Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 528-529 juin-juillet 2007 *

De la guerre civile européenne 1914-1945

Cf. aussi : [Histoire]

Didier Epsztajn

Enzo Traverso, A feu et à sang — De la guerre civile européenne 1914-1945, Un ordre d’idées — Stock, Paris 2007, 20,99 euros

Une caractéristique importante de l’antifascisme, qui contribue à expliquer tant sa complaisance à l’égard du stalinisme que son aveuglement face au génocide juif, est sa défense acharnée et a-critique de l’idée de progrès, héritée de la culture européenne du XIXème siècle

Le dernier livre d’Enzo Traverso analyse l’Europe dans la première moitié du XXème siècle, époque de guerres, destructions, révolutions. L’auteur utilise la notion de " guerre civile européenne " pour rendre compte de la combinaison de guerre totale, sans lois ni limites, de guerres civiles locales et de génocides. Cette approche, globalisante, enrichit incontestablement la recherche et la compréhension de notre histoire. " Ces actes horribles, que rien au monde ne pourrait justifier, demandent une explication ".

Ma présentation subjective de ce livre, très riche, n’est qu’un parcours possible, qu’une lecture partielle. Penser la complexité pour rendre possible le dépassement radical de notre société. Essayer de saisir les totalités pour élaborer des chemins de traverse pour une réelle émancipation tant collective qu’individuelle. Juste des images, des réflexions et des citations.

Deux parties " Passages à l’acte " et " Cultures de guerre " délimitent les champs d’appréhension de la réalité de cette moitié de siècle.

Passages à l’acte

Alors que le sentiment existait en Europe, hors Russie, d’appartenir à une même civilisation et de partager les mêmes valeurs, dans l’espace extra-européen, conçu comme espace ouvert à la colonisation, la violence pouvait se déployer sans limite et sans règle. Le déchaînement de la violence dans la première guerre mondiale ne vient donc pas du néant.

Bornes des temps, deux guerres mondiales. L’extension des méthodes et des pratiques de la guerre de tranchée s’est transférée au sein de la société civile en " brutalisant le langage et les formes du combat ". La seconde guerre mondiale combine guerre d’autodéfense et de libération nationale contre la domination allemande, la résistance prenant aussi les traits d’une guerre civile.

Destruction des juifs européens (l’auteur utilise le terme Shoah) : " Autant il serait faux de vouloir nier sa singularité, en la diluant dans l’ensemble des violences de la guerre, autant il serait absurde de l’isoler du contexte global, qui fut son terreau et son détonateur. "

Anatomie de la guerre civile : " La guerre, transformée en conflit entre peuples, nations et civilisations, revêtait désormais toutes les significations possibles, sauf celle d’un affrontement entre combattants respectueux les uns des autres. "

Dimension anthropologique de la guerre civile : " Elle ne révèle pas la nature profonde des hommes, mais indique avec une éclatante évidence ce dont les hommes sont capables dans des situations extrêmes. "

Civilisation : " Civilisation et barbarie ne sont pas des termes antinomiques mais deux aspects indissociables d’un même processus historique porteur d’instances émancipatrices et, en même temps, de tendances destructives. "

Règles : " Le rejet des règles traditionnelles de la guerre étant consubstantiel à la guerre nazie, pensée comme une guerre idéologique et raciale et mise en œuvre comme une guerre coloniale, cela introduit des mutations dans la conduite du conflit qui affectent tous les acteurs. "

Les autres et leurs crimes : " Les violences et les excès perpétrés par l’armée rouge, souvent susceptibles, à l’instar de la guerre aérienne britannique ou de la guerre américaine contre le Japon, de rentrer dans la catégorie des crimes de guerre, témoignent de la cruauté de la deuxième guerre mondiale. "

Turquie et Arméniens : " C’est le premier génocide perpétré au nom du nationalisme moderne, acte de naissance d’un État-nation de type occidental à la place de l’ancien empire multinational. "

Droit : " Loin de s’imposer au-dessus des parties en cause, le droit agit dans ces circonstances comme un instrument aux mains des vainqueurs. " et l’occupation de la Pologne, de la Finlande et des Pays Baltes par l’URSS ne fut pas évoquée à Nuremberg, ni les autres crimes de guerre soviétiques (massacre de Katyn, viols, etc ;)

Nuremberg : " servit autant à satisfaire une demande généralisée de justice qu’à légitimer, voire à sacraliser, le statut des vainqueurs en tant que nouveaux maîtres du continent " et " le verdict établissait et punissait des responsabilités individuelles ".

L’auteur conclut la première partie de son livre par un chapitre sur l’amnistie. " L’amnistie peut se révéler très efficace dans l’immédiat en tant que politique de réconciliation, mais elle anesthésie la mémoire en créant les conditions de son resurgissement postérieur, avec l’expression d’une souffrance longuement étouffée et d’une justice inaccomplie ". A l’inverse " les vertus d’une amnistie non amnésique, d’une réconciliation soucieuse d’un travail de vérité et d’administration de la justice, ont été expérimentées en Afrique du Sud, dans les années 1990. "

Cultures de guerre

Futurisme : " Au fond le futurisme anticipe l’esthétisation de la politique qui caractérise le fascisme et une bonne partie de la culture européenne entre les guerres. "

Tuer : " l’acte de tuer se transforme en opération mécanique et où la mort prend le caractère d’une expérience collective, anonyme, sans qualité. "

Désenchantement : " Avec ses dispositifs impersonnels d’extermination technologique, la deuxième guerre mondiale parachève le désenchantement de la mort. "

Trauma : " Les tranchées et le champ de bataille furent le lot d’une génération, mais cette expérience traumatique, n’étant pas transmissible, ne pouvait être intégrée dans un continuum historique nouant le fil des générations et consolidant le sentiment d’une culture héritée. "

Féminin : " Maternel et procréateur, le corps féminin devient le symbole tantôt de la nation, tantôt de la victime. "

Tonte : " De sanctuaire profané, son corps se mue en source de péché et en honte nationale dont la punition passe inévitablement par la stigmatisation morale et par l’humiliation physique : la tonte comme spectacle populaire. "

Leur morale et la nôtre : " La méditation de Serge, mélancolique et lumineuse, chargée du poids de la défaite, était inspirée par l’expérience de la révolution, de la guerre civile et du goulag. Trotski, de son côté, y percevait les vestiges d’un humanisme tombé dans les tranchées de la Grande Guerre et enterré par un nouvel âge de tensions et de conflits. "

Lumières et anti-lumières : " La guerre civile européenne passe par la militarisation de la politique et produit une métamorphose profonde dans le monde de la culture : le passage du clerc au combattant. "

Antifascistes anti-staliniens : " Rares étaient les antifascistes à comprendre que le combat antifasciste lui-même risquait d’être disqualifié si l’on acceptait le despotisme soviétique, les procès, les exécutions sommaires, les déportations, les camps — sans parler de la collectivisation forcée… "

Comprendre : " Si le nazisme a essayé d’effacer l’héritage des Lumières, il doit aussi être compris dialectiquement comme un produit de la civilisation elle-même, avec sa rationalité technique et instrumentale désormais affranchie d’une visée émancipatrice et réduite à un projet de domination. "

Honte : " Devant le spectacle d’une civilisation qui a transformé la technique moderne en une gigantesque force destructive, le seul sentiment possible est la honte. "

Le monde n’est pas composé de bons et de mauvais, les justes combats furent entachés de crimes. Il nous faudra revenir encore et toujours sur l’URSS de 1917-1923, l’Espagne de 1936-1939, la Résistance de 1939-1945. Nous n’en avons pas fini avec les réalités du fascisme, du stalinisme, du nationalisme. Saisir l’histoire dans toutes les dimensions reste un travail préalable, jamais terminé, pour essayer de comprendre.

Le livre d’E. Traverso, riche synthèse en ce début de nouveau siècle, trace des visions multiformes propres à éclairer nos réflexions vers l’avant. L’intransigeance envers les totalitarismes passe aussi par la réhabilitation des victimes, de toutes les victimes, par la critique des armes, des fins et des moyens…

" Si changer le monde demeure une nécessité — avant d’être un projet —, les voies pour y parvenir doivent être radicalement repensées. "

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