Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 498-499 octobre-novembre 2004 *

ALLEMAGNE

Perspectives syndicales et politiques dans une société ébranlée

Cf. aussi : [Allemagne] [Klein Angela]

Angela Klein

Angela Klein, animatrice des Marches européennes en Allemagne, est rédactrice du mensuel "SoZ Sozialistische Zeitung" et militante de l’internationale sozialistische linke (" isl ", gauche socialiste internationale, une des deux fractions publiques de la section allemande de la IVe Internationale).

L’économie allemande se trouve depuis 2001 dans une phase de stagnation. Deux éléments y contribuent : un ralentissement de la croissance économique mondiale et un recul de la demande intérieure. En effet, la récente faible augmentation du PIB est due uniquement à une croissance des exportations alors que la demande interne chute et la nouvelle hausse de l’épargne indique un climat d’incertitudes.

Application de la stratégie de Lisbonne

L’affaiblissement des effets économiques de l’unification allemande jointe à la persistante domination des industries d’exportation (automobile, chimie, métallurgie) implique que le gouvernement Schröder (dénommé " le chancelier de l’automobile ") est particulièrement attentif à l’application de la stratégie de Lisbonne. Cette stratégie s’est traduite depuis 2002 par des contre-réformes sociales, qui remettent en cause les piliers de l’État social allemand :

* La " réforme " de la retraite comporte un abaissement du niveau des retraites dans les 25 ans à venir de 70 % à 64,5 %. En violation de la loi de 1957 la retraite n’assurera plus le niveau de vie acquis. Surtout les salariés précarisés devront faire face à la pauvreté en vieillissant.

* Les " réformes " de la santé prévoient une forte diminution des remboursements, dont une partie importante devra être assurée en privé, un paiement de 10 euros par trimestre pour la première consultation médicale, et l’augmentation des contributions individuelles au paiement de médicaments.

* Les lois Hartz cassent le seuil de pauvreté constitué jusqu’à présent par l’allocation sociale, que pouvaient percevoir également les travailleurs dont le salaire était inférieur à cette allocation. Elles introduisent en plus le travail imposé en liant, entre autres, le versement de l’allocation chômage n° 2 (pour les chômeurs de longue durée) à l’acceptation d’emplois " payés " 1 euro par heure. Ces lois remettent en cause l’article 20 de la Constitution selon lequel le République Fédérale Allemande est un État démocratique et social.

* En pleine situation de stagnation le gouvernement a avancé d’une année la deuxième phase de sa réforme fiscale, qui comporte de forts allégements pour les grands revenus, une augmentation des charges pour les revenus moyens et de faibles allégements pour les bas revenus (qui sont toutefois largement compensés par les augmentations des coûts liées aux mesures de privatisation de la sécurité sociale et par l’aggravation des impôts locaux et des taxes sur les transports).

Cette réforme fiscale a réduit les impôts à 21 % du PIB — un niveau historiquement bas et le plus bas dans l’UE. Il n’est donc nullement surprenant que le déficit budgétaire dépasse désormais (et depuis trois ans) les 3 % prévus par le pacte de stabilité… alors que c’est ce même déficit qui sert de justification pour la remise en cause des acquis sociaux. De plus, en dépit de la casse sociale le chômage continue à augmenter : après une pointe de 4 384 000 en 1997 le nombre de chômeurs a régressé à 3 852 000 en 2001 pour remonter à 4 376 000 en 2003 et à 4 256 000 en septembre 2004.

S’ajoutent d’autres mesures telles qu’un relâchement de la protection contre les licenciements.

Le climat social est devenu noir dans le pays. On parle d’une " rupture de système " et le sentiment " qu’il n’y a pas d’avenir " est répandu dans la population. Pour en donner une illustration marginale : il ne se passe pas un jour sans qu’une personne ne se jette sous un train à Berlin. Le tissu étatique de solidarité qui prévalait jusqu’à présent se déchire : cela ne regarde pas que les chômeurs, cela regarde aussi bien les transferts de l’ouest à l’est (1 500 milliards de deutschmarks depuis 1990), ouvertement questionnés par des autorités politiques aussi centrales que le premier ministre de la Rhénanie du Nord-Westfalie qui demande un arrêt de ces transferts ou encore le nouveau président de la République, Horst Köhler, jadis directeur du FMI qui a ouvert une brèche en prônant des niveaux de vie différents suivant la productivité des régions. Le gouvernement a installé une commission pour une " réforme " de la structure fédérale de l’État, qui veut combiner à la fois une augmentation du pouvoir central et le droit des Länder d’appliquer les lois fédérales a minima. Cela revient à la remise en cause de l’obligation, contenue dans la loi fondamentale (article 72 de la Constitution), d’établir un niveau de vie commun dans le pays. On s’achemine donc bien vers une nouvelle République où les bouleversements économiques et sociaux ne tarderont pas à avoir des conséquences politiques.

