Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

DOCUMENT INÉDIT D'AVRIL 1933

Le tournant fasciste en Allemagne (2/2)

Cf. aussi : [Histoire] [Quatrième Internationale] [Fascisme] [Trotskysme]

Bolchevik-Léniniste n° 2 (12), 1933.

11.. La fin de l’Allemagne de Weimar et l’effondrement de l’équilibre européen signifient la mort de la social-démocratie allemande et le début de la fin du réformisme.

La contre-révolution de mars a porté un coup décisif aux sociaux-démocrates allemands. Sa politique de coalition avec les partis bourgeois, sa théorie du passage pacifique et évolutif de la démocratie bourgeoise au socialisme, ont fait faillite avec une clarté absolue pour les masses dans le pays le plus classique de la démocratie bourgeoise. Sa politique et sa théorie n’ont pas donné naissance au socialisme, mais au fascisme.

L’effondrement de la social-démocratie allemande est désormais inévitable. Elle va s’effondrer de trois manières. La base ouvrière nourrira le communisme, c’est-à-dire le parti communiste d’Allemagne renaissant, alors que les couches moyennes et supérieures de l’appareil bureaucratique vont en partie s’intégrer au fascisme et en partie deviendront des philistins. Aucune tentative des sociaux-démocrates « orthodoxes » de sauver l’organisation par une adaptation semi-légale ou illégale à la situation ne pourra empêcher ces processus.

La social-démocratie a fait faillite en politique et en théorie. En mars, les masses ont reçu une leçon de démonstration concentrée d’envergure historique. Et aujourd’hui la réaction triomphe. L’effondrement de la social-démocratie est le début du triomphe décisif des idées du communisme et de la révolution prolétarienne parmi les larges couches du prolétariat allemand. En termes historiques, l’effondrement de la social-démocratie allemande ne profitera pas au fascisme, mais au communisme.

La social-démocratie n’a pas résisté au coup d’État fasciste. Mais la même tactique sociale-démocrate a été appliquée par les dirigeants du parti communiste allemand (KPD). Le résultat, c’est la plus grande victoire du fascisme, son « Octobre » sans effusion de sang.

La non-résistance des dirigeants du KPD et de l’Internationale communiste (IC) au coup d’État fasciste n’est que le maillon décisif et final de la chaîne de trahison de la révolution mondiale que le stalinisme international a forgée au cours des années précédentes. La classe ouvrière allemande n’est pas encore brisée. Mais son activité a été paralysée par la trahison des dirigeants, qui se sont livrés au fascisme sans coup férir, sans la moindre tentative de se préparer à temps pour se défendre, sans chercher à organiser la résistance du prolétariat au moment du coup d’État.

Des milliers et des milliers de dirigeants, de cadres et de militants de la classe ouvrière remplissent les prisons et les camps de concentration en Allemagne en tant qu’otages. Le fascisme enragé répondra sans aucun doute à chaque grève, à chaque lutte radicale des ouvriers par des exécutions ou à la menace d’exécution immédiate de ces cadres, ce qui paralyse encore davantage l’activité du prolétariat dans la lutte contre la contre-révolution.

Devant la menace croissante d’un coup d’État fasciste, la direction révolutionnaire des communistes était obligée de :

a) renforcer chaque jour le front unique antifasciste de la classe ouvrière ;

b) préparer soigneusement une grève générale pour sa mise en œuvre immédiate en réponse à la tentative de coup d’État fasciste ;

c) préparer soigneusement tout ce qui est possible pour armer les travailleurs au moment de la contre-révolution ;

d) mobiliser les meilleures forces du mouvement communiste mondial pour aider le prolétariat allemand ;

e) mobiliser l’Armée rouge soviétique pour soutenir activement les actions antifascistes de la classe ouvrière allemande ;

f) déclarer ouvertement et courageusement à l’opinion publique prolétarienne allemande que dans sa lutte héroïque contre le fascisme, elle n’est pas seule, que le prolétariat de l’URSS l’aidera à écraser la contre-révolution avec toutes les ressources de son pays, y compris ses forces armées, qu’il attend cette heure historique en étant entièrement mobilisé, que le prolétariat russe accomplira avec détermination son devoir vis-à-vis de ses frères allemands, comme il l’a fait en 1918 en Russie.

Les dirigeants du KPD, de l’Internationale communiste et l’ensemble du stalinisme international n’ont jamais essayé de préparer et d’accomplir ces devoirs révolutionnaires internationaux fondamentaux, et ne les ont jamais remplis au moment le plus décisif et le plus critique de la situation, n’ont jamais essayé de les préparer et de les mettre en œuvre, et ne les ont pas mis en œuvre au moment le plus décisif et le plus critique de la situation, comme l’a indiqué en temps opportun l’opposition léniniste représentée par le camarade Trotski.

Ainsi le stalinisme international a préparé et provoqué une énorme défaite mondiale du prolétariat. Ainsi il a achevé sa trahison de la révolution mondiale. Il a ainsi rayé l’Internationale communiste de la liste des facteurs révolutionnaires, la transformant en un appendice, en une aile gauche de la social-démocratie.

Cette trahison décisive du stalinisme a porté un coup dur au mouvement communiste mondial.

Mais la bureaucratie thermidorienne-bonapartiste est incapable de porter au communisme un coup mortel. Et en Allemagne, le mouvement communiste, qui renaît sur de nouvelles bases, va bientôt se signaler, indiquant de nouvelles voies à la classe ouvrière. Les batailles qui se dérouleront contre le fascisme le montreront clairement dans un avenir proche.

L’Allemagne de Weimar est morte. Ses bannières ne flotteront plus au-dessus des mairies en Allemagne. Des changements droitiers à long terme dans le rapport des forces de classe, la croissance triennale du fascisme, la faillite et la capitulation de la social-démocratie et de la direction de l’Internationale communiste – tout cela a été victorieusement réalisé par la contre-révolution de mars.

Les bannières impériales et fascistes ne seront remplacées en Allemagne que par les drapeaux rouges de la révolution prolétarienne.

12.. Au fil des ans, l’opposition léniniste a observé avec inquiétude les événements en Allemagne, expliquant constamment leur ampleur et leur très grande importance historique. Elle a constamment et sans relâche signalé le danger qui pèse sur l’ensemble du mouvement ouvrier mondial et qui devient mûr en Allemagne sous la forme du fascisme.

