Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

ALLEMAGNE

« Strike Bike » – Un acte de résistance à la course au profit d’une grande portée symbolique

Cf. aussi : [Allemagne]

Daniel Berger et Philipp Xa

Daniel Berger et Philipp Xanthos sont ouvriers, militants syndicaux de l’IG Metall et dirigeants du RSB. (adaptation française : Gérard Torquet et Pierre Vandevoorde)

Depuis le 10 juillet, les 130 ouvriers de l’usine de cycles Bike Systems de Nordhausen occupent leur usine fermée. Ils sont à la recherche d’un repreneur et exigent une intervention active du gouvernement du Land de Thuringe.

Alors que le gouvernement régional les a envoyés promener, ils ont commencé à produire la « Strike Bike », une bicyclette rouge vendue à un prix de soutien de 275 Euros. En l’espace de deux semaines, ils ont reçu nettement plus que les 1800 commandes nécessaires à la reprise de l’activité en autogestion.

Usine occupée

Pour fixer les idées, il est utile d’établir une comparaison avec le précédent de 1993, où les salariés de la mine de potasse de Bischofferode répondaient en avril à l’annonce de la fermeture de la mine par l’occupation de leur outil de travail. Mais à cette époque, il s’agissait d’une réaction de désespoir sur fond de destruction de la majeure partie de l’industrie est-allemande. Après de vains appels au chancelier Kohl, les ouvriers en furent réduits à une grève de la faim à laquelle participèrent jusqu’à 40 personnes. Cela eut un retentissement important dans toute l’Allemagne, mais le mot d’ordre « Bischofferode est partout » (qui visait à montrer que cela arrivait également à d’autres, et que d’autres se défendaient ailleurs) ne fut vraiment repris ni par un nombre significatif de travailleurs à l’est, ni par les syndicats, à l’exception des cercles habituels de la gauche syndicale.

A Nordhausen, 14 ans plus tard, des salarié(e)s se remettent à occuper leur usine pour obtenir le maintien de leurs emplois ou au moins des indemnités de licenciement décentes.

Pour donner une idée de l’ambiance, voici le récit que faisait un correspondant du journal Sozialistische Zeitung (Soz) d’une visite qu’il leur a faite cet été :

« Celui qui arrivait à Nordhausen par le train pour rendre visite aux occupants n’avait pas besoin de demander son chemin. Le visiteur n’avait qu’à faire confiance à ses oreilles, il suffisait d’aller dans la direction du vacarme. Devant l’usine, par beau temps, au moins une vingtaine d’hommes et de femmes sont assis devant la grille, certains portant des casquettes de l’IG Metall, chaque voiture qui passe klaxonne et les occupants répondent par un long coup de sifflet et un pouce levé. Cela produit un grondement impressionnant le long de la route nationale 80, très fréquentée du lever du soleil jusqu’au soir. L’idée du klaxon vient d’une ouvrière, qui dès le 10 juillet avait confectionné une banderole demandant aux automobilistes de manifester par ce geste leur solidarité. Toutes les banderoles accrochées aux grilles de l’usine sont faites « maison », aucune n’a été apportée toute prête par le syndicat. L’organisation de l’occupation est minutieuse. La nuit une dizaine de personnes, des hommes uniquement, occupent les locaux, pendant la journée les ouvriers se partagent les différentes tâches en buvant du café (ils ont décidé d’interdire l’alcool) et en recevant les nombreux visiteurs. Depuis le début, la solidarité ne s’est pas relâchée, sous les formes les plus diverses : ainsi le chœur de l’université de Göttingen, dont de nombreux syndicalistes de Verdi sont membres, est venu pour un récital de chansons modernes et de chants du mouvement ouvrier. Des camarades d’entreprises qui ont connu des luttes ces dernières années sont venus présenter leurs expériences. Chez Bike Systems, les salariés ne manquent pas d’imagination, ils sont allés collectivement donner leur sang en expliquant qu’il préféraient donner leur dernière goutte de sang, avant que Lone Star ne les ait complètement saignés. »

Ces trois mois d’action ont renforcé encore les liens qui les unissaient déjà. Par ailleurs le soutien de la population de cette ville de 42 000 habitants et de la région environnante, ainsi que les nombreuses visites de personnes solidaires et intéressées venant de toute l’Allemagne, encouragent les occupant-e-s, qui auraient pu par moments désespérer.

L’arrière plan économique et social

Sur le portail, l’énorme criquet pèlerin crucifié en métal symbolise les dégâts causés par Lone Star, le fonds d’investissement privé américain qui a ravagé le site 18 mois après avoir repris l’entreprise. Les médias ont insisté sur cet aspect et se sont répandus en commentaires accusateurs contre les « sauterelles ». Mais cela revient souvent à jeter un voile sur la responsabilité du conseil en gestion d’entreprise bien allemand qui est associé à l’opération. En novembre 2005 Lone Star absorbait en effet la Biria AG qui possède deux usines à Neukirch et à Nordhausen.