Abstention électorale et effritement des partis

Dans la deuxième moitié des années 1990 la participation au vote a chuté de façon spectaculaire. Par exemple, en Rhénanie du Nord-Westphalie, la région la plus peuplée du pays, les élections municipales de 1999 ont marqué un tournant. Seulement 55 % des électeurs avaient participé au vote et le résultat a été une chute historique de la social-démocratie de 45,4 % à 33,9 % des votes exprimés, alors que la démocratie chrétienne gagnait 10 %, redevenant le premier parti du Land. En comparaison la participation au vote avait été de 80 % en 1994 et de 54,5 % en 2004. Même tableau pour les élections européennes. La participation au vote y est passé de 60 % en 1994, à 45 % en 1999 et à 43,5% en 2004. Pour les élections générales ce tableau ne vaut pas dans la même mesure.

Depuis 1999 le SPD risque de retomber dans le " ghetto des 30% ". Dans les élections régionales ou municipales de 2004 le SPD a obtenu : 33,9 % en Rhénanie-Westphalie ; 30,8 % dans la région de la Sarre ; 18,2 % au Bade-Wurttemberg ; 31,9 % dans le Brandenbourg ; 14,4 % en Thuringe ; 11,4 % en Saxe ; 19,1 % en Mecklenbourg-Poméranie-Occidentale; 19,8 % en Saxe-Anhalt ; 21,5 % aux européennes. Dans les sondages pour les élections générales (2006) il oscille entre 27 % et 33 %. La hantise de ce ghetto avait conduit le SPD en 1958, lors du congrès de Bad Godesberg, à se transformer d’un parti de classe en un parti populaire. Aujourd’hui il paye le prix de sa politique de recherche du " centre ".

Qui récolte les fruits de la crise du majeur parti du gouvernement ? Les Verts et les Libéraux, dans une moindre mesure l’extrême droite et peut-être demain la " Wahlalternative " (un nouveau parti en construction dont nous parlerons plus loin). Le PDS, qui vient de tenir son congrès fédéral, a gagné lors des élections de cette année à l’ouest entre 1 % et 2 % — beaucoup moins qu’à l’est. Il continue a graviter autour de 5 % pour le pays entier. Ce chiffre indique qu’il continue à ne pas être accepté à l’ouest. A son dernier congrès national qui s’est tenu à la fin octobre il a continué sa quadrature du cercle : protester, gérer et développer des alternatives à la fois.

La Démocratie Chrétienne (CDU), qui avait espéré pouvoir profiter de l’impopularité du SPD, se trouve elle-même dans une crise d’orientation programmatique, déchirée entre le tournant vers une politique ultra-libérale (dont les protagonistes sont Roland Koch en Hesse, Christian Wulff en Basse Saxe et finalement aussi Angela Merkel, qui voudrait devenir candidate à la chancellerie) et la conservation d’une " âme sociale ". Le comble de l’ironie est que c’est son organisation sœur en Bavière, la très conservatrice Union Sociale Chrétienne (CSU), qui se présente aujourd’hui comme la conscience sociale du pays en refusant par exemple catégoriquement l’introduction d’une capitation des contributions à la Sécurité Sociale, c’est-à-dire la suppression des cotisations patronales. Autre ironie : Norbert Blüm, ancien ministre du travail dans le gouvernement Kohl, a énoncé les plus vives critiques des lois Hartz — beaucoup plus que les syndicats et même dans certains endroits que le PDS, dont les sénateurs de Berlin, Harald Wolf et Heidi Knake-Werner, affirment qu’ils sont contre la loi mais l’appliqueront à la lettre.

