Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 536-537 mars-avril 2008

Les Amériques avant Colomb : des sociétés complexes

Cf. aussi : [Histoire]

Jan Malewski

Charles C. Mann, 1491 — Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb, Albin Michel, Paris 2007, 22,00 EUR

Pierre Clastres, La société contre l’État, Éditions de Minuit , Paris 1974, réédition Paris 2007, 15,00 EUR

En popularisant des travaux d’historiens, d’anthropologues et d’archéologues consacrés aux civilisations des Amériques précolombiennes, l’essai de Charles C. Mann remplit utilement un vide. Car les travaux qu’il raconte sont non seulement peu connus en dehors des cercles restreints des spécialistes, mais encore peu accessibles pour un public non érudit. Pourtant il s’est souvent agi de structures sociales particulières, dont le rapport à la nature différait profondément de celui des sociétés européennes ou asiatiques les mieux connues.

Certains chercheurs suggèrent aujourd’hui que ce qu’on a l’habitude de prendre pour des forêts vierges, fut cultivé avant que les débarquements de conquistadores, et des animaux qu’ils apportèrent avec eux, ne produise des épidémies qui décimèrent la population des deux Amériques. Et le terme « décimer » est sans doute trop faible, car les populations originelles des Amériques, qui n’élevaient pas massivement du bétail ou des cochons, étaient particulièrement peu aptes à résister aux maladies venues du vieux continent. Rien qu’au centre de l’actuel Mexique on estime que la population, qui était de 25,2 millions en 1518, fut réduite à 6,3 millions en 1545, après trois épidémies de variole et peut être une de rougeole, et à 700 000 en 1623, soit un siècle plus tard. Les phénomènes similaires ont probablement conduit de nombreuses populations subsistantes à adopter une activité de chasse et de cueillette ou de culture sur brûlis, car elles n’étaient plus assez nombreuses pour survivre autrement. Et aussi pas assez nombreux pour être mis au travail des plantations ce qui conduisit les colons à pratiquer la traite des Noirs…

La forêt amazonienne passe ainsi pour une forêt « vierge » et luxuriante : « les visiteurs n’en reviennent pas de pouvoir cueillir des fruits partout où ils vont dans la forêt. Mais cela n’est possible que parce que des gens les ont plantées. Ils traversent en fait d’anciens vergers. ». Les populations qui les plantèrent ont disparu, mais elles ont laissé des traces, dont un aménagement des sols, connu aujourd’hui sous le nom de « terra preta », recherchée pour sa productivité. Si en moyenne les territoires de cette terre noire avec des débris de céramique ne dépassent pas quelques hectares, certains d’entre eux sont vastes de plus de 300 hectares…

En Amérique précolombienne « les indigènes géraient en effet leur environnement depuis des millénaires : brûlages annuel des broussailles, défrichage et reboisement des forêts, construction des canaux et des champs surélevés, chasse au bison et pêche au saumon, récolte du maïs, du manioc et des autres plantes formant le Complexe Agricole de l’Est… »

Tout en se concentrant sur la démographie des sociétés précolombiennes, sur les origines des populations indiennes — plus anciennes selon les dernières recherches que ce qui était généralement admis, et sur l’écologie indigène, C. Mann nous fait découvrir certaines civilisations précolombiennes, connues et moins connues, leur épanouissement et leur décadence bien avant l’invasion européenne. Son essai a un but, mettre en cause l’histoire officielle enseignée au États-Unis : « Pendant mes études secondaires (…) j’ai appris que les Indiens avaient gagné le continent américain par le détroit de Béring il y a 13 000 ans, qu’ils vivaient généralement en petits groupes isolés et avaient si peu transformé leur environnement qu’après plusieurs millénaires d’occupation le continent demeurait une terre sauvage. Les programmes scolaires actuels continuent à transmettre de semblables notions. » Or, « la présence des Indiens est beaucoup plus ancienne qu’on ne le supposait, et la population nettement plus nombreuse. Et elle a imposé sa volonté à la nature avec tant de succès qu’en 1492, Colomb a débarqué sur un continent entièrement façonné par l’homme. »

On regrettera cependant le parti pris de l’auteur, qui explique avoir « préféré aux termes de “chef” et de “tribu” ceux de “roi” et de “nation” » qui correspondent mieux, selon lui, à la mise en valeur des sociétés complexes. Ce faisant, il tombe dans le piège de la valorisation des structures étatiques — que l’on connaît assez bien chez les Aztèques et les Incas — au détriment de celles des sociétés complexes restées collectivistes et dépourvues de la bande dominante d’hommes armés.

Il cite pourtant l’archéologue Anna C. Roosevelt, qui a travaillé sur la société de Marajó (non loin de Belém, Brésil), qui regroupait « peut-être 100 000 habitants sur des milliers de kilomètres carrés » en mettant en valeur la forêt par « son agriculture intensive et ses structures collectives », une de ces sociétés, qui « devaient s’efforcer d’être moins autoritaires, plus tolérantes et moins figées dans leurs structures » car leurs habitants pouvaient fuir, « monter dans son canoë et s’en aller » à tout moment. Une société qui ne possédait pas de grandioses monuments de Mexico ou de Cuzco, car « les élites n’avaient aucun moyen de forcer la main-d’œuvre à travailler » mais qui « ne leur cédaient en rien par l’ordre, la beauté et la complexité », car « l’on n’a pas besoin pour obtenir ce résultat de lourds dispositifs de contrôle étatique.»

Mais la société de Marajó est la seule qu’il présente aussi clairement, alors que de nombreuses autres qu’il décrit n’étaient pas, à l’évidence, des sociétés dominées par des États… Aussi on complétera avantageusement la lecture de ce livre, passionnant malgré ses limites, par celle du livre de Pierre Clastres, La société contre l’État, récemment réédité. Ce dernier, au contraire de Charles C. Mann, expliquait : « L’absence de l’État dans les sociétés primitives ce n’est pas un manque, ce n’est pas parce qu’elles sont l’enfance de l’humanité et qu’elles sont incomplètes, ou qu’elles ne sont pas assez grandes, qu’elles ne sont pas adultes, majeures, c’est bel et bien parce qu’elles refusent l’État au sens large, l’État défini comme dans sa figure minimale qui est la relation de pouvoir. » Autrement dit, des sociétés égalitaires, sans domination de classe. Et cela vaut le coup de tenter de comprendre comment de telles sociétés fonctionnaient…

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta