Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 500 décembre 2004 *

CUBA - DOCUMENTS D’UN DÉBAT

L’Union soviétique ou la transition frustrée

Cf. aussi : [Histoire]

Ariel Dacal Díaz

Ariel Dacal Díaz dirige la rédaction politique des Éditions des sciences sociales de Cuba (Editorial Ciencias Sociales de Cuba). Nous traduisons le présent article du site web " Cuba Literaria " : www.cubaliteraria.cu/ciencias_sociales/ciencias_sociales_40.htm

La tentative de transition au socialisme en URSS a suscité les débats les plus divers pendant des décennies, définissant encore mieux l’antagonisme idéologique que ce sujet entraîne après l’effondrement soviétique. Même si la conséquence finale a été de dédaigner ce qui fut une occasion précieuse pour miner les fondements de la domination bourgeoise, repenser, comprendre et assumer (surtout assumer) les caractéristiques du processus soviétique dans son ensemble offre des éléments substantiels pour les alternatives anticapitalistes que le XXIe siècle exige.

C’est dans cette direction que nous développons notre travail, en le divisant — vu leur poids essentiel dans la compréhension de l’histoire de l’URSS tant dans le cadre de ses frontières qu’à l’extérieur — dans les problématiques suivantes :

— Qui a détenu le pouvoir en Union soviétique ?

— Quelle était la mentalité de ses détendeurs ?

— A quel moment peut-on parler de rupture du projet bolchevique ?

Nous allons tenter dans ces pages d’apporter des éléments de réponses à ces interrogations.

" La classe inattendue " (1)

Staline a été la figure de proue et le représentant de la bureaucratie qui a progressivement rompu les liens avec l’essence bolchevique et qui a défait les mécanisme chétifs de la participation politique des masses.

Il serait alors opportun de demander quelles furent les sources de la bureaucratie soviétique ? Des figures qui avaient joué un rôle secondaire dans la révolution ont accédé aux principaux postes administratifs alors que de nombreux vieux combattants de l’avant- garde ont péri au cours de la guerre civile ou se sont séparés des masses en occupant des postes subalternes et en s’accommodant aux nouvelles conditions du pouvoir. En même temps le pouvoir soviétique a été obligé d’employer des individus de l’appareil gouvernemental précédent, d’incorporer le personnel technique et spécialisé ainsi que les masses paysannes qui furent prolétarisées. De cette façon s’est déclassé (2) le parti de Lénine, qui conditionnait le recrutement de nouveaux militants à un processus long et rigoureux de sélection (à l’exception des travailleurs de l’industrie qui y avaient travaillé durant plus de dix ans),

La bureaucratie soviétique s’est formée par un processus complexe, en dehors des modes connus dans l’histoire. Lorsqu’elle s’est hissée au pouvoir, elle a dominé la connaissance et sa divulgation, elle a contrôlé les moyens de production des idées, assurant ainsi pour des dizaines d’années sa reproduction. Le processus de bureaucratisation prend ses racines au début même de la révolution, mais sa cristallisation en tant que secteur dominant de la société a eu lieu au cours de la décennie 1930.

Lénine a expliqué le surgissement de la bureaucratie comme une excroissance parasitaire et capitaliste de l’organisme de l’État ouvrier, qui est le produit de l’isolement de la révolution dans un pays campagnard, retardé et analphabète (3). A propos de ce nouveau groupe de dirigeants, qui avait ses idées propres, ses propres sentiments et intérêts, Trotsky a souligné que même " si ces hommes n’avaient pas fait la révolution d’Octobre, ils se trouvèrent les mieux adaptés pour l’exploiter " (4).

Les grandes masses d’analphabètes ont été la matière première pour l’activité " idéologique " de ceux qui détenaient le pouvoir en URSS. Ils se sont certes libérés de l’obscurité mais ils on été facilement manipulés au nom de quelque chose de mieux, plongeant ainsi dans l’ignorance secondaire en ce qui concerne justement le but que la société devait atteindre. Ainsi les idées du socialisme n’ont pas pénétré dans la population, qui n’aurait pu être éduquée et préparée qu’au travers d’un débat révolutionnaire, en dehors des secteurs les plus avancés politiquement.