Aux fausses prédictions de l’Internationale communiste sur la montée révolutionnaire (1929) et la situation directement révolutionnaire en Allemagne (1929-1932), l’opposition léniniste opposait continuellement les indications d’une situation directement contre-révolutionnaire, le danger d’un manque de croissance des tendances défensives au sein du prolétariat, principalement en raison du fait que sa vigilance a été endormie par une direction faussement révolutionnaire.

Aux fausses affirmations de l’Internationale communiste selon lesquelles le fascisme est « une radicalisation de gauche des masses » et « un pas en avant vers le communisme », l’opposition léniniste répliquait en analysant le fascisme en tant que mouvement nationaliste chauvin le plus à droite, directement dirigé par le capitalisme monopoliste.

Contre les déclarations trompeuses de l’Internationale communiste selon lesquelles les fascistes ne pensent pas à un coup d’État et que le coup d’État fasciste a déjà eu lieu pendant la chancellerie de Brüning (1930-1932), que les fascistes se développent dans la république de Weimar, que la dictature du Parti national socialiste en Allemagne s’inscrit dans le cadre et sous la forme de démocratie bourgeoise, l’opposition léniniste indiquait les différences entre le fascisme et la démocratie bourgeoise, soulignait l’importance de ces distinctions pour le prolétariat, insistait sur le danger exceptionnel et croissant d’un coup d’État fasciste et sur le fait que le fascisme victorieux ne préserverait pas mais détruirait la démocratie bourgeoise de Weimar et ferait sauter ses formes et son cadre, indépendamment du fait s’il accède au pouvoir par des moyens parlementaires ou non parlementaires. À la tactique de l’Internationale communiste d’un front uni avec les fascistes, l’opposition léniniste opposait celle d’un front unique contre les fascistes.

Par contraste avec le slogan de l’Internationale communiste « faire d’abord feu contre la social-démocratie », l’opposition léniniste avançait le mot d’ordre « ouvrons le feu d’abord sur les nationaux-socialistes, les fascistes ».

Face au terme « social-fascistes » (de juillet 1928 à février 1933) de l’Internationale communiste, qui désoriente les travailleurs dans leur lutte contre les fascistes, l’opposition léniniste présentait la thèse que la social-démocratie et le fascisme « sont deux pôles du front bourgeois » qui ne pourraient s’unir qu’au moment où la société bourgeoise serait directement menacée par la révolution prolétarienne.

Contre le slogan de l’Internationale communiste « front unique par en bas » – c’est-à-dire, dans la pratique, le rejet de tout front unique avec les travailleurs sociaux-démocrates – l’opposition léniniste opposait le front unique tel que formulé par le IVe Congrès de l’IC, et par le bas et par le haut, surtout dans la lutte contre le fascisme.

Pendant un certain nombre d’années, l’opposition léniniste a demandé la préparation et la mise en œuvre dans la lutte contre le fascisme allemand de la tactique élaborée par Lénine au cours de la lutte contre Kornilov. En réponse à cela, tout le mouvement stalinien international accusa l’opposition et Trotski de s’efforcer de mettre en place un « front unique avec Brüning », « un front unique de Thälmann (15) à Brüning », « un front unique avec des prêtres catholiques », avec le « pape romain », prétendant que nous serions favorables à la théorie social-démocrate du « moindre mal ».

Les bolcheviks-léninistes ont défendu la nécessité d’appliquer la tactique du front unique selon les principes fondamentaux du IVe Congrès : et par le haut et par le bas. En réponse, le stalinisme calomniait en disant que nous sommes pour un front uni uniquement par en haut, c’est-à-dire seulement avec les dirigeants sociaux-démocrates, mais pas avec les masses.

Depuis 1930, les bolcheviks-léninistes exigent que toutes les mesures soient prises pour préparer un front unique en vue d’une grève générale et de l’armement des travailleurs sociaux-démocrates et communistes. En rejetant ces mots d’ordre, le stalinisme disait que nous semions l’illusion que Brüning allait armer les ouvriers.

À la veille de la dernière élection présidentielle, les bolcheviks-léninistes ont souligné que Hindenburg pouvait facilement passer dans le camp fasciste et que, par conséquent, la tâche était de faire en sorte qu’un ouvrier antifasciste soit candidat du front unique à la présidence, imposé par le Parti communiste à la social-démocratie.

Cependant, les dirigeants, avec toute leur tactique, ont sapé cette tâche, assurant ainsi la victoire de Hindenburg, y compris par le vote de millions d’électeurs communistes.

Depuis l’automne 1932, les bolcheviks-léninistes ont inlassablement signalé que le danger d’un coup d’État fasciste par l’ensemble des forces de la réaction devenait non seulement pratiquement actuel, mais que c’était une question de semaines ou au plus de quelques mois, c’est-à-dire qu’un coup d’État fasciste extraparlementaire ou parlementaire pouvait et devait être attendu maintenant, chaque jour et chaque heure. Même ici, à plusieurs milliers de kilomètres de l’Allemagne, le passage rapide de la crise politique à un coup d’État contre-révolutionnaire pouvait être perçu avec une clarté qui ne laissait aucun doute. Mais c’est à ce moment précis que le stalinisme international criait plus fort que jamais que la crise révolutionnaire en Allemagne… murissait. Cette clique et l’éditorial de la Pravda du 30 janvier 1933 se sont eux-mêmes couverts de honte impérissable. À ce moment précis, lorsque le chancelier du Reich de la contre-révolution a finalement pris le pouvoir, ce journal de la stupide bureaucratie marmonnait encore : « La dictature fasciste en Allemagne est au point mort. Elle piétine, n’étant pas capable de renforcer sa position. »

Trotski a averti que si Hitler arrivait au pouvoir, cela allait le renforcer plusieurs fois, qu’au lendemain de sa victoire le char fasciste passerait sur les crânes et les dos des prolétaires allemands, que cela obligera l’URSS à déplacer l’Armée rouge pour aider ceux qui se soulèvent (et la confiance dans cette assistance augmenterait immédiatement spontanément !) afin de lutter avec la classe ouvrière allemande contre le fascisme qui a pris le pouvoir. En réponse à cela, le XIIe plénum du comité exécutif de l’Internationale communiste, par la bouche de Thälmann et de Manouïlski (16), a déclaré : « Trotski provoque une guerre entre l’URSS et l’Allemagne ».

C’est ainsi qu’a été préparée, par la cécité et l’opportunisme, la trahison et la calomnie, la plus grande trahison de la révolution mondiale.

