Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 549-550 mai-juin 2009 *

MAROC (TRIBUNE LIBRE)

La crise et les perspectives de la gauche radicale

Cf. aussi : [Maroc]

Chawqui Lotfi et Aziz Mouhib

Chawqui Lotfi et Aziz Mouhib sont militants de Solidarité pour une alternative socialiste (SAS) <www.tadamone.com>, qui se réclame du marxisme révolutionnaire et est issue d'une scission très minoritaire de forces marocaines de la IVe internationale il y a plusieurs années. Ils nous ont demandé la publication de cette tribune libre.

Salé. JR.

Salé. JR.

Le Maroc connaît un nouveau cycle politique où se combinent une crise du régime et un réveil partiel des mobilisations sociales. Cette situation n’est pas sans impact sur la gauche en général et ses courants radicaux en particulier qui cherchent un nouveau positionnement politique.

Vers une crise politique ouverte ?

Le fait le plus marquant de la situation actuelle est le retournement de la conjoncture qui avait marqué l’avènement du nouveau règne. Celui-ci avait commencé par une illusion fabriquée de toute pièce : nous allions lentement mais sûrement vers un « État de droit » où seraient prises en compte les préoccupations sociales. Une décennie plus tard, la rupture entre les classes populaires et les institutions du pouvoir s’est approfondie. Les élections législatives de septembre 2007 qui devaient illustrer l’achèvement de la « transition démocratique » ont été un désaveu sans appel de l’ensemble de « la façade démocratique » et des partis politiques institutionnels, malgré un engagement direct de la monarchie pour une participation massive. Les taux d’abstention et de vote nul ont avoisiné les 83 %. Cette tendance s’est confirmée depuis et tout indique qu’il en sera de même pour les élections communales de cette année. L’ampleur de l’abstention exprime un rejet massif d’une démocratie de façade à bout de souffle. La crise de celle-ci exprime cependant des évolutions plus profondes que les simples comportements électoraux. Le propre de la mondialisation (et aujourd’hui l’impact de la crise mondiale) est d’accélérer le rythme général des contradictions internes et de déstructurer les mécanismes de régulation propres au « système makhzen » (1).

La monarchie n’est pas simplement un pouvoir politique absolu, elle est également le noyau dur économique des classes dominantes. A travers sa maîtrise de l’appareil d’État et des politiques économiques, elle a été le vecteur essentiel de la consolidation et de l’interpénétration des intérêts entre les différents segments de la classe dominante et de leur alliance avec le capitalisme international. Aucune ascension sociale, aucune activité économique d’importance, aucun marché et crédits, aucune cooptation dans le monde des affaires n’ont été permis sans son aval.

Plus largement, la confusion organique entre pouvoir politique et économique lui a permis de constituer des appuis sociaux dépendants, à un degré ou un autre, du sommet par une large politique clientéliste. Ce dernier ne s’est pas imposé seulement par l’usage de la force ou de l’idéologie mais par sa capacité à constituer une base matérielle à une politique d’allégeance sociale et politique. Le pouvoir a ainsi construit un appareil tentaculaire dont la clef de voûte est le ministère de l’intérieur. Essentielle dans la fonction de contrôle social et de répression, le statut social de la bureaucratie makhzenienne est lié à la permanence de rapports clientélistes et à l’existence d’un secteur public nourricier de ses privilèges qu’elle gère, à l’image du pouvoir lui-même, comme un patrimoine privé.

