables à l’unité de la gauche.

1. Il est établi que Sanchez de Lozada a donné l’ordre de tirer sur la population, entraînant la mort de plus de 60 personnes. Réfugié aux États-Unis, il ne peut être jugé tant qu’il ne revient pas en Bolivie.

2. Du surnom de Sanchez de Lozada : « Goni »

3. Les principales organisations signataires, outre le MAS et la COB, sont le Mouvement Indigène Pachakuti (MIP) de Felipe Quispe, la Centrale Syndicale Unifiée des Travailleurs Paysans Boliviens (CSUTCB) dirigée par le sénateur du MAS, Roman Loayza, la Coordination en Défense de l’Eau et du Gaz d’Oscar Olivera, la Centrale Ouvrière Régionale (COR) et la Fédération des Comités de Quartiers (FEJUVE) d’El Alto.

4. La nomination par le gouvernement d’Eduardo Rodriguez Veltzé du secrétaire exécutif de la COR d’El Alto, Edgar Patana, au sein du comité d’organisation de l’Assemblée constituante avec d’autres citoyens boliviens, affecte d’emblée la réalisation du Sommet, dans la mesure où tous les secteurs qui y participeront devront pouvoir s’engager en faveur de l’élaboration autonome d’un programme de lutte révolutionnaire. Cela signifie que le camarade Patana devra refuser ce poste.

5. L’Assemblée Populaire et Indigène a été mise en place à El Alto et Cochabamba lors de la crise de mai-juin 2005.

Traduction : Hervé Do Alto

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