13.. Demain, la bureaucratie de l’IC expliquera certainement la facilité avec laquelle le coup d’État a été mené par la contre-révolution, par la « passivité » du prolétariat qui « ne voulait pas accepter » le combat, et non par le fait que ni l’IC ni la direction du KPD (sans parler de la IIe Internationale ou du SPD) ne l’ont préparé à une résistance, n’ont pas résisté et n’ont pas appelé la classe ouvrière à résister. Ceci explique maintenant les raisons de la résistance persistante de l’Internationale communiste à la tactique léniniste du front unique. Pourquoi engager la social-démocratie dans la lutte quand (tout comme la social-démocratie) on ne se bat pas et on ne se prépare pas à la lutte ?

Depuis des années, plusieurs millions de travailleurs allemands se sont sans aucun doute dit : si le Parti communiste appelle constamment à des grèves générales et à des barricades, alors qu’il n’y a pas de situation révolutionnaire et que les Müller et les Brüning sont à la tête du gouvernement, alors sa résistance sera certainement beaucoup plus importante lorsque les Hitler, les Göring et les Frick seront au pouvoir.

Le bavardage révolutionnaire de l’IC a caché son vrai visage aux ouvriers au point qu’il était peu probable que beaucoup de communistes osent exprimer à haute voix leur crainte que, exactement au moment du coup d’État fasciste, la masse des six millions de communistes restera un témoin passif de ce coup. Mais c’est ce qui est arrivé. Les dirigeants de l’Internationale communiste ont capitulé devant le fascisme, paralysant ainsi toute résistance de la classe ouvrière.

Les idées du communisme et la foi dans les communistes ont été durement touchées par cette trahison du stalinisme international. Cette trahison de la révolution internationale a éclipsé le purcellisme (17), le kuomintangisme (18), et l’année 1923 restera dans l’histoire à côté de la date du 4 août 1914.

14.. Même nous, bolcheviks-léninistes de Russie, avons sous-estimé toute la profondeur de la dégénérescence des dirigeants de l’Internationale communiste et des partis communistes des principaux pays capitalistes.

L’extirpation du caractère révolutionnaire dans les partis communistes a été une conséquence, premièrement de leur soumission aux besoins intérieurs de la bureaucratie russe renaissante, deuxièmement de leur adaptation au régime et au cadre de la légalité démocratique bourgeoise dans la période de stabilisation du capitalisme, et troisièmement des pressions exercées par leurs propres appareils imprégnés d’inertie et des milliers de postes et fonctions bien payés et respectables : membres du Reichstag, des Landtage, des municipalités et des communautés, éditeurs, propagandistes, secrétaires, etc., etc.

Toutes ces causes d’ossification, de bureaucratisation et de dégénérescence, que l’opposition léniniste a constamment signalées, ont agi lentement et imperceptiblement pour les masses. Seuls les événements de 1933 en Allemagne, en provoquant une catastrophe, les ont soudainement dévoilées, marquant une transformation qualitativement nouvelle.

15. La bureaucratie stalinienne a flirté avec Hitler pendant trois ans, le considérant comme le futur maître de l’Allemagne. Elle l’a aidé à accéder au pouvoir avec tous ses agissements propres et ceux de l’Internationale communiste. Elle a mis le pied d’Hitler à l’étrier, comme elle l’avait fait avant pour Tchang Kaï-chek.

De 1929 à 1932, avant l’arrivée au gouvernement des radicaux en France, l’aile gauche du « bloc national », ce véritable centre dirigeant de la bourgeoisie française et organe politique du « Comité des forges », était au pouvoir (19). La relation entre la France et l’URSS a alors atteint une tension élevée. Le point culminant de cette tension a été le procès du « parti industriel » et du « bureau syndical du Parti ouvrier social-démocrate de Russie » (20). C’est à cette époque que le fascisme allemand, devenu facteur politique principal, commença à menacer la France d’une manière particulièrement féroce, flirtant simultanément avec l’URSS. Hitler a répété, en l’élargissant, la manœuvre de Tchang Kaï-chek.

Cette position profondément trompeuse d'Hitler a été prise au sérieux par la bureaucratie stalinienne. Par conséquent, l’importance de son accession au pouvoir était complètement étouffée avant et après le 30 janvier. C’est seulement après que ses véritables cartes de politique étrangère eurent commencé à se révéler « de manière inattendue » – elles coïncident parfaitement avec les projets sensationnels de Gustave Hervé (21) (conversation de Göring avec François Ponce, rencontres de Rosenberg, discours d’Hitler) – que la direction paniquée a fait un tournant, marqué par deux actes honteux : l’URSS assume les fonctions de garant du traité de Versailles et le Comité exécutif de l’Internationale communiste publie le 5 mars 1933 un manifeste annonçant sa décision de capituler sans condition devant la IIe Internationale.

En appeler aux sentiments nationaux d’Hitler ne sert à rien. Pas plus que se référer au fait que même le quotidien conservateur anglais, Morning Post, comprend que l’IC et ses sections ont été transformées par la bureaucratie en un facteur de stabilisation capitaliste (rédaction d’Izvestia 4 mars 1933). Comme le fascisme est inexorablement hostile à l’URSS, la bureaucratie se précipite maintenant ouvertement dans les bras de l’impérialisme français et de la IIe Internationale.

Après avoir refusé durant trois ans d’organiser un front unique pour combattre le fascisme, dans son manifeste la direction a transformée la tactique de front unique en une capitulation inconditionnelle devant la social-démocratie. Par cet acte, la bureaucratie se cache derrière le dos des traitres pour y chercher le salut devant le danger d’agression.

La « non-agression » mutuelle est une amnistie mutuelle. L’Internationale communiste ne dénonce pas la trahison de la social-démocratie, pour pouvoir rester silencieuse sur la même trahison des dirigeants communistes.

Voici le sens du manifeste du Comité exécutif du 5 mars.

16. La victoire du fascisme donne-t-elle un répit supplémentaire au capitalisme ?

Malgré le fait que notre époque est et reste l’époque des révolutions prolétariennes, que la victoire du fascisme est la plus haute exacerbation des contradictions de classe et des contradictions interétatiques, néanmoins la victoire d’Hitler renforce temporairement la domination politique de la bourgeoisie, repoussant pour quelque temps les dates de la révolution prolétarienne. C’est le sens principal de la défaite du prolétariat allemand.

Bien sûr, on ne peut pas parler de décennies. Les idéologues fascistes peuvent en rêver. Si, comme l’écrivait Lénine, la victoire des Gardes blancs en Russie aurait signifié 30 à 40 ans de terreur blanche effrénée, on ne peut en dire autant de l’Allemagne.