Les exigences imposées par l’Union européenne (UE) et la Banque mondiale (BM) d’un guichet unique pour les investissements, d’une justice indépendante notamment pour tout ce qui relève du droit des affaires, de transparence dans la gestion des aides et des réformes, de simplification des procédures administratives, de lutte contre la corruption, de mise en œuvre d’un marché financier et boursier, et de réduction des sphères d’intervention de l’État, ne sont pas sans conséquences sur son « réseau d’influence » et génère des « tensions » au sein des sphères dominantes. À ces divisions se combinent de lourds conflits récurrents autour de la restructuration du grand capital privé ou du rôle de l’État dans l’accompagnement de la zone de libre échange euro-méditerranéenne, conflits à travers lesquels le palais avec son groupe l’ONA (Omnium Nord Africain) a consolidé un empire économique hégémonique et développé des alliances avec les secteurs liés au marché mondial et les cercles dirigeants de l’armée. Cette situation défavorise également des secteurs du patronat incapables de faire face à la concurrence généralisée qui se développe comme en témoigne la multiplication des doléances et associations professionnelles. La tendance à la réduction de la base matérielle des politiques d’allégeance, d’octroi de sphères d’accumulation, rend de plus en plus difficile la « conciliation » entre les intérêts immédiats des couches constitutives de la base sociale, au sens large, du pouvoir.

L’autre facteur essentiel réside dans la crise des moyens de légitimation politique. Si durant les premières années du règne de Mohammed VI, beaucoup ont cru à une démocratisation partielle et progressive des institutions, la réalité est tout autre. Non seulement la monarchie règne et gouverne mais elle le fait à l’écart des institutions dites représentatives. Si la monarchie a concédé historiquement un espace légal en apparence pluraliste, c’est dans le cadre d’une constitution et de rapports de pouvoir qui enlèvent toute autonomie et substance propre aux institutions représentatives. Le palais ne gouverne pas avec les partis mais à travers eux. L’accès « au pouvoir » des partis d’opposition qui allaient former le « gouvernement d’alternance » (1997-2002) a été ainsi borné par une série de conditions : respect des réformes libérales, ministères de souveraineté (de l’intérieur, des affaires étrangères, de la justice, de la défense etc.), respect du monopole politique du trône, abandon de toute exigence de réformes constitutionnelles.

Mais par là même c’est un des leviers historiques de la façade démocratique qui est ébranlé. Pendant des décennies, le conflit entre mouvement national (opposition) et le palais a structuré le champ politique. L’opposition a joué un rôle décisif dans le maintien d’une paix sociale et a permis une transition de règne consensuelle. Si elle encadrait des secteurs populaires et des fractions significatives du mouvement syndical, apparaissant largement comme un recours possible pour une transformation sociale et politique, ce rapport s’est effondré à partir du moment où elle est devenue une force de gestion loyale du système, y compris au détriment de ses propres bases sociales historiques. La capacité de l’opposition à canaliser les mobilisations sociales, syndicales et démocratiques sur le terrain institutionnel est entamée d’une manière irréversible. Mais l’autre aspect de cette dynamique est l’incapacité du pouvoir « à huiler » ses mécanismes formels de représentation. Les tentatives de s’appuyer sur de nouveaux partis, tel que le PJD (2) ou plus récemment la mise en orbite du « Parti de l’authenticité et de la modernité » dirigé par le secrétaire d’État de l’intérieur et ami personnel du souverain, ont fait long feu.

Par ailleurs les éléments de la crise se nourrissent d’autres facteurs plus souterrains. Un des fondements socio-politiques de la stabilité du pouvoir a reposé historiquement sur la maîtrise des campagnes. Depuis la signature des accords de libre échange, le Maroc a entériné la fin de l’exceptionnalité agricole. Le risque d’une contestation paysanne face à l’épuisement accéléré de ses maigres ressources, l’expropriation rampante des terres au profit d’une agriculture d’exportation concentrée et monopolisant les sources d’eau, la libéralisation de la concurrence, l’étouffement des marchés locaux, est réel. Il faut également rajouter que les petits et moyens propriétaires, clientèle historique des notables ou composantes de celle-ci, sont également affectés par cette dynamique. Sur un autre plan qui tient plus du référentiel symbolique mais qui participe centralement à la légitimation politique, la stabilisation à un haut niveau des forces islamistes et l’acceptation d’une de ses composantes dans le jeu politique minent le monopole politique de la référence religieuse et le statut du roi comme « commandeur des croyants ». De même, la montée de mouvement culturel amazigh malgré les tentatives d’instrumentalisation du pouvoir marque l’émergence de revendications identitaires qui sont contradictoires avec l’idéologie arabo-islamique et le fondement centralisé du pouvoir politique. Obéissant à une autre logique, la cristallisation en cours d’une nouvelle génération de Sahraouis qui renouvelle la lutte pour la reconnaissance des droits des Sahraouis à l’intérieur même des territoires administrés par le Maroc, souvent en lien avec la question sociale, représente un casse-tête pour le pouvoir. Face à ces différents éléments de crise, potentiels ou réels, la monarchie s’expose de plus en plus et intervient sur tous les fronts au risque d’apparaître pour ce qu’elle est : un pouvoir qui a une responsabilité directe dans la situation sociale. Mais surtout un tel engagement ne repose au fond que sur la gestion au coup par coup des situations de tensions et par de nouvelles couches de peinture sur la crise qui affecte la société dans son ensemble. Et elle fait dans un contexte d’affaiblissement des médiations politiques, institutionnelles qui lui permettaient de s’offrir par le passé des bouffées d’oxygène. Nous assistons à la fin d’un cycle politique sans qu’émergent et se stabilisent de nouveaux mécanismes politiques d’intégration et de temporisation des conflits. Nous rentrons dans une phase d’instabilité profonde d’autant plus que le front social connaît des évolutions importantes.

