Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 515-516 mars-avril 2006 *

BOLIVIE

Le défi de Morales

Cf. aussi : [Bolivie]

Hervé Do Alto

Hervé Do Alto, doctorant en science politique, est correspondant d’Inprecor en Bolivie. Les précédentes analyses de la situation bolivienne ont été publiées dans Inprecor : n° 507/508 de juillet-août 2005, n° 511/512 de novembre-décembre 2005 et n° 513/514 de janvier-février 2006.

Si l’on ne sait évidemment pas encore à quoi mènera cette nouvelle expérience d’un parti issu de mouvements sociaux au pouvoir, dès la nomination du cabinet gouvernemental, Morales s’est clairement distingué de Lula da Silva comme de Tabaré Vazquez, en proposant une équipe qui échappe au schéma traditionnel de division entre ministères économiques attribués à des technocrates, et ministères politiques et sociaux dirigés par des militants issus du parti (1). Accueillant en son sein des intellectuels issus de la classe moyenne comme d’authentiques militants « masistas » engagés de longue date dans les luttes sociales, le gouvernement est finalement très représentatif de ce qu’est le MAS aujourd’hui : une tentative d’articulation de mouvements sociaux aux revendications parfois teintées de corporatisme, et d’un corps de « professionnels et techniciens » prêts à « se mettre au service » de ceux-ci (2).

Les difficultés internes menaçant la cohésion de ce gouvernement sont très comparables, en définitive, à celles qu’a rencontré et que rencontre encore le MAS. Ces difficultés pourraient paraître d’autant plus saillantes que l’absence d’une direction dotée d’un projet politique cohérent, qu’illustre l’échec systématique auquel conduit toute entreprise de définition d’une idéologie « masista », risque fort d’entraîner le cabinet gouvernemental à résoudre les « problèmes publics » au coup par coup, faisant ainsi l’étalage de ses faiblesses et renforçant le rôle du « chef ».

La tâche d’articulation des revendications strictement syndicales issues de différents secteurs sociaux pourrait se révéler impossible à tenir à long terme : un cas intéressant est la position du gouvernement sur le Traité de Libre-échange (TLC) avec les États-Unis. Morales s’y est publiquement opposé le 16 mars 2006, contraignant au silence le ministre du Travail, Santiago Gálvez, qui avait pourtant pris position en faveur du traité au cours de la campagne — au titre de dirigeant syndical des ouvriers d’usine (fabriles). La nomination de Gálvez ayant suscité les félicitations de dirigeants opposés au MAS pour son réformisme, ce cas souligne par ailleurs combien certains mouvements sociaux dits « radicaux » savent fort bien allier à un verbe révolutionnaire un « pragmatisme » économique (3).

Dans ce contexte où même au sein du gouvernement, le manque de cadres « politiques » se fait sentir, il est fort probable que les intellectuels « invités » pèsent à nouveau considérablement sur l’orientation politique du MAS, comme du gouvernement. A la « défense de la démocratie » comme objectif supérieur à tout autre semble se substituer la « sortie de crise pactée » proposée par Álvaro García Linera. En dépit d’un passé radical de guérillero indigéniste, García Linera, déjà théoricien du « capitalisme andin-amazonien » visant à créer un « choc productif » en Bolivie pour résoudre la pauvreté chronique, semble faire de la négociation permanente avec les secteurs sociaux de droite boliviens un des critères de la construction d’une « nouvelle Bolivie ». Le risque, ici, est qu’en dépit de leurs dérives corporatistes et de la présence au gouvernement de certains de leurs leaders, les mouvements sociaux soient progressivement marginalisés — au sein d’un processus pourtant mené en leur nom — au profit du « pacte » avec les élites qui hier, dirigeaient le pays.

A ces difficultés internes, il faut bien sûr ajouter quantités de contraintes extérieures

Il y a d’abord, évidemment, la pression de l’administration Bush, qui semble décidée à ne pas laisser de répit au nouveau gouvernement bolivien. Au-delà des divers incidents diplomatiques mineurs provoqués par les États-Unis, à la portée surtout symbolique (comme le retrait du visa accordé à la dirigeante cocalera Leonilda Zurita, accusée sans aucune preuve d’entretenir des liens avec des organisations terroristes), la perte des marchés du soja colombien pour la Bolivie due à la signature en février 2006 d’un TLC entre ce pays et les États-Unis (risquant de provoquer la perte l’an prochain de plus de 10 000 emplois), vient rappeler, si besoin en est, que les moyens de pression dont dispose le puissant voisin sur l’équipe de Morales sont innombrables. Ce qui vient nourrir également les interrogations quant à savoir si la Bolivie a oui ou non les « moyens d’une rupture », qu’illustre le discours même du MAS sur, par exemple, la nationalisation des hydrocarbures, oscillant systématiquement entre radicalité et modération.

Savoir si le gouvernement Morales avance ou non vers la rupture, au regard de ses premiers pas, demeure bien difficile

Certes, cette nouvelle administration a pris des décisions courageuses, comme le refus de négocier un TLC avec les États-Unis, au profit d’un TCP (Traité de Commerce pour les Peuples) dont le contenu reste à définir ; la suspension de l’appel d’offres concernant le gisement de fer du Mutún, afin de revoir un Code minier par trop favorable aux entreprises privées ; ou encore l’augmentation de 100 % du salaire minimum bolivien (de 440 à 880 bolivianos, soit de 55 à 110 dollars).

Mais parallèlement, la Loi de convocation à l’élection de l’Assemblée constituante, négociée selon la ligne de « sortie de crise pactée » de García Linera, semble à première vue insatisfaisante comparée avec les exigences des mouvements sociaux : pas de représentation ni des organisations indigènes, ni des organisations syndicales ; limitation des pouvoirs de la Constituante par la préservation du Congrès actuellement en place, et par l’usage de l’actuelle Constitution comme base de travail… Pourtant, si cette loi était effectivement une loi dite « spéciale » qui requérait les deux tiers des voix du Congrès, ce dont le MAS ne dispose pas, et qui exigeait par conséquent un consensus avec la droite, il est frappant de constater que la direction du MAS a refusé, après l’avoir envisagé, de recourir aux mobilisations pour faire pression sur cette même droite au sein du Congrès. Ceci est d’autant plus inquiétant que cette force politique, semble-t-il encore sous le choc de sa déroute du 18 décembre 2005, est pourtant politiquement atone, et ne conserve un potentiel de contestation de l’action gouvernementale qu’à travers le Comité Civique Pro-Santa Cruz. Cette Constituante — revendication portée par les mouvements sociaux depuis maintenant plus de quinze ans — est d’ores et déjà dénoncée par certains mouvements sociaux extérieurs au MAS, en particulier la centrale syndicale COB.

De fait, il existe encore un espace pour la « gauche sociale » malgré la présence du MAS au gouvernement. Incarnée par des dirigeants tels que Jaime Solares, Felipe Quispe, Edgar Patana, et surtout Óscar Olivera (porte-parole de la Coordinadora de Defensa del Agua y el Gas née de la « guerre de l’eau » de 2000 à Cochabamba, sympathisant du MAS, mais désireux de conserver son indépendance), cette gauche préserve un potentiel de mobilisation autonome à l’égard du gouvernement, rendant possible d’entraîner, comme par le passé, les bases du MAS dans les mobilisations sociales qui pourraient survenir à l’occasion des débats relatifs à la nationalisation du gaz. De quoi contrebalancer la prétention existant au sein du MAS de soumettre les mouvements sociaux à l’action du gouvernement, comme l’a suggéré Álvaro García lors d’une interview donnée au journal « Página 12 ». Interrogé sur la contestation du projet de loi de convocation de l’Assemblée constituante par certaines organisations au sein même du MAS, il répondit : « Ces mouvements n’ont pas encore pris la mesure du moment historique qu’ils vivent, puisque ce sont eux qui occupent désormais les lieux de pouvoir. Mais dans l’étape que nous traversons, ceci est sans doute normal » (4).

De quoi penser également que le gouvernement « masista » n’est guère condamné, pour le moment, à nourrir les désillusions nées des expériences des pays voisins. Et qu’il est encore permis de croire qu’un gouvernement issu des luttes, maintenant un lien « organique » avec les mouvements sociaux, et s’appuyant sur leur développement, peut être une force de transformation sociale.

* Hervé Do Alto, doctorant en science politique, est correspondant d’Inprecor en Bolivie. Les précédentes analyses de la situation bolivienne ont été publiées dans Inprecor : n° 507/508 de juillet-août 2005, n° 511/512 de novembre-décembre 2005 et n° 513/514 de janvier-février 2006.

