Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 505-506 mai-juin 2005 *

LIBAN

L’assassinat de Hariri et les apprentis sorciers : calmes réflexions à propos d’un mois turbulent

Cf. aussi : [Liban]

Camile Dagher

Camile Dagher est membre d’un groupe de sympathisants de la IVe Internationale au Liban. Cet article a été publié originellement en arabe dans le quotidien "As-Safir" à Beyrouth. Nous l’avons traduit de la version anglaise publiée sur le site web d’analyses internationales de la IVe Internationale en anglais www.internationalviewpoint.org

Le 14 février 2005, l’ancien premier ministre du Liban Rafic Hariri était assassiné dans un horrible attentat qui a entraîné une douzaine de morts et une centaine de blessés ainsi qu’une énorme destruction d’hôtels et d’autres bâtiments dans le voisinage. L’onde de choc de cette terrible explosion continue à se propager et le fera probablement encore pour les années à venir.

Les répercussions n’ont pas seulement touché Beyrouth, Damas et les autres capitales de la région arabe, elles ont aussi parcouru le monde — non seulement à cause de la renommée internationale de Hariri (comme veulent le faire croire ses partisans et ceux qui veulent tirer profit de son horrible mort), mais parce que sa mort — en s’appuyant sur l’accusation de la responsabilité de la Syrie — a été l’occasion de lancer un processus pour un changement politique gigantesque au service la politique impérialiste actuelle des États-Unis.

Que s’est-il passé Place de Martyrs ?

La « Place des Martyrs » figure parmi les lieux choisis pour la mise en scène de ce processus. Ce n’est probablement pas une coïncidence que cette place soit au centre d’un quartier de la société immobilière Solidere dont les immeubles sont en majorité la possession de Hariri ni que l’on ait inhumé Hariri à côté de cette place. Tout a été ainsi soigneusement mis en scène y compris les équipements sono.

Sur cette place, des milliers de jeunes Libanais se sont rassemblés quotidiennement pendant plus d’un mois, agitant la drapeau libanais. Leur principale revendication a été la fin de ce qu’ils appellent « l’occupation syrienne ».

Pour les Libanais progressistes de gauche, ce qui s’est passé sur cette place est plein de contradictions et nous fait ressentir aussi un peu de honte et de tristesse. Nous partageons avec cette jeunesse innocente et enthousiaste la complète condamnation du contrôle qu’exercent sur la situation libanaise (et aussi syrienne) les services secrets corrompus du régime syrien — et nous condamnons aussi ceux qui soutiennent ce régime.

Cependant, nous rejetons aussi avec dégoût le déferlement de haine envers le peuple syrien qu’ont montré de nombreux manifestants sur la place — comme s’ils étaient totalement incapables de faire la distinction entre les exécutants et les victimes, ou entre un régime et son peuple. Les sentiments humains les plus élémentaires appellent à la solidarité avec les Syriens plutôt qu’à des slogans chauvins et pleins de haine à leur encontre. Cette haine a aussi conduit à des violences physiques contre les travailleurs immigrés syriens au Liban, déjà agressés et humiliés par des conditions de vie proches de l’esclavage.

Il est également honteux que la plupart des gens de la place des Martyrs qui appellent au retrait complet des troupes syriennes n’aient jamais rien eu à dire de l’occupation israélienne du sud de notre pays et n’ont jamais protesté contre elle. De plus, la majorité des manifestants de la Place des Martyrs est en plein accord avec la résolution 1559 de l’ONU qui comporte le désarment de la résistance — principalement le Hezbollah, un parti considéré maintenant comme faisant partie des soutiens de l’autorité syrienne.

Malgré son caractère confessionnel et son programme politique très lié à la République islamique iranienne, le Hezbollah est la seule force politique significative qui inspire un authentique respect dans la vie politique — non seulement pour le rôle important joué dans la libération du Sud Liban, mais aussi parce qu’elle n’a pas été mêlée à la corruption interne du système politique. De plus, le Hezbollah reste une des principales forces de la région arabe ayant à faire face aux attaques politiques continuelles américano-israéliennes. Il est, en fait, la principale cible de la résolution 1559.

Plusieurs porte-parole israéliens, dont le ministre des affaires étrangères et le chef de l’armée, ont parlé du rôle important joué par Israël pour établir cette résolution. Il est important de souligner que cette résolution — le désarmement du Hezbollah — ne pourra se faire sans provoquer des flots de sang sur la terre même qui a été libérée de l’occupation israélienne.

Cela risque d’entraîner un véritable massacre pour le peuple libanais, un massacre que les sionistes et les néo-conservateurs américains seraient sans aucun doute ravis de voir. La perspective d’un tel événement montre à quel point sont fragiles et hypocrites les slogans criés très fort sur « l’unité des Libanais » sur la Place de Martyrs ! Quelle « unité libanaise » factice que celle qui risque d’être le prélude à une immense division au sein des Libanais dans un avenir proche !