Vers un renouveau des luttes ?

L’offensive des classes dominantes s’est appuyée sur les exigences de l’intégration à la mondialisation capitaliste pour imposer une remise en cause radicale des rares acquis collectifs. Elle repose aussi sur la domestication des appareils syndicaux, le recentrage de l’opposition et la faiblesse générale des organisations de masse. En même temps, le « climat social se tend ». L’appel à une grève générale de toute la fonction publique en mai dernier a été particulièrement suivie et les mobilisations sont récurrentes y compris dans le privé. La faiblesse principale de cette dynamique tient à l’isolement des mobilisations, à la prédominance des revendications catégorielles sans dynamique unificatrice. L’éclatement et la faiblesse du champ syndical rendent par ailleurs difficiles des dynamiques de convergence. Malgré cela, on assiste à une syndicalisation en extension dans certains secteurs (ouvriers agricoles, transports routiers, différents corps de fonctionnaires). Le renforcement du poids de la gauche radicale au sein de nombreuses fédérations est manifeste sans pour autant que cela soit un levier suffisant pour la construction d’un rapport de force global. La période qui s’ouvre est celle d’une « lente recomposition » au sein même d’une « décomposition » mais qui peut connaître des accélérations en raison de l’ampleur de l’offensive et de la crise des directions incapables de légitimer leur « attentisme ». Le défi — et le débat en gestation au sein de la gauche radicale — est de passer d’une guerre de positions qui lui a permis un enracinement relatif mais réel, voire majoritaire dans certains secteurs, à une stratégie d’ensemble qui donne corps à une opposition populaire unitaire et structurée, en évitant le double travers d’une stratégie suicidaire de confrontation frontale compte tenu des rapports de force, et le risque d’un repli sectoriel avec ses dangers de paralysie face à la bureaucratie.

