Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 501-502 janvier-février 2005 *

ALLEMAGNE

Embryon d’une alternative politique au néolibéralisme :

Cf. aussi : [Allemagne] [Kellner Manuel]

Manuel Kellner

Manuel Kellner est membre de l’internationale sozialistische linke (isl, gauche socialiste internationale, une des deux fractions publiques de la section allemande de la IVe Internationale) et collaborateur du mensuel SoZ – Sozialistische Zeitung. Nous reprenons cet article de la revue madrilène Viento Sur n° 78, de décembre 2004 www.vientosur.info

Comme tout le monde le sait, sous le chancelier Gerhard Schröder, le gouvernement SPD/Verts mène une politique de démantèlement systématique des acquis sociaux sous le prétexte de " réforme douloureuse mais nécessaire " du système des allocations sociales, une politique de privatisation des services publiques, des assurances sociales et des mutuelles, une politique féroce de redistribution des revenus vers le haut. Cela est accompagné d’une offensive brutale du grand capital pour abaisser les salaires réels et pour imposer le prolongement du temps de travail sans compensation salariale.

Offensive du Capital

La mesure dite de " Hartz IV ", qui sera appliquée dès janvier 2005, a mis le feu aux poudres. Directeur du personnel de Volkswagen, Peter Hartz fut investi par le gouvernement à la tête d’une commission chargée d’élaborer des mesures visant officiellement à réduire le chômage (dite " Commission Hartz "). Les mesures Hartz I, II et III visent à renforcer la pression sur les chômeurs pour leur faire accepter n’importe quel travail à n’importe quel prix. Elles " réforment " l’institution publique s’occupant des chômeurs en un ramassis " d’agences " sensées faire travailler tout le monde. " Hartz IV " fusionne l’allocation de chômage de deuxième classe (" Arbeitslosenhilfe " — une allocation sensiblement réduite en comparaison avec l’" Arbeitslosengeld " et conditionnée à la preuve du " besoin ") avec la " Sozialhilfe " (l’allocation la plus basse visant officiellement à préserver de la misère) pour donner l’" Arbeitslosengeld II ". La conséquence en sera : un million de personnes en plus en dessous du seuil de pauvreté, dont beaucoup d’enfants.

Le 1er novembre 2003, tout le monde était surpris par le nombre de manifestants à Berlin, vu la passivité de toutes les directions syndicales, tout au moins au sommet : 100 000 personnes, dont à peu près 30 000 mobilisées par des syndicalistes de combat ou par des dirigeants locaux, des appareils syndicaux intermédiaires, le reste étant mobilisés par la gauche anticapitaliste divisée en plusieurs petites organisations, par ATTAC, par les petits mouvements sociaux etc. Les directions syndicales, pour ne pas se faire déborder, réagissaient en préparant une grande mobilisation unitaire pour le 3 avril 2004 : 500 000 sont descendus ce jour-là dans les rues de Berlin, de Stuttgart et de Cologne. Enfin, fin juillet et début août 2004, ce fut l’explosion du mouvement des " manifestations du lundi " (1), apparu en marge des organisations traditionnelles, surtout dans l’est de l’Allemagne, mais aussi dans à peu près 200 villes à l’ouest, bien qu’avec sensiblement moins de participants. Les sommets des grands syndicats restaient très passifs, revenus sur la voie de l’entente avec la direction du SPD et donc avec le gouvernement, obtenant des changement cosmétiques de la loi dite de " Hartz IV ".

L’année 2004 apporte aussi un début de changement de l’échiquier politique, un début de différenciation au sein de la social-démocratie et de l’appareil syndical, bien qu’il soit encore embryonnaire et aussi assez faible quant au contenu programmatique. C’est la naissance d’une " Wahlalternative " — alternative électorale — visant à créer une force politique en rupture avec le néolibéralisme de style " New Labour " sous la direction de Schröder. Cela traduit, entre autres, le besoin croissant d’une certaine couche de syndicalistes de rompre la " symbiose " traditionnelle avec le SPD, car il est devenu de plus en plus difficile de justifier devant la base syndicale ce rapport de loyauté. D’autant que sur le terrains des salaires, le mouvement syndical est dans la défensive depuis longtemps, qu’il est en crise, perdant beaucoup de membres chaque année. Pour sa part, le SPD a aussi perdu quelque 300 000 membres ces dernières années.

Différenciation au sein du mouvement ouvrier

C’est la première fois que des sociaux-démocrates liés au mouvement syndical/ouvrier ne sombrent pas dans le retrait individuel mais tentent de lancer une alternative. Pour des raisons diverses, le PDS (2) n’est pas très crédible en tant qu’alternative politique, surtout parce qu’il est co-responsable de la politique néolibérale au niveau régional où il est partenaire junior en une coalition avec le SPD, comme à Berlin et à Mecklenburg-Vorpommern. En plus il n’a jamais réussi à se développer à l’ouest du pays.

Dès le début de l’année 2004, deux initiatives ont apparu, posant le problème de défier au niveau politique la social-démocratie gouvernante (avec les Verts) : l’" Alternative électorale 2006 " et l’" Initiative pour l’emploi et la justice sociale ". La notion d’" emploi " (" Arbeit ") pourrait aussi être traduite par " travail " ou par " monde du travail ". Elle exprime la recherche des réponses au problème du chômage de masse de longue durée qui représente le facteur majeur de la dégradation du niveau de vie de millions de salarié(e)s ainsi que de la dégradation du rapport de forces entre le travail et le capital au détriment du monde du travail.

Les deux initiatives émanent de deux milieux politico-sociaux différents, mais qui ont, en partie, des caractéristiques communes.

Dans l’" Alternative électorale 2006 " (l’année des prochaines élections au niveau fédéral qui auront lieu vers la fin de cette année) il y a, grosso modo, trois composantes. D’une part des membres ou ex-membres du PDS qui, plus ou moins, faisaient partie de l’opposition de gauche à la participation aux exécutifs régionaux menée par le SPD et à l’adaptation du PDS aux mécanismes et au consensus général de la politique officielle dans le cadre de la démocratie parlementaire bourgeoisie. D’autre part, des intellectuels, en partie professeurs d’université, partisans d’une politique économique alternative à celle du néolibéralisme, surtout dans le sens d’un retour au keynesianisme (même si ces intellectuels se définissent eux-même comme " socialistes " ou même " marxistes "). La troisième couche est composée de syndicalistes, souvent avec des fonctions locales ou intermédiaires dans les appareils du grand syndicat des services (Ver.di) ou d’autres syndicats, comme le petit syndicat des enseignants (GEW). La revue " Sozialismus " ainsi qu’un petit mensuel pour syndicalistes, " Express ", d’orientation socialiste-réformiste et arguant pour une politique syndicale plus combative que celle de la direction officielle, sont des références de ce courant.

Le milieu de l’" Initiative pour l’emploi et la justice sociale " est plus localisé et plus restreint. Il s’agit de militants syndicaux de l’IG Metall avec fonction dirigeante au niveau local ou intermédiaire au nord du Land de la Bavière (Bayern). Ils étaient tous membres du SPD, de longue date. Au départ, ils semblaient plutôt vouloir faire pression sur lui et sur le gouvernement SPD/dieGrünen, pour que celui-ci change de politique, en brandissant la menace d’un nouveau parti envisageable, mais sans vraiment vouloir le lancer. C’est l’appareil du SPD en Bavière qui a forcé les rythmes en menaçant les initiateurs d’exclusion du parti. Ils furent cités devant une instance disciplinaire et demandèrent de pouvoir y présenter leur avis et leurs positions collectivement. La direction du SPD de Bavière réagit durement en répondant qu’il ne s’agissait pas de positions politiques mais d’infraction contre les statuts du parti et que les accusés auraient à se présenter individuellement pour répondre à la charge disciplinaire. Ce n’est qu’alors, en avril 2004, que les initiateurs de l’" Initiative pour l’emploi et la justice sociale " décidèrent de ne pas s’incliner devant les instances du SPD et de lancer la perspective d’un nouveau parti — essentiellement un parti qui retournerait aux positions du SPD de jadis : défense de l’État-providence, des acquis sociaux et des intérêts des salarié(e)s, une politique visant à réduire sensiblement le taux de chômage.