Cette classe inattendue qui accumulait les privilèges du pouvoir étatique, représentait en théorie les intérêts des masses, mais en pratique elle administrait la propriété publique en en tirant profit. Certes, les membres de la bureaucratie ne possédaient pas de capital privé ; mais ils dirigeaient l’économie sans aucun contrôle de la part des autres secteurs sociaux — en étendant ou en restreignant telle ou telle branche de la production, ils fixaient les prix, décidaient de la répartition et contrôlaient le surproduit. De cette manière ils ont entretenu le parti, l’armée, la police et la propagande qui les soutenaient.

Au fil des années, surtout à partir de la fin des années soixante, la formule " eux et nous " s’est imposée au sein du camp socialiste. Elle reflétait les différences qui étaient en train de se révéler et dont les racines profondes avaient été précocement indiquées par de nombreux révolutionnaires. Cela se manifestait par la stratification de la société ou, plus concrètement, par les mesures destinées à préserver sa couche dirigeante.

Un des aspects les plus débattus en ce qui concerne la bureaucratie concerne ses liens ou son autonomie par rapport aux autres classes. Pour certains auteurs cette dernière ne pouvait se transformer en élément central d’un système stable, n’étant capable que de traduire les intérêts d’une autre classe. Dans le cas soviétique elle aurait oscillé, selon ce critère, entre les intérêts du prolétariat et ceux des classes possédantes.

Mais d’autres auteurs affirment que la bureaucratie n’exprimait pas des intérêts lui étant étrangers, ni n’oscillait entre deux pôles, mais au contraire s’est affirmée en tant que groupe social conscient de ses intérêts propres.

Les faits ont révélé que la classe bureaucratique avait complètement monopolisé le pouvoir et la propriété. Elle s’est imposée dans la lutte pour le pouvoir après avoir liquidé tous ses opposants. Mais elle exprimait ses intérêts diffus en les dissimulant au travers d’un discours de représentante du prolétariat.

Durant des décennies la classe dominante n’a pas osé restaurer la propriété privée des moyens de production jusqu’à ce qu’en 1991, de manière dérivée, elle ne commence à tisser des liens avec la bourgeoisie russe. Selon l’Institut de Sociologie de l’Académie des sciences de Russie, plus de 75 % de " l’élite politique " et plus de 61 % de " l’élite des affaires " a son origine dans la Nomenklatura de la période " soviétique ". En conséquence les mêmes détiennent les positions sociales, politiques et économiques dirigeantes dans la société. C’est la bureaucratie elle-même qui a transformé les formes économiques et politiques de sa domination, en restant maîtresse du système ; mais depuis récemment au nom d’une classe.

Mentalité enfuie

Au travers de quels codes de culture politique la bureaucratie soviétique a-t-elle dominé ? Les masses qui ont réalisé la révolution de 1917 étaient porteuses d’une mentalité de la servitude, sans aucune expérience démocratique et le développement de la conscience du prolétariat, la classe appelée à diriger la révolution, était le patrimoine d’un petit nombre. Les masses rurales, majoritaires en ce moment, étaient porteuses de convictions plus conservatrices, d’autant plus que l’analphabétisme était élevé.

Pour sa part la bureaucratie usurpatrice, détentrice du pouvoir, a été un autre exemple historique de comment les vainqueurs incorporent la mentalité des vaincus. Dans ce cas ils ont hérité comme codes de domination le contrôle absolu, l’élitisme politique, l’idée que la " foule " ne savait pas et était incapable de s’orienter et que pour cela avait besoin d’une figure qui synthétiserait les destins du pays. Notons que l’une des caractéristiques des dirigeants les plus appréciées par le citoyen moyen de Russie est l’image de l’homme fort, capable d’affronter de manière déterminée les difficultés du pays.

En lien avec ce qui précède, la norme des dominants a été l’irresponsabilité devant les problèmes existants de la figure de proue, entourée d’une atmosphère mystique. Et dans l’imaginaire social s’est imposé le critère que les couches intermédiaires de la domination étaient seules responsables de ce qui n’allait pas.

Ce fait a connu une matérialisation. Bien que l’explosion bolchevique ait conçu de nouveaux codes concernant la politique et la participation des masses, non seulement en tant que force motrice de l’explosion subversive, mais aussi comme le législateur et l’exécutant des décisions politiques, ce qui se reflète dans le fait que les soviets — organe spontané de la lutte de masse — avaient acquis des fonctions étatiques. Avec l’avènement du stalinisme ces principes furent renversés et la participation politique des masses, y compris les mécanismes de leur mobilisation réelle et autonome, fut réduite. Les organisations politiques et de masse ont ainsi connu une atrophie considérable.

