Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 521-522 novembre 2006 *

HISTOIRE

A la découverte d'un collectivisme archaïque

Cf. aussi : [Malewski Jan] [Histoire]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d'Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Karol Modzelewski est mieux connu du large public en tant que coauteur de la Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais (1), véritable manifeste marxiste antibureaucratique, qui lui a valu son premier emprisonnement (1964-1967). Ou bien en tant qu'un des dirigeants de la révolte étudiante polonaise de mars 1968 et à nouveau prisonnier politique (1968-1971). Ou en tant que celui qui parvint à convaincre les dirigeants des comités de grève d'août 1980 que le nouveau syndicat indépendant devait être unifié à l'échelle nationale et qui a proposé le nom que ce syndicat a adopté : « Solidarité ». Certains se souviennent encore comment, en mars 1981, il a démissionné de sa charge de porte-parole du syndicat, lorsque Lech Walesa avait, pour la première fois, violé le mandat syndical en annulant la grève générale que « Solidarité » avait préparée.

Mais si Karol Modzelewski est intervenu activement dans l'histoire moderne, s'il s'était révolté contre « le système qui en pratique foulait aux pieds les idéaux qu'il proclamait et qu'il nous a inculqués », il voulait « travailler sur l'histoire du Moyen âge » : « L'histoire médiévale est sans doute la discipline la plus prenante dans le cadre de mon métier et il faut se consacrer à elle. On ne peut se consacrer en même temps à l'activité révolutionnaire. J'ai choisi consciemment, à la satisfaction du pouvoir et de la sécurité publique bien sûr, la profession. » (2) Un choix du début des années 1970 qu'il n'a jamais pu appliquer complétement, continuant son engagement aux côtés des travailleurs en 1976 et 1980-81 et étant à nouveau emprisonné jusqu'en 1984 lors du coup d'État du général Jaruzelski en décembre 1981.

L'Europe des barbares, dont la traduction française vient de paraître (3) n'est pas le premier ouvrage historique de l'auteur.

Il s'était tout d'abord consacré à l'étude de l'organisation économique de la première société étatique en Pologne (4) — et dans les sociétés slaves voisines — ce qui lui a permis de mettre en évidence le fait que la paysannerie y jouissait de l'usage reconnu des terres et de la liberté de mouvement et que le mode d'exploitation auquel elle était soumise — la centralisation, hors de son contrôle, du surproduit social — relevait de la structure étatique et de son appareil et non, comme le voulait l'historiographie stalinienne officielle (5), des rapports féodaux et de l'appropriation privée de la terre. L'étude permettait aussi de suivre comment entre le Xe et le XIIIe siècle les fonctionnaires du premier État polonais — et de la première société de classes en Pologne ! — usaient du surproduit social prélevé sous la forme des impôts et profitaient des « prestations et services [qui] constituaient le devoir public de chaque individu de condition paysanne vis-à-vis de l'État ; c'était le droit ducal [ius ducale] — loi étatique de l'époque — qui déterminait ces devoirs. La perception des charges s'appuyait sur la contrainte policière, sanctionnée au besoin par la juridiction des fonctionnaires qui l'ordonnaient et la dirigeaient. » (6) La décomposition de ce mode de production et d'exploitation particulier, au travers des donations et exemptions accordées d'abord aux institutions ecclésiastiques (structures idéologiques de l'État), puis aux fonctionnaires méritants fit que « le régime patrimonial remplaçait progressivement au XIIIe siècle celui du droit ducal » (7).

Modzelewski mettait ainsi l'accent sur l'importance de la contrainte étatique pour la différenciation sociale d'une société collectiviste. Sans tomber dans l'instrumentalisation politique de ses recherches historiques, on ne peut que noter que l'orientation de sa sensibilité de chercheur en histoire et celle du militant remettant en cause la « société du mensonge déconcertant » (selon Ante Ciliga) empruntaient des voies parallèles. « Dans ma perception des sociétés et cultures de l'Europe médiévale, je suis peut-être plus attentif que mes collègues et amis occidentaux à toute manifestation du collectivisme », écrit-il d'ailleurs dans l'introduction de son dernier ouvrage.

En nous invitant à la découverte des sociétés collectivistes de l'Europe barbare, Karol Modzelewski poursuit dans cette voie qui le conduisit à l'analyse des rapports sociaux sous la domination du premier État polonais, mais il s'engage dans l'études des sociétés qui lui furent antérieures.

Comme « les cultures traditionnelles du barbaricum s'appuyaient sur la transmission orale et se passaient en règle générale de l'écriture » l'historien ne dispose pas, sauf exception, d'archives de ces sociétés. Il ne dispose que des textes tardifs des sociétés déjà transformées en royaumes — et de plus formulées en latin et usant des concepts pas nécessairement équivalents — et des récits fait sur eux par ceux qui étaient déjà plongés dans la civilisation, c'est-à-dire ayant l'imagination et le langage marqués par la propriété privée, la domination de l'État et la production marchande. C'est donc en partant des premiers codes des lois lombards, francs ou russes, établis lorsque ces sociétés étaient déjà des royaumes christianisés ou en voie de christianisation, ainsi que des récits de ceux qui s'intéressaient aux sociétés collectivistes en vue de les soumettre — depuis César et Tacite jusqu'aux hiérarques religieux de l'Empire romain germanique — que Karol Modzelewski dégage les traces des rapports sociaux et de la culture de ces sociétés sans États et sans classes. « Je ne m'impose pas dans ce livre les exigences de l'unité du temps et de l'espace, comme on le disait en parlant du théâtre. Le monde des barbares avait duré depuis l'époque grecque et romaine jusqu'au XIII-XIVe siècle (8), lorsque les derniers bastions de la barbarie païenne européenne ont été soumis à la christianisation et à l'influence de la culture classique », expliquait l'auteur dans une interview lors de la parution de son ouvrage. « Le temps historique ne fonctionne pas selon les règles astronomiques », ajoutait-il, avant de dire que « toute l'Amérique indienne appartenait au monde tribal et barbare compris d'une manière très similaire à celui dont je parle dans l'Europe des barbares » (9).

Ce monde barbare, contrairement à la vision que tente d'imposer aujourd'hui la droite catholique en Europe de l'Est, au même titre que les civilisations antiques méditerranéennes dont les religions monothéistes sont les véhicules, a laissé des traces jusqu'à aujourd'hui et certaines de ses coutumes servent encore d'inspiration. Il en va ainsi, par exemple, de l'institution de jurés populaires, qui n'a rien à voir avec l'héritage juridique romain mais beaucoup avec celui de la justice tribale germanique. De même l'autogestion, les conseils ouvriers, les « soviets », les assemblées générales des grévistes peuvent être considérés comme relevant de la tradition de ces assemblées tribales… dont les décisions étaient prises à l'unanimité.

Contre des idéalisations de la « démocratie tribale » qui avaient marqué beaucoup d'écrits sur ces sociétés, Modzelewski souligne que « les institutions tribales, depuis la communauté parentale jusqu'à l'union des tribus, fonctionnaient selon des principes collectivistes qui ne laissaient place ni à la démocratie ni à la seigneurie. La façon dont on concevait la "liberté", inséparable de l'appartenance à la collectivité était alors très différente de notre acception de ce terme. »

Ces sociétés sans classe n'étaient pas non plus parfaitement égalitaires. Outre la présence, marginale, d'esclaves (des prisonniers de guerre en général) et de semi esclaves (les « lètes », dont Modzelewski suggère que ce pourrait être le statut intermédiaire d'anciens esclaves en voie d'assimilation à la parenté), ces sociétés connaissaient un début de différenciation sociale.

Mais la principale inégalité relevait du genre : il s'agissait de sociétés patriarcales où les femmes étaient opprimées. A ce titre cependant il est intéressant de noter que la domination des femmes y était différente de celle des sociétés de la production marchande : la femme y était assimilée — toute sa vie durant — à un être immature soumis à la protection masculine ; mais la protection pouvait conduire jusqu'à exiger pour le meurtre d'un femme une compensation double de celle due pour le meurtre d'un homme… et la femme dans certains cas avait le droit de changer de protecteur, n'étant donc pas réduite à l'état de la marchandise.

« Ce livre — écrit l'auteur dans l'épilogue — n'est pas un manuel : il ne prétend pas à exhaustivité. » L'auteur ne nous dessine pas les sociétés barbares disparues, il ouvre des pistes de réflexion que d'autres recherches peut-être — mais certainement l'imaginaire de tout lecteur — vont encore compléter. Mais en dévoilant quelques aspects de ce que pouvaient être des sociétés non marchandes et collectivistes de ces barbares de l'Europe ancienne, il invite aussi notre imaginaire à voguer sur ce que pourrait être « un autre monde possible », qui ne soit pas une marchandise et dans lequel les classes sociales et l'État commenceraient à dépérir. Car si des sociétés où « les instruments de contrainte administrative faisaient défaut » ont déjà existé, pourquoi ne pas les imaginer à nouveaux.

A la suite d'Engels et de Rosa Luxembourg — deux des critiques de premier plan de la société moderne capitaliste, mais qui furent formés au cœur de la reproduction de la culture civilisée — nous avons tendance à reprendre à notre compte la vision de la barbarie qui fut celle de la civilisation romaine décadente ou celle des officiers de l'avant-poste « attendant les tartares ». « Socialisme ou barbarie ! », aimons-nous répéter. La lecture de l'Europe des barbares de Karol Modzelewski pousserait à modifier ce slogan. Et si le « socialisme du XXIe siècle » gagnait à s'inspirer plus du collectivisme de ces barbares et à se « désétatiser » ?

Notes

1. Jacek Kuron et Karol Modzelewski, Lettre ouverte au parti ouvrier polonais, éd. François Maspero, coll. Cahiers rouges n° 4, Paris 1969 (3-ème édition)

2. Extraits de l'interview sur son itinéraire politique et professionnel accordé au quotidien polonais Rzeczpospolita du 3-4 septembre 2005.

3. Karol Modzelewski, L'Europe de barbares, éd. Aubier, Paris 2006, 29,00 euros.

4. Karol Modzelewski, Organizacja gospodarcza panstwa piastowskiego (Organisation économique de l'État des Piast), Wroclaw 1975. Il a poursuivi et élargi ces recherches qui ont conduit à la publication de Chlopi w monarchii wczesnopiastowskiej (Les paysans dans la monarchie des premiers Piast), Warszawa 1987.

5. Car le stalinisme avait aussi imposé une succession officielle des modes de production (communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme — le soi-disant « réel » bien entendu !), fondé sur une conception du « sens de l'histoire » empruntée aux positivismes du XIXe siècle...

6. Karol Modzelewski, Organizacja gospodarcza panstwa piastowskiego, 2-ème édition, Poznan 2000, Résumé en langue française, p.239.

7. ibid. p. 240.8. Les dernières sociétés tribales européennes à disparaître sont les sociétés baltes et finno-ougriennes…

9. Interview à la Télévision polonaise en octobre 2004 : http://tvp.pl/149,20041018126195.strona

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