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Notes de lectures

N° 504 avril 2005 *

LECTURES

La société israélienne dans l’impasse

Cf. aussi : [Israël-Palestine]

Didier Epsztajn

Sylvain Cypel, Les emmurés — La société israélienne dans l’impasse, Paris 2005, éd. La Découverte, 23 €.

Journaliste au Monde, ayant vécu dans sa jeunesse en Israël, Sylvain Cypel vient de publier un gros livre sur l’analyse interne de la société israélienne et de façon plus réduite sur celle de la société palestinienne. S’il n’est pas possible dans un article de résumer ce livre de plus de 400 pages, ni de parcourir l’ensemble des analyses articulées à une riche documentation historique (autour des travaux des « nouveaux historiens » israéliens tel Tom Segav, Benny Morris ou Ilan Pappe, ou palestiniens comme Edward Saïd ou Elias Sanbar) et enrichie par de nombreuses interviews, nous évoquerons les points les plus significatifs ou ceux porteurs des interrogations critiques les plus pertinentes sur les sociétés traitées et leurs évolutions.

La société israélienne n’est ni figée ni homogène. Le livre interroge les contradictions, engendrées, entre autres, par la confrontation permanente entre les mythes structurant le passé-présent de cette société et de ses habitant(e)s et les réalités très éloignées des descriptions diffusées par les médias.

Autant le dire ouvertement, ce que Sylvain Cypel écrit dans ces quinze chapitres dont deux plus particulièrement centrés sur la société palestinienne ne soulève pas d’objections (dissymétrie des responsabilités, mises à jour des politiques des dirigeants sionistes et analyses des phénomènes ethnicistes et racistes de la société israélienne, critique des incapacités politiques passées et actuelles de l’OLP). Restent cependant des passages discutables ou ambigus que nous critiquerons à la fin de cet article.

La conclusion du livre peut être résumée simplement. Aujourd’hui la défaite, au sens politique du terme, d’Israël ne peut être que salvatrice. Cette défaite des dénis, de la pensée ethnique et des constructions mythiques et à l’inverse la victoire du droit, de l’universalisme et de l’éthique de justice, passe par la reconnaissance du caractère constitutif, dans la construction d’Israël, de l’expulsion des Palestiniens en 1948. Son avenir en tant qu’entité nationale dépend au premier chef du règlement de ce contentieux fondateur. Et cela nécessite, entre autres, de libérer tous les territoires occupés y compris Jérusalem-Est.

La première partie du livre s’intitule : « Mémoires, images de soi, images de l’autre ». La mémoire épurée de 1948 est le soubassement d’une construction rassurante de l’image de soi comme unique victime pour les Juifs israéliens. La négation des expulsions, des massacres, des villages rasés et effacés de l’histoire, le déni des Palestiniens puis des réfugiés, l’auto-justification systématique ont créé un espace mythique où l’image de l’autre est dévalorisée, méprisée et annulée. Cette construction s’appuie sur l’influence ethniciste présente dans le mouvement national juif et s’alimente d’une vision orientaliste de l’histoire (approche articulée autour de l’idée que l’espace arabo-musulman est marqué par des « constantes culturelles » qui lui seraient intrinsèques et constitutives, p. 106).

L’évolution de Benny Morris, est un exemple frappant du fonctionnement mental de cette société. « L’homme qui le premier en Israël, s’est attelé à la mise au jour des faits historiques les plus douloureux pour la mémoire collective, et les plus systématiquement occultés, va d’un même mouvement les désigner pour ce qu’ils furent — un nettoyage ethnique — ce qu’il s’était jusque là toujours refusé à faire. Mais il va aussi, sous l’influence de cette rétraction ethnique et de son orientalisme profond, s’atteler à les justifier, et même à… prôner leur répétition. »(p. 143). L’auteur traite aussi des difficultés palestiniennes à appréhender les Israéliens. « La négation du caractère national de la société juive israélienne fonctionne comme un miroir inversé de la vision orientaliste israélienne quant à l’inexistence d’un peuple palestinien et l’illégitimité de son nationalisme » (p. 181).

La seconde partie du livre intitulée « Israéliens, Palestiniens : la tentation du pire » traite de l’après-Guerre des six jours. Les modifications substantielles des partis israéliens et de leurs orientations majoritaires dans un contexte d’occupation des territoires, de colonisation puis de développement de la première Intifada sont analysées en détail. L’auteur parle d’une « algérisation » de la société israélienne, c’est-à-dire d’un renforcement « en son sein, par un mouvement mécanique, des propensions les plus coloniales qui y préexistaient » (p. 206). Les négociations d’Oslo (« la responsabilité primordiale dans l’échec revenant aux dirigeants travaillistes israéliens », p. 228), de Camp David, de Taba puis de Genève sont disséquées et les fondements des mensonges israéliens, particulièrement bien mis en perspective dans les réalités politiques et symboliques de l’occupation.

Coincée entre une politique de « lutte armée » et de diplomatie secrète, l’Autorité palestinienne ne parviendra pas à élaborer des perspectives mobilisatrices. Elle sera largement prise au dépourvu par la première Intifada. L’absence de démocratie, la corruption de l’OLP (« nomination comme ministre de Jamal Tarifi devenu milliardaire en fournissant à Israël la main-d’œuvre qui construisit les habitations et les routes réservées aux colons, prélevant sa dîme sur chaque salarié palestinien… », p. 311), le clientélisme avec le retour des grandes familles sont analysés. L’auteur mène une critique exemplaire des actions terroristes et suicidaires. « Les auteurs palestiniens d’attentats-suicides font l’objet d’un double déni : déni de l’inhumanité de leurs actes au profit de leur glorification, du côté de leurs partisans ; déni de leur humanité au profit d’une diabolisation de l’ensemble des Palestiniens, du côté de l’immense majorité des Israéliens » (p. 317)

Les évolutions de la société israélienne, sa « brutalisation » comme dans le traitement des ouvriers immigrés (p. 339) ou lors de la grève de la faim de Palestiniens détenus en août 2004 où un ministre « peut dire publiquement… Qu’ils crèvent ! » (p. 339), la radicalisation du nationalisme, la baisse de l’esprit démocratique, le rôle des médias (« alignement sur les vérités officielles sensiblement identique à ce que connut la presse américaine après le 11 septembre 2001 », p. 347), la place grandissante des militaires, l’évolution de la mouvance nationale religieuse et du « parti des colons », les développement du racisme (les citations de certains rabbins feront passer le borgne français pour un antiraciste) sont tour à tour étudiés. L’exposition de l’émergence du « camp moral » dans ces différentes composantes, les départs d’Israël, des liens historiquement mouvant entre les Israéliens, le nazisme et la Shoah, sont complétés d’une analyse pertinente des antisémitismes réels et imaginés.

Reste maintenant à évoquer des désaccords. Mineur mais significative du poids des mots, l’utilisation de « Tsahal » pour nommer « amicalement » l’armée israélienne, même lorsque l’on condamne ses agir et ses conduites, nous semble inopportun. Plus important, la mise sur le même plan, ou le manque de remise en question, de la « Loi sur le retour » (permettant à tout(e) Juif(ve) d’obtenir la nationalité israélienne) et du « Droit au retour » pour les Palestinien(ne)s, me semble profondément erroné. Dans un cas il s’agit d’une loi fondée sur l’ethnicisme, condamné par ailleurs par Syvain Cypel tout au long de son livre, d’une inscription a-historique profondément investie de la pensée religieuse et non assimilable à une règle de droit ; de l’autre, d’un droit démocratique élémentaire, au sens communément établi et accepté dans le monde. Derrière cette dérive des mots, se cache une problématique sur la caractérisation « juive » de l’État d’Israël, laissant place à une conception ethnique maintenue dans le futur des évolutions souhaitables.

Qu’à la lumière des événements du dernier demi-siècle il soit opportun de rediscuter des liaisons de la diaspora juive, y compris de possibles migrations vers cet État, et de rompre avec des visions et des réponses ne prenant pas en compte des attachements récurrents et fondateurs d’une certaine culture nationale, nous semble aujourd’hui nécessaire, mais cela ne peut être acceptable qu’en terme de droit applicable à toutes et tous, au-delà même des auto-définitions ethniques des un(e)s et des autres.

Enfin, il faudrait revenir aussi sur la question de la libération nationale du peuple juif (l’utilisation de cette terminologie habituelle ne vaut pas acceptation de ma part) ou sur ce que l’auteur nomme « les composantes contradictoires du sionisme et d’Israël » — les Juifs comme religion et comme peuple, l’aspiration à l’émancipation nationale et la propension ethniciste ; l’édification en État-nation et le colonialisme, mais différent des colonialismes usuels de l’époque dans ses aspirations ; la laïcité et les fondements mythologiques bibliques, etc. (p. 177) telle que cette « libération nationale » a été posée et réalisée par le sionisme.

Mais, faut-il encore une fois le préciser, ces divergences soulignées, le livre de Sylvain Cypel est une réussite dans la conjonction d’une description historique et d’une analyse du présent, sans gommer les évolutions contradictoires, les blocages profonds, les réalités destructives, et tout en exposant les conditions plausibles d’un futur dégagé de la domination israélienne sur la société palestinienne.