Cette même mentalité s’est manifestée au travers de " l’orgueil grand-russe " que Lénine avait dénoncé. La bureaucratie a pratiqué ses politiques impériales au cours de la période soviétique ; cela s’est manifesté dans le terme de " grand frère " sous lequel elle était connue en Europe de l’Est et dans la doctrine de souveraineté limitée formulée sans ambages par Brejnev.

Ces composantes de la mentalité russe permettent de comprendre pourquoi les conditions de vie de la classe dirigeante soviétique étaient analogues à celles de la bourgeoisie. Dès 1936 Trotsky a présenté un exemple dévoilant le maintien de la stratification. Le maréchal, le directeur d’entreprise, le fils du ministre jouissaient d’un appartement, de maisons de repos, d’automobiles, d’écoles pour leurs enfants, de cliniques réservées auxquels n’avaient pas accès le domestique du premier, les manœuvres du second ou les vagabonds. Pour les premiers cette différence n’était pas un problème. Pour les seconds elle était fort importante.

Un individu soviétique, nostalgique des caractéristiques, des biens et du mode de vie de la société capitaliste, voilà la preuve la plus évidente que, au moins en lui, la nouvelle mentalité socialiste, l’Homme nouveau, la nouvelle perception ne se sont pas épanouies. Le socialisme soviétique postérieur à Lénine, matrice du " socialisme réel ", n’a jamais été une alternative valide, articulée et viable face au système précédent. Le changement de la culture n’a pas eu lieu alors que le socialisme est, avant tout, un projet qui se fonde sur une culture nouvelle. Par conséquent la résultante ne fut pas " une nouvelle société socialiste (pas plus que capitaliste, c’est certain) mais une nouvelle forme — étatiste, bureaucratisée — de domination et d’exploitation, opposée à la nature émancipatrice, juste et libertaire du socialisme " (5).

La rupture

La pratique politique de la classe bureaucratique soviétique a-t-elle constitué une rupture avec les idées léninistes dans les espaces les plus divers de la société soviétique ? Voici quelques éléments qui corroborent cette hypothèse.

Le dirigeant d’Octobre avait souligné que " Dans notre lutte, il ne faut pas oublier que les communistes doivent agir après mure réflexion. Ils vous parleront à merveille de la lutte révolutionnaire, de l’état de cette lutte dans le monde entier. Mais pour se tirer du besoin, de la misère la plus noire, il faut être réfléchi, cultivé, sensé " (6).

La bureaucratie a empêché la polémique révolutionnaire faisant ainsi obstacle à la participation politique effective des masses. Les dirigeants soviétiques n’ont pas compris que le socialisme ne peut triompher contre la liberté de pensée, contre l’Homme, mais qu’au contraire seulement à travers la liberté de penser, en améliorant les conditions d’existence de l’Homme.

Le dogmatisme dont a souffert le marxisme, la persécution et le discrédit de ceux qui tentaient de le défendre, la synthèse ratée marxisme-URSS (et ses désastreuses conséquences internationales) et l’impossibilité de développer d’autres lignes de pensée ont conduit à la formation de générations de Soviétiques dépourvus du bagage théorique conceptuel nécessaire pour affronter les défis historiques contemporains.

C’est surtout dans la nature autoritaire de la bureaucratie soviétique que l’on doit chercher le frein à la transition culturelle proposée par le projet bolchevique. L’absence d’une participation réelle, d’espaces civiques de contestation et de contrôle du pouvoir, ont affecté tous les niveaux de la vie sociale, depuis le fonctionnement de l’économie jusqu’aux luttes ethniques.

En écho avec ce qui précède, Trotsky avait indiqué en analysant le processus d’approbation de la Constitution soviétique qu’il " est vrai que le projet fut, en juin [1936], soumis à "l’appréciation" des peuples de l’URSS. Mais on chercherait en vain sur toute la surface de la sixième partie du globe le communiste qui se permettrait de critiquer l’œuvre du comité central ou le sans-parti qui s’enhardirait à repousser la proposition du parti dirigeant " (7).