Une mort tragique et la fabrication d’un mythe

Il va de soi que l’explosion du 14 février constitue un événement tragique qui appelle une totale condamnation. Il ne fait aussi aucun doute que Hariri, la victime, a joué un rôle très important dans la vie des Libanais ces vingt dernières années. Il a été premier ministre pendant dix ans à un moment critique de la vie du pays.

Hariri était un homme d’affaires autant qu’un homme politique, et il a été mis en cause de nombreuses fois dans sa carrière. La plus importante de ces mises en cause est la saisie douteuse — bien qu’apparemment légale —d’une propriété foncière et immobilière de grande valeur dans le centre de Beyrouth !

On peut aussi lui reprocher sa participation à l’une des pires violations des principes de la démocratie et de l’État de droit, à savoir la « répartition » (1) des postes de gouvernement entre les dirigeants des différents groupes confessionnels. Cela a conduit directement au pillage du Trésor Public par ces groupes et l’attribution de postes importants à des personnes incompétentes provenant de ces groupes, tout cela en collaboration avec les forces de sécurité syriennes.

La réputation de Hariri est également souillée par la cassure de la Confédération Syndicale des Travailleurs et de l’ensemble du mouvement syndical, là encore avec la participation directe des services secrets syriens et des forces politiques proches de Damas. Il est de même à l’origine de l’interdiction des rassemblements publics, ce qui donna lieu à un massacre en 1993 lors d’une manifestation contre les accords d’Oslo. Il a joué aussi un rôle décisif pour faire obstacle à une loi sur le mariage civil, une étape indispensable vers l’égalité entre les citoyens.

Sous le gouvernement Hariri, le processus de reconstruction d’après-guerre était fondé sur des emprunts inconsidérés qui ont fait passer la dette extérieure de 1,5 milliard de dollars à 40 milliards. Sous le régime de Hariri, la loyauté des hommes d’affaires, des hommes politiques et des intellectuels a été systématiquement achetée, créant un mouvement de corruption sans précédent.

Il est clair que la construction d’un mythe autour de sa personne, le transformant en un « saint », fait partie d’une opération consistant à présenter la Syrie comme la seule suspecte possible de son assassinat. Mais ce n’est pas seulement la Syrie qui fera les frais de cette opération. Ce seront aussi les peuples syrien et libanais ainsi que d’autres peuples de la région comme ceux d’Irak, de Palestine ou d’Iran.

Dire cela ne nous empêche pas de réclamer avec insistance qu’une enquête honnête soit menée pour trouver qui sont les réels responsables de ce crime. Nous ne sous-estimons pas la responsabilité entière du régime syrien qui a conduit les choses là où elles sont aujourd’hui, du fait de son système dictatorial, de la corruption et de l’hégémonie des services de sécurité dans la vie politique, économique et sociale en Syrie comme au Liban.

Les pratiques du régime syrien mises en cause

Une des raisons de l’échec du processus d’unification entre l’Égypte et la Syrie au début des années soixante — l’éphémère « République arabe unie” — fut la volonté de l’Égypte d’être complètement hégémonique dans ce processus, en particulier par l’utilisation de ses services de sécurité au sein de la Syrie. Le processus vital de l’unification arabe fut durement frappé par ces méthodes égyptiennes.

Même si la présence de l’armée syrienne au Liban ne se fait pas dans le même contexte, celui d’un processus de fusion entre deux pays, au lieu d’approfondir la compréhension et l’harmonie entre les deux pays, les pratiques de cette armée et des services secrets syriens ont répété — en pire — ce qui fut fait au peuple syrien entre 1958 et 1961 par le régime égyptien. Cela ne peut que laisser des marques profondes pour des années sur les relations entre le peuple libanais et le peuple syrien.

Malgré tout, il est réducteur et trompeur de nier tout rôle positif à la présence de la Syrie au Liban. Il faut prendre en compte leur contribution à la fin de la guerre civile, le processus de libération de l’accord libano-israélien du 17 mai 1983 imposé par Israël, puis la libération de l’occupation d’Israël. Cela ne légitime pas pour autant l’hégémonie pratiquée par le régime syrien au Liban ou les pratiques détestables de leurs services de sécurité contre le peuple libanais ou contre les institutions et la vie politique libanaises.

Il faut noter aussi le rôle important joué par la création d’une autorité politique locale collaborant avec les forces de sécurité syriennes sur la base d’intérêts égoïstes et de corruption. Cette autorité a complètement perverti la vie politique locale au Liban, corrompu les relations dans notre société et a collaboré avec les services de sécurité pour piller l’économie du pays et attaquer ses intérêts vitaux. Il y a aussi eu les Conférences Économiques qui se sont tenues depuis 1991 et qui ont abouti la plupart du temps à des accords en faveur des Syriens au détriment des Libanais.

La tête de pont syrienne au Liban est constituée par le gouvernement dirigé pour l’instant par le précédent chef de l’armée Emile Lahoud, arrivé au pouvoir en 1998 grâce aux pressions exercées par Damas et ses services de sécurité sur le Parlement libanais. Son mandat a été prolongé pour 3 ans l’automne dernier suite aux mêmes pressions.

L’opposition et « l’Intifada pour l’indépendance »

Avant d’analyser ce qu’est l’opposition, il est important de souligner qu’elle fait partie de la même couche politique que celle qui compose le gouvernement actuel. Avant que ne se produisent les récents changements internationaux et régionaux, une grande partie de « l’opposition » avait partagé les privilèges de la présence politique et militaire syrienne au Liban avec le pouvoir actuel et avait pris part à une série de décisions et de pratiques qui ont mené au déclin total du pays et de ses institutions.

Les forces principales de l’opposition, celles qui ont une véritable assise populaire et qui dirigent ce qui est trompeusement appelé « l’Intifada pour l’indépendance » sont en fait constituées de deux ensembles principaux :

* le premier est composé de forces les plus sectaires, les plus liées aux forces impérialistes étrangères ou même à Israël et qui font toutes partie de l’arc chrétien réactionnaire. Il s’agit des Forces Libanaises, l’opposition au sein du Parti Phalangiste et du « Mouvement Patriotique Libre » (les partisans du Général Aoun qui a mené une « guerre de libération » désastreuse contre les Syriens en 1990 et s’est ensuite réfugié en France).

* l’autre comprend des forces qui faisaient partie il n’y a pas longtemps du système actuel. Une de ses principales composantes est le bloc politique qui représente la ligne de Hariri, ses intérêts et ses diverses tendances. Une autre composante est celle de Walid Joumblat, son parti et son bloc parlementaire — sachant qu’avant son désaccord avec les autorités libanaises actuelles liées à Damas, ce dirigeant se considérait lui-même, il y a quelques années, comme une des « baleines » du régime actuel et de ses relations avec la Syrie et qu’il était un des principaux bénéficiaires du régime de corruption (selon ses propres expressions). Il a indiqué il y a peu au cours d’une conférence à l’Université Saint-Joseph qu’il n’avait pas osé adopter sa « nouvelle » position anti-syrienne auparavant car Henri Kissinger, ancien secrétaire d’État américain, avait complètement soutenu la prise de pouvoir complète de la Syrie au Liban en 1974. Maintenant, a-t-il dit, il se sent encouragé par le récent changement des États-Unis envers la Syrie. Sa « révolte » va jusqu’à demander une protection internationale pour le Liban, et même une sorte de « mandat ». Il a même récemment fait part dans les médias d'une attitude positive vis-à-vis de l’occupation américaine de l’Irak et la « démocratie naissante » obtenue grâce à l’artillerie américaine.

Le mouvement entraîné par l’opposition est certainement contradictoire. Il est lié à ses courants religieux et en particulier à leurs intérêts de classe qui sont principalement ceux de la bourgeoise locale et de la couche électorale féodale. S’il incarne des revendications populaires comme l’arrêt de l’hégémonie des forces de sécurité et du régime syrien sur le Liban, il est en même temps, dans sa majorité, partie prenante de projets que nous ne pouvons dissocier de l’attaque actuelle américano-israélienne dans la région.

L’attaque américano-israélienne et ses objectifs

Dans le contexte de ce qu’ils appellent, depuis la guerre en Irak, « le Grand Moyen- Orient », le principal objectif des néo-conservateurs de l’administration Bush concernant la région arabe et ses environs (principalement l’Iran) est le contrôle total de ses ressources stratégiques par les intérêts impérialistes américains. A cette fin tous les moyens sont bons, en particulier la division des pays de la région et poussant à leur entre-déchirement en jouant sur les divisions ethniques, religieuses ou nationales. Cela concerne l’Irak, la Syrie, la Liban et peut-être aussi d’autres pays. L’Iran est maintenant aussi menacé en prenant comme prétexte son programme nucléaire.

Dans ce contexte général, on peut analyser la résolution 1559 en remarquant que le président Bush, l’administration américaine et les Israéliens ont insisté presque quotidiennement dans leurs discours sur l’importance de son application, avec même, selon Bush, la possibilité d’une intervention militaire comme moyen ultime pour la faire appliquer.