Mais c’est sur le terrain social qu’apparaissent plus clairement des dynamiques émergentes. Le fait le plus significatif de ces dernières années est la montée de luttes qui concernent les « conditions de vie » et « l’accès aux droits ». Cela a concerné « les coordinations contre la vie chère » nées de mouvements de résistance spontanés des habitants des quartiers populaires contre la hausse des factures d’eau et d’électricité. Cette dynamique a entraîné des secteurs populaires qui dépassent largement les réseaux militants à travers parfois des actions de désobéissance (refus collectif de payer les factures) et des manifestations quotidiennes. Malgré la difficulté de définir des perspectives centrales et la reprise en main partielle des coordinations par des courants électoralistes, une véritable disponibilité à la lutte s’est manifestée. Dans la même veine, on peut noter une montée des mobilisations dans les campagnes, les petites ou moyennes villes où se combinent crise urbaine et crise rurale. La marginalisation sociale subie, la privatisation ou l’inexistence de services publics, l’explosion du chômage ont été la toile de fond d’une série de résistances populaires prenant parfois un caractère de quasi-soulèvement dont Sefrou et Sidi Ifni sont les épisodes les plus connus. La caractéristique foncièrement nouvelle de ces mobilisations tient dans leur massivité, détermination, durée, avec une nette conscience de la légitimité de leurs revendications. Elles cherchent à s’appuyer sur leurs propres forces sans compter sur les médiations politiques et syndicales traditionnelles. Cela traduit un état d’esprit nouveau loin des émeutes classiques écrasées dans le sang (comme en 1981, 1984 et 1990) ou des luttes dévoyées par des appareils de collaboration de classes aujourd’hui en crise. Elles traduisent aussi l’entrée en scène d’une nouvelle génération et de nouveaux secteurs sociaux qui n’ont rien à perdre ou qui ont tout perdu. La jeunesse n’est pas en reste de ce climat social nouveau comme en témoigne le fer de lance qu’ont pu jouer les lycéens dans la solidarité récente avec le peuple palestinien ou la reprise d’une combativité étudiante malgré la crise de leur organisation syndicale. Le pouvoir a parfaitement conscience des potentialités de ce « réveil social ». Si ces tendances venaient à s’étendre, à cristalliser des mouvements de masses prolongés et toucher les grandes villes, une crise ouverte du pouvoir sera inévitable, lourde d’incertitudes pour les dominants. A plus forte raison si ces mobilisations débordent de leurs revendications initiales et intègrent une lutte contre la répression et des objectifs démocratiques. Cette combinaison est d’autant plus possible que la crise de la façade démocratique la nourrit et que les mobilisations se heurtent d’emblée à l’appareil gouvernemental et répressif. Il y a une nette inflexion sécuritaire visant à restaurer un climat de peur, de punition collective et d’avortement de toute dynamique. En ce moment même ce sont des dizaines de militants étudiants, chômeurs, syndicalistes, ouvriers agricoles, lycéens ou simples citoyens qui sont poursuivis dans toutes les régions du pays. La politique globale menée tend cependant à accumuler les foyers d’incendie et à élargir les fronts de lutte. Leur jonction et développement sont un défi majeur de la gauche anticapitaliste en raison même de la désertion de la gauche institutionnelle.

Crise et discrédit de la gauche traditionnelle

L’effondrement social et politique de la gauche traditionnelle est un fait : elle a exécuté les politiques antipopulaires sans même un maquillage social-libéral au prix d’une rupture avec les classes populaires et d’importantes scissions.

En moins d’une décennie, la principale force historique d’opposition, l’Union Socialiste des Forces Populaires (3), membre de l’Internationale socialiste, a connu le départ de la majorité de son organisation de jeunesse et de sa branche syndicale. Ses derniers résultats électoraux traduisent un déclin prononcé auquel se combine une crise ouverte de son appareil, ce qui ne l’empêche pas de rester présente dans la majorité gouvernementale actuelle.

Mais ce qui est qualifié de gauche démocratique est aussi aujourd’hui en perte de vitesse. Celle-ci regroupe des composantes diverses : le Parti socialiste unifié (4), le Parti de l’avant-garde démocratique socialiste (5), le Congrès National Unioniste qui est le bras politique de la confédération démocratique du travail depuis sa rupture avec l’USFP. Le propre de cette mouvance est qu’elle a toujours refusé une participation gouvernementale sans conditions : elle estimait nécessaire au préalable l’ouverture de réformes constitutionnelles et politiques constitutives à ses yeux d’une transition démocratique vers l’État de droit. Mais en réalité, cette mouvance ne s’est jamais placée en concurrence de la gauche gouvernementale. Elle a toujours considéré celle-ci comme une composante de l’alternative démocratique et même sous le gouvernement dit d’alternance elle s’est positionnée dans une attitude de soutien externe à peine critique, quand elle n’a pas nourri les illusions sur l’ouverture démocratique du « nouveau règne ». Certaines de ses composantes — la bureaucratie politico-syndicale de la CDT (6) — sont depuis longtemps embarquées dans la collaboration de classe. Ces forces ont subordonné toute stratégie de changement à un « compromis historique » avec le pouvoir et à une « lutte à l’intérieur des institutions parlementaires et municipales » avalisant la mécanique intégrante de la façade démocratique, quitte à devenir une opposition de façade ou impuissante. C’est cette réalité qu’a sanctionné la majorité de la population lors des élections législatives de septembre 2007, ces forces engagées dans une alliance électorale ont obtenu cinq sièges. Sans tirer un quelconque bilan, la « gauche démocratique » continue sur sa lancée malgré des éléments de crise interne et de décomposition très forts. Elle cherche d’ailleurs à nouer des alliances avec la gauche gouvernementale membre de l’exécutif actuel à l’occasion des prochaines échéances électorales.