1. Sur la composition du gouvernement Morales, voir Hervé Do Alto « Le gouvernement Morales »,Inprecor n° 513/514 de janvier-février 2006, p. 26 ; James Petras, « El peculiar comienzo de Evo Morales », février 2006 et Pablo Stefanoni, « La peculiar sociologia de James Petras », février 2006, consultables sur le site salaprensa.free.fr.

2. La singularité du MAS en tant que « parti politique » repose sur le rejet théorisé de toute construction d’appareil partisan faisant des sections de base du MAS, y compris en zone urbaine, des sortes « d’assemblées générales des mouvements sociaux ». A l’heure du renouveau des mouvements sociaux en Amérique latine, et des débats qui l’accompagnent sur les rapports au pouvoir d’État, il est intéressant de constater que le MAS-IPSP est le seul parti à avoir adopté une structuration — on pourrait même dire une absence de structuration — qui place radicalement en son centre les mouvements sociaux qui y prennent part. Ce choix le distingue du Parti des Travailleurs (PT) brésilien, du Parti de la Révolution Démocratique (PRD) mexicain, ou du Mouvement d’Unité Patriotique Pachakutik - Nouveau Pays (MUPP-NP) équatorien.

3. Ainsi, la ville d’El Alto reste un cas extrêmement intéressant pour la sociologie électorale. Alors même qu’elle constitua l’épicentre des deux « guerres du gaz » d’Octobre 2003 et de Mai-Juin 2005, sa population élut deux fois consécutivement comme maire, en 1999 et 2004, José Luis Paredes, ancien membre du MIR qui vient de remporter les élections préfectorales à La Paz en se présentant pour la coalition menée par le principal candidat de droite, Jorge « Tuto » Quiroga. Paredes expliqua au journal argentin « Página 12 » lors des élections de 2004 qu’il « [avait] fait le pari d’axer [sa] campagne sur la signature du TLC avec les États-Unis ». Si les habitants d’El Alto sont devenus des hérauts de la lutte sociale, ils n’en sont pas moins effectivement restés des petits commerçants…

1. Sur la composition du gouvernement Morales, voir Hervé Do Alto « Le gouvernement Morales »,Inprecor n° 513/514 de janvier-février 2006, p. 26 ; James Petras, « El peculiar comienzo de Evo Morales », février 2006 et Pablo Stefanoni, « La peculiar sociologia de James Petras », février 2006, consultables sur le site salaprensa.free.fr.

2. La singularité du MAS en tant que « parti politique » repose sur le rejet théorisé de toute construction d’appareil partisan faisant des sections de base du MAS, y compris en zone urbaine, des sortes « d’assemblées générales des mouvements sociaux ». A l’heure du renouveau des mouvements sociaux en Amérique latine, et des débats qui l’accompagnent sur les rapports au pouvoir d’État, il est intéressant de constater que le MAS-IPSP est le seul parti à avoir adopté une structuration — on pourrait même dire une absence de structuration — qui place radicalement en son centre les mouvements sociaux qui y prennent part. Ce choix le distingue du Parti des Travailleurs (PT) brésilien, du Parti de la Révolution Démocratique (PRD) mexicain, ou du Mouvement d’Unité Patriotique Pachakutik - Nouveau Pays (MUPP-NP) équatorien.

3. Ainsi, la ville d’El Alto reste un cas extrêmement intéressant pour la sociologie électorale. Alors même qu’elle constitua l’épicentre des deux « guerres du gaz » d’Octobre 2003 et de Mai-Juin 2005, sa population élut deux fois consécutivement comme maire, en 1999 et 2004, José Luis Paredes, ancien membre du MIR qui vient de remporter les élections préfectorales à La Paz en se présentant pour la coalition menée par le principal candidat de droite, Jorge « Tuto » Quiroga. Paredes expliqua au journal argentin « Página 12 » lors des élections de 2004 qu’il « [avait] fait le pari d’axer [sa] campagne sur la signature du TLC avec les États-Unis ». Si les habitants d’El Alto sont devenus des hérauts de la lutte sociale, ils n’en sont pas moins effectivement restés des petits commerçants…

4. Interview publiée le 13 mars 2006.

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