Mais ensuite, Lone Star, associée à la MIFA (Mitteldeutsche Fahrradwerke AG) dont l’usine principale est située à Sangerhausen, va démanteler le groupe Biria. Comment ? Tout d’abord Lone Star a commencé par liquider l’usine Biria de Neukirch en Saxe et mis les salariés à la porte (sans réaction notable de leur part). Puis les commandes de Neukirch et de l’usine restante à Nordhausen (Bike Systems) furent adressées à MIFA, qui en échange offrit à Lone Star une participation en actions de 25 % de son capital.

Les liquidateurs à Neukirch et à Nordhausen étaient, sont toujours, des cabinets de conseils en entreprise réputés. Tout ceci a été monté astucieusement par le directoire de MIFA.

La riposte du personnel

Très vite le personnel de Bike Systems n’a plus accordé aucun crédit aux assurances du liquidateur, et deux jours après l’annonce de la fermeture du site, à l’issue d’une assemblée générale, l’usine fut occupée. On avait voulu leur faire croire qu’il n’y avait plus d’argent pour payer leurs salaires les mois suivants et que par conséquent il n’y avait pas de plan social prévu. Mais ils savaient que le même jour à Sangerhausen, dans une usine MIFA à 40 km de là, on recherchait du personnel, puisqu’on leur a même proposé d’y aller. Ils apprirent également que les commandes ainsi que le stock et une partie des machines étaient transférés chez MIFA. Ils comprirent qu’ils étaient victimes d’un coup monté. Immédiatement une banderole fut accrochée aux portes de l’entreprise : « occuper ici plutôt que d’être exploités chez MIFA».

Nordhausen se trouve dans une région plutôt agricole. Le chômage y est comme partout á l’est particulièrement élevé. Les salaires y sont bas : chez Bike Systems, la moyenne horaire est de 8 euro. Le personnel embauché chez MIFA aurait été encore plus mal loti. On leur proposait 5 euro de l’heure !

Dans les semaines qui ont suivi l’annonce de la fermeture, les salariés n’ont pas ménagé leur peine pour informer la population et pour gagner son soutien. Ils sont allés le 6 septembre à Francfort au siège central de Lone Star, ils ont demandé l’aide du syndicat IG Metall, qui ne s’est guère empressé pour les aider. Il a fallu attendre le début du mois d’octobre pour que dans le journal du syndicat paraisse un communiqué, qui contenait surtout une critique des « criquets ». Aucune perspective, et aucun mot sur le projet de Strike Bike, déjà alors en préparation.

Le Strike Bike

Dans l’entreprise, les syndicats étaient pratiquement inexistants et à la mi-septembre à l’initiative de membres de la FAU (petit syndicat anarcho-syndicaliste), les travailleurs décidèrent, pour financer la poursuite de leur lutte, de reprendre la production et de produire de façon limitée un « vélo de la grève », le Strike Bike. C’est un vélo de ville rouge pour homme ou pour femme à trois vitesses. Le prix de soutien est fixé à 275 euro et la valeur totale des commandes devait se trouver en caisse avant de commencer la production, car l’entreprise ne disposait d’aucune liquidité ni d’aucune pièce détachée. Bien évidemment personne n’aurait livré aux grévistes à crédit les fournitures nécessaires à la fabrication de ces bicyclettes de grève.

Afin que la production puisse démarrer, il était nécessaire de dépasser les 1800 commandes fermes. Il y en a eu plus de 2000, car beaucoup sont arrivées de l’étranger (Grèce, Autriche, Suisse et même Canada et Australie). Strike Bike a soulevé une grande vague de sympathie en Allemagne et dans le monde entier. Le projet est soutenu par une entreprise berlinoise alternative, (Radspannwerk) qui livre des matières premières dans la mesure de ses possibilités.

Pour analyser cette expérience, il faut considérer plusieurs facteurs : le produit de la vente va les aider à garder financièrement la tête hors de l’eau et à organiser la poursuite de l’occupation. Il faut savoir que jusqu’à l’été 2007 les salariés de Bike Systems produisaient quotidiennement jusqu’à 2000 bicyclettes à raison de 9h30 de travail par jour et que le samedi était très souvent travaillé 6h. Ces 1800 vélos ne représentent donc que la production d’une journée « normale ».

Bien que l’issue de l’action ne soit pas prévisible, il ne faut pas considérer comme acquis que l’autoproduction va être poursuivie. Les salariés n’imaginent pas pouvoir sur le long terme obtenir un revenu suffisant et régulier. La production pour une durée limitée leur permet de mettre en lumière la rentabilité de l’entreprise aux yeux d’un éventuel repreneur. Les conditions pour la poursuite de cette action sont défavorables. Le carnet de commandes a été vendu et au début de l’occupation les salarié-e-s ont laissé partir une grande partie du matériel et des machines. Un redémarrage de la production nécessiterait un capital de départ important. Par ailleurs, les travailleuses et les travailleurs qui, depuis août, vivent avec l’allocation chômage, commencent à avoir des problèmes d’argent. Pris dans cet étau matériel, ils n’ont accepté cette solution que du bout des lèvres. Une cellule de reclassement sera créée à partir du 1er novembre, qui doit leur garantir une formation complémentaire de huit mois. Beaucoup craignent que la solidarité qui existe entre eux ne s’effrite, que certain-e-s ne trouvent un nouvel emploi et que peu à peu tout disparaisse. Ils ont cependant été capables d’atteindre un objectif partiel : en effet tout d’un coup de nombreuses équipes de télévision , des journalistes de la presse écrite comme ceux du plus grand hebdomadaire allemand, le Spiegel, se sont intéressés à eux et ont fait des reportages sur leur lutte.

Un nouveau Lip ?

Certains sont tentés de rapprocher ce qui se passe chez Bike System du « On fabrique, on vend, on se paie » de Lip : c’est pourtant difficile pour plusieurs raisons. D’abord les objets fabriqués sont incomparablement plus lourds à transporter et difficiles à vendre. Les montres produites en autogestion en 1973/74 à Palente, près de Besançon, pouvaient être emportées partout dans le pays et à l’étranger pour toutes les manifestations de la gauche et vendues sans difficulté en grande quantité. Ce n’est pas aussi simple avec des bicyclettes. La commande des pièces est plus difficile, la somme demandée aux acheteurs est bien plus élevée si bien que le simple geste de solidarité va très vite rencontrer ses limites logistiques et financières. De même l’Allemagne n’est pas la France et l’environnement néolibéral d’aujourd’hui rend la situation plus complexe qu’en 1973. Enfin Lip était une entreprise dix fois plus grosse, où la lutte était animée par des militants syndicaux et politiques trempés par des années de combat : le parallèle n’est donc pas juste et surtout n’apporte rien. En revanche il est utile d’insister sur deux aspects qu’il faut absolument populariser.

Premièrement, le personnel de l’usine ne s’est pas laissé faire et a lancé un projet qui a une valeur politique très symbolique : Nous assurons la production sans chef ! Les capitalistes ont besoin de nous, mais nous n’avons pas besoin d’eux. Nous sommes capables de produire sans eux.

Par la suite, cela pourrait donner quelque chose comme : « si nous ne sommes pas en mesure de continuer, ce n’est pas que nous ne le voulons pas, c‘est parce que tout le système économique s’y oppose, et ce n’est certainement pas dû au fait qu’il n’y a pas de capitaliste pour mener nos affaires (on a vu ce dont Lone Star était capable !), car la seule chose qui intéresse ces gens-là, ce sont les profits qu’ils peuvent faire sur notre dos »

Deuxièmement, l’autogestion ainsi mise en place — la production sous le contrôle exclusif des ouvriers — ne sera pas sans conséquences sur la conscience des salarié-e-s et pas seulement ceux de Bike Systems. Jusqu’à il y a peu, ceux-ci avaient les yeux fixés sur l’éventuelle arrivée d’un nouvel investisseur. Plus les commandes réelles du vélo rouge décoré du nom « Strike Bike » à l’encre noire ont afflué (après le 3 octobre il a fallu refuser toutes les commandes supplémentaires), plus l’intérêt pour le mouvement de solidarité s’est amplifié, et plus une évidence aura d’espace pour se frayer un chemin : « c’est à l’Etat de garantir un travail pour tous. La société doit veiller à ce que personne ne puisse avoir des problèmes matériels d’existence. On ne doit imposer à personne de survivre avec les 430 euros par mois de Hartz IV. »

Plus la résistance à Nordhausen se poursuit, plus les autres salariés confrontés à des situations identiques seront encouragés. Cet exemple pourrait se propager aussi rapidement qu’un feu de paille. Eu égard à la retenue des syndicats qui a prévalu jusqu’à maintenant, la gauche syndicale et les organisations révolutionnaires doivent populariser les résultats positifs de la lutte des salariés de Nordhausen en Allemagne et à l’étranger, mettre en lumière la responsabilité du système capitaliste et en dégager la nécessité de changer le monde.

Lundi 22 octobre à six heures les salariés de Bike Systems sans leur patron ont produit les premières Bike Strike. Ce fut déjà une première grande victoire.

Épilogue

Le 1er novembre, les ouvriers et ouvrières qui avaient repris la production pour leur propre compte ont dû cesser l’occupation et quitter le site sur la requête de l’administrateur judiciaire. En effet, à partir du moment où la liquidation de l’entreprise est prononcée, les ex-salarié-e-s sont légalement tenus de libérer les locaux. « Il n’en reste pas moins que la production en autogestion de plus de 1800 vélos de grève restera pour nous une grande victoire », déclarait André Kegel, un des animateurs du mouvement et délégué au comité d’entreprise.

Cette longue lutte de plus de trois mois a montré que la classe ouvrière de l’ancienne Allemagne de l’Est ne reste pas toujours inerte face à la casse sociale. Et l’on ne pourra jamais ôter aux Bikers la fierté d’avoir, par leur action de résistance, montré que la lutte contre le capitalisme financier est possible.

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