La tentative de diluer l’individualité dans un collectif chaque jour plus abstrait, avec un manque de respect évident de la différence, en décrivant un modèle inflexible de citoyen, comme si l’Homme de rêve pouvait être réalisé par décret, est un échantillon de cette bêtise catastrophique. Cela correspondait à une conception excessivement simpliste de l’Homme, à l’ignorance complète de sa psychologie et de ses modifications dans les atmosphères diverses. Les dirigeants soviétiques ont non seulement révélé leur incapacité à maintenir en vie l’esprit révolutionnaire dans le processus d’affrontement des circonstances historiques avec lesquelles ils étaient en interaction, mais ils ont rendu impossible tout vestige de pensée divergente, critique, défiant l’autorité.

Sous le prétexte d’être le guide de la société, le PCUS s’est transformé en une machine freinant, affaiblissant et violant les processus naturels de celle-ci. La différence entre Lénine et Staline réside, entre autres, dans le fait que le second, profitant de quelques conditions créées du vivant du grand dirigeant révolutionnaire, a affaibli la direction du parti au profit du totalitarisme (8). Lénine avait préparé le Parti bolchevique à diriger les travailleurs, non à les apprivoiser ou les subjuguer (9).

Avec l’hypercentralisation économique qui a soutenu ce processus, la bureaucratie soviétique, tout en se libérant du contrôle des masses, a voulu manier jusqu’au plus petit détail toute la production au travers d’un échafaudage médiocre de niveaux intermédiaires composés de techniciens, de gérants et de spécialistes devenus une véritable plaie qu’il n’a pas été possible de démonter tout au long de l’existence de l’URSS. L’historien Eric Hobsbawn rappelle qu’à " l’approche de la [seconde] guerre [mondiale], le pays comptait plus d’un administrateur pour deux cols bleus " (10).

A partir de ce moment le modèle soviétique a mis en évidence deux problèmes essentiels qui témoignent, selon la théorie marxiste, de l’éloignement de la réalité soviétique du socialisme en tant que stade supérieur du développement des forces productives et des rapports de production. D’une part on a arbitrairement éliminé (1928) tous les autres types socio-économiques qui auraient pu converger vers l’édification des bases pour la nouvelle société. D’autre part on a créé des " îlots économiques " (complexes industriels, miniers, agraires) en violant la division sociale du travail et en empêchant la nécessaire coopération entre les secteurs et les branches de l’économie.

Cette pratique a freiné la spécialisation et l’introduction des techniques nouvelles, ce qui a empêché l’utilisation rationnelle des ressources. Étant donné la structure verticale et volontariste imposée au processus de production, le développement d’un secteur ne pouvait se faire qu’au détriment d’un autre, sans la nécessaire intégration entre eux. Dans ce schéma les unités productives, loin d’être autonomes, étaient prisonnières de la primauté démesurée des critères politiques sur les nécessités économiques.

Les travailleurs ont ainsi continué à être séparés des moyens de la création des richesses. Ils ne se sont pas transformés en propriétaires réels de ceux-ci car les éléments bureaucratico-administratifs les ont maintenus éloignés de la propriété effective. La falsification consistait à identifier l’étatisation et la socialisation, limitant à l’étatisation la complexité et la profondeur de ce que Marx entendait par le dépassement du mode de production capitaliste (11).

La même rupture avec les idéaux de la Révolution d’Octobre apparaît dans la question du genre. Le nouvel État ouvrier avait accordé aux femmes de larges droits juridiques et politiques comme le droit au divorce, à l’avortement, l’élimination du pouvoir marital, l’égalité entre le mariage et le concubinage, etc. Alexandra Kollontaï avait été la première femme élue au Comité central du parti bolchevique en 1917, la première a occuper un poste gouvernemental dans le nouvel État — Commissaire du peuple à la Santé — et plus tard la première femme ambassadrice.

A partir de 1926, sous le régime de Staline, le mariage civil est redevenu l’unique union légale. Plus tard le droit à l’avortement a été aboli, de concours avec la suppression de la section féminine du Comité central et de ses équivalents à divers niveaux de l’organisation du parti. En 1934 l’homosexualité a été interdite et la prostitution s’est transformée en délit. Le manque de respect de la famille est devenu aux yeux de la bureaucratie un comportement " bourgeois " ou " gauchiste ". Les enfants illégitimes sont revenus à leur condition, qui avait été abolie en 1917 et le divorce est devenu une démarche coûteuse et pleine de difficultés (12).