Le sentiment général est celui d’une impasse. Les deux grands partis s’effritent. Le gros de l’électorat qui s’abstient vient de la social-démocratie et exprime une déception de gauche. Elle s’accompagne d’une désaffiliation massive du parti : au cours de " l’année des réformes " (2003) le SPD a perdu 30 000 membres et, rien qu’en janvier 2004, 10 000 encore. En tout depuis 1994, le SPD a perdu 211 000 membres. Il compte actuellement 640 000 adhérents, ce qui en fait toujours le plus grand parti. Le PDS a perdu dans les dix dernières années quasiment la moitié de ses membres (pour des raisons biologiques, surtout, mais il n’a pas pu compenser les pertes par des adhésions jeunes ou de l’ouest). La CDU a perdu environ 100 000 membres et en compte maintenant 587 000. La CSU est le seul parti représenté au Bundestag qui soit resté stable.

Pour une société aussi marquée par des associations de tous types, sociales et politiques, où l’affiliation au parti structurait une bonne partie de la société, non seulement à l’est (d’ailleurs la CSU continue à le faire en Bavière) et où la syndicalisation atteignait 25 % des salariés, cette désaffiliation crée des vides, un grand isolement et une grande incertitude des individus.

Désyndicalisation

La perte d’adhésions aux syndicats du DGB est particulièrement dramatique. En 1990, juste avant l’incorporation de la RDA, les syndicats comptaient encore 7,9 millions d’adhérents. La fusion avec le FDGB (syndicats est-allemands) leur avait apporté 4 millions d’adhérents. Entre 1991 et 1995 ils en ont perdu 2,5 millions, dont 1,7 à l’est ; un autre million a été perdu entre 1998 et 2000. Aujourd’hui le DGB a environ 7 millions d’adhérents.

On ne peut attribuer cette perte uniquement au démantèlement des emplois et à la montée en flèche du chômage dans les années 1990. Après la récession de 1993-94 il y a eu dans les entreprises une forte augmentation d’attitudes " micro-corporatistes ", c’est-à-dire une collaboration plus étroites des délégués ouvriers avec les patrons " pour le bien de l’entreprise " dans l’intention d’accroître sa compétitivité sur les marchés extérieurs, au détriment d’une vision syndicale d’ensemble sur la réponse à donner au libéralisme triomphant. Cela se traduisait souvent par des pactes pour l’emploi au niveau des entreprises avant qu’un tel pacte n’ait été avancé à l’échelle fédérale par l’IG Metall en 1995. Toute une génération de jeunes cadres syndicaux a accepté la perte de millions d’emplois au nom de la compétitivité. La défense de " son propre " site économique est devenue un credo commun des patrons, des directions syndicales et des délégués ouvriers. Sous le gouvernement Kohl le pacte avait échoué, les organisations patronales ne voulant pas de cogestion politique et sociale avec les syndicats.

Quand en 1998 se dessinait la possibilité d’un changement de gouvernement, les syndicats ont fortement mobilisé, surtout l’électorat ouvrier déjà passé au camp des abstentions. Cela a permis la victoire de Schröder. Les syndicats voulaient une revalorisation du rôle syndical et ont donc proposé une nouvelle formule du pacte pour l’emploi. C’était leur seule idée stratégique. A l’époque ils n’ont pas pris position dans le conflit entre Oskar Lafontaine (alors ministre de l’économie) et les médias libéraux derrières lesquelles se retranchaient les associations patronales. Ils n’ont pas défendu Lafontaine contre l’aile " blairiste " qui a capitulé devant cette offensive. Ils ne se sont pas mêlés des affaires du parti, il n’y a pas eu dans les syndicats un débat politique sur le tournant libéral de la social-démocratie et la réponse syndicale nécessaire. Ils ont participé à toutes les " commissions " que le gouvernement Schröder avait installées pour mener en avant les projets de " réformes " : la commission Hartz pour le chômage, la commission Rürup pour la santé. Ils ont dit un " oui, mais " aux propositions de Hartz juste avant les élections de 2002 bien que leurs propres organisations de chômeurs les aient mis en garde.

Helmut Schauer, un ancien du SDS (organisation socialiste étudiante ayant rompu avec le SPD en 1960, devenue le phare de la nouvelle gauche radicale), qui a travaillé longtemps pour la direction de l’IG Metall, voit dans ce comportement un déclin de la conscience politico-syndicale surtout dans la génération la plus jeune. Il estime que les fortes pertes d’adhésions depuis 1998 ne sont pas seulement liées aux contrats salariaux et à leurs effets. Selon lui, elles sont aussi liées au fait que les syndicats ont continué à soutenir ce gouvernement en dépit de son tournant libéral et sont mis dans le même sac aujourd’hui, apparaissant comme partie prenante du camp gouvernemental. Le soutien du DGB au gouvernement fait partie de la défensive dans laquelle il s’est placé. Son impuissance à trouver une réponse aux attaques libérales affaiblit sa crédibilité et contribue à répandre un sentiment d’impuissance chez les salarié(e)s.

Divisions syndicales en perspective

Le tableau a quelque peu changé depuis le discours du chancelier du 14 mars 2003, lorsqu’il annonçait son Agenda 2010. Les syndicats ont réagi en prenant officiellement leurs distances. A cette époque ont commencé a circuler dans les milieux de l’appareil syndical des réflexions sur la perte de leur " partenaire politique " par les syndicats. Quelques-uns se sont mis à suggérer la nécessité d’un nouveau parti. Mais les dirigeants syndicaux n’ont pas riposté par des actions de masse. Ils se sont bornés à intervenir au congrès extraordinaire du SPD le 1er juin 2003 où ils n’ont pas été entendus.

Ce sont les organisations de chômeurs (comités Anti-Hartz) qui ont mobilisé, prenant d’abord appui sur la gauche radicale et la gauche syndicale. Cette mobilisation a débouché sur la manifestation du 1er novembre 2003 — une manifestation qui par sa réussite inespérée a secoué pas mal de militants y compris dans les syndicats. Elle a jeté la base pour l’opération d’ATTAC au Forum social européen de Paris/St. Denis qui a arraché aux dirigeants syndicaux l’adhésion au projet d’une journée d’action européenne le 3 avril 2004. Mais cette manifestation n’a pas eu de suite. Après le 3 avril il n’y a plus eu d’initiative de la part des syndicats et le mouvement a reculé.

Les manifestations du lundi ont surgi de façon toute à fait indépendante, y compris des forces qui avaient préparé le 1er novembre 2003. L’initiative a été prise dans les villes de l’est, souvent par des individus qui ont distribué quelques centaines de tracts ou mobilisé par internet. Le DGB, l’IG Metall et aussi Verdi ont refusé de se joindre à l’organisation des manifestations du lundi ; le DGB a même parlé " d’enjôleurs " qu’il ne fallait pas suivre. Les syndicats ont tout de même laissé le choix de la participation à leurs structures régionales et locales, mais le mot d’ordre d’en haut faisant défaut très souvent les syndicalistes et encore plus les salariés dans les usines et les bureaux ont manqué le rendez-vous. La gauche syndicale, très faiblement organisée dans une " initiative pour un réseau " ou encore dans Verdi n’avait pas, par manque de force, une apparition indépendante et ne pouvait pas jouer un rôle dirigeant.

Par manque de solidarité de l’ouest et d’élargissement de la mobilisations aux secteurs plus organisés de la classe ouvrière, les manifestations du lundi ont perdu leur souffle. Mais à l’est elles se poursuivent, bien qu' à une échelle moins importante. Les syndicats n’y jouent aucun rôle dirigeant. ATTAC non plus. Le PDS voudrait se mettre à leur tête, mais il manque de crédibilité. Pour trouver un débouché, certains, comme l’initiateur des manifestations de lundi à Magdebourg, viennent de lancer un nouveau parti à l’est. Il risque de n’être pas franchement ancré à gauche.

L’IG Metall a essayé de parer à cette situation en lançant un " référendum ouvrier " — une récolte massive de signatures dans les entreprises pour un programme téméraire, qui, entre autres, accepte le gros des lois Hartz. Personne n’en parle mais l’initiative illustre bien l’impasse d’une direction syndicale qui veut à la fois continuer à exercer une pression sur le gouvernement et ne pas le gêner.

Les directions syndicales avaient mobilisé pour le 3 avril 2004 dans l’espoir de pouvoir reconstruire un dialogue avec le SPD en vue de changer la loi. Cela n’a pas marché. Le gouvernement a fait la sourde oreille — et le DGB a fini par capituler. En été, lors d’une conférence du conseil syndical du SPD, le dirigeant du DGB, Michael Sommer, a promis au chancelier que le DGB ne soutiendrait pas officiellement les manifestations du lundi et surtout que les syndicats ne mettraient pas leur appareil à la disposition de la WASG. Les directions syndicales ont accepté l’idée que désormais les lois Hartz ont été approuvées et qu’on pourra tout au plus en changer des détails. Pour elles, ce chapitre est clos. D’autres ont été ouverts tel que le chantage dans l’industrie de l’automobile de fermer des sites si les salariés ne sont pas disposés à baisser le coût des salaires (dans l’ordre de 500 millions à 1 milliard d’euros par entreprise, de Daimler-Chrysler à la Volkswagen en passant par la Opel). Là encore les syndicats — et les délégués ouvriers — sont sur la défensive : pour éviter une fermeture et des licenciements massifs ils acceptent, en payant un prix plus ou moins grand, suivant la combativité qu’ils on su développer. Celle-ci paye toujours, comme le cas de Daimler le démontre.