La Russie est un pays paysan. Les ouvriers constituent une infime minorité de la population. Un grand nombre d’entre eux n’ont pas encore rompu leurs liens avec le village. Ce n’est pas le cas en Allemagne. La classe ouvrière allemande représente la moitié du pays. Comme nous vivons dans une époque de guerres et de révolutions, l’expérience politique des masses se développe rapidement, tous les processus de la vie sociale se déroulent à pas de géant, les classes ne peuvent plus être dans un état de confusion et de passivité, aussi cruelles soient les défaites subies. Il n’y a pas de place pour les rêves capitalistes de décennies de répit capitaliste pour l’Allemagne.

Bien sûr, la plus grande preuve de la désorientation c’est de penser que dans un ou deux mois les vainqueurs vont changer, ouvrant la voie aux communistes. Qu’on soit ou non dans une époque révolutionnaire et indépendamment du fait que le fascisme fait croître toutes les contradictions, il faut comprendre qu’il sera beaucoup plus difficile au prolétariat de le renverser que de renverser le régime de Weimar (toutes proportions gardées). Même si l’Allemagne préservait ses chaînes de Versailles, son capitalisme gagnera une pause, un répit, grâce à la répression sans merci de la classe ouvrière.

Les contradictions internes et externes pousseront les gouvernements de l’Allemagne fasciste sur la voie de l’agression externe et, en termes historiques, contre l’URSS, car il n’y a pas d’autre moyen de consolider durablement la contre-révolution, que pour la guerre et par la guerre.

Mais la guerre nourrit des explosions révolutionnaires énormes !

Bien entendu, la perspective d’une guerre de l’Allemagne contre l’Union soviétique ne doit pas être comprise comme une perspective pour les mois à venir, mais très probablement comme une perspective pour les années à venir. En même temps le coup d’État fasciste rapproche à pas de géant une guerre entre le Japon et l’Union soviétique.

La terreur contre les travailleurs et la tentative de restructuration fasciste de toutes les organisations prolétariennes, vont évidemment précéder la guerre.

Le slogan des chômeurs italiens – « du pain et la guerre » – est un indicateur alarmant de la situation, pas seulement en Italie.

En étranglant les organisations ouvrières, la contre-révolution allemande peut soulever la question non seulement d’un répit pour le capitalisme, mais aussi d’un changement dans la voie la plus probable de la révolution mondiale avant le coup d’État : le prolétariat allemand peut céder sa première place au français ou à l’anglais.

17. Quel sera le plus probablement le réalignement des forces hors d’Allemagne résultant du coup d’État fasciste ?

Tout d’abord, le fort renforcement du fascisme italien et l’affaiblissement de toutes les forces de classe qui le combattent.

L’Autriche, habitée par 7 à 8 millions d’Allemands, est aussi une partie de l’Allemagne économiquement inséparable. Malgré sa plus grande dépendance à l’égard de la France et de la Société des Nations, on peut dire que le coup d’État en Allemagne prédétermine la fascisation de l’Autriche. En France, dans le camp bourgeois, le regroupement de la droite et l’arrivée au pouvoir du bloc national ne devraient pas prendre longtemps. Il est vrai que les groupes radicaux pacifistes au pouvoir ont considérablement accru leur crédibilité avec le succès de leur politique étrangère, en faisant de l’URSS un garant du traité de Versailles. Ils ont également été renforcés par l’introduction ouverte du Parti communiste français dans le courant du pacifisme bourgeois. Néanmoins, les maîtres de la France ne sont pas ces petits groupes bourgeois, mais les forces réactionnaires qui sont encore dans l’ombre, voyant leur tâche historique (ou stratégique) dans l’écrasement de l’URSS par les forces du bloc franco-allemand.

La France n’a rien à gagner de la nouvelle guerre franco-allemande. La préservation du traité de Versailles lui fait maintenant courir le risque d’une attaque venant de l’Est. La crise bouleverse son économie. La question des nouveaux marchés et des zones d’influence devient de plus en plus importante. Donc, naturellement, les pensées et les regards des réactions françaises et allemandes sont dirigés vers l’est, vers l’URSS. Tant que la base de la dictature prolétarienne créée par la Révolution d’Octobre ne sera pas vaincue, c’est-à-dire que les relations de propriété bourgeoise ne seront pas restaurées, l’URSS résistera au capitalisme mondial comme une force sociale hostile.

Jusqu’à maintenant, la bourgeoisie n’arrivait toujours pas à décider de la guerre de peur de déclencher une révolution mondiale. Mais la situation politique au sein de l’URSS et de l’Allemagne alimente ses espoirs de l’issue d’une telle guerre heureuse pour le capitalisme.

Bien sûr, le prolétariat pourrait bientôt décevoir les espoirs de la bourgeoisie. Et dans les conditions connues, la guerre peut même donner lieu à une renaissance de la dictature du prolétariat en URSS. Dans ce cas, la guerre des impérialistes contre l’URSS serait le prologue de la plus grande tempête révolutionnaire mondiale et de la chute du capitalisme européen.

Le coup d’État en Allemagne risque d’exacerber les relations franco-allemandes seulement durant une courte période. Les relations germano-soviétiques, cependant, le seront sérieusement et pendant longtemps, probablement jusqu’à l’explosion des contradictions entre l’ensemble du monde capitaliste et le seul pays qui ne fait pas partie, directement et en premier lieu, du système capitaliste et qui lui reste hostile du fait des vestiges de l’héritage de la révolution d’Octobre.

Le coup d’État fasciste, ce n’est pas seulement la perspective à plus long terme d’un bloc franco-allemand contre l’URSS, mais aussi la perspective immédiate d’un bloc allemand avec l’Italie, l’Autriche, la Hongrie et la Bulgarie. La Turquie peut facilement s’y joindre. Elle sera arrachée à l’URSS par la proximité de la guerre et par la promesse de lui céder Batumi et une partie de la mer Noire soviétique.

Les États-Unis financeront la guerre contre l’URSS – il s’agit de l’ennemi le plus puissant, irréconciliable par principe – avec la participation de la Grande-Bretagne et de la France.

La durée historique du bloc de l’URSS avec la France contre l’Allemagne est donc peu probable. Mais lui aussi comporte de grands dangers pour le développement interne de l’URSS.

Les premiers pas vers sa création ont déjà été faits par la bureaucratie. Une déclaration de Litvinov sur l’accord de l’URSS pour garantir la sécurité du traité de Versailles (depuis Brest-Litovsk, ce n’est pas la France mais l’Allemagne qui préserve la Russie) constitue un pas important pour faire de l’URSS un vassal armé de la France, ce gendarme européen, selon les termes d’un super patriote français, Gustave Hervé. Désormais, l’URSS sauvegarde les frontières orientales de la France impérialiste et les frontières occidentales de la Pologne semi-fasciste !

L’étreinte de fer de l’amical impérialisme français étranglera les derniers vestiges de la Révolution d’Octobre. La bureaucratie, qui considère sa propre défense comme étant celle de la révolution, sacrifiera maintenant encore plus rapidement cette dernière au nom de la première, abandonnant en partie son monopole du commerce extérieur en échange de l’inviolabilité des frontières occidentales de l’URSS garantie par la France. Bien sûr, l’inclusion finale de l’URSS dans le système capitaliste présuppose comme condition préalable l’élimination des vestiges du système d’Octobre, ce qui est impossible sans chocs internes et sans une défaite finale du prolétariat de l’URSS. Mais tout cela est grandement facilité par le renforcement généralisé de la réaction mondiale à la suite de la victoire du fascisme allemand.

Le coup d’État fasciste ravivera les espoirs et l’activité de tous les éléments contre-révolutionnaires de l’URSS. Les éléments bonapartistes-thermidoriens de l’appareil d’État, l’appareil du parti dans l’Armée rouge, l’intelligentsia technique et toute autre, les koulaks et les nepmens, les larges couches de la paysannerie jetées dans le camp de la contre-révolution par la politique aventureuse du stalinisme – tous ces éléments seront politiquement activés par la victoire de la contre-révolution en Allemagne. Dans ces circonstances, le risque d’un coup d’État bonapartiste est particulièrement menaçant.

18. Le prolétariat mondial, dont le soutien a préservé les vestiges du système d’Octobre, a été affaibli et désorganisé par les trahisons staliniennes en chaîne. Depuis plusieurs années, le stalinisme prétend renforcer l’État soviétique, mais en réalité il ne s’occupe que de sa propre préservation et de sa domination sur le prolétariat, au prix de l’abandon du cours de la révolution internationale, de l’étranglement de l’Internationale communiste, de la paralysie de la propagande et de l’activité révolutionnaire des partis communistes des pays capitalistes dominants et des colonies, de la lutte sans merci contre l’opposition léniniste et le camarade Trotski. D’où le silence de l’Internationale communiste sur les événements de 1930 en Inde, les grèves dans la flotte anglaise ainsi que l’interdiction faite aux travailleurs russes de réagir à ces événements et même à la terreur fasciste en Allemagne. (Et combien de meetings ont été organisés par les fonctionnaires corrompus pour s’en prendre furieusement au camarade Trotski !).

Plus la vague de réaction mondiale monte, plus la bureaucratie rampe et dégénère. Elle ne combat pas la réaction, mais la renforce en achetant l’existence non conflictuelle de l’URSS dans l’environnement capitaliste, en jetant par-dessus bord les conquêtes et traditions d’Octobre.

La bureaucratie voit le salut de l’URSS non pas dans la révolution mondiale, mais dans son rejet sous prétexte de construire une société socialiste dans un seul et unique pays et avec les seules forces de ce pays.

Mais en trahissant les intérêts du prolétariat mondial au nom du prétendu intérêt propre de l’URSS, la bureaucratie n’obtient en échange que des bouts de papier portant l’inscription « pacte de non-agression ».

Au lieu d’un renforcement de l’État soviétique, elle ne fait que faciliter sa défaite, car elle détruit les fondements sociaux internationaux sur lesquels la construction de la dictature du prolétariat en URSS peut se fonder.

En rejetant la révolution permanente internationale, elle nourrit la contre-révolution.

La bureaucratie de l’URSS a continuellement dégagé les voies de la réaction mondiale en vue de la défaite du mouvement communiste.

L’URSS s’isole du prolétariat mondial, car ce dernier est isolé du prolétariat de l’URSS.

La contre-révolution allemande inonde l’Europe d’une vague de réaction noire. Le fascisme et le semi-fascisme mondial organisent des aides d’État aux fascistes autrichiens et allemands. Seul le prolétariat de ces pays se voit attribuer son propre destin. L’Internationale communiste n’a pas essayé de l’unir et d’appeler à un contrecoup face à la réaction, ni de mobiliser les ressources du mouvement communiste mondial et les ressources étatiques du prolétariat de l’URSS pour l’aider, à l’image de l’isolement entre ce dernier et le prolétariat allemand par le blocus de Wilhelm jusqu’à la révolution du 9 novembre 1918.

Appeler les « partis communistes fraternels » à casser des vitres à Barcelone et dans d’autres ambassades allemandes (mais pas à Moscou, bien entendu) n’est qu’un déguisement « révolutionnaire » de la trahison. Cela s’accompagne d’un silence total du stalinisme sur la signification historique mondiale du coup d’État. En URSS, pas un seul meeting, pas une seule résolution des travailleurs sur le coup d’État fasciste en Allemagne !

Le coup d’État contre-révolutionnaire en Allemagne est un coup dur pour le prolétariat de l’URSS, car il renforce son isolement par rapport au prolétariat d’autres pays.

La révolution en Allemagne aurait donné un puissant élan au mouvement révolutionnaire en URSS, mais le danger de la contre-révolution en Allemagne est si fort que, en ravivant les éléments de la contre-révolution dans notre pays, en renforçant le regroupement des forces de classe à droite, il peut grandement compliquer le rétablissement de la dictature du prolétariat et de son parti et rapproche le danger que le coup d’État bonapartiste soit achevé.

La victoire du fascisme allemand signifie que le prolétariat du monde entier devra surmonter une nouvelle grande vague de réaction mondiale sur la voie de sa révolution victorieuse.

19. La victoire du fascisme allemand non seulement ne signifie pas que le capitalisme s’est stabilisé, mais au contraire elle fait monter à un nouveau niveau supérieur toutes ses contradictions. Seule une défaite de l’Union soviétique lui donnerait une nouvelle base pour un équilibre pendant de nombreuses années. Le répit que le capitalisme allemand s’achète en établissant un régime fasciste n’est que le prolongement de son agonie. De nouvelles guerres en Europe et en Asie, de nouveaux bouleversements sociaux gigantesques sont à l’ordre du jour.

L’Allemagne de Weimar est tombée, ne trouvant pas dans son camp un seul défenseur prêt à se sacrifier pour elle. Mais avec la République de Weimar, sont ensevelies non seulement les illusions réformistes des masses, mais également les réels acquis de nombreuses générations de la classe ouvrière.

La contre-révolution renforce rapidement sa position, nettoyant les Landtage, les municipalités, les communautés, les usines, les organisations culturelles et éducatives du pays des cadavres politiques de la démocratie bourgeoise pourrie et affaiblie et aussi des membres du Parti communiste.

Les sommets politiques décisifs ont été saisis par la contre-révolution sans combat en raison de la reddition des dirigeants de la classe ouvrière. Mais la résistance spontanée des masses est devant nous. Les batailles futures entre le prolétariat et le fascisme vont commencer lorsque ce dernier commencera une vaste attaque frontale contre les acquis sociaux et économiques de la classe ouvrière. C’est précisément à ces batailles que les bolcheviks-léninistes allemands doivent maintenant préparer au mieux le prolétariat. Une forte résistance au fascisme sur ce terrain peut, dans des conditions favorables, devenir le point de départ de batailles offensives du prolétariat contre le fascisme dans son ensemble, puis contre tout le régime capitaliste allemand.

Il est ridicule et criminel d’appeler aujourd’hui les travailleurs allemands à une grève générale immédiate. Ce serait la pire preuve de l’ultra-gauchisme. Proclamée aujourd’hui, elle serait condamnée à une défaite totale et inconditionnelle. La grève pouvait et devait avoir lieu le 30 janvier, le jour de l’arrivée au pouvoir du chancelier noir du Reich. Le prolétariat avait alors des bonnes chances de gagner. Si le prolétariat avait répondu ce jour-là par une lutte, Hitler n’aurait pas recueilli 17 millions de voix le 5 mars, au contraire, beaucoup d’hésitants de son camp l’auraient quitté. Immédiatement transformée en guerre civile, cette lutte aurait ouvert des perspectives révolutionnaires colossales. Mais le stalinisme et les sociaux-démocrates n’ont pas préparé le prolétariat à cette lutte. L’Internationale communiste n’a même pas suggéré que les sociaux-démocrates réagissent immédiatement à la nomination d’Hitler par une grève générale. C’est alors que l’on a manqué le moment où il a été possible de mener une grève victorieuse contre les fascistes. Et c’est cela qui a prédéterminé un gigantesque renforcement de la contre-révolution (17 millions de voix pour les nationaux-socialistes le 5 mars) et la réalisation du coup d’État.

20. L’erreur du Comité central du Parti communiste bulgare en 1923 – sa « neutralité » pendant le coup d’État de Tsankov (22) – a été rapidement considérée par l’Internationale communiste comme une erreur de nature sociale-démocrate. La même évaluation a été faite par le camarade Trotski à l’égard du Comité central du Parti communiste polonais lors du coup d’État de Pilsudski (à l’initiative de Warski, le Comité central du Parti communiste de Pologne a presque soutenu le coup) (23). La tactique employée par le Comité central du KPD en 1933 a été pleinement et inconditionnellement mise en œuvre conformément aux directives de l’Internationale communiste, et non de façon contraire aux directives, comme ce fut le cas en 1923 en Bulgarie. Elle coïncidait avec la tactique de la social-démocratie allemande. Pas de manière accidentelle.

Le coup d’État fasciste a finalement retiré le masque ultragauche de la direction. Il va maintenant devenir clair pour tout le monde que tout ce vacarme ultragauche – qui a commencé à la fin de 1927 (Canton) (24) et s’est poursuivi au travers des barricades, des manifestations et des combats de rue des « journées rouges » à répétition en Allemagne – avait seulement pour but d’empêcher les masses de voir la dégénérescence sociale-démocrate de la direction, de les détourner de l’opposition, d’affaiblir et de paralyser le travail de l’opposition léniniste et du camarade Trotski qui démasquaient cette direction et créaient la fraction internationale de véritables communistes léninistes. Avec ces aventures ultragauches, qui ne menaçaient nullement la bourgeoisie, la direction masquait les limites et les adaptations de l’activité des partis communistes, et par conséquent des masses qui les suivaient encore, au cadre et aux formes des régimes des plus grands pays capitalistes. Ayant ainsi transformé les partis communistes en paratonnerres, pour soustraire le capitalisme des charges électriques du mécontentement généralisé et orienter ce mécontentement sur des lignes ultragauches, prétendument révolutionnaires, mais qui ne menacent pas les fondements du capitalisme, les dirigeants ont ainsi détourné les masses des voies de l’opposition léniniste.

Cette politique renforce les relations amicales de la bureaucratie avec les puissances impérialistes, à qui un tel paratonnerre social, remplaçant la social-démocratie, compromise, et compensant l’impact de la révolution d’Octobre, est extrêmement utile.

Telle est la brutale vérité, prouvée au monde entier par les derniers événements en Allemagne.

21. Le réformisme s’est épanoui sur la base de la démocratie bourgeoise. La crise de cette dernière fut une crise de la social-démocratie. C’était particulièrement évident en Allemagne, où les sociaux-démocrates perdaient leurs partisans année après année. L’effondrement de la démocratie bourgeoise c’est la fin du réformisme. Fascisme ou communisme ? Telle est la question posée par l’histoire. Le fascisme allemand ne sera bientôt confronté à la classe ouvrière que sous la forme du communisme.

L’Internationale communiste de Lénine, liquidé par le stalinisme et transformé par lui en un appendice opportuniste du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères va maintenant connaître des divisions et des scissions au sein de ses sections les plus fortes. Pour s’opposer au fascisme, ce n’est pas cette Internationale communiste qu’il faudra, mais une Internationale communiste ressuscitée sur des bases plus élevées, par les meilleurs éléments des partis officiels actuels et des ouvriers révolutionnaires sans parti ainsi que par des travailleurs syndicalistes et sociaux-démocrates gagnés par eux dans la lutte sous le mot d’ordre de front unique ouvrier, se regroupant autour de la gauche communiste internationale et de Trotsky. L’effondrement des partis communistes officiels est désormais inévitable, non pas à cause de la terreur hitlérienne, mais à cause de la trahison décisive du stalinisme. Hitler a fait sortir du mouvement communiste les éléments égoïstes et parasitaires. La trahison du stalinisme poussera tous ceux qui sont déterminés et dévoués au communisme dans les rangs de la gauche mondiale. Désormais, il ne fait aucun doute que le mouvement international de gauche se développera et se renforcera en tant qu’axe de cristallisation non seulement du communisme, mais de la classe ouvrière dans son ensemble.

Le 4 août, l’Internationale communiste est née. 1933 sera un puissant prologue pour sa renaissance. Les bolcheviks-léninistes en Allemagne doivent prendre la tête d’une lutte directe de la classe ouvrière sous toutes ses formes. Utilisant les restes de la légalité et les profondeurs de la clandestinité, ils devraient la mobiliser sous les mots d’ordre de front unique pour lutter contre le fascisme, de sorte que la lutte partielle du prolétariat se transforme rapidement en une grève générale et une guerre civile.

22. Le fascisme se renforce au pouvoir et devient plus fort d’heure en heure. La terreur des nouveaux gardes-blancs a déjà commencé. La peine de mort a été introduite, officiellement. La reddition des dirigeants ne sauvera pas le prolétariat de la terreur, mais ne rendra que plus facile la tâche du fascisme.

Mais l’opportunité de mettre fin au fascisme allemand n’est pas encore totalement perdue, tant que le fascisme ne l’a pas emporté en Autriche, tant que la réaction n’a pas pris le pouvoir en France, tant que le fascisme en Allemagne n’est pas encore totalement consolidé, tant que les processus en URSS ne sont pas encore achevés, tant que le prolétariat allemand n’est pas encore écrasé. Mais il n’y a qu’une voie qui reste pour faire cela : celle du courage et de la détermination révolutionnaire désintéressée, la voie de l’aide au soulèvement renaissant du prolétariat allemand avec les baïonnettes de l’Armée rouge et la mobilisation de toutes les forces du communisme international.

Mais ce n’est pas la voie choisie par la bureaucratie, pour laquelle l’armée et les partis communistes internationaux ne sont qu’un moyen de garantir le pouvoir prolétarien usurpé, mais la voie que choisira la classe ouvrière elle-même.

Seule une renaissance de la dictature du prolétariat et une renaissance du parti peuvent rendre réaliste cette voie.

23. Le fascisme est un tournant historique, un contretemps dans la croissance générale de la lutte de classe et de la révolution prolétarienne mondiale. Mais notre tâche n’est pas de calmer les masses, ni de semer des illusions optimistes. Ne pas s’endormir, mais signaler le danger, sonner l’alarme, mobiliser pour la lutte – c’est notre tâche, c’est ainsi que Lénine et Trotski ont agi dans les moments les plus tragiques de notre révolution.

Plus le danger est grand, plus nous devons tirer la sonnette d’alarme.

Des milliers de communistes allemands remplissent les prisons fascistes. Des milliers d’ouvriers révolutionnaires ont déjà été tués et remplacés par des fascistes. La main fasciste assassine est levée au-dessus de la tête des milliers de communistes.

Ces circonstances tragiques ne doivent en aucun cas nous amener à garder le silence sur la vérité concernant les événements et le rôle des sociaux-démocrates et des dirigeants communistes dans ces événements.

Ces communistes, qui même en prison, réfléchissent aux raisons qui ont conduit les membres du Parti communiste à être emprisonnés et fusillés, et non à la prise du pouvoir par le prolétariat sous la direction du Parti communiste – ces communistes-là, alors qu’ils sont encore en prison, rejoindront nos idées et nos mots d’ordre.

La révolution mondiale est à l’une de ses étapes les plus dramatiques. Expliquer cela aux travailleurs du monde entier, mobiliser les travailleurs, faire comprendre à la classe ouvrière les raisons qui ont conduit à cette étape, lui faire comprendre que sous le régime stalinien il ne peut y avoir de victoire du prolétariat pas seulement dans notre pays, qu’elle est aussi difficile en Europe, que l’une des barrières décisives que la classe ouvrière doit surmonter pour dépasser le mur géant de la réaction mondiale c’est le stalinisme international. Tel est notre premier devoir.

Et nous sommes obligés de le faire de toutes les manières possibles, sous toutes les formes à notre disposition.

Isolateur de Verkhnéouralsk, le 1er avril 1933

Les signataires (25) des thèses « Coup d’État fasciste en Allemagne » : Dingelstedt F., Karyakin M., Papirmeister P., Shinberg B., Novikov P., Abramsky A., Portnoi M., Bodrov M., Papirmeister A., Feldman, Nevelson Man, Kessel, Borzenko, Bloch, Kugelev, Kozhevnikov N., Zaraikin, Papirmeister S., Eltsin V.B. Soutiennent les auteurs : Danilovich L., Khugaev K., Brontman, Vashlkidze, Gogelashvili, Topuria, Efremov, Shpitalnik, Sassorov, Kolomenkin, Shvyrkhov.

* Ce texte a d’abord été publié en russe par Alexander Fokin dans la revue Ab Imperio, 4/2017. Traduit du russe par JM.

Notes

14. Le front de Harzburg (Harzburger Front) était une brève alliance politique d’extrême droite formée en 1931 afin d'unifier l’opposition au gouvernement du chancelier Brüning. Cette coalition comprenait notamment le Parti national du peuple allemand (DNVP), le NSDAP de Hitler, les paramilitaires du Stahlhelm, Bund der Frontsoldaten, la Ligue agricole (Landbund) et la Ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband).

15. Ernst Thälmann (1886-1944) était secrétaire général du KPD de 1925 à 1933. Aligné sur Staline, en décembre 1931 il expliquait aux militants qu’ils ne doivent pas oublier que « les arbres nazis cachent la forêt social-démocrate »… Arrêté par les nazis le 3 mars 1933, emprisonné, il a été exécuté dans le camp de concentration de Buchenwald le 17 août 1944.

16. Dmitri Z. Manouïlski (1883-1959), un des rares vieux bolcheviks resté stalinien, secrétaire du Comité exécutif de l’Internationale communiste depuis 1928, dont il signa la dissolution en 1943, puis ministre des Affaires étrangères de la République socialiste soviétique d’Ukraine (1944-1952). Il défendait la « théorie » du « social-fascisme ».

17. Du nom de Albert A. Purcell (1872-1935), syndicaliste, il a fait partie du bureau britannique de l’Internationale syndicale rouge, mais a choisi finalement le Labour Party pour un siège de député en 1922. Il a présidé le Congrès des syndicats (TUC), établi des rapports privilégiés avec les syndicats soviétiques en 1925, et a participé à l’arrêt de la grève générale de 1926, ce qui a été perçu par les grévistes comme une trahison.

18. L’Internationale communiste a poussé le Parti communiste chinois à s’allier avec le Kuomintang. En 1926, Tchang Kaï-chek, dirigeant du Kuomintang, proclame la loi martiale à Canton et réprime les communistes. Malgré cela, la ditrection stalinienne impose au PC la poursuite de l’alliance et lorsqu’en janvier 1927 les travailleurs dirigés par le PC se soulèvent et s’emparent de Shanghai, ils laissent entrer l’armée du Kuomintang qui opère une brutale répression (officiellement 300 morts, mais 5 000 « disparus »). En décembre 1927 la direction stalinienne, cherchant à se dédouaner de la politique précédente, a poussé le PCC à une insurrection à Canton, sans que cela ne corresponde à une mobilisation des masses. La « commune de Canton » a été écrasée dans le sang, des milliers d’ouvriers et de militants communistes furent tués par le Kuomintang.

19. Le Comité des forges est une organisation patronale française dont le président, François de Wendel, élu sénateur en 1933 en remplacement d’Albert Lebrun devenu Président de la République, a joué un rôle de premier plan dans les choix gouvernementaux jusqu’en 1940.

20. Au printemps 1930, après une série de grèves ouvrières dans les mines, un groupe important d’ingénieurs, scientifiques et techniciens a été arrêté. Ils ont été accusés d’avoir formé un « parti industriel », « organisation antisoviétique impliquée dans le sabotage » et jugés en novembre-décembre. Les accusés ont plaidé coupable et ont été condamnés à la prison et cinq d’entre eux à la peine de mort, commuée plus tard en prison. Il s’agissait là d’un des premiers procès de Moscou, visant à justifier les échecs du premier plan et à lancer la concurrence entre ouvriers (le « stakhanovisme »). Le procès « bureau syndical du Parti ouvrier social-démocrate de Russie » a eu lieu en mars 1931. 14 anciens militants mencheviks qui exerçaient d’importantes fonctions économiques ont été condamnés entre 5 et 10 ans de prison. C’était une suite du procès du « parti industriel ».

21. Gustave Hervé (1871-1944) a été un militant socialiste avant de retourner « sa veste rouge pour en montrer la doublure tricolore » en août 1914. Il évoluera vers le national-socialisme, soutenant Mussolini et Hitler, proposant d’abandonner les colonies françaises à l’Allemagne pour éviter la guerre, réclamant le pouvoir pour Pétain avant la guerre… En 1933 il prendra cependant la défense des Juifs contre Hitler et en 1940 se détacha du pétainisme.

22. Le coup d’État du 9 juin 1923 renverse le gouvernement agrarien d’Alexandre Stambolijski, qui a commencé à réaliser une réforme agraire tout en réprimant les divers opposants et en purgeant la fonction publique. En avril 1923 le Parti agrarien obtint 87 % des sièges au Parlement. Alors une opposition conduite par la très conservatrice Ligue militaire organise un coup d’État et met en place le gouvernement d’Alexandre Tsankov. Le PCB, persécuté sous le régime Stambolijski, le condamne très sévèrement juste après le coup d’État, puis, suivant les conseils de l’Internationale communiste, s’allie avec les agrariens pour lancer l’insurrection du 23 septembre 1923 dirigée par Georgi Dimitrov. Mal préparée, elle échoue ouvrant une période de terreur blanche en Bulgarie.

23. En mai 1926 le maréchal J. Pilsudski organisa un coup d’État militaire contre le gouvernement de W. Witos (Parti agraire, démocratie chrétienne et extrême droite nationaliste) et prit le pouvoir, installant un régime autoritaire. Le Parti communiste de Pologne (KPP), illégal, a d’abord publié une déclaration contre le « gouvernement fasciste », soutenant « les soldats, révoltés contre l’oppression » et appelant à un « gouvernement ouvrier-paysan ». Il a organisé une manifestation à Varsovie en soutien à Pilsudski, que ce dernier a fait réprimer brutalement par la gendarmerie. Cet épisode est passé dans l’histoire du KPP en tant que « faute de mai ».

24. Cf. note 18.

25. 25. En 1933, selon Victor Serge et Ante Ciliga, la majorité des prisonniers trotskistes à Verkhnéouralsk étaient des « jeunes » militants, qui ont rejoint l’opposition déjà clandestine au cours des années 1930-1933. Nous ne connaissons pas leurs itinéraires politiques, leurs noms et prénoms… Les « vieux », ceux qui ont rejoint l’opposition entre 1923 et 1928, sont mieux connus. Parmi les signataires, il s’agit de :

• A. Abramsky, jeune militant, correspondant de Trotski à Kharkov avant son arrestation, selon Ciliga il « donnait le ton » dans la cellule 11.

• Mikhail Bodrov, ancien courrier de l’Opposition de gauche à Alma-Ata, était un ouvrier métallo de Moscou.

• Fedor N., Dingelstedt rejoint le parti bolchevik en 1910, organisateur des marins de Kronsdadt en 1917. Après la révolution, élève à l’Institut des professeurs rouges puis directeur de l’Institut des forêts de Leningrad et responsable de l’Opposition de Gauche. À Verkhnéouralsk, il dirige une grève de la faim puis est déporté, il dirige une grève de la faim à Solovki. On perd sa trace en 1935, après son transfert à Alma-Ata.

• Shaliko Gogelashvili, selon Ciliga « membre du Komsomol et fils d’un ancien mineur sans parti était un jeune homme vif et sérieux qui se consacrait avec zèle et habileté à l’étude des problèmes du travail ».

• Man Nevelson, mari de la fille de Trotski, Nina, était lycéen en 1917 quand il a organisé les JC puis les Gardes rouges. Commissaire politique de l’Armée rouge, il était en 1920 chef du département politique de la 5e Armée, et s’est reconverti comme économiste.

• Aaron Papirmeister avait dirigé, avec ses deux frères, Pavel et Samuel, eux aussi signataires de ces thèses, les partisans rouges en Sibérie au cours de la guerre civile. Il était un des dirigeants du « centre trotskiste » à Verkhnéouralsk en 1930, lors de la discussion sur le plan quinquennal, aux côtés de Dingelstedt et Nevelson, selon Ante Ciliga, qui se considérait comme étant à leur gauche.

• Sassorov a d’abord été déporté en Sibérie et n’est arrivé à Verkhnéouralsk qu’en 1930 (cf. « Lettre à Trotsky du 11 novembre 1930 sur l’isolateur de Verkhnéouralsk », Cahiers Léon Trotsky n° 7-8).

[photo militants de l’opposition de gauche en exil : en haut à gauche Viktor Borisovich Eltsine, au milieu Igor M. Poznansky.]

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