Les institutions détentrices de la violence ont été également rendues fonctionnelles pour les intérêts nouveaux. A ses origines ce qui est devenu le Comité de sécurité de l’État (13) avait pour objectif de combattre la contre-révolution, les sabotages et la spéculation — objectifs légitimes de défense face à l’opposition réactionnaire que la Révolution a générée. Mais ses motivations initiales logiques ont été progressivement modifiées avec l’accession de la bureaucratie au pouvoir jusqu’à se convertir en un organe de préservation des intérêts de l’État bureaucratique, dont l’objectif était d’éliminer l’opposition des forces révolutionnaires elles-mêmes (14).

Ajoutons que les fonctionnaires du KGB jouissaient de salaires importants en plus des affectations valorisantes à l’étranger, de logements confortables et de toute sorte d’autres privilèges en URSS, ce qui a aussi réduit leur crédit moral. Ce fut sans aucun doute un secteur privilégié au sein de la société, ce qui est compréhensible du fait de sa fonction réelle de gardien des intérêts de la bureaucratie.

L’Armée Rouge avait été créée à partir de rien en janvier 1918. L’État ouvrier avait besoin d’une institution armée propre pour défendre ses intérêts, surtout pour faire face aux agressions qui ne se sont pas fait attendre de la part de 14 pays. Ce qui en faisait la nouveauté, c’est que la politique des dirigeants bolcheviques était soumise constamment à un débat ouvert, dans lequel les soldats prenaient un rôle important et naturellement, l’armée professait les mêmes idéaux que le parti et l’État.

Mais l’Armée Rouge n’a pas échappé aux assauts réactionnaires de la bureaucratie, qui a immédiatement commencé à la transformer en défenseur de ses intérêts; lui extrayant progressivement son essence populaire. La mesure qui reflète le plus clairement ce processus a été le rétablissement du corps des officiers, qui a asséné un coup démoralisateur aux principes révolutionnaires qui avaient été à l’origine de cette institution armée, dont un des piliers était justement la liquidation du corps des officiers, ce qui donnait de l’importance au poste de commandement, ne pouvant être gagné que par la capacité, le talent, le caractère, l’expérience, etc.

Cette mesure avait un objectif politique en assurant un poids social aux officiers. Ils devenaient ainsi plus étroitement liés aux groupes dirigeants, plus distants de la troupe, servant de paravent dans la communication de la troupe avec la direction politique. Le corps des officiers a ainsi jalousement veillé à la " pureté " et à la fidélité des soldats envers le " Parti " et " l’État socialiste ". On avait de même étouffé l’esprit de liberté et de débat au sein de l’Armée, en corrélation étroite avec le critère selon lequel " aucune armée ne peut être plus démocratique que le régime qui l’a nourri " (15).

La rupture des principes fondamentaux du programme bolchevique, selon lesquels les salaires des fonctionnaires les plus hauts ne devaient pas dépasser le salaire ouvrier moyen a été un des éléments les plus sensibles. Vers 1940, lorsqu’un ouvrier gagnait 250 roubles mensuels, un député recevait 1 000 roubles, le président d’une république 12 500 roubles et le président de l’Union 25 000 pour la même période (16). Durant les années de la Perestroïka on a appris l’existence d’un " approvisionnement spécial " qui élevait le niveau du pouvoir d’achat des membres de la nomenklatura très au-dessus de ce que percevait un travailleur ou un ingénieur.

Le dirigeant bolchevique avait prévu, sur la base des faits auxquels il a dû faire face au cours des derniers mois de sa vie politique, le danger de la persistance dans la politique du nouvel État de l’esprit " grand russe " hérité des années de la domination et de l’exploitation tsariste. " Dans ces conditions — indiquait Lénine — il est tout à fait naturel que "la liberté de sortir de l’union" (…) apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, (…) de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. Il n’est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine comme une mouche dans du lait " (17).

Malgré ce qu’affirmait la loi des lois et d’autres règlements, le fait est que les Républiques qui ont formé en commun l’État soviétique, au lieu de coordonner leurs activités avec le centre, ont été directement subordonnées à Moscou. Sans prendre de gants Staline nommait d’en haut tous les responsables politiques. Les élites des républiques, même lorsqu’elles parvenaient à avoir une certaine importance à ce niveau, avaient peu de chance d’obtenir des responsabilités significatives dans l’Union, où la prédominance russe était essentielle (18).