Vers un front anticapitaliste

C’est dans ce contexte général que des organisations radicales ont décidé d’impulser une « alliance stratégique » qui préserve l’autonomie de chaque courant, tout en visant à créer les conditions politiques, programmatiques et pratiques d’une unification durable de l’activité militante sur tous les fronts de lutte. C’est la première tentative sérieuse interne au camp réellement radical depuis les années 1970. Ce processus concerne à cette étape trois courants : la Voie Démocratique (7), l’Option de la gauche démocratique basiste (8) et Solidarité pour une alternative socialiste mais son objectif vise à rassembler sans exclusive tous les courants combatifs et radicaux.

Les facteurs qui ont suscité cette dynamique ne sont pas étrangers aux évolutions décrites plus haut. Il y a d’abord une convergence concernant l’analyse de la situation globale. Sur le plan général, il y a une compréhension commune des grandes tendances de la situation mondiale en termes d’analyse de la dynamique de la mondialisation capitaliste et de la crise actuelle, de la nature de l’offensive de l’impérialisme, de ses limites et contradictions et des grandes mutations qualitatives qui ont affecté les courants historiques du mouvement ouvrier et anti-impérialiste. Mais aussi des convergences sur l’analyse de la période politique propre à la scène marocaine ; celle de la continuité autoritaire du régime , de la fin d’un cycle politique marqué par l’épuisement de la façade démocratique et le déclin de l’opposition historique, celle d’un renouveau contradictoire mais réel des mobilisations populaires. A ces convergences qui touchent plus la caractérisation de la situation se combine une compréhension rapprochée des tâches : la nécessité d’un parti de classe radicalement indépendant de la gauche gouvernementale et parlementaire, une stratégie de construction des rapports de forces qui s’appuie sur l’enracinement des mobilisations, leur extension et convergences plutôt que sur l’intégration institutionnelle, la nécessité d’organisations de masse combatives et d’une lutte contre les stratégies de « dialogue social » portées par les bureaucraties, la nécessité d’un renouvellement du projet socialiste qui intègre les leçons des échecs bureaucratiques et les problématiques « nouvelles » (écologie, questions identitaires…), et un internationalisme plus conséquent qui permette au courant anticapitaliste mondial de reprendre l’offensive. L’ensemble de ces éléments, même si ils sont différemment cristallisés et agencés en fonction des courants, constitue un socle solide pour envisager au minimum un dialogue constructif et une unité d’action.