Dans le même contexte, on constate que les attaques au niveau local ne ciblent pas seulement la présence militaire syrienne mais aussi les armes palestiniennes dans les camps et également les armes du Hezbollah. Cela cadre parfaitement avec la vision de l’administration américaine sur la « solution » de la question palestinienne, une solution qui entre en conflit avec les droits du peuple palestinien. Le droit des Palestiniens à revenir en Palestine est remplacé par leur installation à l’endroit où ils se trouvent, y compris au Liban.

Pouvons-nous prendre position ?

Il est important que les communistes libanais et la gauche libanaise dans son ensemble ne restent pas en marge de cette mobilisation populaire qui prend place dans le cadre d’une crise nationale qui peut être des plus critique dans l’histoire du Liban. Dans cette situation très complexe et ouverte à toutes les possibilités, ils doivent être capables de créer leur propre programme, un programme qui garantisse l’unité du peuple, fasse échec aux attaques actuellement subies et unisse les masses des deux « camps » opposés sur la base d’intérêts nationaux et de classe, luttant en même temps contre la résolution 1559 et contre la classe politique régnante corrompue que l’on trouve dans les deux camps.

Il est aussi important de remarquer que le président syrien a récemment, lors d’un discours fait au Parlement de Damas, fait part de sa disponibilité pour traiter positivement la résolution 1559 ; c’est-à-dire le retrait immédiat des troupes syriennes de la Beka’a puis jusqu’aux frontières libano-syriennes, tel que cela était prévu par l’accord de Taëf (2).

Par ailleurs, l’opposition libanaise dans sa déclaration « commune » — une partie d’entre elle gardant toutefois sa propre version qui est quant à elle totalement cohérente avec la version américano-israélienne (3) — demande l’application de l’accord de Taëf, surtout pour ce qui concerne la présence syrienne, et prétend être concernée par la protection de la résistance islamique.

Le pays entier traverse une étape critique — une croisée des chemins qui peut déboucher sur des progrès mais aussi sur un désastre. Pour éviter celui-ci, la position des forces nationales progressistes devrait comprendre ce qui suit :

* La formation d’une commission d’enquête judiciaire constituée de juges indépendants et honnêtes. Cette commission devrait être élue par l’ensemble du corps juridique et devra élucider le crime en pouvant se faire assister d’experts criminels locaux ou internationaux pour identifier les responsabilités.

* Le rejet de la résolution 1559.

* La protection de la Résistance et le refus de son désarmement.

* L’application complète de l’accord de Taëf, y compris le retrait de l’armée syrienne et des services de sécurité, la bataille contre le confessionalisme politique et l’établissement de nouveaux rapports avec la Syrie basés sur la fraternité et la solidarité — à tous niveaux, y compris militaires face aux attaques d’Israël et de l’impérialisme.

* L’établissement d’une loi électorale sur la base d’un seul corps électoral et avec une représentation proportionnelle non basée sur les confessions. Le Parlement ainsi élu deviendra une Assemblée Constituante qui passera en revue et reconsidérera la Constitution de façon à ouvrir la voie à un laïcisme complet.

* L’établissement de lois donnant aux Palestiniens vivant au Liban leurs pleins droits civils y compris celui de propriété, du travail, et de sécurité sociale. Le soutien des luttes du peuple palestinien pour son droit au retour dans sa patrie, la Palestine.

* Trouver des solutions adaptées à la crise vécue par la population laborieuse locale en augmentant les salaires, en rétablissant l’indépendance et la vitalité du mouvement syndical, en garantissant la sécurité sociale et les avantages sociaux qui ont considérablement baissé ces vingt dernières années — en particulier dans la santé et l’éducation — en créant des emplois.

1. La répartition (en arabe Mohassassa, institution) est une pratique propre au système libanais qui consiste à répartir sur des bases ethniques ou confessionnelles les principaux postes publics par un consensus entre les trois présidences (de la République, du Parlement et du gouvernement)

2. L’Accord de Taëf, du nom de la ville d’Arabie saoudite où se sont réunis les députés libanais le 22 octobre 1989, a mis fin à une série de conflits armés qui ont ravagé le pays pendant près de 16 ans et réorganisé les institutions du pays sur la base d’une répartition entre chrétiens maronites, musulmans chi’ites et sunnites.

3. Le journal israélien Haaretz, selon le journal local Al-Safir du 5 mars, indiquait que des personnalités libanaises ont récemment envoyé des lettres à des responsables politiques israéliens en place, en particulier Youri Lubrani, l’assistant du ministre de la Défense, leur demandant « d’encourager les USA à ne pas baisser la pression sur la Syrie pour qu’elle se retire du Liban ».

Traduction : Jack Radcliff (de l'anglais)

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