Le gouvernement a annoncé qu’il ne sortirait pas de nouveaux " projets de réforme " avant les élections. Il permet par là aux syndicats de renouer le fil avec la social-démocratie. Cela s’est matérialisé pour la première fois à la fin octobre quand Michael Sommer a fait une apparition commune avec le président du SPD, Franz Müntefering, en pleine campagne électorale au Schleswig-Holstein. Cela va certainement continuer en vue des élections générales. Il est toutefois douteux que les syndicats arrivent encore une fois à mobiliser l’électorat abstentionniste pour le SPD. Ils jouent leur crédibilité avec cette sorte de manœuvres. En se mettant une nouvelle fois à la remorque du gouvernement ils ne font qu’aggraver leur crise. Déjà les conflits internes s’aiguisent et risquent d’éclater. D’un côté, les directions syndicales cherchent la coopération avec les mouvements sociaux, conscients de leur faiblesse grandissante, conscients aussi que ces mouvements se montrent capables d’agir et de mobiliser. Au cours des dernières années on a vu Verdi et certains syndicats moins importants (de la construction ou de l’alimentation) faire des pas dans ce sens. Maintenant cela vaut aussi pour l’IG Metall. Dernièrement IG Metall a invité les Euromarches et ATTAC pour discuter des possibilités de coopérations. Nous avons répondu à une invitation au premier Forum Social Allemand qui se tiendra l’année prochaine à la mi-juillet à Erfurt.

De l’autre côté, ces mêmes directions syndicales n’ont aucune stratégie contre les attaques patronales et continuent à chercher un appui dans la social-démocratie au gouvernement pour se protéger du pire — par exemple contre le souhait patronal d’abolir la cogestion. Elles tiennent un double langage qui risque de les déchirer. Des gens aussi respectables et non suspects de gauchisme que Michael Wendl, de la direction de Verdi de Bavière, disent ouvertement qu’il sera difficile de tenir ensemble ce mégasyndicat. La nécessité d’organiser les précaires tôt ou tard créera de nouvelles difficultés. Dans la métallurgie il y a une grande divergence de préoccupations entre les salarié(e)s de la petite et moyenne industrie et ceux des grandes concentrations ouvrières.

Initiatives pour un nouveau parti

Lorsqu’il s’est avéré qu’au sein du SPD il n’y avait aucune place pour une gauche critique de la politique gouvernementale, simultanément et indépendamment l’un de l’autre, deux milieux différents ont pris des initiatives pour un nouveau parti :

— d’une part, des milieux de Verdi, de la revue Sozialismus et du groupe de chercheurs " Memorandum " (la gauche keynésienne) est sortie la " Wahlalternative " ;

— d’autre part, de l’appareil de l’IG Metall de la Bavière du Nord est sortie " l’Initiative pour le travail et la justice sociale " (" Initiative für Arbeit und soziale Gerechtigkeit "). Ces deux initiatives ont fusionné le 20 juin 2004 à Berlin, constituant une association nommé WASG (" Wahlalternative — Arbeit und soziale Gerechtigkeit ") dont le but est de préparer la création d’un parti qui se présenterait aux élections générales de 2006.

A la différence du PDS cette initiative naît du cœur du mouvement ouvrier. Mais elle a devant elle du chemin à parcourir : elle doit construire une crédibilité politique, un appareil et elle doit le faire au milieu d’une dynamique sociale qui s’affronte au social-libéralisme et continue à approfondir la rupture avec lui, bien que de manière convulsive. C’est dans cette dynamique que réside sa chance.

La première phase de préparation du parti s’est faite largement en déconnexion avec les mobilisations contre les lois Hartz et les manifestations du lundi. Localement la WASG s’est bornée à dérouler ses banderoles et à faire parler Lafontaine à une des manifestations de Leipzig. Elle n’a joué aucun rôle moteur, elle n’a pas cherché le dialogue public, elle a continué à construire son association, les groupes locaux, les organes de direction, de façon à préparer l’organisation du nouveau parti, déconnectée de toute politique. Ceci correspond bien à la vieille conception social-démocrate d’une division de travail entre les syndicats (ou mouvements sociaux) et le parti, tout comme à la conception du parti construit par en haut et fixé sur les échéances électorales. Mais cela ne correspond plus aux besoins d’aujourd’hui. Pour attirer des militants qui devront construire le parti et pour peser dans l’opinion publique il faut une force politique indépendante capable de défier à haute voix la politique gouvernementale, fortes mobilisations à l’appui. Pour regagner un électorat ouvrier largement passif et abstentionniste il faut démontrer une claire détermination de vaincre et en même temps construire de nouvelles formes d’organisation solidaires, capables de sortir les gens de leur isolement. Or il semble difficile que la WASG développe cette agressivité. Sa direction actuelle conçoit le nouveau parti plutôt comme une force qui reste liée à la social-démocratie en une espèce de symbiose dans laquelle elle devrait jouer le rôle d’un facteur de correction en agissant du dehors.

Cette conception, combinée à un régime intérieur autoritaire, reflétant la culture verticaliste syndicale, surtout les habitudes de " centralisme démocratique " de l’IG Metall, a suscité déjà nombre de conflits internes, portant fondamentalement sur deux questions : la démocratie interne et la participation de la WASG aux élections régionales qui précèdent les élections législatives, en particulier celles de Rhénanie du Nord-Westphalie en mai 2005 et celles de Berlin, qui se dérouleront à la même date que les élections générales. La direction de la WASG s’est d’abord prononcée contre ces deux participations. Pourtant, lors de l’élection de la direction régionale en Rhénanie du Nord-Westphalie en octobre dernier les candidats proches de la direction nationale ont dû soutenir une motion réclamant la participation aux élections par peur de ne pas être élus. On va voir la suite.

A Berlin la situation est plus explosive. Ici, comme ailleurs, la direction centrale avait installé d’en haut un " coordinateur " censé préparer une structure locale légitimée en tenant bien à l’écart la gauche radicale. Or le sort veut qu’une initiative indépendante ait été créée dans cette ville pour une alternative électorale contre le sénat à majorité SPD-PDS bien avant la naissance de la Wahlalternative. Très active et liée aux mouvements sociaux de la ville, dirigée par une coalition de gens issus du PDS, de Linksruck, de l’internationale sozialistische linke (" isl ") et d’autres représentants de la gauche radicale, en bons rapports avec la gauche du SPD et avec différents syndicats et engagée dans la campagne pour un référendum de défiance au sénat (dans le but de provoquer des nouvelles élections), cette initiative avait voulu constituer la base locale de la WASG. La direction nationale a essayé de l’interdire en impulsant la construction d’une structure parallèle par le biais du " coordinateur ". Elle a aussi rejeté le soutien à la campagne pour le référendum. A gauche on croit que c’est à cause du PDS, dont la WASG aura besoin lors des élections générales, même si pour le moment les porte-parole de la WASG nient toute inclinaison pour une telle alliance électorale. Il en est résulté un conflit politique durant lequel six exclusions contre des représentants de la gauche, tout à fait arbitraires, ont été prononcées. Mais elles ont dû être annulées après plusieurs interventions de la direction centrale. Le conflit s’est donc conclu par une victoire de la gauche, qui a obtenu la majorité au sein de la direction régionale, et par un recul de la direction nationale.

De telles petites victoires démontrent que, du fait de l’absence d’un appareil, il est possible de renverser des rapports de forces même si la démocratie interne est très peu développée. Il faut ajouter aussi que la direction nationale, partagée en deux entre l’IG Metall et Verdi, est loin d’être homogène, elle est elle-même sujette à cette " différence de culture politique " et aux conflits qui s’ensuivent. Ceci encourage à continuer la bataille. De toute façon la situation restera ouverte jusqu’aux élections générales de 2006.

Les camarades du groupe " isl ", membre de la IVe Internationale, sont impliqués dans la WASG aussi bien en Rhénanie du Nord-Westphalie qu’à Berlin. Ils animent un courant de gauche qui existe à l’échelle régionale mais qui veut se fédérer. A l’heure actuelle le courant avance de façon très prudente, toujours soucieux de ne pas donner une image fractionniste alors que le nouveau parti est encore en voie de construction. Nous travaillons dans ce courant surtout avec des camarades de la gauche du PDS qui veulent quitter le parti pour joindre la WASG. La conférence nationale de délégué(e)s qui doit décider de la fondation d’un nouveau parti se tiendra les 27 et 28 novembre à Nuremberg.

1er novembre 2004

Notes

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