Mais l’enjeu, et c’est le sens de cette alliance stratégique, est plus vaste : il s’agit de positionner un pôle anticapitaliste public clairement identifié qui peut incarner une opposition globale et cohérente. Cette conviction se nourrit aussi d’ un constat commun : dans la situation d’instabilité sociale et politique qui s’ouvre, aucun courant ne peut à lui seul polariser les radicalisations, intervenir dans l’ensemble des luttes et résoudre concrètement la question politique de la construction d’un autre rapport de force. Il s’agit donc d’avancer vers l’unité mais aussi de construire celle-ci sur des bases solides pour lui permettre un redéploiement et le dépassement de ses contradictions internes. La méthode adoptée est celle d’un débat public sur toutes les questions fondamentales de la lutte sans occulter les divergences mais sans que ces dernières empêchent toute unité d’action et la construction d’expériences communes, qui permettent de vérifier dans la pratique, ce qui ressort de malentendus et de différences réelles et dans ce processus, de prendre le temps de les traiter démocratiquement. Il y a aussi une nette consciente de la nécessité non pas de juxtaposer des positionnements mais d’élaborer collectivement des réponses politiques globales, y compris en se nourrissant des expériences et traditions des uns et des autres. Les questions tactiques — même si elles ont leur importance — ou les questions relatives immédiatement au travail de masse — sans d’ailleurs les occulter — n'y sont donc pas de portée immédiate, mais plutôt la dimension politique du projet et de son contenu stratégique dans les conditions non pas intemporelles, mais bien concrètes de la lutte des classes au Maroc. Cette approche rompt avec les conceptions sectaires et doctrinaires et s’engage dans une reconstruction sociale et politique d’une gauche de combat en partant des défis globaux imposés par la situation. C’est le contenu en filigrane de la déclaration commune des trois organisations (9).

La phase actuelle ne fait que débroussailler le terrain mais tout le chemin reste à construire, les difficultés nombreuses et les tests réels sont devant nous. L’enjeu est de construire la capacité de ce « front » à jouer en tant que tel, un rôle moteur dans les résistances sociales et démocratiques tout en maintenant un caractère ouvert du processus en direction d’autres groupes radicaux.. C’est également cette dynamique unitaire et radicale tournée vers l’action qui permettra de convaincre nombre de militants du mouvement de masse et la nouvelle génération qui fait son expérience. Il faut aussi prendre le temps d’apprendre à faire ensemble. Une difficulté majeure réside à ce niveau : dans le déficit d’élaboration d’un programme d’action transitoire compte tenu de l’éclatement profond des résistances, de la multitude des revendications catégorielles, de la situation contradictoire des luttes sociales, et de l’absence d’expériences significatives de luttes politiques de masses indépendantes. Il faudrait aussi rajouter le poids des traditions politiques marquées par des conceptions différentes de l’articulation luttes sociales et luttes politiques. Le défi est à la fois d’un renouvellement patient des pratiques et des élaborations revendicatives non pas « en vase clos » mais au cœur des combats et de l’expérience commune où il n’est exigé de personne de se renier mais en pariant sur des recompositions, des clarifications, un élargissement qui permettront à la gauche radicale de s’affirmer comme un sujet politique crédible. ■

Notes

1. Le makhzen est la face cachée de la « façade démocratique » et désigne l’appareil central du pouvoir.

2. Le Parti de la justice et du développement (PJD) est une formation islamiste légale pro-monarchiste.

3. L’USFP : principal parti de l’opposition parlementaire issue de la gauche nationaliste devenu un parti gouvernemental gestionnaire et libéral dans ses orientations.

4. Le PSU regroupe pour partie des courants issus de tradition marxiste-léniniste qui ont rompu avec toute problématique révolutionnaire et des courants issues de la crise de la social-démocratie. Il connaît une crise organisationnelle importante.

5. Le Parti d’Avant-garde Démocratique et Socialiste (PADS), une rupture de gauche de l’USFP en 1983, se revendique du « socialisme scientifique » et a connu un déclin important de ses forces depuis les années 1990. Le PADS a opéré un recentrage politique et opte pour la participation aux institutions depuis les élections en 2007.

6. Confédération démocratique du travail (CDT) est un syndicat historiquement lié à la social-démocratie (avant sa scission ) et à son courant « populiste ». La CDT a connu elle aussi par la suite diverses scissions.

7. La voie démocratique constituée en 1994 est issue des militants et cadres de l’organisation marxiste-léniniste Ilal Amam (« En avant »), principale opposition radicale dans les années 1970, qui a subi une très forte répression.

8. l’OGDB est issue d’une des tendances basistes en référence au courant radical historique du mouvement étudiant. Ils se sont constitués en rupture avec le mouvement des « démocrates indépendants » qui a rejoint le PSU. Cette organisation se revendique du marxisme mais sans une identité politique cristallisée

9. La déclaration peut être consultée sur le site de l'ESSF : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article13086

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta