Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 595-596 juillet-août 2013

ALLEMAGNE ET EUROPE

Pour un renouveau politique de l’Europe !

Cf. aussi : [Allemagne]

Michael Aggelidis *

La crise de l’Union européenne s’aggrave. Les pays économiquement les plus faibles paient un prix énorme pour les politiques de la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international). De plus en plus de gens sont précipités dans la pauvreté, l’économie est en panne et des droits démocratiques élémentaires sont piétinés. La Grèce est l’exemple le plus spectaculaire. L’idée européenne s’en trouve discréditée.

La dette extérieure de la Grèce s’amplifie d’environ 1 500 euros par seconde ! Le taux d’endettement est de 180 %, le chômage des jeunes à 67 %, 27 % des personnes en âge de travailler sont au chômage. La « petite troïka » — comme beaucoup de Grecs appellent le gouvernement en place — gouverne par des décrets d’urgence. Le droit de grève est aboli de facto dans de nombreux secteurs.

Beaucoup de gens ont quitté le pays dans cette terrible crise, parmi eux 120.000 diplômés, avec une tendance à la hausse. Au cours des dernières années, des centaines de milliers d’habitants de l’Europe du Sud et de l’Est ont émigré vers la République fédérale allemande. En 2011, ils étaient 500.000, en 2012 600.000.

La formation universitaire d’un médecin coûte en Grèce environ 85.000 euros. Mais l’effondrement du système de santé grec où quatre médecins sur dix sont au chômage fait que les diplômés s’en vont à l’étranger. L’Allemagne ne paye rien pour le coût de la formation et peut employer des professionnels bien formés. Et la pression de l’immigration sur les salaires a un effet collatéral, que le capital allemand apprécie, bien sûr.

Le gouvernement, sous la pression de la troïka, a imposé une austérité brutale. La population n’avait pas le choix, parce que le gouvernement grec n’a pas le droit de décider librement du budget de l’État. Le résultat a été la réduction des salaires dans le secteur public et dans le secteur privé, ainsi que la suppression de centaines de milliers d’emplois dans la fonction publique.

Si l’on calcule par habitant, la Grèce emploie maintenant dans le secteur des impôts seulement un tiers de fonctionnaires par rapport au nombre employé en France. Pour l’augmentation des recettes fiscales, c’est aussi inefficace que le sont les orgies des privatisations. Au contraire, l’État s’appauvrit de plus en plus.

Cette politique est conçue principalement à Berlin. L’influence d’Angela Merkel et du gouvernement allemand sont essentiels. Les multiples résistances et l’isolement mondial croissant de sa conception ont quand même obligé Merkel à au moins retarder le pacte de compétitivité. La récente décision de l’UE de prolonger les délais pour la consolidation budgétaire en France et en Espagne signifie aussi un peu d’eau dans le vin de Merkel.

Le parti Die Linke a présenté des alternatives à la politique économique et sociale : il se prononce pour une politique fiscale équitable en Europe, pour imposer de manière croissante les revenus élevés, les trusts et les banques commerciales. Nous voulons aussi un nouveau débat sur la nationalisation des grandes entreprises — en commençant par les sociétés d’énergie et les banques commerciales privées.

La socialisation ne signifie pas la création de monstres bureaucratiques, si le contrôle démocratique et l’autogestion démocratique sont introduits. L’objectif est que la société s’assure la responsabilité et la compétence sur les activités économiques qui façonnent le destin de millions. C’est pourquoi nous avons besoin d’un système bancaire public engagé statutairement pour le bien commun selon le modèle des caisses d’épargne.

Mais nous avons aussi besoin d’une Europe différente, une Europe de solidarité, de responsabilité écologique et pacifique. Dans le projet de texte pour notre programme électoral il y a un certain nombre de considérations pertinentes à ce sujet. Les bases non démocratiques du traité de Lisbonne y sont dénoncées à juste titre. D’autre part, il y a des formulations qui semblent viser à une réforme de l’UE, comme l’élargissement des pouvoirs du Parlement européen (PE).

Je pense que ce n’est pas cohérent. Cette UE a été dès le départ un projet dans les intérêts du capital. Les populations des pays européens n’ont jamais eu le droit de se prononcer sur les fondements constitutionnels. Le « déficit démocratique » de l’UE est légendaire. Le poids des gouvernements des pays européens les plus riches, de l’eurocratie et du lobbying des grandes entreprises est écrasant. Le traité constitutionnel de Lisbonne impose à l’Europe les dogmes néolibéraux et ne permet même pas les contrôles des mouvements de capitaux.

Par conséquent, je suis pour une alternative institutionnelle à l’UE et à ses institutions, pour créer une nouvelle union politique de Europe, pour l’élection d’une Assemblée constituante, donc pour au moins respecter les normes de la démocratie parlementaire bourgeoise.

Cela pourrait aussi être un objectif unificateur positif pour les millions de personnes qui ont déjà fait grève et manifesté contre les politiques de la troïka et ses effets dévastateurs. Comme on ne peut pas encore mobiliser des millions pour les slogans du « socialisme » ou de la « démocratie socialiste », nous devons trouver des revendications transitoires, non seulement réduire le temps de travail sans perte de salaire, pour un salaire minimum et des normes sociales humains décents dans toute l’Europe, mais aussi des revendications transitoires sur le plan politique.

Il faudra un vaste débat public sur les fondements constitutionnels de la nouvelle union politique de l’Europe. Die Linke aura à participer à ce débat et à proposer une démocratie participative, à mettre en avant les valeurs de la solidarité, de la justice sociale et de l’égalité, du dépassement des déséquilibres et inégalités économiques.

Sahra Wagenknecht (1) et Oskar Lafontaine (2) ont le mérite d’avoir suscité un débat sur l’euro dans Die Linke. Deux choses sont claires : d’une part, c’est la défense des conditions de vie de la grande majorité des populations en Europe qui doit être la mesure de toutes choses, et non une défense abstraite de l’euro. D’autre part, la politique courante de la troïka augmente la probabilité que les pays d’Europe du Sud seront incités à quitter la zone euro, en tant qu’acte de légitime défense.

Mais personne ne conteste, pas même Heiner Flassbeck (3), qu’une sortie de la zone euro, fût-elle ordonnée, des pays du sud de l’Europe impliquerait des risques énormes. Les pays méditerranéens ne seraient pas les seuls perdants. Un effondrement chaotique de la zone euro contient des risques énormes également pour le cœur de l’Europe et pour l’Allemagne. Cette dernière ne pourra pas survivre comme une île des bienheureux.

Les économistes les plus perspicaces du néolibéralisme, comme Hans-Werner Sinn (4), plaident depuis longtemps déjà pour un soutien financier massif et durable aux pays du Sud qui voudraient sortir délibérément de la zone euro. Jusqu’ici, Syriza a exprimé la volonté de rester dans la zone euro. Mais Alexis Tsipras (5) a précisé à juste titre que céder aux exigences du gouvernement allemand mènerait la zone euro à l’échec. L’ancien président de Syriza, Aleksos Alavanos, argumente de façon offensive pour la sortie. Si Tsipras parle d’une « zone euro à deux vitesses », cela ressemble d’une certaine manière à l’ancien concept du Système monétaire européen (6) avec des taux de change flexibles dans certaines limites.

Nous avons besoin d’un débat ouvert dans toute la gauche en Europe sur les bonnes alternatives, si la route allemande continue à mener dans l’abîme. Si nous prenons l’analyse critique des économistes de la crise, comme Flassbeck ou Bofinger (7), au sérieux, alors une convergence des coûts salariaux entre l’Allemagne et l’Europe du Sud doit être réalisée. Si cet objectif est réalisé jusqu’en 2022, alors, d’après les calculs de Heiner Flassbeck, les salaires en Allemagne devrait augmenter de 4,7 % par an en termes nominaux. Dans le sud de l’Europe, des hausses nominales de 2,3 % pour cent seraient compatibles avec la réalisation de l’objectif. Un coup d’œil sur la convention collective négociée et acceptée par la IG Metall pour 2013 et 2014 — qui stipule une augmentation de salaires d’environ 2,5 % par an — indique qu’il n’y aura pas le changement de cap… pourtant nécessaire.

Une redistribution des recettes fiscales et des transferts sociaux à l’échelle européenne impliquerait un volume énorme. Les calculs pour les États-Unis d’Amérique montrent une redistribution d’un volume (fiscalité et les transferts sociaux) entre 2 % et 4 % des ressources concernées des États fédéraux donateurs. En Allemagne, cela reviendrait à une somme entre 50 et 100 milliards d’euros par an ! C’est pourquoi il serait politiquement très difficile d’imposer une telle solution. Il faut en être conscient.

Les économistes néoclassiques aiment à parler d’un « premier choix » et d’un « second choix ». Mon « premier choix », c’est un euro avec tous les pays partenaires. La condition pour cela serait de mettre un terme à l’austérité, réaliser de sérieuses augmentations de salaires en Allemagne au cours des dix prochaines années et construire un système européen d’égalisation financière, en particulier dans le domaine social, pour absorber les chocs externes. Pour faire cela, nous devons mener la lutte ensemble avec les populations du sud. Mais nous devons dire clairement que, sans changement de cap, l’euro est un modèle condamné. L’Europe se décompose quand les gens se détournent de l’Europe antisociale et ne se sentent pas capables de construire une alternative. L’Europe n’échoue pas en raison d’un échec de l’euro : ça, c’est un conte de fées néolibéral.

Nous — Die Linke — étions contre l’introduction de l’euro. La monnaie commune est mal conçue, sans politique économique et sociale commune, sans mécanismes de compensation semblables au système de péréquation financière entre les Länder allemands (Länderfinanzausgleich), sans une politique fiscale commune et sans normes sociales minimales communes.

Les pays économiquement plus faibles n’ont plus, comme précédemment, la possibilité de se défendre contre une augmentation du déficit commercial en dévaluant leurs monnaies. S’ils choisissent la réintroduction d’une monnaie nationale pour améliorer le sort de leurs populations, alors nous devrons être en solidarité avec eux.

Néanmoins, nous ne devons pas propager la sortie de l’euro comme une solution générale en Allemagne. Si ces propositions viennent d’Allemagne, cela revient à accepter un noyau européen prospère, mettant les concurrents les plus faibles à la porte. Et les solutions nationales ne correspondent pas à nos convictions internationalistes.

C’est pourquoi je pense qu’il faut que la gauche prenne l’idée européenne, qui est profondément discréditée par les politiques bourgeoises, à son compte. Le facteur décisif est la participation de la gauche dans les manifestations de celles et de ceux en bas, toujours avec l’objectif d’arriver à des mobilisations européennes conjointes les plus larges possible, avec une convergence des revendications et des aspirations positives en plus du rejet de la politique de la troïka — y compris au niveau politique et institutionnel. En fait, il faut une véritable révolution citoyenne qui conduit à un renouveau démocratique d’une union politique de l’Europe. ■

* Michael Aggelidis, membre du parti Die Linke (La Gauche) à Bonn, était député de Die Linke au parlement de la Rhénanie du Nord Westphalie de mai 2010 à mai 2012. Il est également un membre dirigeant de Syriza-Allemagne et militant de la Gauche socialiste internationale (internationale sozialistische linke, isl. une des deux fractions publiques de la section allemande de la IVe Internationale). Cet article, qui fait partie du débat en cours au sein de la gauche allemande, a été publié le 4 juin 2013 par Neues Deutschland, un quotidien proche de Die Linke.

Traduction : Manuel Kellner

Notes

1. Sahra Wagenknecht, une des quatre vice-président-e-s de Die Linke depuis 2011, députée au Bundestag. Longtemps animatrice au sein de Die Linke de la Plateforme communiste. Elle a publiquement critiqué les gouvernements de coalition de Die Linke avec le SPD formés dans les länder d’Allemagne de l’Est. Elle s’est prononcée pour l’annulation de la dette au-delà d’une certaine limite (par exemple 60 % du PIB d’avant la crise) et argumente que l’effondrement des banques et des sociétés d’assurances qu’une telle mesure provoquerait était justifié car il s’agit là de risques des spéculateurs financiers.

2. Oskar Lafontaine, ancien président du SPD (1995-1999) et co-président de Die Linke (2007-2010), ancien ministre des Finances (1998-1999) ayant démissionné au bout de quatre mois et demi pour désaccord avec la politique de son gouvernement social-démocrate. Favorable au keynésianisme, il s’est prononcé le 30 avril 2013 pour une dissolution de la zone euro.

3. Heiner Flassbeck est un économiste allemand, keynésien, ancien secrétaire d’État au ministère fédéral des Finances (avec Oskar Lafontaine ministre), qui a publié en janvier 2012 « Zehn Mythen der Krise » (Dix mythes de la crise, éd. Suhrkamp Verlag), où il remet en cause les affirmations des économistes néolibéraux : selon lui, les marchés des capitaux ne sont pas efficients et n’améliorent pas la vie des populations, les gouvernements doivent intervenir dans l’économie, la dette publique a été fabriquée et il n’est pas vrai que « nous vivons au-dessus de nos moyens », il y a une crise de l’euro, les États ne doivent pas réduire leurs dépenses et ce n’est pas l’endettement des États qui provoque l’inflation, il n’est pas vrai que l’Allemagne paye pour l’Europe…

4. Hans-Werner Sinn, économiste allemand se réclamant de l’ordo-libéralisme, est président de l’Institut de rehcerches économiques IFO.

5. Alexis Tsipras, ingénieur de formation, leader de Syriza (Grèce), président du parti Synaspismos (depuis 2008) et du groupe parlementaire de Syriza (depuis 2009), vice-président du Parti de la gauche européenne.

6. Créé en 1979, le système monétaire européen (SME) reposait sur trois piliers : encadrement de la fluctuation des monnaies nationales européennes autour de leur cours virtuel moyen, un mécanisme de change assurant un lien entre ces monnaies et un système de crédit garantissant la solidarité monétaire. Il permettait des dévaluations des monnaies nationales dans certaines conditions. Les attaques spéculatives de Georges Soros en été 1993 vont mettre fin de facto à ce système.

7. Peter Bofinger, économiste allemand, depuis 2004 un des cinq membres du Conseil des experts pour le jugement du développement macroéconomique nommé par le gouvernement fédéral, est favorable à une politique axée sur la demande, opposée aux contre-réformes du gouvernement Schröder (« Agenda 2010 » dont les « lois Hartz ») ainsi qu’à la politique monétaire de la Bundesbank et de la Banque centrale européenne qu’il considère trop restrictive.

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