Premiers débats

Le 20 juin 2004, les deux initiatives s’unissent pour créer ensemble l’" Alternative électorale pour l’emploi et la justice sociale " (" Wahlalternative — Arbeit und soziale Gerechtingkeit " ou WAsG). Les initiateurs choisirent la forme d’une association et proclament que cette association pourrait lancer un processus de création d’un nouveau parti, sous certaines conditions (surtout que le nombre d’adhérents à l’association apparaît suffisant).

Un premier meeting public à Berlin, à la fin juin, réunissait 700 personnes. La composition politique et sociale de ce rassemblement se confirmait par la suite au niveau local et à l’occasion de rassemblements régionaux : il s’agit en grande majorité de militants syndicaux mâles entre 35 et 55 ans, surtout de l’IG Metall et de ver.di, au passé social-démocrate. Une minorité restreinte vient des Verts ou du PDS. Des jeunes émanant du mouvement contre la mondialisation néolibérale (ou " altermondialiste ", mais ce terme, intraduisible, n’existe pas en Allemagne) sont assez rares dans la WAsG. Une autre minorité restreinte est composée de militants des petites organisations de la gauche anticapitaliste allemande. Au meeting public de Berlin on remarquait surtout les stands de la SAV (3), de " Linksruck " (4) et de l’isl.

Outre la protestation contre la politique antisociale du gouvernement — une politique " non pas contre le chômage, mais contre les chômeurs ", s’est exclamé Klaus Ernst, chef de l’IG Metall de Schweinfurt en Bavière, dirigeant numéro 1 de la WAsG, sous les vifs applaudissements de la salle — et les professions de foi réformistes des uns ou anticapitalistes de quelques autres, il y eut un discours de clôture combatif et convaincant de Bernd Riexinger, chef de ver.di de Stuttgart, qui concluait en parlant d’un consensus probable de toutes et tous pour des propositions concrètes : " Au lieu du prolongement non payé du temps de travail, réduction du temps de travail avec compensation salariale ; au lieu du démantèlement successif de l’État-providence, défense et élargissement des acquis sociaux ; au lieu de l’escalade progressive des orgies de la privatisation, services publics et sécurité sociale de haut niveau ; au lieu de la redistribution continue des richesses d’en bas vers le haut, financement du progrès social et humain de la société par la réintroduction de l’impôt sur les grandes fortunes et par une taxation progressive des revenus élevés ! " La salle était unanime et l’exprimait en applaudissant.

Un autre débat, qui devait s’esquisser avant et au cours du meeting de Berlin, concernait la démocratie dans la WAsG et dans le parti futur. Un certain nombre de dirigeants étaient tentés (et le restent) de ne pas intégrer les militants des petites organisation de la gauche anticapitaliste et l’avaient exprimé par des propos contre " le sectarisme " et " l’extrémisme ". Nous avons plaidé (et nous continuons à le faire) pour une pluralité des opinions et des courants dans le nouveau parti et surtout contre la marginalisation ou l’exclusion des éléments anticapitalistes. Ceci pour deux raisons : premièrement, personne n’a les réponses toutes faites aux problèmes du XXIème siècle et au renouvellement nécessaire du mouvement ouvrier et de la gauche politique. Deuxièmement, si la direction et la majorité de la WAsG ou du nouveau parti restent intransigeants au niveau des revendications immédiates et ne se laissent pas entraîner sur le terrain de l’adaptation en participant à des gouvernements néolibéraux, il est peu imaginable qu’elles ne radicalisent pas leurs positions sur le système capitaliste. Il faut donc essayer d’avoir une pratique commune de mobilisation en faveur des revendications immédiates, et, sur la base de cette nouvelle expérience commune, mener un débat à moyen et à long terme sur la stratégie et le projet de société.

Un espace politique

Pour le moment, la WAsG en est à peu près à 7 000 membres. Cela peut sembler peu (le jeune Parti Communiste Allemand (KPD) en avait 50 000 après la première guerre mondiale, le VKPD issu de la fusion du KPD et de la majorité de l’USPD en 1920 en avait au moins 300 000, et même le petit SAP au début des années 30 en avait 30 000), mais il s’agit d’une association occupée essentiellement à construire les bases de la création d’un nouveau parti. Une grande partie de ce travail se fait d’une manière purement organisationnelle, ce qui exprime bien entendu une faiblesse congénitale des appareils (syndicaux). De plus la WAsG, qui avait eu un écho médiatique fulminant au moment de sa création, a presque disparu des médias. Ses groupes locaux ne commencent que lentement et partiellement à s’insérer dans les mobilisations et la WAsG n’est pas encore un parti, mais seulement une " association ", ce qui rend plus difficile le recrutement. Enfin, la vague de mobilisations contre Hartz IV et les autres mesures gouvernementales antisociales de l’Agenda 2010, a abandonné son point culminant à la fin du mois d’août pour devenir beaucoup plus faible et le salariat a essuyé de nouvelles défaites (Daimler, Volkswagen, Opel...). Dans ces conditions, le nombre de 7 000 semble assez impressionant.

Les sondages d’opinion par des instituts comme Emnid (en juillet) ou Infratest Dimap (en mars, en juillet et en août) créditent la WAsG d’entre 4 % et 11 % des suffrages. Comme le nouveau parti n’existe pas encore et que la WAsG est peu connue du grand public, c’est encourageant. Les commentaires des instituts cités parlent en conséquence d’un potentiel beaucoup plus élevé allant jusqu’à 32 % ou même jusqu’à 37 % des suffrages. Le " baromètre politique " du ZDF (deuxième chaîne publique de la TV allemande) annonçait en juillet 2004 que la WAsG pourrait prendre 22 % des voix aux Verts, 15 % au SPD et 41 % au PDS. Et, probablement, un nombre assez élevé de " boudeurs des urnes " pourrait être mobilisé électoralement par un nouveau parti à la gauche du SPD. Bien entendu, tout cela reste spéculatif. Mais les déclarations d’intention de vote en réponses aux questions des instituts de sondages montrent qu’un nouveau parti de gauche un tant soit peu dynamique pourrait compter sur un potentiel électoral significatif.

Le cas de Rhénanie-Westphalie

La section régionale la plus forte de la WAsG se trouve en Rhénanie-Westphalie, avec à peu près 1 300 membres. Là, surtout à Cologne, à Bonn et à Düsseldorf (comme à Berlin, par ailleurs), les forces de la petite gauche anticapitaliste (en incluant des membres et sympathisants de l’internationale sozialistische linke — isl, gauche socialiste internationale) jouent un rôle assez important et ont su conquérir des positions dirigeantes au niveau local ainsi que deux sièges dans la direction régionale (composée de 16 membres). Un des problèmes débattus vivement dans la WAsG concernait l’apparition du " nouveau parti à créer " dès les élections régionales qui auront lieu le 22 mai 2005 en Rhénanie-Westphalie ou bien seulement aux élections fédérales à l’hiver 2006. La majorité des membres dirigeants argumentait contre. Pourquoi ? D‘une part par peur d’essuyer une défaite, de ne pas encore être prêts organisationnellement à relever le défit. D’autre part par exemple Klaus Ernst exprimait une autre crainte, peu acceptable : " Il se pourrait que nous arrivions, avec des députés dans le parlement du Land de Rhénanie-Westphalie, dans une situation peu confortable : nous pourrions être forcés de soutenir un gouvernement " rouge-vert " du SPD et des Verts pour barrer la voie aux conservateurs et libéraux de la CDU et du FDP, et cela réduirait sensiblement nos chances lors des élections fédérales de 2006. " Il est clair que les forces anticapitalistes devaient s’insurger contre une telle position. Elles argumentaient pour que a) la WAsG se présente déjà aux élections régionales de Rhénanie-Westphalie b) qu’en même temps, la WAsG déclare publiquement qu’elle n’est pas prête à soutenir un gouvernement néolibéral qui organise le pillage social des dépossédés et que c) la WAsG se construise dans les mobilisations et ne se limite pas à participer à des élections et aux institutions. Dans une assemblée des membres de la WAsG de Rhénanie-Westphalie (500 participants, dont 403 avec droit de vote) à Duisburg-Rheinhausen, les forces anticapitalistes au sein de la WAsG ont su battre la direction sur le premier point, parce que la grande majorité des membres s’impatiente : il faut enfin se présenter, prendre l’offensive ! L’argument qui passait le mieux était le suivant : les élections régionales récentes en Brandenburg et en Sachsen-Anhalt ont montré que l’absence d’une alternative comme celle que pourrait créer la WAsG profite aux forces d’extrême droite ! Même Klaus Ernst, présent au rassemblement, ne parvient pas à contenir les sentiments favorables à la présentation des candidats dès mai 2005. Sur ce point, les membres au profil anticapitalistes (5) obtenaient une large majorité, et depuis, les dirigeants en Rhénanie-Westphalie jurent qu’ils vont appliquer cette volonté de la base (6).

Vers un nouveau parti

Où en est le processus de lancement du parti ? Les 20 et 21 novembre 2004 il y a eu une conférence de la WAsG au niveau fédéral à Nuremberg cette fois-ci avec des délégués élus. Une nouvelle direction a été élue — pour l’essentiel elle reste dans la continuité de l’ancienne, mais avec quelques changements. A noter : une camarade de " Linksruck " — Christine Buchholz — a été élue. La discussion, bien que dominée largement par la préparation semi-bureaucratique de la direction sortante, fut d’un bon niveau. Là aussi, il y a eu une large majorité en faveur de la participation aux élections en Rhénanie-Westphalie en mai 2005, et les dirigeants qui argumentaient contre cette participation, comme Klaus Ernst, furent contestés (7).

Maintenant la WAsG a lancé un référendum écrit (" Urabstimmung ") de ses membres pour décider s’il fallait ou non proclamer un nouveau parti. Très probablement, il y aura une large majorité " pour ". Si deux tiers ou plus des membres lui sont favorables, le parti sera créé formellement par une assemblée des délégués régionaux le 22 janvier 2005 (8). Entre-temps, une commission est chargée d’élaborer un statut et un programme de fondation. Par la suite, les fédérations régionales du parti se constituent. En mars 2005, il y aura un grand congrès " programmatique " (" Programmkonvent "). Fin avril/début mai, il y aura un grand congrès " de fondation " du parti. Il est très clair que l’aspect temporel de ce plan est serré, si l’on veut se présenter aux élections régionales de Rhénanie-Westphalie le 22 mai 2005 ! Il faudra se constituer au niveau régional ; il faudra récolter des signatures ; il faudra mobiliser quelque 400 000 euros ; il faudra élaborer une plate-forme électorale régionale ; il faudra organiser la présentations de candidats partout pour jouir pleinement de la répartitions des sièges par la " seconde voix " c’est-à-dire à la proportionnelle ; il faudra organiser une mobilisation militante dans toute l’Allemagne pour renforcer la campagne régionale ; il faudra faire fonctionner les groupes locaux ; il faudra organiser une campagne également dans les villes où la WAsG n’a pas encore de membres, etc. Tout cela est serré. Tout cela se prépare, mais on ne peut pas encore être certains à 100 % que nous serons capables de le réaliser…

Les chances électorales d’un parti créé par la WAsG semblent d’autant meilleures que le SPD, à l’occasion des élections européennes, avait perdu 13,7 millions (!) de ses électrices et électeurs, dont 10,7 millions se sont abstenus. C’est énorme.

Mais comment juger du contenu politique de cette alternative ? Normalement, nous pensons dans les catégories de la " gauche anticapitaliste ", si nous œuvrons à construire un parti de gauche plus large. Mais la WAsG ne se réclame pas d’une position " anticapitaliste ". Alors que le PDS — formellement et très " platoniquement " — se revendique du " socialisme ", la WAsG ne le fait pas. De plus, elle se limite presque exclusivement au domaine social. Elle ne dit rien sur l’Irak, l’OTAN, la politique internationale, presque rien sur le mouvement altermondialiste ou d’autres mouvements sociaux.

Dans les projets de texte pour un programme du nouveau parti, à côté d’affirmations et de revendications avec lesquelles tout le monde peut être d’accord, on trouve les émanations du " keynesianisme de gauche " telle que l’idée qu’il faut améliorer " le pouvoir d’achat " des masses pour relancer l’économie. Cette idée lie le combat des salarié(e)s avec l’intérêt du capital de réaliser ses profits en vendant suffisamment de marchandises vouées à la consommation de masse. On oublie que l’augmentation des salaires (et des allocations sociales) réduit les profits, et, en termes plus généraux, que le grand capital, aujourd’hui, en lutte contre la chute tendancielle du taux de profit, n’est pas prêt à faire des concessions matérielles de taille. Bien au contraire : il veut à tout prix imposer la régression sociale et augmenter le taux d’exploitation des travailleuses et des travailleurs.

Et la gauche anticapitaliste ?

Vu le profil politique actuel si modéré de la WAsG, on peut se demander, pourquoi des forces de la gauche anticapitaliste y militent. On peut penser au commentaire qu’Engels, dans le temps, avait fait en se référant au communisme utopique de Weitling : si les souliers d’enfant de ce proto-parti ressemblent tellement aux souliers d’un nain, il semble difficile de lui prédire un corps adulte d’athlète.

En dépit de tout cela, la WAsG représente une chance de réaliser un pas en avant important en ce qui concerne le développement de la conscience de classe du salariat allemand au niveau politique. Marx, en 1850, en tirant les leçons de la révolution démocratique allemande défaite de 1848, argumentait, entre autres, pour la création d’un parti des travailleurs, afin d'arriver à l’indépendance politique de la classe ouvrière, pour qu’elle puisse se libérer de la domination politique des forces de la bourgeoisie libérale et de la petite bourgeoisie démocratique et apprendre à articuler ses intérêts de classe dans le domaine politique. Uwe Hiksch, venant de la gauche du SPD, qui avait joué un rôle dirigeant dans le PDS et était entré en conflit avec la majorité de la direction du PDS sur la question de la participation à des gouvernements conduits par le SPD, avait dit la même chose en 2004 : " Avec la tentative de développer une politique commune des salarié(e)s des chômeurs, des immigrés, des exclus, il y a une chance pour que des revendications et des positions socialistes redeviennent audibles et aptes à conquérir des majorités. (…) Salarié(e)s de toutes les tendances, unissez vous ! (…) Pour la gauche, il pourrait y avoir un saut qualitatif, si l’on réussit à réunir les salarié(e)s et les couches marginalisées en un sujet politique agissant en commun. "

Les analogies historiques ne " collent " jamais à 100 %, mais puisque le SPD ne peut plus être considéré comme un instrument politique au service des salariés et des démunis, la WAsG semble être l’embryon d’un processus exprimant une avancée de la conscience politique de classe au sein de l’avant-garde de la classe ouvrière allemande, organisant grosso modo la couche de militants et de responsables syndicaux qui avait — sans attendre les " ordres " des directions nationales — mobilisé de façon autonome pour la manifestation du 1er novembre 2003 à Berlin.

C’est pourquoi l’isl s’est prononcé pour être partie prenante du processus de la WAsG. Il est vrai qu’il y avait et qu’il y aura encore des tentatives de marginaliser ou d’écarter des forces de la gauche anticapitalistes du nouveau parti en gestation, surtout si son comportement tactique le facilite. Pour le moment il n’est pas question de campagnes d’exclusion. Le leader principal en Rhénanie-Westphalie, Hüseyin Aydin, vient de dire publiquement, dans une interview par le quotidien de gauche " Junge Welt " : " Nous voulons inclure beaucoup de couleurs, et donc nous plaidons pour accueillir aussi, par exemple, les militants de la SAV et de Linksruck ".

La question de la démocratie dans le nouveau parti reste néanmoins importante, bien que certains membres peu expérimentés jouent un peu trop sur le clavier de la " démocratie de base " et sur le " style bureaucratique " de la direction. Cette direction a quand même à son crédit d’avoir impulsé la bonne initiative au bon moment. Mais ni le pluralisme et les droits des courants, ni la révocabilité et la responsabilité des leaders ou de futurs députés envers les membres du futur parti, ne sont acquis dans la WAsG. C’est un problème ; cela reste un enjeu important, entre autres pour la discussion sur les statuts du nouveau parti, une discussion qui vient seulement de commencer. Nous tentons d’y répondre en expliquant qu’il y a des raisons pour que le SPD soit devenu comme il est et que tant de tentatives visant des objectifs politiques émancipateurs aient échoué et continuent d’échouer ; que des mécanismes d’adaptation sont connus. Une de ces raisons, c’est justement le développement de couches dirigeantes, d’appareils et de mandatés incontrôlables, vite absorbés par les tentations matérielles, psychosociales et les institutions parlementaires ou, à plus forte raison, gouvernementales. C’est pourquoi il faut s’efforcer de construire un parti " gouverné " vraiment par ses membres. Et il faut s’abstenir de marginaliser ou d’exclure des courants : personne ne peut prétendre à un bilan convaincant. Ensemble, il faut inventer du neuf — et dans ce processus, les forces anticapitalistes, et à plus forte raison les marxistes-révolutionnaires, ont d’une part quelque chose à apprendre des autres courants, mais d’autre part aussi quelque chose à apporter : leurs acquis programmatiques, leur culture intellectuelle, leur regard sur les enseignements des expériences historiques contemporaines, du point de vue des masses vaincues, leur dévouement au combat dans le cadre de la lutte des classes, leur internationalisme conséquent.

Il serait faux de vouloir imposer un programme révolutionnaire à ce nouveau parti. Il serait même faux de vouloir lui imposer un programme socialiste. Cela ne correspondrait pas au niveau de conscience qu’il exprime politiquement, au moins à cette étape. Ce qu’il faut essayer d’expliquer patiemment, c’est qu’une analyse lucide du capitalisme néolibéral d’aujourd’hui ainsi que des tendances lourdes qui poussent le grand capital à son offensive féroce contre les acquis sociaux et contre tous les intérêts élémentaires des salariés et des dépossédés, permet de dire qu’il ne sera pas possible de revenir à l’État- providence des années 1970, ni même d’organiser la défense des acquis subsistants sans mettre en question l’économie de marché capitaliste. Sans avoir comme objectif une alternative au système capitaliste, il ne sera, à la longue, pas possible de répondre efficacement au seul vrai " argument " du capital et des politiciens à son service : à l’argument de la concurrence et de la " nécessité " de combattre la chute tendancielle du taux de profit.

La démarche de l’isl pour mettre ensemble les forces de la petite gauche anticapitaliste pour la réflexion et l’action communes — c’est à l’initiative de l’isl que s’était créé en mai 2003, entr autres en vue des élections européennes le réseau ou forum des " ami(e)s de la Gauche Anticapitaliste Européenne en Allemagne " — n’est pas dépassée par le processus de la WAsG. Il s’agit maintenant non seulement de continuer à faire fonctionner cette coopération des forces anticapitalistes en général, mais aussi d’arriver à ce qu’elles puissent s’imposer comme courant d’idées pris au sérieux au sein de la WAsG ou du nouveau parti qui sera très probablement lancé dès le début de l’année 2005. Ceci n’est pas facile et n’inclura pas toutes les organisations de cette petite gauche anticapitaliste. Par exemple la grande majorité du RSB — l’autre organisation liée à la IVe Internationale en Allemagne — considère que la WAsG n’est pas le " parti ouvrier socialiste " qu’il faudrait créer, qu’elle n’est même pas réformiste, et qu’il ne faut donc pas participer à sa construction. Le SAV, section de la CWI, considère lui, qu’il faut intervenir dans le processus WAsG, mais sa majorité veut le faire en revendiquant de façon assez ultimatiste un " programme d’action socialiste ", et la forme d’intervention quelque peu doctrinaire de bon nombre de ses militants (pas de tous) n’aide pas à faire accepter les révolutionnaires. Tout cela n’est donc pas si facile, mais il faut s’efforcer d'inclure tout le monde dans un processus d’apprentissage mutuel.

11 décembre 2004

1. Ce nom fait allusion aux " manifestations du lundi " qui ont provoqué la chute du régime du SED en Allemagne de l’Est.

2. Le Parti du socialisme démocratique (PDS) est issu de la crise et de la transformation du Parti unitaire socialiste (SED, parti dominant dans l’ex-République Démocratique Allemande), qui a pris en décembre 1989 le nom SED-PDS puis a abandonné le première partie du nom quelques mois plus tard.

3. L’Alternative Socialiste (SAV), est une organisation d’extrême gauche trotskiste, section allemande du Comité pour une Internationale ouvrière (CWI, un regroupement international dont le Socialist Party britannique constitue la force principale).

4. Linksruck (" Secousse à Gauche ") est une organisation d’extrême gauche, section allemande de la Tendance socialiste internationale (IST), dont le Socialist Workers Party britannique constitue l’organisation principale.

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