Le dirigeant de la révolution russe portait une attention particulière à la pratique politique concernant l’Union. " La nécessité de s’unir contre les impérialistes de l’Occident est une chose. Là aucun doute n’est permis. (…) Autre chose est si nous-même nous tomberions, même sur des questions de détail, dans les attitudes impérialistes devant les nationalités opprimées, minant ainsi la sincérité de nos principes et toute notre défense principielle de la lutte contre l’impérialisme " (19).

Remarques pour conclur

Le socialisme soviétique postérieur à Lénine n’a pas représenté une alternative au capitalisme valable, articulée et viable parce que la bureaucratie usurpatrice n’a pas été, ni ne pouvait être, porteuse d’une idéologie supérieure, d’un projet culturel compris comme l’instrument chirurgical permettant de réaliser la nouvelle société ou de créer les conditions pour l’obtenir.

Les hommes qui se sont hissés au pouvoir n’étaient pas ces communistes réfléchis et cultivés dont Lénine disait qu’ils étaient la matière première indispensable pour affronter et vaincre le grand défi historique que la Russie a assumé en 1917. En réalité leur pratique politique était en rupture avec ce principe. Ces hommes, qui se sont progressivement répartis dans la société et convertis en secteur dominant, étaient un sous-produit de la Révolution et ont révélé leur incapacité à conduire l’histoire en direction de l’objectif supérieur : la création du socialisme.

Les politiciens russes actuels sont la face bourgeoise cachée durant des décennies par la bureaucratie soviétique. Le régime Eltsine a transformé les hommes du parti, les membres du gouvernement et ceux de la sécurité en négociants et propriétaires.

En dépit de l’ajournement de la transition au socialisme que les événements de l’URSS ont impliqué pour la Russie, l’importance irréversible du succès révolutionnaire d’Octobre, signalé par Lénine en 1922, reste entière : " Peut-être notre appareil est-il mauvais, mais on dit que la première machine à vapeur était aussi mauvaise, et l’on ignore même si elle fonctionnait. Ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel, c’est que la machine ait été inventée. La première machine à vapeur, à cause de sa forme, était inutilisable. Qu’importe ! En revanche, nous avons maintenant la locomotive. Notre appareil d’État est franchement mauvais. Qu’importe ! Il a été créé, c’est une immense œuvre historique ; un État de type prolétarien a été créé. " (20). C’est un point de référence indispensable pour l’élaboration et l’exécution des alternatives anticapitalistes du XXIe siècle.

Traduction : J.M. (de l'espagnol)

Notes

1. L’intertitre est emprunté à l’article d’Alexei Goussev, "La clase imprevista : La burocracia soviética vista por León Trotsky", paru dans la revue argentine Herramienta.

2. Robert Weil, "Burocratization : The problem with out the class name", Socialism and Democracy, Spring-Sommer 1988. Dans cet article l’auteur propose une analyse détaillée de ce groupe social, de ses origines, de ses caractéristiques et de la manière dont il s’imbrique avec le pouvoir. C’est un complément utile pour qui s’intéresse à cette problématique, essentielle pour comprendre le processus soviétique.

3. Selon Ted Grant et Alan Wood, "Lenin y Trotski, qué defendieron realmente", Fundación Federico Engels.

4. Léon Trotsky, La Révolution trahie, Éditions de Minuit, Paris 1999, p. 68.

5. Adolfo Sánchez. "¿Vale la pena el socialismo?", El viejo topo n° 172, novembre 2002.

6. Vladimir I. Lenin. "Informe Político al undécimo congreso del Partido", dans La última lucha de Lenin, Discursos y escritos, 1922-1923, Pathfinder, Nueva York 1997, p. 65 (en français dans Lénine, Œuvres, vol. 33, p. 302, Éditions sociales & Éditions du progrès, Paris & Moscou 1977). L’auteur cite le recueil de textes de Lénine publié en anglais et en espagnol par les éditions états-uniennes Pathfinder sous le titre " Le dernier combat de Lénine ". Ce recueil contient aussi des textes de Lénine qui ne figurent pas dans la dernière édition française des Œuvres (mais qu’on trouve dans l’ultime édition russe en 59 tomes).

7. Léon Trotsky, La Révolution trahie, Éditions de Minuit, Paris 1999, p. 171.

8. Un régime dans lequel les dirigeants imposent par la force un seul système indispensable pour l’ensemble de la société et pénalisent jusqu’à l’idée d’une alternative. (Robin Blackburn, Después de la caída, p-177) Dans une conception plus large, la domination d’un parti de masse dirigé par un chef charismatique, une idéologie officielle, le monopole des moyens de communication de masse, le monopole des forces armées, un contrôle policier terroriste, un contrôle centralisé de l’économie. (Philippe Bourrinet, "Víctor Serge : totalitarismo y capitalismo de Estado (Deconstrucción socialista y humanismo colectivista)"

9. Les bolcheviques, contre leurs intentions, ont été obligés d’établir le monopole du pouvoir politique. cette situation, considérée comme extraordinaire et temporaire, a été à l’origine d’énormes dangers au moment où l’avant-garde du prolétariat a été soumise à la pression croissante des classes opposées. (T. Grant et A. Wood, "Lenin y Trotski, qué defendieron realmente")

10. Eric Hobsbawn, L’Âge des extrêmes, Le court vingtième siècle 1914-1991, Éditions Complexe & Le Monde Diplomatique, Bruxelles 2003, p. 497.

11. Jorge Luis Acanda, Sociedad Civil y hegemonía, Fondo de Desarrollo para la Educación y la Cultura, La Habana 2003, p. 264.

12. Adriana D’Atri présente une analyse du rôle important des femmes socialistes dans la lutte contre l’oppression des femmes au début de la Révolution russe. Site Rebelión, 20 octobre 2003.

13. Jusqu’à la mort de Staline les services secrets d’URSS ont fonctionné sous différents noms : Tchéka, GPU, OGPU, NKVD, KGB, MGB. En 1953 le MGB (Ministère de la Sécurité de l’État) a fusionné avec le MVD (Ministère des Affaires Intérieures) et pris le contrôle du Komitet Gosudarstvennoi Bezopasnosti (KGB).

14. Bien que cet organe n’ait jamais abandonné sa fonction de police politique du régime, son étape la plus aberrante quant aux crimes et au dédain de l’humanité a été celle dirigée par Staline, qui s’est appuyé sur l’un des êtres les plus honnis de l’étape tragique du stalinisme : Beria. A la tête du KGB durant 15 ans, ce dernier a accumulé un dossier d’accusation de 50 pages, a été jugé à la mort de son chef et conduit devant le peloton d’exécution. Il était l’homme qui garantissait la sécurité de Staline et qui a été son collaborateur le plus efficace, doté d’une putrification morale unique, ce qui lui a permis de rester aussi longtemps avec le secrétaire général. Pour plus de détails cf. Ala Maximovitch, "Lavrentii Beria", Spoutnik, Moscou, décembre 1988.

15. Léon Trotsky, La Révolution trahie, Éditions de Minuit, Paris 1999, p. 151.

16. Suzanne Labin, Stalin El Terrible, p., 136.

17. Vladimir I. Lenin. "Informe Político al undécimo congreso del Partido", dans La última lucha de Lenin, Discursos y escritos, 1922-1923, Pathfinder, Nueva York 1997, p. 204. (en français : V. Lénine, Œuvres choisies, Éditions du Progrès, Moscou 1977, vol. 3, p. 752)

18. A de multiples occasions dans les zones ne faisant pas partie de la Fédération de Russie les Russes étaient favorisés pour les postes dans les secteurs politiques et économiques clés, ce qui, selon Bárbara Sarabia, a incliné subtilement la balance en faveur du Centre, les Républiques périphériques étant confinées dans l’extraction des matières premières alors que le développement industriel se concentrait dans les régions slaves et baltes. Ces dernières bénéficiaient ainsi du retard économique et technologique progressivement croissant des républiques de l’Asie soviétique. Bárbara Sarabia, "Reflexiones en torno al desmonte de la URSS", in La Perestroika en tres dimensiones : expediente de un fracaso, Investigaciones, Centro de Estudios Europeos, La Habana 1992, p. 108.

19. Ibid., p. 210.

20. Vladimir I. Lenin. "Informe Político al undécimo congreso del Partido", dans La última lucha de Lenin, Discursos y escritos, 1922-1923, Pathfinder, Nueva York 1997, p. 70 (en français : Lénine, Œuvres, Éditions sociales & Éditions du progrès, Paris & Moscou 1977, vol. 33, p. 307).

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